‹ Chefs-d'œuvre des arts industrielsChapitre 25 sur 29 · BIIONZE ET FEU. FIS · texte numérisé non relu

BIIONZE ET FEU. FIS

dirons quelques mots à propos de la serrurerie. — Mais pour les

objets décoratifs qui exigent un bon marché relatif et cependant

une exécution soignée, tels que des

llambeaux, des socles de pendules, des

poignées de commodes, etc., le travail *

des ciseleurs vient parfaire et modifier a

absolument l'aspect du cuivre au sortir

du moule. Le dix-septième et le dix-

huitième siècle ont fait en ce genre des

merveilles. Ce flambeau de MarlincouiT Tiff

(»t entièrement ajouré et repris au ci-

selel et au burin. JfjiM

On cite parmi les plus beaux cuivres, JS ^

en tant que largeur de travail, ceux de la commode justement fameuse du „ c„,„.

marquis d'Hertl'ord. C'est un des chefs- p» «miucoun. du-i,u,uè.«c

«ii’cle.

d’œuvre du milieu du règne de Louis XV,

le moment où le mobilier français allia le plus de mouvement au plus de souplesse. Elle fut faite — elle en porte la signature — par Philippe Caflieri, frère du sculpteur au ciseau de qui le loyer du Théâtre-Français doit ses beaux bustes, celui de Itolrou notamment.

On a dit que ce meuble, aussi confortable que luxueux et de la plus rare perfection d’ajustement, avait été payé 58,000 francs. Ces prix nouveaux paraissent élevés. Ce 11e sont guère cependant que ceux du dix-huitième siècle et que ceux payés alors directement aux artistes. One n'en fait-on de même aujourd’hui !... En tenant pour triple la valeur d’alors de l’argent, ce qui est en

il i

CIIEfS-IftEUVHE IlES A II T S IMiliSHUKL.V

moyenne la proportion exacte, on va voir ipic nous n’exagérons nullement .

Au mois de décembre 1788, 1’. F. Julliot liis et A. J. Paillet étant experts, eut lieu en son hôtel, à Paris, place l/iuis XV, la vente du cabinet du duc d’Aumonl qui venait de mourir. Cette vente produisit 175,071 livres 17 sous. Ce cabinet était fameux pour ses meubles et ses curiosités, et les experts, dignes de toute contiance, — Julliot surtout, a laissé des notes très-précieuses sur les porcelaines du Japon, de la Chine et des Indes — disaient en présentant le catalogue au public « que c’était lui offrir l’idée de la collection la plus véritablement précieuse qu’un goût naturel, éclairé par les lumières et les travaux des artistes les plus distingués, ait produite depuis longtemps.

« Cette collection, ajoutaient-ils, ollre des colonnes, des tables et des vases, où le précieux du travail et la beauté des formes sont unis à la richesse et à la rareté des matières, qui toutes ont été tirées des anciens monuments de Rome. — Ou y distingue beaucoup de ces jwrcelaines si estimées sous les dénominations d’ancien Japon, d’ancien Chine, sous les couleurs céladon, bleu céleste, violet, etc. — Iles pagodes intéressantes par leurs différents caractères ( les pagodes étaient de cette nombreuse famille de dieux ou de personnages chinois que Louis XIV appelait, en même temps que les tableaux deTéniers, « des Magots».) — Des Porcelaines de France et de Saxe dans les meilleurs genres. — Des cabinets précieux d'ancien laque. — Des meubles non moins distingués, en pierre de rapport et en marqueterie, par Roule. — Des lustres, des lanternes et des bras des plus beaux modèles, en bronze doré, la phqiarl par Goulhières. »

HliONZE ET t'Eil.

On sait que (Joutliières, sur la vie duquel on n’a du reste que jieti de renseignements, était ciseleur et doreur du roi, et que son invention de la dorure au mal lit en Europe la fortune des bronzes français d'applique. Comme ciseleur on l’a peut-être égalé, — car de nos jours il y a des artistes de la plus incroyable habileté,— mais non comme inventeur de modèles et d’arrangements.

Leduc d’Anmont avait la passion des vases soit antiques, soit de forme antique en matières dures et précieuses. Il les faisait venir d’Italie et les faisait monter à Paris. Quelques articles de ce catalogue que nous allons citer fourniront matière, pour ceux de nos lecteurs qui sont au courant des grandes ventes dans ces dernières années, à de curieux rapprochements. Nous recommandons de nouveau de tripler les sommes que nous allons indiquer pour avoir à |h:u près la valeur actuelle. Encore faudrait-il ajouter les cinq pour cent que, contre toute logique, on fait de nos jours, dans les ventes par ministère de commissaire-priseur, payer à l’acheteur.

Je trouve, dans les « Vases et Colonnes, » deux Vases en porphyre de première qualité, forme d’urne, à tètes de bélier saillantes, prises de chaque côté dans Je bloc, I f,a2'2 livres. Ils avaient 5 pieds 0 pouces «le hauteur. La ligure «pii en a été gravée (car par un excès de scrupule que n’imitent plus guère les experts de notre temps, le catalogue est orné de trente eaux-fortes représentant au trait les objets principaux), indique une forme «l’urne funéraire très-caractérisce. — Deux Colonnes en marbre vert antique, de 8 pieds de haut, surmontées d’un vase d'albâtre oriental, en forme de cassolette, et |>osé sur un socle rond, le tout monté en cuivre par Couthières, 13,80 1 livres.

Lu plupart du ces objets nous sont inconnus, mais en voici un qui a survécu jusqu’à nous. La description qu’eu donne le catalogue est très-fidèle; en voici les principaux (rails : mais ce qui vaut mieux encore pour ceux qui n’ont pas vu l’original à l'Exposition rétrospective, c’est la précieuse eau-forte qu’en a gravée M. Jules Jacquemart. Une Coupe ronde, en jaspe fleuri, travaillée à côtes et à cannelures, supportée par un trépied à tètes de faunes et terminée jiar de doubles pieds de biche : les consoles de et; trépied sont accompagnées, entre les volutes, de branches de vignes chargées de raisins formant guirlandes ; on voit dans l’intérieur un serpent sortant du cul-de-lampe qui est sous la cou|>e ou cuvette, s’élançant la tète en bas et en décrivant des spirales vers un fruit placé au centre de la rosace qui orne le milieu du socle; le tout posé sur une plinthe ronde, aussi de jaspe fleuri. « Ce morceau, ajoutait l’expert, précieux par la rareté de son espèce, le vif agréable des couleurs et le net du travail, est relevé par une garniture du dessin le plus ingénieux et du goût le plus flatteur dont M. Gouthières ait pu être animé. Celte pièce présente un chefd'œuvre de l’art. » Elle fut acquise, moyennant I '2,000 livres, pour le compte de la reine. C’est la fameuse cassolette du marquis d’Hcrtford, qui l'a, dit-on, payée 30,000 fr. Un voit que le rapport des sommes est à peu de chose près le même. C’est en réalité un objet d’une valeur considérable, si, su plaçant au-dessus des préjugés d'écolo, on ne juge un objet que par sa qualité d’art relatif, par les soins que l’artiste y a dépensés, par la rareté de la matière, par la surprenante habileté de l’outil, enfin par la perfection et la force avec lesquelles il offre un résumé du goût courant d’une époque. Ou il faut supprimer net le dix-huitième siècle, ou, étant

lUtONZK KT K K II .

admis sa grâce dans la discussion, son horreur [iol iment railleuse des pédants, son appropriation élégante cl française de l'antique, il faut reconnaître et avouer que « cette pièce présente un chefd'œuvre de l’art. »

Si nous poussons plus avant dans ce catalogue, nous trouvons deux Vases en ancien céladon du Japon, atteignant 7,300 livres. — Un Magot un peu courbé, fond gris, à caleçon nuancé d’un bleu tendre et coiffé d’un 1 tonne! bizarrement plissé, tenant une besace, est |>oussé jusqu’il 2,100 livres; mais, outre que ce morceau était très-rare par sa qualité, le catalogue faisait remarquer «son caractère joyeux, qui inspire une sensation agréable.» — Ailleurs, un Singe assis, les jambes allongées, « animal des plus estimables de son genre par sa parfaite qualité' cl ]>ar la vérité expressive de son caractère, » n’avait-il pas monté jusqu’à 1,309 livres et 10 sous? Cet aimable animal avait fait précédemment station dans le cabinet de M. de Julliennc, directeur des Gobclins et ami de Watteau qui lui légua ses dessins. La plupart des porcelaines de la Chine avaient originairement appartenu à Monseigneur le Dauphin, (ils do Louis XIV, «qui aimoil ce beau genre cl s’en étoit fait une collection recommandable. » D’autres morceaux enlin venaient de chez. M. Randon de Boisset ou de chez le duc de Tallard.

