‹ Chefs-d'œuvre de Thomas Corneille: précédés de son éloge historiqueChapitre 93 sur 224 · ACTE II, SCÈNE VI. i · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI. i

M'ont par leurs Êiussetés arraché votre estime ;

£t toute ma vertu contre leur lâcheté

S'offre en vain pour garant de ma fidélité.

Si de la démentir j'avois été capable,

Sans rien craindre devons, vous m'auriez vu coupable.

C'est au trône, où peut-être ou m'eût laissé monter,

Que je me fusse mis en pouvoir d'éclater.

J'aurois, en m'élevant à ce degré sublime,

Justifié ma faute en cpmmettant le crime ;

Et la ligue qui cherche à me perdre innocent

rTeût vu mes attentats qu'en les applaudissant.

ELISABETH

Et n'as-tu pas, perfide, armant la populace, Essayé, mais en vain, de te mettre en ma place ? Mou palais investi ne te convainc-t-il pas Du plus grand, du plus noir de tous les attentats ? Mais, dis-moi, car enfin le courroux qui m'anime Ne peut faire céder ma tendresse à ton crime; Et si par sa noirceur je tâche à t'étonner.

Je ue te la fais voir que pour te pardonner : Pourquoi vouloir ma perte? et qu'avoit fait ta reine Qui dût à sa ruine intéresser ta haine ?

Peut-être ai-je pour toi montré quelque rigueur, Jjorsque j'ai mis obstacle au penchant de ton cœur; Suffolk t'avoit charmé: mais si tu peux te plaindre

i36 LE COMTE D'ESSEX.

Qu'apprenant cet amour j'ai tÂdié de Téteindre, Songe à quel prix , ingrat , et par conibieud'honneurs Mon estime a sur toi répandu mes faveurs.

C'est peu dire qu'estime, et tu Vas pu conuollre : Un sentiment plus fort de mon cœur fut le maître. Tant de princes, de rois, de héros méprisés, Pour qui, cruel, pour qui les ai-je refusés ? Leur hymen eût, sans doute, acquis à mon empire Ce comble de puissance où Ton sait que j'aspire : Mais, quoi qu'il m'assurât, ce qui m'ôtoit à toi Ne ponvoit rien avoir de sensible pour moi.

Ton cœur, dont je tenois la conquête si chère , Étoit Tunique bien ca^iable de me plaire; Et si l'orgueil du trône eût pu me le soufirir, Je t*eusse offert ma main afin de l'acquérir. Espère, et tâche à vaincre un scrupule de gloire. Qui, combattant mes vœux, s'oppose à ta victoire : Mérite par tes soins que mon cœur adouci Consente à n'en plus croire un importun souci : Fais qu'à ma passion je m'abandonne entière ; Que cette Elisabeth si hautaine, si fière.

Elle à qui l'univers ne saurait reprocher Qu'on ait vu son oi^ueil jamais se relâcher.

Cesse enfin, pour te mettre où son amour t'appelle. De croire qu'un sujet ne soit pas digne d'elle.

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