‹ Chefs-d'œuvre de Pierre CorneilleChapitre 69 sur 117 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

Quoiqu’à peine à mes maux je puisse résister,

J’aime mieux les souffrir que de les mériter.

JULIE

Quoi ! vous appelez crime un change raisonnable ?

CAMILLE

Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable?

JULIE

Envers un ennemi qui peut nous obliger ?

CAMILLE

D’un serment solennel qui peut nous dégager?

JULIE

Vous déguisez en vain une chose trop claire :

Je vous vis encore hier entretenir Valère;

Et l’accueil gracieux qu’il recevait de vous Lui permet de nourrir un espoir assez doux.

CAMILLE

Si je l’entretins hier et lui fis bon visage,

N’en imaginez rien qu’à son desavantage :

De mon contentement un autre était l’objet.

Mais, pour sortir d’erreur, sachez-en le sujet ;

Je garde à Curiace une amitié trop pure Pour souffrir plus longtemps qu’on m’estime parjure. Il vous souvient qu’à peine on voyait de sa sœur Par un heureux hymen mon frère possesseur,

Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père Que de ses chastes feux je serais le salaire,

Ce jour nous fut propice et funeste à la fois j

HORACE

Unissant nos maisons, il désunit nos rois ;

Un même instant conclut notre hymen et la guerre,

Fit naître notre espoir et le jeta par terre,

Nous ôta tout, sitôt qu’il nous eut tout promis Et, nous faisant amants, il nous fit ennemis.

Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes!

Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes !

Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux !

Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux !

Vous avez vu depuis les troubles de mon âme ;

Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme. Et quels pleurs j’ai versés à chaque évènement,

Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.

Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,

M’a fait avoir recours à la voix des oracles.

Ecoutez si celui qui me fut hier rendu Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.

Ce Grec si renommé, qui depuis tant d’armées Au pied de l’Aventin prédit nos destinées,

Lui qu’Apollon jamais n’a fait parler à faux,

Me promit par ces vers la fin de mes travaux :

« Albe et Rome demain prendront une autre faes;

Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix,

Et tu seras unie avec ton Curiace,

Sans qu’aucun mauvais sort t’en sépare jamais. »

Je pris sur cet oracle une entière assurance,

Et, comme le succès passait mon espérance, J’abandonnai mon âme à des ravissements Qui passaient les transports des plus heureux amants. Jugez de leur excès : je rencontrai Vaîère Et, contre sa coutume, il ne put me déplaire.

Il me parla d’amour sans me donner d’ennui :

Je ne m’aperçus pas que je parlais à lui :

Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace,

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