Nous clorons celle rapide excursion dans la Curiosité au dixhuitième siècle en citant deux Tables de porphyre à gaines ornées de deux figures de ces femmes égyptiennes qui firent florès jiendanl toute la durée du premier Empire, dans les magasins de Jacob, et qui paraissent avoir été inventées parGoulhièrcs, pour répondre au succès littéraire des Voyages du Jeune Anaeharsis, et aux tentatives réactionnaires et pseudo-antiques de Vieil. Elles furent

CIIKKS-ll'ŒUVItE l)K. S AIITS INDUSTIIIELS.

vendues 25,099 livres, 19 suis, el 19,580 livres deux autres Ta Ides de jaspe vert, également accommodées par Goiilhièrcs «dans le style égyptien. » Des Cabinets el une Commode, par le célèbre Houle, ne paraissent avoir obtenu aucun succès. Deux paires de Bras d’un effet surprenant par l’ensemble, — ils avaient 0 pieds de haut et étaient de bronze doré d’or mal , — représentaient en partie principale un carquois, avec des branches de roses, de lierre et de myrte, et cent attributs galants, flèches el thyrses, raisins et rulians, masques rieurs de faunes, cors de chasse, boulettes, etc. (iliaque paire, qui devait former, aux lumières, l’efl’el le plus éblouissant, dé|iasse 9,000 livres el les avait probablement coûtées au duc d’Aumont lorsqu'il avait réglé la facture de l'infatigable Goulhières.

Nous aurons occasion de prier de nouveau du bronze el du cuivre dans le chapitre de l’Orfèvrerie, à propos de Cellini. Hcprenons le chapitre du Fer que nous n’avions qu’effleuré

La plus grande conquête industrielle de l'homme c’est le fer. Jusqu’au jour où il devina le secret de I arracher aux entrailles du sol, de le purifier par le feu, de l’assouplir par le marteau, l’homme avait marché dans celte enfance pleine d'enchantements naïfs et de faiblesses incurables que la mythologie grecque a baptisée d’un nom merveilleux : l’Age d’or. Il ne savait de la vie que ce qu'en savent l’enfant el le sauvage. I<e fer lui révéla des avenirs plus permanents, des obligations plus graves, l’attacha d’un lien plus intime à cette terre dont la sève se montre moins abondante sous les latitudes plus froides, et qui, sans cesser de lui offrir son sein maternel, exigeait qu’il le pressât plus fort. Au Iruit cueilli

RltONZF, KT FF.tt.

«'ii r l'arbre succéda le blé, à la flècbe «lu cliasseur succéda le soc qui fend le sol; à la tribu errante, le peuple; à la famille, la patrie.

l/or semble formé de rayons solidifiés de ce soleil qui inonde l’Orient. Le 1er, rude, terne et résistant, est le métal par excellence de ces races courageuses qui quittèrent les premières les plateaux de l'Inde, semblables aux essaims nouveaux chassés de la ruche et dont le miel prend l'âpre saveur dis fleurs épanouies sur le liane des montagnes, longtemps il fut le symliole de la force brutale. Les alchimistes l’appelaient Mars. Dans le ciel, Mare est celle étoile terrible qui jette des rayons couleur de feu cl de rouille. Mais de nos jours Yulcain s’est fait chef d’usine ; les forges de Lcmnos se sont transprlées au Creusot. L'ingénieur est en passe de vaincre le soldat, et celte épée dont nous disions le grand rôle, il y a quelques pages, tordue et martelée par les besoins nouveaux, lie sera plus demain qu’un des muscles du nouvel Hercule, qu’un des rouages de la machine.

Mais il nous faut tourner court, et ainsi que nous avons fait [tour les armes, renoncer à prier des colossales applications que depuis un quart de siècle l’homme a fait de la fonte, du fer et de l’acier. — Toute une forme nouvelle de poésie sortira de ces établissements qui sont des villes et qui emploient jusqu’à 25,000 ouvriers, comme le Creusot, par exemple. Le jour où quelque poêle, quelque romancier de génie descendra dans ces mines, errera dans ces ateliers, s’exaltera au bruit de ces marteaux, sentira ses yeux brûlés par la lumière blanche qui jaillit deces fusions, un art nouveau se formulera et dégagera de la locomotive, de la grue, de la colonne de fonte, ces lois immuables d’harmonie qui,

I IIRFS-limVllE DES ARTS INDUSTRIELS.

présidant à tout ne qui répond aux besoins d’une société sont les luis du llunu industriel. Déjà un artiste a appliqué toutes les forces de sa volonté et de son talent à marquer les traits saillants et les détails multiples de ces formidables ensembles. Cet artiste, c’est M. François Bnnhommé, et l'absence de son nom dans un livre nomme celui-ci serait une injustice.

Repoussé par les classiques comme « cultivant un genre qui n’esl pas noble, » repoussé par les industriels comme « poêle, » M. F rançois Bonhomme n’aurait plus eu qu'à jeter le manche après le pinceau, s’il ne s’était point proposé un but et qu’il n’ait |>oursuivi bravement son chemin sans se soucier des injustices ou des indifférents. Il a commencé dans d'innombrables dessins, dans des peintures à l’huile, dans des décorations murales, dans d’immenses aquarelles, dans des bois publiés çà et là par des recueils illustrés, une Histoire Je In ilinérallvrgie et de la Métallurgie. Histoire vivante et active du double art d’arracher le minerai aux flancs de la terre et de l’assouplir aux mille liesoins du momie nouveau, éludes qui joignent une science consommée du détail à une inspiration naïve et poétique, qui parlent des tracés de l’ingénieur et des outils de l’ouvrier mineur ou forgeron, et qui montrent aussi, dans de vastes aspects, les flancs déchirés et rouges du Crcusol, sa verdure noircie par les fumées permanentes et le jet hardi de ses cheminées de brique. Trop souvent injuste envers les artistes qui cherchent le neuf et le vrai, la foule a | vissé, je ne dis pas sans les comprendre, mais sans les regarder, devant ces loyales et courageuses tentatives d'intéresser l’art à la vie nouvelle, de rompre avec cette vieille et ridicule poétique de l’École qui fera éternellement représenter par les peintres, par les sculpteurs, par

RRONZK KT FKIS.

les graveurs en médaille, par les dessinateurs de télé de facture, le Commerce et l’industrie sous la forme de personnages en tunique assis sur des ballots.

Il est grand temps cependant que l’on assiste à ce «pic le dixhuitième siècle eût appelé a le mariage de l’Art avec l’Industrie.» Celle-ci a pris la grande, presque l’unique part dans les préoccupations modernes. La guerre qui autrefois passionnait les esprits est aujourd’hui maudite et l’on pressent que scs jours sont comptés, lai monde deviendrait une fourmiliitre bien triste, si l’art en était exclu. Heureusement il n'en est rien et il n'en peut rien être. Il y aura toujours des natures doucement entêtées qui s’obstineront à chercher l'art et à le montrer aux autres. Sans qu’on y prenne garde, celte race d’élus arrivera, la plupart du temps môme tout instinctivement et s’en sans douter, à créer des chefs-d’œuvre de force et d'élégance en croyant ne dessiner qu’une halle, une locomotive ou un bateau à vapeur.

Cette proposition exigerait des développements «jue je dois m’interdire. J’indiquerai, moins comme exemple précis que comme point de départ du profil que l'architecture pourra tirer îles matériaux tout nouveaux que met à sa disposition l’industrie moderne : les Halles centrales. Point de. fausses colonnes, point de frontons engagés, point de stuc imitant des marbres que notre vieille Gaule n’a jamais produits, mais des alignements de colonnettes en fonte, des enchevêtrements de courlies et de pleins-cintres, du verre, île la brique. Pour nous, il n’y a rien de, comparable à ce récent monument, dans notre pays, pour l’appropriation logique des matériaux et la convenance de l’aspect.

L’emploi de la fonte et du fer, — car on sait que le fer et l’acier

m CIIKI-S-T)'<Ki;VRE HF.S ARTS INDUSTRIELS, ne sont que des modifications chimiques du métal obtenu directement du minerai — a reçu au moyen âge, en France et dans les Flandres, les applications les plus diverses. L’art robuste du forgeron et du serrurier y ont été poussés à l’extrême, celui de l’armurier appartenant surtout à l’Italie et à l’Fspagne.

es imtri m1 rnucEitoK *t Qvmitvc siictt. Huprt's uo Im»s italien.

