LA BELLE JARDINIÈRE
(N° 362 du Catalogue.)
Au milieu d'une prairie, couverte pour ainsi dire de fleurs, la Vierge, assise sur un rocher, tient l'enfant Jésus parle bras gauche et d'une main maternelle le presse amoureusement contre ses genoux. L'aimable enfant a posé ses deux petits pieds sur celui de sa mère. Le petit saint Jean, vêtu d'une peau d'agneau, agenouillé à la gauche de la Vierge, s'appuie sur le symbole de la rédemption, et contemple, avec un regard plein d'une tendresse touchante et respectueuse, son maître et son ami. 11 semble, par sa gravité modeste et réfléchie et par l'humilité de sa pose, avoir le pressentiment des hautes destinées que l'avenir réserve au compagnon de son enfance. Ces deux enfants sont nus ou presque nus. Une vaste draperie couvre la Vierge. L'ajustement pourrait être plus heureux, le corsage et les mauches sont modernes, et le livre que la mère du Sauveur tient à la main, pourrait nous faire croire au portrait d'une jeune mère qui revient de ses dévotions à la paroisse voisine.
Lépicié, avec ce zèle qu'il met à exposer ses curieuses découvertes, nous enseigne que la Vierge a mis son pied sous les pieds de son flls, pour lui marquer son respect et reconnaître sa domination suprême sur le monde. Ne doit-on point voir plutôt, dans cette position si gracieuse, l'attention délicate d'une mère qui veut éviter à son enfant l'impression dangereuse de la fraîcheur de la terre? Raphaël est plein de ces raffinements du cœur, que nul n'a saisis comme lui.
Plusieurs écrivains se sont aussi préoccupés du titre que ce tableau a reçu de la tradition, et se sont demandé si cette désignation de la /czr^/mi^r^ ne s'appliquait pas au modèle, maîtresse de prince ou femme d'artisan, qui aurait pour ce tableau posé devant l'artiste, et dont les traits seraient reproduits dans la figure de la Vierge. Il est vraisemblable de supposer que les fleurs qui entourent la Vierge ont seule été causes de cette dénomination.
Cette composition, si charmante de simplicité, de grâce, de naïveté, n'est point une des productions principales du maître, et cependant elle exerce sur les esprits délicats un attrait dont beaucoup de chefs-d'œuvre sont dépourvus. L'aimable innocence des enfants y est représentée dans toutes ses séductions, il s'en exhale un parfum suave de candeur et de virginité, on y goûte une paix céleste, et il semble que ce groupe idéal soit descendu du ciel sur le doux gazon et parmi les fleurs embaumées de la prairie. Raphaël n'a jamais mieux peint les enfants, et ne représentera plus aussi bien leurs membres déhcats, leur carnation fraîche et potelée. Il est ici dans sa seconde manière, dans sa période florentine, comme l'indique la date inscrite sur le bord du vêtement de la Vierge : 1507. Plus tard, ses enfants auront une peau brune, des formes trop ressenties, des bourrelets exagérés ; plus tôt, ils auraient eu les chairs molles, les contours arrondis du style péruginesque.
C'est encore François V qu'il nous faut remercier de l'acquisition de ce tableau. Des critiques ont pensé que cette Vierge pouvait être celle qui fut commandée à Raphaël, suivant Vasari, par un gentilhomme siennois, et qu'il laissa, lors de son départ de Florence pour Rome, dans les mains de Ridolfo Ghirlandajo, afin que ce peintre terminât une draperie bleue. Nous ferons observer qu'un artiste ne signe pas un ouvrage inachevé, et que, le départ de Raphaël pour Florence n'ayant eu lieu que dans l'été de 1508, Ghirlandajo, en finissant le tableau et en le signant pour Raphaël, l'aurait daté de 1508, et non de 1507, époque à laquelle Raphaël était encore à Florence. La peinture du Louvre est bien tout entière de la main du maître.