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LA MÉLANCOLIE

(No 180 du Catalogue.)

Qui ne connaît la Mélancolie d'Albert Durer? Assise au bord de la mer et sondant du regard l'espace infini, elle rêve aux vanités de la science dont elle a épuisé les problèmes. Accoudée tristement, elle soutient dans sa main une tête sublime de fierté, de pensée et de tristesse. La profondeur de ses regards , l'amère et sombre énergie qui la dévore, ne permettent pas à cette étrange figure de s'efFacer de la mémoire. Jamais le symbolisme allemand n'a revêtu une forme plus élevée et plus expressive; jamais il n'a dit plus éloquemment les désespérances d'une science arrivée à la satiété, au vide, au dégoût de toutes choses.

Il faut se reporter à la gravure de Durer pour comprendre la Mélancolie de Domenico Feti. On a blâmé cette accumulation d'accessoires qui l'entourent, ces sphères, ce sabher, ces hvres, ce chien ; on a cru que Feti n'avait rassemblé ces objets divers que pour déployer les prestiges d'une savante exécution, pour montrer qu'il savait faire tourner un globe et rendre habilement le pelage d'un lévrier; mais tout cela, et le chien même, est emprunté à Durer. La figure qui, dans notre gravure, se penche sur la tête de mort, offre des formes puissantes et un peu épaisses; la Mélancolie de Durer n'est

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pas moins robuste. On a reproché à Feti l'embonpoint de sa figure et la réunion des objets qui l'entourent. Albert Durer a été épargné, et pourquoi? C'est que, dans le peintre italien, le geste est sans valeur ni signification, le visage n'a pas d'expression, tout est conventionnel et froid; chez le peintre allemand, au contraire, le sentiment éclate, et tout sert à exprimer sa pensée. Les instruments de science ont été jetés pêle-mêle autour du sombre archange, dans le désordre et la fureur de son découragement. Domenico les a groupés avec soin dans un coin du tableau et sur le bord d'une corniche. Les formes charnues de son personnage appartiennent à une nature vulgaire et sensuelle, au modèle de rencontre trouvé dans la rue, tandis que l'ampleur des formes, chez Durer, sert à exprimer au plus haut degré l'énergie, la force, la puissance ; il a pu mettre des ailes au dos de cette figure athlétique : elles eussent été ridicules, attachées au dos de la femme qu'a dessinée Feti.

Ceci étabh, et cette observation était importante, disons que toutes les quahtés de peinture proprement dite se rencontrent dans ce tableau. Domenico Feti appartient à cette famille de peintres grossiers et robustes qui, ignorants ou dédaigneux des convenances, de la composition et des beautés de la forme, savent reproduire avec une réahté merveilleuse les objets matériels et la figure humaine, savent donner du rehef à la nature la plus vulgaire et nous y intéresser par le prestige de la couleur. L'horizon est habilement dégradé dans ce tableau, le ciel est profond, le personnage est peint de main de maître, d'un pinceau vigoureux et sincère ; les accessoires, la robe du lévrier, sont rendus avec une vérité saisissante ; toutes les séductions matérielles de la brosse, toutes les finesses, tous les prestiges du métier, nous sontofTerts; mais pourquoi le peintre a-til entouré cette nature grossière des emblèmes de la science ? Pourquoi l'avoir inchnée sur une tête de mort ? Pourquoi lui avoir donné un nom qui nous rappelle tout ce qu'il y a de noble, d'élevé, de délicat dans la nature de l'homme ?

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