Malheureusement le fer est facilement oxydable; la rouille le mord d’une dent cruelle; il nous en est peu resté de monuments considérables. Ls portes de Notre-Dame sont un des plus beaux exemples : les ferrures s’étalent sur les vcntaux, les consolidant et les ornant à la fois, avec l’aspect étrange et charmant de ces varechs que les enfants ramassent à marée basse, au pied des falaises, et qu'ils collent sur des feuilles de papier. Files sont de Biseornetle, un forgeron qui avait, assurent ses contemporains, le diable luimême pour collaborateur. Ce qui lui coûta même fort cher, car un jour qu'il disparut brusquement, on pensa généralement qu’il était parti tout droit |Kiur l’enfer. — Mathieu Jousse, serrurier

RRONZF. ET FER.

à la Flèche cl auteur île plusieurs ouvrages qui onl été publiés en France sur la serrurerie, en 1027, exprimait le regret que « les ailleurs « des serreurcs antiques» n’aient point couché par écrit leurs plus lieaux secrets, « entre autres, ajoute-t-il, le moyen de fondre le fer et de le couler comme les autres métaux fusibles et à peu de frais, ce que Risrorne! a emporté avec siiv. »

Un autre spécimen, bien plus antique et non moins beau, était cette grille du douzième siècle qui a été dessinée dans la collection le Carpentier, pendant que cet infatigable collectionneur vivait encore. F,es volutes mères partent d’une lige centrale comme un bouquet d’arbres d’un tronc commun, et les volutes accessoires sont nouées au milieu par un lien saillant, ou patte. C’est allier la solidité à l’élégance. A ce moment et au siècle suivant, les grilles étaient en fer plein ; au siècle suivant seulement on appliqua des ornements en tôle découpée et modelée au marteau.

CHEKS-IftEUVIlE UES AIITS I Ml USTIll ELS.

C'est de ce moment i|iie datent ces clefs courtes, ramassées (‘l portant en guise d'anneau une rosace découpée et imitant une rose

ci.rr-. np QnixnfcMK *i*clk k tu rm

roBcf.

Collation Sauva^eot.

de cathédrale. I,e forgeron donne la réplique à l’architecte comme nous avions vu, dans les chapitres de la Céramique cl des Vitraux, les pavages et les verrières compléter à leur tour l’impression unique qui doit jaillir d'un grand ensemble.

An quinzième siècle, celte jolie monture d’escarcelle en fait foi, le serrurier martelant, coupant, ciselant le fer aussi facilement que l'orfévre manie l’or, alla jusqu’à imiter le monument luiméme. La mode de ces escarcelles qui pendaient à la ceinture, attachées à une chaînette ou à des courroies de cuir, dura jusqu’aux Valois, et le musée Sauvngeol croit posséder une monture d’cscar-

R «ONZE ET FEU

(-elle qui mirait appartenu à Henri II. Quoi qu’il en soit de l'origine, relie monture, qui a été maintes fois reproduite, est admirable- B

ment travaillée. Il

Les Flandres et l’Allemagne n’étaient point en arrière. Tous MantgM

les touristes ont examiné curicu- wUglffl

seinent, devant la porte de la ca- jjW^s.

thédralc d’Anvers, ce puits que

la tradition donne A Quentin SjPjt ''■% \

Massys (1400-1550) lequel avait il? m

aussi exécuté avec un talent su- ^ |j|

perieur la fermeture des fonts

monti-bi: kt ci.tr »'r.sr,»itcmr,

baptismaux de l’église Saint- >b<>»h. i» «» »i «institut

n. i , • •■* Collection ili* M. J. Fou.

Pierre, dans Louvain, sa ville

natale. La tradition, bavarde et indiscrète, ajoute encore que c'est l’amour qui lui lit jeter le marteau aux orties et prendre le pinceau, mais cela ne nous regarde pas.

Le fer était aimé des poêles et des rêveurs de ces rudes époques. La « Mélancolie, » la plus sublime des figures qu’ait gravées Albert Durer, le soupir le plus profond qu’ait jamais poussé l’âme d’un artiste, l’ange de la Mélancolie, couronné île buis est assis, le sourcil froncé et l’œil noyé dans l’infini, au milieu des mille objets dont il a , pour l’assouvissement de l'idéal d’un grand cœur, sondé l’inanité ,

Ci! sont tics attributs tic sciences et d'arts ;

La règle et le marteau, le cercle emblématique, la* sablier, la cloche et la labié mystique...

CIIEES-R’tEUVRE DES ARTS INDUSTRIELS.

El la tenaille du lorgeron, aurait |>n ajouter le prête1. Et Ions ces objets, le compas, «pic la Mélancolie lient sans y prendre garde, le trousseau de ciels qui pend à sa ceinture, et les balances suspendues au mur, sont en fer et curieusement travaillés.

KXSRtO-NK II II O T K I , t.N TIR rORr.ll,

D’aprt» un tnodc> d‘ A ml rouet [lu Crrci-au.

Jacques Androuet Du Cerceau , qui fut , au seizième siècle, dessinateur et graveur autant qu’architecle, nous a laissé des suites complètes de modèles pour la serrurerie. C’est à son œuvre que nous avons emprunté celle enseigne. On sait (pie jusqu’au moment où le numérotage des maisons fut adopte dans les grandes villes, il était d’usage de désigner les bétels mêmes des seigneurs et les

• TIWk»|»lnlo Gautier, ht Comédie de Ut Mort. IX, >8.

IIIIONZE ET K Eli.

maisons île l.i lionne bnurgoisie à l'aide de qualifications tirées

de quelque emblème exposé à l’extérieur. Ainsi, dans les environs

du Louvre, ee qui fut depuis l'hôtel de Ncvers avait ]Kiur enseigne

« le Lion couronné ; » « la maison de la Colombe» aboutissait à

l’hôtel d’Alençon ; il y avait encore « la

Cn>ix-Kouge » et « l’Épée royale » et « la Ât

Tour de liois, » etc. Nous signalons ees re- «S»

cueils de lin Cerceau comme très-précieux

à feuilleter pour les amateurs qui veulent

faire réparer de vieux meubles ou en coin-

poser dans le genre de la Renaissance. On ■'/ Xtii"

y trouvera des heurtoirs et des ra lissoirs de

porte : le beurloir était extérieur, le ratis- lj&

soir s’adaptait aux portes d’appartements :

il était figuré par exemple par un satyre

courbé en arrière et dont un anneau libre :

caressait bruyamment l’épine dorsale. Puis ■ e-l ^

encore des clefs de cliefs-d’iruvre et des écus- J

sons do clefs dont la souple chimère, bi|ièile a L - r r

ailé, lion-femme-oiseau, lail d’ordinaire les cu r „„ ,ltcit

... . i • . i . * 3* ren rniiçi! ïj cisiti.

Irais par ses torsions coin plaisantes; tlestar-

1 1 Collet lioti ^aurageot.

gettes à verroux et des poignées de tiroirs.

C’est un de ces beurtoirs, qui ont disparu avec les grandes portes enchères cl dont la sonnerie électrique a remplacé le pompeux fracas, qui se voit à la page qui suit ces lignes. Il a orné la porte d’un château soit royal, soit apjiartcnaiit à quelque familier de la maison de Henri II , les emblèmes qui rorncnl en font foi. Mais le verrou porte plus clairs encore ses litres généalogiques : en liant les armes

Collet lioti ^aurageot.

CI1KI S-D'ŒUVRK UES AUTS IMIIUSTIIIEXS.

de France, au mil ion tin col lier «le l'ordre (le Saint-Michel ; au bas, la devise a-scz énigmatique du roi : Punir lutnm im/ileal nrltem. Pauvre sire qui n’a guère « enqdi le inonde » que du lalenl des artistes i|u’il avait aiilourdeson trône et de la beauté de la Diane qu'il leur avait fait diviniser.

Pendant le dix-septième et le dixhuitième siècles, l’art du for gel vm — que nous nedisti liguons point, dans ccs jwges rapides, de relui du serrurier, — se montre encore plein de force et de sève. On connaît la grille du Palais de Justice et celles de cent châteaux à la campagne. On sait les mille balcons et les milles rampes plus ingénieux, plus robustes, plus variés que je ne saurais dire, qui font saillie aux lianes des laeades, qui servent d’appui dans les escaliers des hôtels, les plaques monumentales qui ornent le fond des foyers et les buissons d'arlieliauls qui défendent contre l’escalade l’angle des sauts de loup et la crête des murs.

