SCÈNE PREMIÈRE
Le cimetière d'Elseneur.
Entrent DEUX FOSSOYEURS, dont l'un tient une bêche à la main. Ils s'arrêtent devant une tombe Fraîchement creusée.
PREMIER FOSSOYEUR
Penses-tu que l'on doive une fosse chrétienne A celle qui se noie et meurt comme une chienne ?
DEUXIEME FOSSOYEUR, montrant U fosse.
Va, travaille. En chrétienne il faut bien Tenterrer, Puisque le coroner ' vient de le déclarer.
Halte-là 1 Gomment donc ceci peut-il se faire , Si le verdict ne dit : « Noyée involontaire »?
DEUXIÈME FOSSOYEUR
Bah ! le verdict le dit.
' Le coroner est le magistrat chargé, en Angleterre , de présider aux enquêtes sur les morts violentes.
PREMIER FOSSOYEUR
Quand on se jette à Teau , Je dis, moi , qu'on ne meurt que se qffendendo ^, Et je puis le prouver de façon très-logique.
Écoute bien. Le fait de se noyer implique, Quand il est volontaire , une triple action : Le dessein , les apprêts et l'exécution.
Sa mort eut-elle, ou non, ce triple caractère? Elle Teut. Dès lors donc, sa mort fut volontaire.
DEUXIÈME FOSSOYEUR
Ah! mais, voyons, permets...
PREMIER FOSSOYEUR, poursaivant, sans écouter, sa démonttralioa.
Je dis plus : voici Teau ; L'homme y va , résolu d'y trouver un tombeau ; Il se noie. II est clair qu'il en est bien la cause. Ah ! si l'eau vient à l'homme , alors c'est autre chose ; n a beau se noyer, un seul fait est certain : L'homme n'a pas lui-même abrégé son destin.
DEUXIÈME FOSSOYEUR
Et c'est la loi, cela*?
Mais, je me l'imagine ;
' Se offendendo (en se suicidant). Expression juridique de l'ëpoqae.
* Shakespeare, pour mieux tourner en ridicule la jurisprudence de son temps , met presque textuellement dans la bouche du fossoyeur les commentaires de Plowden, publiés en 1578, sur le suicide de sir James Haie.