ACTE II, SCÈNE I
Mensonge ! Que pour toi ce soit une leçon !
L'homme habile, mon cher, procède de la sorte, Et c'est tout le secret des succès qu'il remporte. Savoir brouiller le monde ainsi qu'un écheveau ; Le débrouiller après pour soi : voilà le beau ! Je reviens à mon plan ; tu n'as qu'à le bien suivre ; Tu connaîtras Laerte et sa façon de vivre.
Tu m'as compris , j'espère ?
REYNALDO
Oui, monseigneur.
POLONIUS
Adieu , Et bon voyage .
Reynaldo s'incline et va pour sortir.
Écoute encore. En temps et lieu Mets en œuvre avec tact l'intime causerie : Fais jaser l'instrument lui-même , je te prie ; Sache avec soin noter tous les sons qu'il rendra ; Nous verrons ce qu'ainsi mon cher fils t'apprendra.
REYNALDO
C'est bien compris.
POLONIUS, le congédiant.
Adieu.
Reynaldo sort.
Eotre Ophëlie donnant tous les signes cxiërieurs d'une grande émotion.
POLONIUS, se levant.
Qu'as-tu donc, Ophélie?
OPHÉLIE , courant à sod père.
Mon père , mon bon père !
POLONIUS, effrayé.
Allons, je t'en supplie.
Explique-toi .
OPHÉLIE, d'une voii troublée.
J*étais dans ma chambre, cousant, Lorsque le prince Hamlet entre le pas pesant, Le pourpoint entr' ouvert, la tête toute nue, Les deux bas détachés sans nulle retenue, Blanc comme sa chemise, et les genoux tremblants S'entre-choquant entre eux ; les yeux étincelants. Hagards , comme au sortir d'une horrible aventure : Tout le visage enfin en proie à la torture !
POLONIUS, railleur, mais souriant.
Fou d'amour, en un mot?
OPHÉLIE
Je ne sais, monseigneur.
Ce qui Ta rendu fou, mais il Test, j'en ai peur.
POLONIUS
Poursuis.
OPHÉLIE
De sa main gauche au poignet il m'a prise ; Puis, étendant la droite, au front il me l'a mise, Pendant que son regard m'embrassait trait par trait. Gomme s'il eût voulu dessiner mon portrait.