I«i ville où nous avons vu les plus surprenants ouvrages en fer est Bâle. (In nous a dit que plusieurs familles de forgeurs de 1er français s’ j étaient réfugiées à la suite de la révocation de l’édit de Nantes et avaient créé à profusion toute celle végétation rigide et hérissée. ,\ vrai dire, cela sent l'œuvre d’artistes désœuvrés et qui

uivroii i» ren ronce Provenant iïu château il'Aue'.

u i un roi h *u\ mHKk is usmii ii, et rr. r ir ; 1 . ColU'ction Sjuvag«*ot an Louv:c.

BRONZE ET FEU

se l’Iuisent à créer des difficultés : les baguettes s’y enroulent comme si elles étaient des ceps de vigne, et s’écartent , et se fuient , et s’enlacent , et se rejoignent pour servir de support des corbeilles d’où jaillissent des feuillages, des fleurs et des Iruits, imités avec un art qui confond, mais qui est l’exagération du bien faire.

Avec les premières années de ce siècle, commença la décadence radicale de la serrurerie. A la grille monumentale et capricieuse succéda un alignement monotone et niais de barreaux pointus. Des lances, encoredes lances, toujours des lances, rien que des lances!... et pour changer, de distance en distance un paquet de lances noué [Kir des rubans, ou les faisceaux de verges du licteur ! Le symbole d’une prison ou d’une caserne contre lequel on se heurte, en entrant dans un jardin ou en pénétrant dans une cour !... Vous souvient-il qu’un jour un maréchal de France passant dans la cour du Carrousel la revue d’une compagnie de voltigeurs de la garde nationale, s’écria : «Fermez les grilles, ces serins vont s’envoler! » 11 avait raison, le brave maréchal, rien ne ressemble mieux que ces grilles aux barreaux d'une cage.

Les principes, en fait d'art industriel, de la lieslauratiou et du règne qui lui succéda, n’étaient point faits pour relever cette industrie; aussi le mal ne fit-il que s'augmenter et, il y a quelques années, un architecte qui possède un des plus riches cabinets de dessins d’ornements, M. H. Destailleurs , pouvait formuler ce sévère jugement ; « En général, le chef d’un grand établissement de serrurerie à notre époque, surveille la marche de son usine, se préoccupe d’obtenir de grandes commandes afin d’entretenir

son nombreux personnel, mais n’entre pas dans le détail du travail.

ir.i CIlËt'S-D’ŒUVKE l)KS AIITS IMllSTII IKL:».

S’il entreprend quelque ouvrage plus délicat où le concours d’un artiste soit jugé nécessaire, un sculpteur d’ornements est appelé ; malheureusement cette eollalioration ne réussit pas toujours et il est facile de se l’expliquer. L’artiste qui ne connaît pas par expérience le travail du fer donne souvent des modèles inexécutables, et qui, après de grandes difficultés surmontées, sont loin de produire l’effet qu’il en attendait. Les ouvriers, de leur côté, mutilent souvent, par défaut de savoir ou de goût, des détails qu'ils ne comprennent point. »

Mais de nos jours, au contraire, et cela sous l’inllucncc directe déjeunes architectes — qui, lors même qu’ils n’en conviendraient |kis, se rattachent de près ou de loin à l’école profondément nationale des Lassus et des Viollel-le-Duc, — de jeunes architectes donc ont formé des chefs d’établissements et ceux-ci ont formé des ouvriers. Il fallait rompre carrément avec cette fonte qui, si bien à sa place en certaines circonstances cl si insuffisante lorsqu’il s’agit de souplesse et de grâce dans les détails, a doté la façade de nos maisons d'affreux balcons à tètes de chérubins et de Méphislophélès, de châtelaines et de troubadours, plus démodésel plus grimaçants que les Malcek-Adcl des pendules en zinc, ils y sont parvenus sans peine. La grille du parc Monceaux, que nous avons choisie pour exemple, est un des plus beaux produits de celte Kenaissance contemporaine.

Il est cependant regrettable que l’Édilité ail eu des arrièrepensées d’économie, là où la somptuosité municipale devait seule triompher. Autrefois les ornements rapportés tels que les Mourons, les armes, les feuilles d’acanthe, les épis, étaient exécuté» à part en cstnni[>agc, c’est-à-dire en fer forgé à part ou en tôle, ou en

Eiéctirôc r» fer par M. D'icro* sur les ilessiu» de N. G- Danoud.

BRONZE ET FER

fonlc — le fer forgé marchant toujours en tête. Mais ils étaient toujours soudés sur les barreaux à la « chaude suante,» c’est-à-dire pendant qu’on les a amenés à cet état d’incandescence où les molécules du fer se marient indissolublement. A ce procédé long et coûteux, on en a substitué un autre qui consiste à fixer ces feuilles à l'aide de goupilles on de vis. Mais on conçoit ce qu’y perd la solidité dans l'avenir et dans le présent.

I,e bien faire reste donc toujours une question de prix. Nous savons, près des Champs-Elysées, un petit hôtel dans lequel la rampe qui monte du rez-de-chaussée au premier étage, a coûté une douzaine de mille francs. Elle est en fer poli, brillant de cet éclat particulier à l'acier, si riche cl si loyal. Elle est tellement harmonieuse dans ses enlacements et si caressée qu’une géante jeune et coquette la pourrait détacher de ses marches de marbre, la tordre autour de son poignet et qu’elle aurait là un bracelet magnifique.

Ce n’est point là le seul symptôme du luxe intérieur suivi, comme aux belles époques, dans tous scs détails, que nous pourrions citer. A la dernière exposition de V Union centrale — que nous citons avec complaisance parce qu’ellea montré, dans la limite des forces d’une association privée et dans un pays où tout se fait par l’Etal, où en étaient à ce moment-ci les industries d'art, — un tout jeune serrurier, M. Huby fils, recul une médaillede première classe pour les clefs merveilleuses qu’il avait exposées. Quel luxe aimable pour un homme riche d'avoir par exemple toutes les clefs des meubles de son cabinet de travail à sa devise ou à scs armes.

A celle Execution encore on pouvait suivre les modifications profondes que les découvertes modernes apportent à l’expression

CIIKFS-11'IEHVHK l>KS A 11 T S I N HIJSTIt I Kl. S.

ries arts appliqués à l’ i nilnslrio. <V ni' *-11111 plus seulement les métaux anciens, le cuivre par exemple, qu’un fabricant de goilt cherclient à remellre à la mode, en nlilisnnl pour des bassins à laver, desliuiresslyle llamaml, des encriers monumentaux, son Ion plus franc que celui de l’or appliqué en dorure et ses rellrls verdâtres

rrti roue ri, «Atifci.K» i»k» t» i » - « r r riÈnr et bh-hi itièwr siIclk». Fxcculée» j-ar W. Hul»y fit*.

et sobres : ce même fabrieant voudra encore employer un métal nouveau, l'aluminium, et étudier l'emploi, dans la grande symphonie du mobilier, de ce nouveau venu babillé de gris-deuil et léger comme le verre.

le zinc. — encore un métal relativement tout moderne, — s’est

BRONZE ET EER.

ITiîl

venu offrir H s’est imposé. Il promettait pins ipi’il n’a tenu, assure-t-nn. Cependant sur le faîtage des châteaux, il se profile avec une tournure élégante et de bonne noblesse campagnarde. Je l’admets même dans les grandes figures de décoration courante ou religieuse, pour les anges (pii soutiennent la base des clochetons ou pour l’entrée d’une serre ou d’une écurie, quoique l’on m’affirme que, lorsque arrivent les pluies et les gelées, les lions courent h' danger de perdre une ou plusieurs pattes et les saints leurs bras et leur bréviaire. Cela est affaire au fabricant. Je ne bais le 7.inc quedans les statuettes ou les coupes, oit il a la prétention de remplacer le bronze. C’est une insupportable infatuation, et je demande qu’on renvoie à coups de canne à l’office ce maraud qui endosse les babils de son maître, mais « sans en avoir l’âme, »

1 ne des plus originales et des plus surprenantes inventions de notre temps, c’est la galvanoplastie. C’est à Charles Chrislofle qu’il faut rendre l'honneur sinon de la découverte de; l’électrochimie, au moins de ses applications industrielles les plus importantes, surtout dans le domaine des beaux-arts. Les conséquences en ont été considérables : l’électro-métallnrgie a permis de doter les places de nos plus humbles villes de monuments en métal. Je veux bien qu’ils soient, la plupart du temps, d’un goût détestable, mais le principe n’en demeure pas moins, et quelque jour, écartant cette recherche fatale du bon marché quand même, qui a fait commettre tant d’erreurs, le goût deviendra plus sûr, et on se passionnera |)our des modèles mieux conçus, mieux exécutés, mieux appropriés au centre qu’ils doivent occuper et orner. A tout prendre, l’effet de res morceaux en galvanoplastique en est encore

un

généralement meilleur que celui de la fonte de fer quoique, dans res dernières années, on ait mieux compris ce que l’on |>ouvnit demander à la fonte et lui imposer.

