ACTE II, SCENE U
S'il VOUS a fait jurer d'oberver le silence ,
Nul remords ne s'éveille en votre conscience...
J*ai, depuis quelque temps, perdu toute gaité :
Des goûts de ma jeunesse il ne m'est rien resté.
Sans pouvoir m'expliquer ce changement lugubre ,
Je sens que sur mon âme un vent âpre, insalubre
A passé, corrompant à ce point mon humeur,
Que ce chef-d'œuvre issu des mains du Créateur,
La terre n'est pour moi qu'un promontoire aride,
Le ciel — ce dais d'azur lumineux et splendide ,
Ce plafond infini, ce toit majestueux
Semé d'étoiles d'or et rayonnant de feux —
Qu'un amas de vapeurs et qu'un chaos énorme !...
Quel ouvrage que l'homme ! Admirable en sa forme !
Sublime de raison ! Puissant en facultés !
Dans le geste, imposant, grand par ses volontés !
Dans ses actes, un ange ! Un dieu par la pensée !
Du divin Ouvrier l'œuvre idéalisée !
Et pourtant je ne vois dans cet être géant
Que le peu de poussière en réserve au néant !
Non ! je n'aime point l'homme ; et la femme... la femme
Elle-même 1 a perdu tout pouvoir sur mon âme !...
Vous souriez, je crois?
ROSËNCRANTZ.
Mais non certes de vous , Croyez-le : la pensée en est bien loin de nous.
C'est parce que j'ai dit que je n* aimais point l'homme?
fO.
2U IIAMLET.
ROSENCBANTZ.
Le mot m*a fait sourire, oui ; mais c'était, en somme, En songeant que, si l'homme est sans charme à vos yeux, Les malheureux acteurs vus non loin de ces lieux Et qu'on attend ici, devront peu vous séduire.
H A M L E T , reprenant sa feinte gailé.
Qu'ils viennent, au contraire, au plus tôt se produire. Tout honneur à celui qui doit jouer le roi :
Ce prince peut compter sur un tribut de moi.
• Au chevalier errant je destine une lance ; L'amoureux bien payé dira mieux sa souffrance ; Le pei*sonnage triste et tout confit en pleurs Recevra dans la main un baume à ses doideurs ; Je soignerai le clown, lui donnant ce qu'il aime, Et rirai d'autant plus qu'il rira mieux lui-même. La princesse, [)oussée a prendre un libre essor, Fera boiter le vers plus galamment encor.
Mais quels sont ces acteurs?
ROSENCRANTZ.
La même troupe, prince, Que vous avez connue, et qui court la province.
Elle est donc ambulante à présent? Qui l'eût dit? C'est descendre en honneur aussi bien qu'en profit.
ROSENCRANTZ.
Mais ne savez-vous pas la récente ordonnance *
> L'article 14 de» statuts promii1g[iiés sous Elisabeth.