ACTE I, SCÈNE II
A Horatio, donl il serre de nouTeau la main dans ses mains.
J'éprouve un vrai bonheur; Mais voyons ce motif?
HORATIOy avec quelque embarras.
Mon Dieu, prince, un caprice De vagabond. C'est tout.
Trêve à cette injustice.
Quiconque, Horatio, croit vous connaître à fond, Craindra de vous donner ce nom de vagabond.
Un motif, j'en suis sûr, de toute autre importance Vous a conduit ici; mais, quel qu'il soit, je pense Que nous allons vider à votre heureux retour Plus d'un flacon ensemble.
HORATIO, oravemenl.
Ëb bien, oui, sans détour, Elseneur ne m*a vu que pour les funérailles De votre auguste père.
HAMLET, amèrement.
Oh ! pour le coup , tu railles :
Dis plutôt que ce fut dans le but d assister Aux noces de ma mère.
HORATIO
Alors, pour m'attrister Avec vous, monseigneur, d'un si prompt mariage.
HAMLET, mordant et railleur.
Fi donc! l'économie y vit tant d'avantage!
Le banquet mortuaire où Ton ne mangea point' Légua ses mets intacts et réchauffés à point Au festin nuptial. . .
Avec une explotioo de douleur.
Que n'a-t-on pris ma vie Pour que j'eusse ignoré cette union impie, Horatio! Que fais-je en ce monde odieux?...
O mon père ! toujours je te vois sous mes yeux!
HORATIO
Sous vos yeux, monseigneur?
HAMLET, mélancoliquement.
Les yeux de la mémoire.
HORATIO
Je l'ai vu, j'ai connu ce grand roi dans sa gloire.
Ce fut un homme auquel, on le peut déclarer, Nul autre ne devra jamais se comparer.
HORATIO, hésiuDt.
Je crois Tavoir revu, prince,... la nuit dernière.
Revu! qui?
HORATIO
Je l'ai dit, le feu roi votre père!
' Dans les pays du Nord, il était d*usag^e immémorial d*ofïrir un repas à tous ceux qui avaient assisté à un enterrement. Cette pratique est encore en vigueur da ns certaines parties de T Ang^leterre et de !*Écosse.
ilCTE I, SCÈNE II. 185
H A ML ET, éperdu.
Le roi mon père?
HORATIO
Au nom du ciel, contenez-vous; Soyez fort, il le faut. Nous sommes ici tous Pour affirmer un fait à nos yeux hors de doute.
Au nom du Dieu vivant, parlez, je vous écoute.
HORATIO
Pendant deux soirs de suite ^ une heure après minuit.
Dans le silence morne et désert de la nuit,
Bernardo, Marcellus étaient en sentinelle.
Quand soudain une forme austère et solennelle ,
De pied en cap armée , a devant eux paru :
Un frisson dans leur corps aussitôt a couru :
Ils voyaient votre père, oui, prince, votre père!
Majestueux d'aspect, le visage sévère,
Et tenant à la main son sceptre glorieux ,
Trois fois il a marché lentement sous leurs yeux.
Haletants et couverts d'une sueur glacée,
lis se taisaient encor que l'ombre était passée ! ...
Dès qu'ils m'ont confié l'objet de leur terreur,
Les croyant les jouets de quelque étrange erreur.
Avec eux j'ai voulu veiller la nuit dernière...
A l'heure accoutumée, et sous sa forme altière,
L'ombre encor s'est offerte à nos yeux stupéfaits.
Je n'en ai pu douter..» Elle avait tous ses traits,
A qui les a connus trop bien reconnaissables :
Monlrant ses mmins.
L*une à Tautre, ces mains ne sont pas plus semblables.
Et ceci se passait?
MARGELLUS.
Ici près, monseigneur, Sur Tesplanade nord du château d'Elseneur.
Qui de vous lui parla ?
HORATIO
Moi, prince. Le silence Fut sa seule réponse , et cependant, je pense Qu'elle allait nous parler, lorsque dans le lointain Le chant aigu du coq annonçant le matin Vint retentir dans l'aire A ce bruit, Tombre émue, Troublée, en un instant fut hors de notre vue.
HAMLET, se parlant à lui-même.
C'est étrange !
HORATIO
Aussi vrai, monseigneur, que je vis, C'était bien votre père, ainsi que je le dis.
HAMLET, se frappant la poitrine.
Un ver rongeur est là , messieurs, qui me dévore... Serez- vous, cette nuit, tous trois de garde encore?
TOUS
Oui, tous les trois.