C’est l’électro-cliimic qui a permis de vulgariser ces services de table qui offrent tous les avantages de l’argenterie réelle sans en exiger la dépense. C’est l’électro-tvpie qui, aujourd’hui, sert pour reproduire à l’infini les types et les caractères pour l'imprimerie, permettant ainsi d’abaisser le prix de revient et de donner, au prix courant, des caractères dont la gravure est plus exquise et plus recherchée, telle, par exemple, que celle des lettres augustales qui était autrefois très-coûteuse; enfin elle permet de reproduire aussi les clichés de gravures.

l’ne de ses applications les plus singulières a été l'aciérage des gravures. On sait que les gravures sont entaillées soit dans de l’acier, soit dans du cuivre. En passant sous le rouleau de la press,' pour donner l’impression sur le papier blanc, la planche subit naturellement une pression assez considérable, qui, après un certain nombre de répétitions, finit par endommager l’intégrité des tailles. C’est ce qui lait que les premières épreuves sont les plus recherchées, et ce qui a donné lieu, chez les amateurs, à la [Mission des « étals : » on appelle « état » les phases successives que traverse une planche sous le burin ou la pointe du graveur ou de l’aqua-fortiste, et dans la boutique du marchand : premier étal, avant la lettre, par exemple; deuxième étal, avec la lettre, déjà moins recherché puisqu'il suppose un tirage [dus ou moins considérable; troisième état, avec des retouches pour réparer l'effacement des parties tendras, ainsi de suite. Aujourd'hui, plus rien de semblable. I, électricité dépose sur la planche de cuivra un

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rn IniilHerrr «ur un nufcli'ln ilr U. l.arrirr-IHifii««*.

BRONZE ET FEU

tir.

voile impondérable, inappréciable d’acier, qui durcil ce enivre el assure ainsi mi nombre décuple de lionnes épreuves. Quand on s’aperçoit que l’acier cède à son lour, on réacière de nouveau. C’est donc à peu près la multiplicité des bonnes épreuves assurée. Et c’est un résultat auquel l'art est étroitement intéressé; car il est presque impossible de juger sainement un maître si l’on n’a sous les yeux une épreuve parfaitement homogène, veloutée dans les noirs, légère dans les finesses. I ne belle épreuve de la Pièrr mircrot florin*, de Rembrandt, un miracle incomparable de couleur, d’effet, de nuances, à part son sentiment prodigieux el sa mise en scène grandiose et naïve, une Mie épreuve de premier ou même de second étal de ce chef-d'œuvre peut atteindre cinq ou six mille francs; une épreuve de la même planche, grise, usée, pâlie vaudrait cinq ou six francs. Si Rembrandt avait connu l’aciérage, tout son œuvre serait de la qualité de ces merles roses que les grands cabinets chassent à jmignées d’or.

La galvanoplastie est l'application en grand de ce procédé, la description est du ressort de la science pure; nous ne tenterons point de la donner, (loin me toujours, le hasard — mais ce hasard dont les hommes intelligents profitent seuls — a sa part dans la découverte. Dans une conférence faite cet hiver sur ce sujet, après avoir rapjielc les noms et les efforts de Voila, de Nicholson et de Carliste en 1800, de M. Ruhmkorff en 1801, M. Henri Rouilhel citait aussi les tentatives simultanées de Jacobi eide Spencer en 1858 et 1859. Puis il racontait ces deux curieuses anecdotes :

« Professeur à l’observatoire de Vilna, l’illustre chimiste s’occiqiail de recherches sur la construction de la pile de Daniell ; il avait recommandé à l’ouvrier qu’il employait à la confection des

CHEFS-D'ŒUVRE DES AnTS INDUSTRIELS.

cylindres de cuivre qui enl raient dans la construction de son appareil, de ne prendre que d’excellent cuivre parfaitement malléable. Los expériences faites, le préparateur de M. Jacobi vient le trouver et le prévenir que son ouvrier l’a trompé; le cuivre fourni ]>nr lui est cassant, friable et de mauvaise qualité. M. Jacobi, se rendant à son laboratoire pour vérifier le (ail, rencontre le prétendu coupable. Ce dernier l’assure de la lxmne qualité du métal employé, et, comme M. Jacobi n’a aucune raison pour se délier de cet homme, il se promet d’examiner le fait de plus près. Soulevant alors, avec la pointe d’un outil, la couche de métal qui se dépose au pôle négatif de la pile de Dauicll, il est Irès-étonné de la voir reproduire avec fidélité les éraillures, les traits de lime, les coups de marteau que portent les cylindres de cuivre. Son attention éveillée, il répète l’expérience, réussit à la reproduire dans les cas les plus variés, et peu de temps après il peut annoncer à l’Académie de Saint-Pétersbourg qu’il est parvenu à obtenir îles planches de cuivre qui offrent en relief tous les traits gravés en creux sur l’original.

M. Spencer fut conduit au môme résultat par une autre observation ; une gouttelette de cire était tombée j>ar hasard sur la lame de cuivre qui formait le pôle négatif d’une pile au sulfate de cuivre; le métal en se déposant, vint s’arrêter aux bords de la gouttelette. « Je compris aussitôt, dit M. Spencer, qu’il était en mon pouvoir de « guider à mon gré le dépôt de cuivre, et de le couler en quelque sorte dans les sillons creusés avec une pointe sur une plaque de « cuivre uni.» Ce fut là, en effet, la première application de Spencer, et il eut immédiatement l’idée de faire servir le dépôt galvanique à produire de véritables caractères typographiques.

lilin.NZK ET FEII. 445

Les gravures sur huis sont aujourd’hui, presque sans exception, tirées à l’aide des clichés galvaniques; outre l’incontestable avantage de conserver à l’abri de toute chance d’accident le premier type gravé, ces clichés offrent la possibilité de tirer jusqu’à quatrevingt mille épreuves, tandis que le bois primitif en eût à peine fourni dix mille sans accident, et cet avantage incalculable pour les actualités de tirer sur plusieurs presses en même temps.

« Voici comment on procède pour obtenir ces clichés métalliques, qui offrent tous les avantages du bois original : le Iniis gravé étant donné, on le frotte de plombagine, on eu prend une empreinte en gulla au moyen de la presse, puis le moule porté au bain y est laissé vingt-quatre heures seulement, le temps nécessaire pour le couvrir d’une légère couche de cuivre, qu'on peut évaluer à un vingtième de millimètre au plus d’épaisseur ; cela fait, on coule, au revers de cette reproduction, du métal fondant à une température très-basse, de l’alliage des caractères d’imprimerie, et la surface est portée sur un tour qui sert à la dresser et à eu égaliser l’épaisseur.

« Le cliché arrive doue très-rapidement, parce moyen, à deux ou trois millimètres; c’est l’épaisseur nécessaire pour qu’il résiste à la pression des machines. Il eût fallu le laisser trois semaines dans un bain pour obtenir directement ce résultat. Il est ensuite cloué sur des planches de bois ayant la hauteur des formes qui servent à imprimer, et, quarante-huit heures après, on peut avoir la reproduction |>urfaitc d’une gravure sur bois qui a coûté deux ou trois mois de travail. »

Un autre application fort importante de la galvanoplastie, c’est de substituer le courant électrique au graveur lui-même, et après

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CIIKIS-ll'Œli VI1K nus A HT S INDUSTIUELS.

avoir livré au cliiiiiislc un dessin tracé sur une surface quelcunque, de recevoir de lui une gravure soit en creux, soit en reliel. (l’est ce qui est le plus digne de préoccuper les chimistes. Déjà M . Uulos, M. Comte, M . Cillot, M . Coblence, pour ne citer que ccs noms, ont approché plus ou moins près de la perfection. Ainsi les tètes de chapitres que M. Edmond Morin a bien voulu composer et dessiner [mur ce livre sont exécutés par des « procédés » et non pas gravées sur bois comme toutes les autres illustrations.

