ALPHONSE DE FERRARE ET LAURA DE' DIANTI
(N° 452 du Catalogue.)
Une jeune femme est debout devant une table de toilette, la robe mal attachée, la poitrine découverte. Elle se regarde dans un petit miroir que lui tient un seigneur italien et qui correspond avec un second miroir plus grand dressé derrière elle. Elle va plonger les doigts de la main gauche dans une petite fiole et en répandre les parfums sur d'abondants cheveux blonds, qu'elle a rassemblés dans son autre main.
Ce bras charnu, mollement arrondi, cette poitrine puissante el pure, ces épaules opulentes, d'une chair ferme et compacte, cette tête admirable dont les hgnes pleines, les contours arrêtés et l'ovale un peu court s'harmonisent si bien avec les splendeurs du corsage, cette possession tranquille et consciente d'une beauté sans rivale, tout cela est peint comme Titien savait peindre et fait de ce portrait une merveille devant laquelle tout autre portrait doit pâlir.
On a longtemps cru voir dans ces personnages Titien et sa maîtresse, cette célèbre Violante dont la beauté reparaît si souvent dans l'œuvre du maître et dont les formes splendides peuvent être admirées dans les Bacchanales de la National Gallery, Mais si on peut faire confusion pour la figure de la femme, la figure d'homme est trop nettement différente de tous les portraits du Titien pour qu'on puisse accepter le titre des anciens catalogues.
80 TIZIANO YECELLl, DIT LE TITIEN-
Il est vraisemblable que nous avons ici le portrait d'Alphonse 1", duc de Ferrare, et de Laure de' Dianti, qui fut la maîtresse du duc avant que la mort de la terrible Lucrèce Borgia lui permît de devenir sa femme. Titien fut dès sa jeunesse l'ami du duc de Ferrare, qui venait souvent le voir à Venise et qui plusieurs fois l'emmena à sa cour, sous prétexte de décorations à exécuter dans son palais, ou encore pour faire le portrait de la belle Laure. Vasari nous dit en efPet, après avoir parlé des Bacchanales que Titiea composa pour le prince : « On lui doit aussi le merveilleux portrait de la signera Laura que le duc épousa plus tard. » Un tableau représentant les mêmes personnages dans une semblable attitude et ne différant du nôtre que par le costume et les accessoires, se trouvait naguère à Ferrare. M.Ticcozzi y reconnut le duc et sa maîtresse par la comparaison de médailles et de portraits authentiques. Si, dans le tableau de Ferrare, Laura est presque nue, M. Ticcozzi estime qu'elle était alors la maîtresse d'Alphonse, mais que plus tard, quand elle devint duchesse de Ferrare, le Titien dut la peindre habillée. Le tableau que nous possédons au Louvre est bien l'image fidèle de cette admirable femme.
Ce tableau doit donc être d'une date postérieure à la mort de Lucrezia Borgia, c'est-à-dire à 1519. On suppose qu'il fut exécuté vers 1520. Il était estimé 100 livres sterhng dans l'inventaire de Charles I" et fut acheté à ce prix par Jabach, qui le céda à Louis XIV.
Une répétition de cette composition, mais avec des différences, après avoir appartenu à Christine, reine de Suède, se voyait dans la galerie du duc d'Orléans. En 1815, on trouva à Ferrare un troisième tableau représentant les mômes figures et la même action, mais encore avec des différences importantes dans les accessoires. Il fut acquis par lord Stevar.