ACTE 1, SCENE V
L'heure approche. J'abrége... Oui, j'étais au jardio ;
J'y sommeillais à Fombre en toute quiétude ,
Comme au milieu du jour j'en avais l'habitude.
Ton oncle à ce moment de moi s'est approché;
Il tenait à la main un flacon débouché ;
Il regarde , il se penche , et tout à coup l'infâme
Me verse dans l'oreille un flot de jusquiame.
De ce poison mortel l'effet est foudroyant ;
Il fait dans l'organisme un ravage effrayant :
Au vif-argent pareil, de sa flamme subtile
Des veines il parcourt tout le réseau mobile ;
Le sang le plus limpide à l'instant est figé,
Comme en caillé le lait par l'acide est changé...
Et pendant qu'achevant mon horrible agonie.
J'expirais , tout mon corps , — dernière ignominie —
Je le sentis se fendre en ulcères affreux ,
Comme il advint jadis au biblique lépreux!...
Voilà comment la main sacrilège d'un frère
Dans mon sommeil osa d'un seul coup me soustraire
La couronne, la vie et mon suprême amour.
Dans mes péchés ainsi foudroyé sans retour,
Sans préparation , sans pieuse pratique ,
Sans même avoir reçu le sacré viatique ,
Je comparus aux pieds du grand Juge éternel,
La souillure terrestre à mon front criminel !
Horrible ! horrible ! horrible ! oh ! n'est-ce pas horrible ?
Aussi, si tu n'es point à ces maux insensible,
Tu ne permettras pas que l'inceste damné
Souille le lit royal où mon Hamlet est né.
Mais... quelques châtiments que ton devoir te trace.
De ta iiière> 6 mon fils , j*implore et veax la grâce : Dieu la juge ! Pour nous , c'est assez que l'essaim Des remords la poursuive et s'attache à son sein... Adieu, ipon fils, adieu! La mourante étincelle Du ver luisant s'éteint devant l'aube nouvelle... L'heure est venue... Adieu, mon Hamlet, souviens-toi!
Le spectre disparaît.
HAMLET, seul.
O légions du ciel! Terre abhorrée! Eh quoi!
T joindrai-je l'enfer? Infamie! O mon âme,
Paix! paix! Contiens-toi : songe à ce qui te réclame...
Et vous, mes muscles d'homme un instant détendus,
A l'œuvre ! Apprêtez-vous aux efforts attendus ! . . .
Me souvenir de toi ! Va , pauvre ombre adorée ,
Si la mémoire était d'éternelle durée,
Éternel y serait mon souvenir de toi
Qui désormais devient mon seul culte et ma loi.
Oui ! je veux des feuillets épars de ma mémoire
Tout rayer : livres vains que j'ai cessé de croire,
Souvenirs, vérités, formules, fictions.
Rêves de ma jeunesse , amour , émotions ;
Au soin de ta vengeance en entier je me livre :
Ah! pour quel autre objet désormais puis-je vivre?...
Mais par le ciel ! Oh! femme aux sentiments pervers!...
Scélérat! Le plus noir qu'ait connu l'univers!
Scélérat souriant et damné !
Se foaillaDt avec race.
Mes tablettes !
Mes tablettes !