‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 4 sur 238 · XII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XII INTRODUCTION

qui absorbent une vie , à un de ces amours qui Q*ont plus d'yeux que pour Tobjet aimé. M. Halliwell est bien Thomme dont parlent les anciens : homo unius librij Thomme d'un livre.

Mais quel livre! Plus riche qu aucun autre en peintures poétiques ou réelles, en observations morales, en analyses délic^ates ou en traductions énergiques des sentiments les plus opposés! On a dit que le théâtre de Shakespeare était la Bible des mondains. L'humanité , en effet , s'y reconnaît tout entière : les âmes les plus chevaleresques et les plus héroïques comme les âmes les plus noires ; les gens de bien , les scélérats , et à côté d'eux la foule indifférente qui flotte entre le vice et la vertu ; ceux qui succombent à leurs passions et ceux qui y résistent ; les victimes de la méchanceté humaine et les victimes de leure propres erreurs ; les braves et les poltrons, les sages et les sots, les esprits incultes aussi bien que les esprits cultivés. Les gens du peuple, dans leur simplicité naïve , dans leur gix)ssièreté inconsciente , y sont peints aussi fidèlement que les princes , les grands seignem^, les chevaliers, les courtisans; la jeune fille timide et réservée s'y rencontre avec la vierge hardie dont le langage devance l'expérience, la chaste épouse avec la femme coupable, la mère dévouée jusqu'au martyre avec la femme sans entrailles. Rien de ce que pensent et de ce que

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sentent les hommes n'échappe à ce grand observateur. Toute âme humaine, si humble qu'elle soit, a du prix pour le poète ; il y retrouve un rayon de la vérité universelle et comme un reflet de la divine lumière.

Ainsi que M. Halliwell, M. Cayrou a subi le charme souverain de Shakespeare; lui aussi, il est Thomme d'un livre. Félicitons-le d'avoir vécu, pendant tant d'années, dans un si noble commerce. Quel que soit le succès de sa traduction, sa meilleure récompense sera encore. le souvenir des heures charmantes et rapides qu'il aura employées à lutter contre son modèle.

A-t-il réussi dans cette lutte? Question grave et qu'il ne m'appartient pas de résoudre. Ayant accepté l'honneur de présenter l'œuvre de M. Cayrou au public, je me suis interdit du même coup le droit de la juger. Mes éloges paraîtraient intéressés, mes critiques ressembleraient à ime trahison. On me permettra cependant de signaler, pour deux des tragédies qui sont ici traduites, pour Macbeth et pour Hamlet, la parfaite conformité extérieure du texte et de la traduction. Dans tout le théâtre de Shakespeare, il n'y a pas de pièces qui offrent plus de différences de ton. Le style de Macbeth va droit au but ; aucune longueur , aucun hors-d'œu vre ; tout

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concourt à l'action et la précipite; les personnages n*y parlent que pour agir; leur pensée, à peine exprimée, se traduit en actes. Dans Hamlet^ au con* traire, la profondeur méditative des réflexions ralentit sans cesse le mouvement du drame ; on n'y agit point , on a peur d'agir, mais on y creuse à chaque instant les problèmes les plus douloureux de la destinée humaine. Aussi Macbeth parait-il écrit surtout pour être représenté , Hamlet pour être lu. M. Cayrou reproduit avec une rare fidélité les différences essentielles de ces deux tragédies. On se sent emporté par le style rapide de sa traduction de Macbeth, et Ton s'attarde avec lui dans les développements mélancoliques de la pensée d'Hamlet.

Le public parisien qui vient d'applaudir l'acteur Rossi dans la traduction italienne à^ Othello ne sera-t-il pas tenté d'entendi^e un jour, après l'imitation poétique de M. de Vigny, une traduction française littérale d'une si grande œuvre? Ne serait-ce pas le moment de naturaliser sur notre scène le vrai Shakespeare, un Shakespeare qui ne serait ni adouci, comme celui de Voltaire, ni expurgé, comme celui de Ducis, et de faire pour lui, chez nous, ce qu'ont fait chez eux, avec tant de succès, les Italiens et les Allemands ?

A. MÉZIËRES.

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