TIZIANO YEGELLI, DIT LE TITIEN
l'insulter ; la pitié redouble, et la tranquillité du Sauveur en est plus remarquable et sa patience plus touchante.
Peut-être le style n^est-il pas également grand et pur dans toutes les parties nues du Christ, mais, en général du moins, les formes sont dignes du sujet ; le dessin présente partout une vérité frappante; dans tous les contours, tous les muscles, l'expression de la vie ne laisse rien à désirer.
Jamais l'école de Venise n'a porté à une plus haute perfection Tart du coloris. Le Titien comparait ingénieusement un groupe bien ordonné à une grappe de raisin, et voulait que la lumière, éclatante au centre, se dégradât progressivement sur les figures latérales. Il ne pouvait en donner un exemple plus remarquable dans la distribution des figures et delà lumière.
Tout concourt à l'effet général. Ne demandons pas pourquoi le soldat qu'on voit à genoux et le plus avancé, tourne la têle en arrière, au heu de diriger ses regards vers Jésus : on peut croire qu'il appelle des bourreaux, restés hors de la scène ; mais les grands coloristes ont d'ailleurs leur règle et leur magie. L'habile peintre qui a fait ressortir les membres nus du Christ et les tons de la pourpre, par l'opposition de l'armure grise et bleuâtre dont il a couvert cette figure à genoux, a voulu sans doute relever encore la figure du Christ par l'ombre ferme jetée dans les cheveux. Nous pourrions faire à peu près la même remarque, si nous recherchions les motifs qui ont déterminé le Titien sur le choix particuher de telle ou telle attitude, de telle ou telle teinte, dans diverses parties de sa composition. Mais il est un objet plus important à considérer, c'est l'art prodigieux que ce maître a développé dans la vérité des tons et dans le maniement du pinceau. Jamais dans aucun tableau, même du Titien, la chair ne paraît mieux ou aussi bien de la chair que dans la figure du Christ. Les couleurs sont rapprochées, mêlées, fondues, aussi parfaitement que dans les ouvrages de la nature. Comment l'artiste a-t-il opéré ? Il est presque impossible de le reconnaître ; l'ordre des procédés, la trace de l'instrument, se dérobent à l'œil du maître le plus habile. Cette figure n'est pas peinte : elJe respire, elle souffre au miheu des bourreaux.
•TITIEN P. ^-l- CA B f\b -D . CAkBONNEA'J.
LE CHRIST C O L r. O \ \ É D " É P I N E S .
JACOPO PALMA Dn LE VIEUX
L'ANNONCE AUK BERGERS
(N° 274 du Catalogue.)
La Vierge, assise, soutient l'enfant Jésus sur une crèche d'écorce; saint Joseph, appuyé sur son bâton, est près d'elle. Un jeune berger à genoux, les bras croisés sur la poitrine, est en adoration devant le Christ. A gauche, derrière la Vierge, est agenouillée la donatrice.
On ht au bas du tableau, en deux endroits différents, le nom de Titien. Ces inscriptions mal orthographiées sont évidemment fausses. Le tableau était bien digne d'un pareil nom, mais la manière de Palma le Vieux est trop personnelle pour qu'il puisse y avoir erreur. Sa peinture est remphe de douceur, elle est très-finie et très-précieuse, sans minutie pourtant et de façon à plaire autant de près que de loin. En s'approchant, on apprécie le mérite d'une exécution qui a tout rendu; les cheveux, les menus phs de la draperie, les accidents de la peau, sont fidèlement reproduits. Quand on s'éloigne, au contraire, les détails disparaissent ; Palma a su les ramener à des masses, que seules on aperçoit, avec les grands effets de lumière et d'ombre. Ce peintre frottait ses couleurs et procédait surtout par glacis; il ne laisse apercevoir aucun coup de pinceau. Titien n'a peint de cette façon délicate que dans sa première jeunesse,