On voit que ccs procédés sont aussi presque possible delà perfection, bien qu’ils n’aient point encore toute la netteté, le mordant, et le lieau noir d’un bois bien gravé. Ils offrent cependant cet avantage tris-grand de supprimer un intermédiaire, le graveur (quels orages grands dieux ! nous allons amasser sur notre tète !) lequel graveur, plus il aura de talent, plus il substituera sa propre personnalité à celle du dessinateur, et se montrera pour ainsi dire savamment inlidèle. Mais cesdétaiis seraient mieux à leur place dans un chapitre sur la typographie. Si nous nous y arrêtons, c’est pour expliquer à nos lecteurs comment ils voient éclore tant de journaux illustrés et comment ces feuilles peuvent donner parlais jusqu’à des actualités de la veille.

la; dépôt galvanoplaslique du cuivre a trouvé aussi un large débouché dans les embellissements du Paris moderne; les fontaines <1 n i décorent nos grandes places et nos squares, les fontaines de la place Louis XV, par exemple, les candélabres qui éclairent nos Imulevards et nos rues, sont aujourd’hui recouverts de cuivre par un procédé spécial dû à l’initiative de M. Oudry et qui les préserve de l'oxydation.

I1I10NZK KT I KK.

Mais où sont les chefs-d'œuvre, nous demande le lecteur'.' Ne sonl-ee point là plutôt d’ingénieuses applications de la science, et l’art a-t-il quelque chose à y voir? Oui, assurément, l’art y est profondément intéressé, mais un art nouveau et dont il faudra que l’avenir s’accommode, l'n art qui n’a plus en vue les jouissances isolées de l’amateur, mais les exigences complexes de la foule. l’n art qui laisse une part toute aussi grande à l’artiste et au praticien, et n’empiète en rien sur les droits de l’imagination, mais qui permet de tirer à cent mille épreuves un chef-d'œuvre autrefois unique. L’art pour tous, en un mot, qui attend pour trouver sa formule parfaite des temps plus tranquilles et une répartition égale de l'instruction.

Déjà la galvanoplastie a multiplié des chefs-d’œuvre des temps laissés. On a pu voir chez M. Barbedienne une répétition des portes du baptistère de Florence, par Lorenzo Ghiberli. On a vu dans la vitrine de tous les marchands de bronze des répétitions de coupes attribuées à Cellini, de statuettes antiques, de médailles de la Ilenaissance, etc. C'est un excellent résultat, et cependant nous n’y applaudissons qu’à demi. Il faut laisser au passé son apparence absolue : si un artiste a rêvé un buste en bronze clair, il ne laut point le répéter en bronze foncé ; s’il a prémédité l’inachevé vivant cl savoureux de l’épiderme de la cire perdue, il ne faut point substituer à la fonte un dépôt cuivreux dont les molécules ne sauraient atteindre à la compacité cl à l'adhérence parfaite ; il ne faut ni diminuer ni augmenter ce qui a été voulu dans une certaine proportion : la Vénus de Milo réduite en statuette ne se distingue presque plus des statuettes de l’radier, et c'est une impiété que de faire courir autour d’un encrier de bureau les jeunes cavaliers

CIIEKS-1) CEUVHE UES AltTS 1.NDUSTIWELS.

(irecs de marbre qui caracolent dans les métopes du Parthénon. A chacun son vêlement, à chacun son sang el son âme.

(a! qu’il faut, c’est chercher des applications nouvelles d’un moyen nouveau. Lu galvanoplastie vous permet de multiplier à bas prix une couvre, prolilez-on pour commander aux artistes conlem- | «mains dis œuvres qui soient l’expression sincère de leur temps. Mettez au concours les modèles, si vous n'avez pas loi dans la haute honnêteté des artistes de génie que vos grands encouragements feraient naître, s’ils ne sont pas déjà nés el si vous n’avez les yeux assez sains pour les discerner.

Mais il est tout un domaine nouveau où la galvanoplastie est certaine de triompher des anciens procédés de la Ionie. Le temps n’est plus du colosse de Rhodes, entre les jambes duquel les vaisseaux passaient voiles au vent et pavillons déployés. Le lem|ts n’est plus à ces statues colossales telles que celles dont on a retrouvé des fragments près de Lyon, el dont une main mesure près d’un demi mètre de long. A peine ose-t-on fondre des statues équestres, mais des colonnes, il n’en est plus même question. La galvanoplastie est là, qui jiermetde donner à un bas-relief creux, par un revêtement plus ou moins épais de métal, les ap|>arenccs d’une masse pleine: déjà, on peut citer quelques-uns de ces tours de force de. l’art industriel : c’est le revêtement du wagon du Pape exécuté en 1859 sous la direction de M. Trélut; ce sont les travaux de serrurerie pour tes appartements de l’Impératrice, aux Tuileries ; et encore les portes de l’cglise Saint-Augustin, commencées au moment où nous écrivons ces lignes, sur les dessins de M Victor Ballard. Déjà il y a là de quoi arrêter le critique et lui offrir des sujets de travail. Qui sait si demain nous n’inscrirons pas à leur tour, parmi les

BltONZE ET KEIt.

chefs-d'ieuvrc do l’art décoratif, cos chapiteaux des colonnes du nouvel Opéra, que M. Garnier demande à cos mystérieux et habiles ouvrier que la science appelle les courants galvaniques, et qui ne sont peut-être que la pa rtic subtile de l'ànie des Gyclopes et des forgerons des temps passés traversant un état d’être à nous inconnu avant d’arriver à l’épuration suprême ?

ORFEVRERIE ET BIJOUTERIE

Invention simultané* de lOrlévrerie cl de la Bijouterie. — L'or dans le monde antique. — Voyages de Chardin en Perse. — Le* bijoutier» ambulants de l'Inde. — Le doreur de corne* de génisses, dan* VOdyuée. — Les Momies égyptiennes. — Pendants d orcille* phéniciens du huitième siècle avant mitre ère. — Essais de M. A. Caslellani pour retrouver les secrets des joailliers étrusques cl romains. — Le* bijoux funéraires île la collccliou Campnna .

Le* bijoux byzantins ; le* reliquaire». — Le moyen âge. — Les orfèvres lorrains de la chapelle de Sugcr. — Le treizième et le quatorzième siècle fiançai*. — Le quinzième siècle italien. — Ce qui ornait une table d'apparat au commencement du seizième siècle.

Les Mémoires de Bcmenuto Cctlini. — Sa naissante, son éducation, son premier duel, ses premiers travaux, aes périgrination* en Italie. — Le siège de Rome et les tiare» du trésor papal. — Nouveaux voyages, nouveaux travaux, nouvelle* a venturv» de sac et il’épk — Ses médaille* et ses monnaies. — Son premier voyage en France. — Son retour en Italie et son emprisonnement roninne-quc à Rome. — Il est élargi cl sc consacre au cardinal de Kerrarc. — Description de la salière du Musée de Vienne, l'Océan ti la Terre. — Second voyage en France; accueil de François !•' ; faveurs et commande-qui lui sont accordées. — La Nymphe de Fontainebleau ; les Gemme* du Louvre. — Sc» mésaventure* pour avoir encouru la disgrâce de madame d’Èlampcs; aes coquinerie*. —

1 1 *e sauve à Florence. — Il sc réhabilite avec le Persée. — Histoire dramatique de U fonte de cette statue. — Mort de Bcnvenulo Cellini.

L Orfèvrerie en Fiance depuis le milieu du scixièine siècle. Une buire allemande.—- L atelier d'Etienne De la u lue. — Les bijoux de Gilles Légaré. — Claude Ballin. orfèvre de Louis XIV. — Les misère* du grand règne. — Une nef royale et une lampe d'église sous Louis XV — Ij pendule de Marie-Antoinette. — Quelques oeuvres et quelques noms d'orfèvres et de bijoutiers sous l'Empire, la Restauration et le dernier règne. — Un |»ol à bière de .MH. Farmièrc frère». — Conclusion.

ORFÈVRERIE ET BIJOUTERIE

Nous n’avons poinl, dans ce travail, séparé l'Orfèvrerie de la Bijouterie, car l’orfévre et le bijoutier fondent, repoussent, cisèlent les mêmes métaux, l’or, l’argent, l’acier, le cuivre; ils montent les mêmes pierres précieuses, le diamant ou la perle, manient les mêmes outils, le marteau ou le burin. L’orfévre est le bijoutier du dressoir et le bijoutier est l’orfèvre de l’écrin.

Leur histoire commence au même moment : le jour on l’homme à peine humain éprouvait un vague plaisir à ébaucher un profil de cerf sur le silex de sa hache ou une ligne sinueuse sur le vase qu’il modelaiten argile; ce jour-là la femme recueillait des pierres de couleurs variées, arrondis par le flux et le reflux des déluges, les perçait et s’en composait des colliers et des pendants d’oreilles.

