ACTE I, SCÈNE Y
LE SPECTRE
D'un crime misérable Sois le vengeur!
HAMLET, avec un cri.
D'un crime ?
LE SPECTRE
Oui, d'un crime exécrable.
Il en est de bien grands; mais celui-ci, sans nom, L'effroi de la nature et l'œuvre d'un démon, Passe tous les forfaits !
Oh ! je le veux connaître :
La pensée au cerveau n'est pas plus prompte à naître , Ni l'amour plus rapide à s'emparer du cœur, Que ma main ne sera foudroyante d'ardeur, Mon père, à te venger.
LE SPECTRE
Que ta main donc s'apprête !
Oui ! ton âme serait la ronce qui végète Et se nourrit de boue aux rives du Léthé, Si pareil attentat n'armait ta piété.
Et maintenant, écoute. On a dit que ton père. Tu le sais , fut un jour mordu d'une vipère , Pendant qu'il sommeillait au jardin. Ce récit Dans tout le Danemark a trouvé plein crédit, Et c'est ainsi, mon fils, qu'une lâche imposture A travesti ma mort... Indicible torture.
206 HAML.ET.
Le serpent qui piqua mon sein mortellement Règne aujourd'hui. ••
Mon oncle!... Oh! mon pressentiment F
LE SPECTRE
Oui! ce monstre infernal d'adultère et d'inceste,
Mettant en jeu les dons de son esprit funeste,
— De ces dons exécrés maudit soit le pouvoir ! —
Et reniant le sang, Fhonneur et le devoir,
A su plier ta mère à ses désirs infâmes ,
Elle ! que j'avais crue , entre toutes les femmes,
La plus saintement chaste... Ah ! de quelle hauteur
En un jour la fit choir ce démon corrupteur !
Tomber de mon amour, qui n'était que noblesse,
Grandeur , respect , estime , encor plus que tendresse ,
Dans cette immonde intrigue! Et — folie ou dédain —
Descendre ainsi de moi — qui , la main dans sa main ,
Pur, loyal, confiant, vivais tout de sa vie,
Cherchant à prévenir jusqu'à sa moindre envie —
A cet homme pervers, sans honneur et sans foi.
Outrageant la nature en sa plus sainte loi !.. .
Mais , ainsi que toujours la vertu véritable
Plane au-dessus du vice et dédaigne, immuable.
Le décevant éclat dont il marche paré ,
De même la luxure en vain s'est préparé
Des plaisirs monstrueux en débauchant un ange :
Fût-ce en un lit divin, elle entre et reste fange !
S'ioterrompant tout à coup.
Ciel I j'ai cru respirer la brise du matin...