ACTE I^ SCÈNE III
OPHÉLIE
J'ai tout mis dans mon cœur : pour l'y mieux retenir , £mportes-en la clef.
LAERTE
Adieu 9 mon Opbélie !
Laerte presse nne dernière fois sa s«ur dans ses bras , et après s'être incliné
a^ec respect devant son père, il sort.
POLONIUS
Que vous disait-il donc, ma fille , je vous prie?
OPHÉLIE
Mon père , il me parlait d'Hamlet.
POLONIUS
Ah! oui, vraiment?
Il n'en pouvait parler plus opportunément.
Je demande , à mon tour, quels sont ces tête-à-tête Auxquels , dit-on , ma fille imprudemment se prête , Sans songer que, mêlée à ce jeu suborneur.
Elle offense à la fois et son père et Tbonneur? J'ai le droit d'exiger que vous soyez sincère : Dites-moi tout, ma fille.
OPHÉLIE
Il est très- vrai, mon père, Qu'Hamlet me dit qu'il m'aime e^ m'a donné son cœur.
POLONIUS, railleur.
n proclame à ce point ton ascendant vainqueur ! . . .
Pauvre fille , à qui manque encor Texpérience ,
Sais-tu de ses serments ce que la raison pense ?
OPHÉLIE
J'içnore, monseigneur, ce qu'elle en peut penser : J'ai tout dit et n'ai rien de plus à confesser.
POLONIUS
Que ce soit donc à moi, ma fille, à vous l'apprendre : Vous n'êtes qu'une enfant. Il ne fallait pas prendre Pour or pur des propos d'un si douteux aloi; Estimez-vous plus haut, et sachez, comme moi, Réduire à sa valeur un déloyal manège.
OPHÉLIE
Je ne pouvais, mon père, appréhender un piège Sous un amour empreint d'un si touchant respect.
POLONIUS
C'est qu'en tout vous voyez, non le fond, mais l'aspect.
OPHÉLIE
Il proteste pourtant d'être à jamais fidèle A ce qu'il m'a juré.
POLONIUS
Ce ne sont là, ma belle.
Qu'engins grossiers tendus à ta crédulité !
Qui ne sait, au surplus, la libéralité Avec laquelle, hélas ! une langue prodigue Les serments, quand le sang a rompu toute digue Et du cœur au cerveau s'élance en flots bouillants? Ou qui ne sait encor que les feux trop brillants.