Ainsi que nous l’avons écrit plus haut, c’est l’or que les premiers habitants de l’Inde durent ramasser sur les versants

CHEFS-P’OSUVRF. RES ARTS INRUSTUIEES.

des vallées (le l'IIimalaya ou dans le lil des fleuves (|iii s'en précipitent. Ils durent le récolter par quantités inimaginables : ee qui s’en est répandu sur la surface du globe est incalculable, et l’on sait par cc qui, à la Renaissance, en a été importé <lu Pérou et du Mexique, et, de nos jours, de la Californie, que e’est peu relativement à ce qui existait déjà. Il n’est pas douteux qu’il ait existé même à Rome et dans le Ras-Empire des statues en or massif. Le fameux veau d’or des Hébreux n’était qu’un vulgaire bibelot ail milieu des splendeurs du temple de Salomon.

Où sont ces mines dont les flancs étaient si prodigues? Partout Il semblerait que les filons d’or renferment le résidu solidifié de l’aveuglante lumière des premiers jours. La Gaule en possédait certainement. Nos ancêtres portaient des colliers et des bracelets d’or énormes. Il y a quelques mois le musée de l’Hôtel Cluny s'est enrichi de deux bracelets de chefs gaulois, en or plein, et d'un travail sommaire, mais robuste : l’un des deux pèse plus de quatre mille francs, l/or fut l’idéal de la richesse dans le monde antique, et de bien longtemps, la nouvelle forme de l’échange, le papier, ne pourra triompher dans l’imagination populaire de son brillant et incorruptible ancêtre.

flans le voyage que fit en Perse Chardin, dans la fin du dix-septième siècle, il constata des accumulations de richesses qui dépassent toute croyance. Nous ne savons quelle citation choisir au milieu de toutes celles que l’on pourrait faire. En voici deux, prises comme au hasard et parmi lis plus modestes. Chardin décrit une tente qu'on appelait «la Maison d’or. » Il fallait 250 chameaux pour la transporter. Plus loin il parle des tombeaux dits deux derniers rois

ORFÈVRERIE ET RIJOl’TERIE. 455

de la Perse, qui son! à Com, dans des rliapcllcs : « le tombeau de SelV a comme celui d’Ahas un poesie de ce riche brocard de Perse, le plus riche qu'on fasse en aucun lieu du monde, et un autre par dessus de Gne écarlate avec une crépine d’or autour. Celte seconde couverture est attachée au tapis de pied par un lacet qui passe en des anneaux d’or, comme au tombeau d’Abas. Il y a tout proche, en des niches, quantité de livres de la Loi, enfermés en des sacs de brocard d’or. En vérité il ne se peut rien voir de plus beau et de plus magnifique. Tonte la vaisselle appartenant à ces chapelles «'st d’or cl d’argent. Elle consiste en de grands flambeaux de cinquante à soixante marcs la pièce, en plats, en bassins où l’on donne à manger aux pauvres, en crachoirs, en récitants, en pelles à feu, en cassolettes, en boêles à suif et à parfum. »

Dans la Perse, chez cette race fine et singulière, dans laquelle l’imagination et le mysticisme dominent, les ouvriers qui manient l’or sont soumis à de bizarres contrôles. L’anneau qui enchâsse le sceau ou le talisman ne se distrait qu’à demi du talisman luiméme, et comme ce sceau est la marque visible de la puissance terrestre, le graveur du sceau et le joaillier sont responsables visà-vis du gouvernement du mauvais emploi qui en peut être fait.

L’art de travailler l’or est pratiqué aujourd’hui encore dans les possessions anglaises par les plus humbles ouvriers. Nous avons vu, au cou et aux bras d’une jeune femme qui avait éléélevée dans les Indes, des colliers et des bracelets d’une ténuité et d’une souplesse qui défiaient toute comparaison avec nos œuvres européennes. C’était littéralement aussi souple et aussi fort qu’un fil de soie, et pas un de ces maillons, qu’on distinguait à peine à l’œil nu, n’avait cédé depuis les quelques vingt ans qu’elle les possédait.

Elle nous racontait que chaque année, à une certaine époque, quatre pauvres ouvriers venaient tendre, sur le liord de la route, en face de l'habitation de son père, une petite lente : ils entraient ; on leur pesait quelques onces d'or; ils enfonçaient en terre une petite enclume, s’accroupissaient sur leur lapis, et du matin au soir martelaient, tenaillaient, ciselaient, avec une patience, une sûreté, un goût infinis. On leur donnait chaque malin quelques poignées de riz et quinze jours après, ils venaient rapporter le poids équivalent de l’or qu’ils avaient reçu, transformé en bijoux ou en chaînettes si légères que la reine Mab eû 1 pu les prendre pour atteler à son char ses papillons. Puis, indifférents et stoïques, ils repliaient leur tente, et allaient s’établir à quelques lieues plus loin à la porte (le quelque autre nabab.

Ne croiriez-vous pas voir le doreur de cornes de génisses dont parle VOilysséc. Quand Télémaque arrive à Pylos, Nestor veut offrir un sacrifice à Minerve ; il ordonne à l’un de ses enfants d’aller chercher aux champs une génisse; à un autre d’aller dire au doreur Laercée devenir pour dorer les cornes de la génisse. « L’ouvrier vint, tenant dans ses mains scs outils d’airain, instruments de son art, l’enclume, le marteau, les tenailles faites avec soin avec lesquelles il travaillait l’or. » Le vieux Nestor donne l’or à l’ouvrier, qui le façonne et l’applique sur les cornes de la génisse afin que la déesse prenne plaisir à voir celte offrande.

Les Égyptiens, que nous rencontrons en Europe au début de nos civilisations indo-européennes, paraissent avoir poussé au plus loin l’art de l’orfèvrerie et de la bijouterie. lai scarabée divin, emblème de l’éternelle régénération des forces universelles, se rencontre

ORFÈVRERIE ET BIJOI’TERIE.

souvent en or, et si les scarabées en pierre ou en pâte dominent, c’est qu'ils ont été méprisés par les Arabes, qui ont violé les tombes avant nous. Chacun de nos lecteurs a vu ces momies qui dorment, une feuille d’or battue au marteau appliquée sur le visage ou au moins sur la dernière couche extérieure des bandelettes. Elles révèlent un art consommé. Quand on les regarde avec quelque application et (pion 1rs com|iare entre elles, on y distingue vile des portraits d’une ressemblance certaine. Ces yeux pour être fendus en amande, ces bouches pour avoir de larges lèvres, ces pommettes pour être relevées, ne sont point semblables chez toutes les momies de reines ou de prêtresses, de pharaons ou de chefs du |>alais ; ces masques d’or mince traduisent au contraire des types fort différents, diflicullé d’autant plus grande que toutes les ligures doivent paraître endormies dans la quiétude d’un sommeil heureux, et avoir laissé au seuil du tombeau jusqu’au souvenir des liassions qui les avaient traversées.

Nous prions nos lecteurs de se reporter à la page ü'2 i de ce livre pour y retrouver le beau bracelet égyptien qui est décoré soit d’émaux cloisonnés soit de pâles colorées. Rien n’est plus frappant que cette ligure de divinité qui se dresse et ouvre ses quatre ailes, comme une sorte d’oiseau ou d’insecte divin, l/es bijoux des égyptiens ne sont pas très-rares, leurs nécropoles immenses nous en ont livre beaucoup.

