‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 162 sur 238 · ACTE III, SCENE · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE

POLONIUS

Oui , sans doute, et mon jeu bien souvent fut loué.

Dans quel genre?

POLONIUSy se rengorgeant.

Tenez. Où je fiis admirable C'est dans Jules César. Brutus, ce misérable, Me tué au Capitole... En mourant j'étais beau!

HAMLET , tournant sur ses ulons.

Une brute, en e£Fet, d'occire un pareil veaul

A Gnildenstern et à Rosencraulz.

Et nos actem*s ?

BOSENGBANTZ.

Tout prêts.

Hamlet conduit le roi et U reine aui sièges qu'ils doivent occuper. La cour prend place a une certaine distance. Polonius se tient debout derrière le fauteuil du roi.

LA BEINE, à Hamlet, en lui désignant une place auprès d'elle.

Mon fils , faut-il le dire ?

Votre place est ici.

HAMLET, désignant Ophélie.

Cet autre aimant m'attire.

Ma mère, excusez-moi.

POLONIUS, joyeusement, à l'oreille du roi.

Sii*e , l'entendez-vous ?

H AMLET y «e coachant nonchalamment ans pieds d'Ophâie.

Madame, laissez-moi m'étendre à vos genoax.

OPHÉLIE, comme voulant le relever.

Oh! pas ainsi, de grâce...

Alors , rien que ma tête Sur vos genoux ?

OPHÉLIE

Mon Dieu ! . . .

Votre pudeur me prête Quelque idée incongrue ?

OPHÉLIE, simplement.

Oh ! je ne pense rien, Monseigneur, je vous jure.

En quoi n'est-il pas bien Qu'aux pieds de la beauté Fhomme rêve et soupire ?

OPHÉLIE, troublée

Que dites«vous là?

HAMLET, riant.

Rien.

OPHÉLIE, tristement.

Vous ne voulez que rire ,

Je le vois.

ACTEj m, SCENE 11. SS3

Rire? moi!...

OPHÉLIE

Sans doute , Monseig^neur.

HAMLET) parlaoi de façon à n'éire entendu ni du roi ni de U reîne

Au fait ! que suis-je ici, sinon le bateleur

Qui doit vous égayer et cherche à vous distraire î

Tenez ! voyez déjà la gaité de ma mère ;

Et deux heures, pourtant, ont à peine passé

Depuis qu*en ce palais mon père est trépassé.

OPHÉLIE

Dites deux fois deux mois^ pour le moins...

HAMLET , avec un rire amer et à haute toix.

prodige I Quoi! si longtemps? Alors, en vérité, que dis-je? Libre au diable en ce cas de se vêtir de noir : Moi ! je veux être en rouge à partir de ce soir... Mort depuis deux longs mois déjà sans qu'on Toublie ! A ce compte un grand homme a donc chance à sa vie De survivre six mois ? Oui , par Notre-Seigneur ! Pourvu que d'ériger maint temple il eût l'honneur : Autrement, de l'oubli son nom sera la proie, Tout autant que le nom du colosse de Troie ,

« Ce cheval aux flancs creux ,

tf Autrefois si fameux » , • Comme dit la chanson.

Sur un signe d'Hamlet, les trompettes sonnent. Les draperies de la scène, foronant

« rideaa , se relèvent et s'attachent de côté. Le théâtre représente an grand jardin

ombragé. La pantomime commence '.

Entrent un roi et une reine, paraissant très-atiachés l'un à l'autre. La reine embrasse le roi, s'agenouille devant lui, et lui fait mille protestations de tendresse. Le roi, qui paraît affaibli et souffrant, la relève, et appuie, avec amour, sa tête sur ses épaules. Puis il se fait conduire par elle à un banc, sous les arbres; il s'y étend et ne tarde pas à s'endormir. La reine, après l'avoir longtemps contemplé, s'éloigne lentement, comme en proie à de douloureuses pensées.

A peine est-elle sortie, que survient un personnage qui s'approche avec précaution du roi endormi, et le dépouille doucement de sa couronne, qu'il baise avec transport; puis, tirant an flacon de son sein, il en verse rapidement le contenu dans l'oreille du roi. Le roi se redresse tout d'un coup, s'agite convulsivement, et, après avoir jeté un regard effaré sur son assassin , il tombe mort sur le banc. Le meurtrier replace la couronne sar la tète du rui , arrange les plis de son vêtement comme si son sommeil n'avait point été troublé, et s'éloigne rapidement. La reine revient, trouve le roi mort , et paraît s'abandonner au plus profond désespoir. L'empoisonneur rentre i son tour, suivi de deux autres personnages. A la vue du cadavre du roi , il joint hypocritement ses lamentations à celles de la reine; puis il fiit enlever et emporter le corps par les deux personnages. Demeuré seul avec la reine , il se jette à ses pieds, et lui fait la déclaration de son amour. La reine hésite, le repousse, puis elle semble fléchir, et finit par lui abandonner ses deux mains, que le meurtrier couvre de caresses et de baisers.

Ce jeu muet dure quelques instants; puis, la reine se laissant doucement entraîner par le meurtrier, ils sortent.

Pendant toute la durée de la pantomime, le roi s'est montré inquiet, agité,

contenant à grand'peine son effroi.

OPHÉLIE, à Hamlet.

Mais cette pantomime , Qu'est-ce donc ?

HAMLET, haut, filant le roi.

Une embûche où va tomber le crime.

' Da temps de Shakespeare , Tusage était très-rëpandu de faire mimer une pièce avant d'en donner la représentation dialog^uée. Hamlet, en adoptant celte tradition pour la scène qu'il fait jouer devant le roi , a évidemment pour objet de s*emparer doublement de la conscience du coupable. La question que va poser le roi, à la suite de la pantomime , dévoile bien, du reste, le trouble que cette scène mimée a déjà jeté dans son esprit.

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