‹ Chefs-d'Œuvre de peinture au Musée du Louvre ... Ecole italienneChapitre 71 sur 89 · NOCES DE GANA · texte numérisé non relu

NOCES DE GANA

(N» 95 du Catalogue.)

Notre bon sens gaulois s'accommode mal des hautes fantaisie des artistes de Venise, les anachronismes nous arrêtent tout court; si Poussin se piquait de fidélité à l'histoire, nous avons maintenants un bien autre souci de vérité et d'exactitude, il nous faut une observation étroite des convenances historiques et locales, et dans une scène que le peintre fait revivre, et dans un tableau de mœurs qui paraît à nos yeux sur un théâtre. C'est vraiment devant ces admirables Noces de Cana que notre critique, un peu minutieuse, peut se donner beau jeu.

L'idée de faire présider le Christ à un festin où siègent François I", Charles-Quint, Sohman, des cardinaux, des moines, des seigneurs, des dames illustres, et de leur faire donner un concert par les meilleurs peintres vénitiens, nous jettera toujours, tout d'abord, dans la stupeur, et il nous faudra toutes les callosités de l'habitude pour nous rendre insensible à cette monstruosité. Vérouèse l'entendait d'autre sorte et se féhcitait fort de ce qui nous choque si vivement. « S'il n'eût admis, nous dit-il, que des figures de Juifs inconnus à ce banquet, cette scène n'eût offert aucun intérêt, et d'ailleurs l'uniformité des costumes antiques eût répandu sur son tableau une monotonie insupportable. »

Remercions du moins Yéronèse, de nous avoir conservé les traits et la figure de tant d'illustres personnages et cherchons quelques noms parmi cette foule brillante.

A gauche du spectateur, ou voit Alphonse d'Avalos, marquis de Guastro, à qui uu nègre présente une coupe remphe de vin. Près de lui est Eléonore, sœur de Charles Y et femme de Frauçois V\ Son royal époux est assis à ses côtés. Vient ensuite Marie, reine d'Angleterre et fille de Henri YIII. Un peu plus loin se trouve Soliman 11, assis près d'un prince nègre, qui adresse la parole à un domestique. La dame qui tient un cure-dent est la célèbre Vittoria Colona, veuve du marquis de Pescaire. Près d'elle, est l'empereur Charles-Quint, vu de profil et décoré de la toison d'or. A l'autre extrémité de la table sont deux cardinaux, dont l'un, aux traits mélancoliques, doit être le cardinal Grimani. (( Le Titien joue de la basse, Paul joue de la viole, le Tintoret du violon et le Bassan de la flûte, par oii il a voulu faire allusion » , nous dit le président de Brosses, « à la profonde science et à l'exécution lente et sage du Titien, aux brillants et aux agréments de de Paul, à la rapidité du Tintoret, et à la suavité du Bassan. » Benoît Cahari, frère de Yéronèse, qui peignit l'architecture du tableau, debout, superbement vêtu, va goûter la liqueur miraculeuse.

La beauté du coloris, le charme de l'invention, l'admirable ensemble de la composition, la variété des expressions de ces cent personnages, qui tous se meuvent, parlent, vont, viennent, sans se nuire, sans se confondre, sans se dérober à la vue, la grandeur de la solennité, la magnificence de l'architecture, l'harmonie générale étendue sur cette immense superficie, voilà ce qui dans tous les temps ramènera devant ce tableau les véritables amateurs, les jeunes gens jaloux de pénétrer les secrets de l'art, les artistes consommés, et tous ceux que la peinture a le don d'émouvoir. Si la correction du dessin répondait partout à l'éclat du coloris et îi la savante distribution des luniières, ce tableau serait sans reproche, mais ces lumières sont si bien entendues, l'artifice en est si bien déguisé, la couleur est si vraie, qu'on oublie ce que le dessin peut quelquefois offrir de défectueux. 11 est curieux de songer que ce merveilleux tableau ne valut à son auteur que le prix de quatrevingt-dix ducats.

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