Mais voici une curiosité d’un goût tout aussi savoureux. Ce sont des bijoux, des pendants d’oreilles phéniciens que le Louvre a acquis de M. Salzmann, qui les avait découverts dans les ruines de Camyros, dans l’ile de Rhodes. Ils proviennent de la partie la plus ancienne de la nécropole, de la zone la plus rapprochée de la

»‘>8 CIIEFS-IVŒlîVnE UES AltTS INHHSTRIEI.S. colline. sur laquelle riait située la ville. Il’aulres olijels fiirenl recueillis dans la même chambre sépulcrale, mais gravement endommagés par la chute du plafond. «Je crois être dans le vrai, écrivait M. Salzmann à la Rn iir archéologique, et rester dans les limites du probable, en faisant remonter an huitième siècle avant

PCIUliXT' It'OUKILl.r.* TROUVÉ* BAS* l'iU BK RMOttrs. JluvV du 1. <.iiviy.

notre ère, les divers objets trouvés dans celle partie de la nécropole. »

tirs pendants d’oreilles ne sont pas des bijoux funéraires, tels que ceux de la collection (àimpana, faits en or extrêmement atninri. Ils ont été portés, retenus aux vêlements par un crochet qui se voit à la

ORFÈVRERIE ET RIJOI'TERIE

ir.o

partir supérieure. Ils sonl en or (in; les parties planes sont formées de deux plaques battues au marteau et soudées l’une à l'autre par les liords; certains ornements de la plaque supérieure font corps avec elle et sont exécutées au repoussé; d’autres y sonl soudés après avoir été travaillés isolément; de plus, les surfaces unies sonl couvertes d’ornements en liligranes et en granules. Toutes les soudures sont faites à l’or (in. Pour consolider cet ensemble, on a soudé derrière les plaques inférieures des fragments et des fils d’or d’une épaisseur ou d’un diamètre suffisant pour les soutenir et les empêcher de ployer. la1 lion accroupi au centre d’une de ces plaques est de style assyrien : les flocons de crinière sont naïvement indiqués par des réunions de granules, et des granules posées en lignes précisent la gueule, les oreilles, le poitrail. Devant ce lion et presque entre ses pattes, une hirondelle, et à chacun «les angles inférieurs une tète d'aigle. A la base, trois anneaux auxquels pendent une fleur de grenadier fixée à une chaînette aussi fine que les chaînettes indiennes que je citais à l’instant. Ces chaînettes se sulidivise.nl en trois branches, — liges menues et branlantes des grenades, — après avoir passé à travers une tête desljle égyptien. Dans l’autre pendeloque, que l’excellent Isiis joint à ces lignes nous dispense de décrire, on distingue une figure de femme, une éthiopienne, selon M. Sal/.niann.

On ne sait à («eu près rien des procédés à l’aide «h'squels les anciens Egyptiens, Phéniciens, Grecs ou Domains, ont exécuté ces granules, qui jouent un grand rôle dans leurs bijoux, et on ignore comment ils les soudaient. M. A. Castel la ni, fils «l’un orfèvre romain qui «lès 1814 avait déjà fait des expériences, a voulu vi«l«‘r à fond

tl!0

celte question. Un mémoire qu’il a adressé, il y a quelques années, à « Messieurs les membres de l’Académie des Inscriptions cl lïelles-lcttres, sur la joaillerie chez les Anciens, » renferme les documents les plus précis et les plus pratiques qui aient encor»' élé publics sur celte matière.

M. A. Castellani est en même temps qu’un orfèvre el un joaillier des plus habiles de Rome, un antiquaire qui a réuni à grands frais plusieurs collections el en a fait proliter les principaux muséesde PKurope. Ses jugements sont donc basés sur des observations précises, cl nous devons le croire lorsqu’il affirme «pie, même dans les licaux temps de la Rome impériale, l’art «le la joaillerie grecque et étrusque déclinai! sensiblement. Après la chute du monde romain, ee fut une nuit profonde, el les bijoux chrétiens sont souvent plus que barbares, car la «lécadence sénile donne toujours des produits infiniment inférieurs aux naïves ébauches de l’enfance. Ces pendants d’oreilles byzantins que l’on rencontre quelques |wges apràs celle-ci ne sont-ils point une pâle contrefaçon, une copie infidèle et sans âme des bijoux que nous avons empruntés à la collection Campana? Les célèbres couronnes du trésor dcGuarrazar, offertes selon toute vraisemblance par des rois Goths, et qiti sont trois des plus hautes curiosités historiques que possède le musée de Cluny, semblent, au point de vue du métier el en faisant toute réserve pour la tournure robuste et coloree de l’ensemble, avec leurs feuilles d’or rustiquement battu et leurs cabochons bruts, l’ouvrage de véritables ferblantiers.

La Renaissance elle-même ne connut point ou ne se préoccupa point des bijoux antiques. C’est de nos jours dans les fouilh's de Kerfsch, île Vulei, de Cervelri, de Chiusi, de Toseanclla, que cette

Oit FfiVIt ER I E ET IIIJOUTEHIK. 461

joaillerie aulique se montre radieuse et digne de la statuaire et de la céramique des belles époques. Les fouilles dans les néero- |K)lesde l’Étrurie vers 1827, révélèrent des trésors. La violation à Cervelri, de la tombe, dite de Kegulini Talassi, mil entre les mains de M. Caslellani et de son père, des objets d’or qu’ils purent étudier à loisir avant de les céder au gouvernement ponli lirai.

Les belles pièces de la collection du marquis Campana, celles surtout qu’il avait recueillies à Cœrc, sont aujourd’hui au Louvre. Mais il faut bien remarquer que ce sont des bijoux funéraires, c’est-à-dire des |>endeloqucs, des fibules, des plaques, des couronnes faites |>our orner — économiquement — les oreilles , l’épaule, le sein, le front des êtres chéris qu’on avait perdus. Il y avait déjà en France, des séries de bijoux bien curieuses et particulièrement l’écrin d’une dame romaine trouvé, à Lyon, dans un mur, et qui appartient en partie au musée de celte ville. Malheureusement là, ainsi que dans presque toutes nos collections nationales, il n’existe point de catalogue historique et descriptif de ces objets, et nous ne ]iouvons, en ce moment, que les signaler à la curiosité de nos lecteurs de passage dans l’ancienne capitale d’une des plus vastes et des plus riches régions de la Gaule.

Aux bijoux de la collection Campana que nous groupons sur cette page, il faut joindre les pendeloques représentant un cygne et un coq, que nous avons données au chapitre des Émaux ', [tour montrer avec quelle habileté les Étrusques se servaient de l’émail des peintres. Le Cabinet des Antiques et Médailles est aussi très-riche en spécimens de celte sorte. Outre des morceaux d'orfèvrerie romaine

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lilIKFS-hUSlVIlE DES A BTS INDUST11IELS.

Iti'J

en or massif, fabriqués au marteau cl enserrant toute une série de médailles, comme la « patène de Hennés,» ou encore, le calice de saint Kcmi, il \ a aussi le monument sassanide appelé la coupe de Chosixiës lrr.

Les bijoux antiques, ipie l’on a tort adroitement imités de nos jours et que nos parisiennes ont pris en laveur pendant au moins tout un hiver, sont les fragiles et véridiques témoignages de ce luxe féminin qui n’a guère varié et ne variera guère: des colliers formés d’une cliaiue à laquelle pendent des camées, des anneaux, des tètes de lion, des boutons d'asphodèle, la Victoire les ailes ouvertes et la couronne à la main, ou Vénus assise sur une panthère ayant en croupe son divin fils qui agite des crotales, des pièces de monnaies comme les dames valaques en suspendent encore dans leurs cheveux, Puis, des pendants d’oreilles, des fibules, des rosaces, des bagues, des diadèmes formés de mille fleurettes émaillées. Bien n’est vivant et touchant comme le bijou antique. Il a été le caprice habilement caressé d’un artiste et il dit, dans son petit formai, tout un côté des arts d’une époque. Il a été la joie d’une enfant, d'une Icmme. Il a tiédi sur une poitrine que la terre oppresse depuis deux mille ans. Il est comme un des génies familiers du loyer que les dieux nouveaux n’ont pu exorciser et qui revient, souriant et frais, nous dire ce qu’il y a d’éternel dans la jeunesse et la beauté de l’art.

. lai plus singulière et la plus riche peut -elle de toutes les découvertes fut celle du koul-Obo, en Grimée, en 1X31 . C’élail vraisemblablement le tombeau d’un roi et d'une reine. Ce que nous eu possédons à Paris — neuf plaques seulement — semble, ainsi que ce qui est au musée de Saint-Pétersbourg, avoir orné dis

OitmilKItIK KT IIIJOITEIUK.

vêlements royaux. Mais presque tout fui honleuseiuunl volé, dis- |*rsé el fondu.

La plupart des chambres sépulcrales des nécropoles de la Campanie avaient été violées du temps même des liomains, de même «pic les nécropoles égyptiennes avaient été touillées par les premiers chrétiens et les Arabes. Les tremblements de terre, qui ont bris»: les vases en lassant les terres el en provoquant des infiltralions, n’ont point altéré l'or là où il avait échappé à la pioche des premiers voleurs. Mais l’antiquaire et le curieux voyageur ont parfaitement rempli le reste de la lâche

Heureux si tous ceux qui ont profané ces tombes en avaient tiré des enseignements pratique» comme M. A. Caslellani. « La recherche des procédés de travail employés par lesaneiens fut, dit-il, le but de nos efforts. Nous vîmes que tous les joyaux de l'antiquité, moins ceux destinés à des cérémonies funèbres, se trouvaient fabriqués par pièces rapportées et superposition de parties, au lieu de ne devoir leurs saillies qu’à la ciselure et au burin. C’est là ce qui constitue la cause pour laquelle les bijoux des anciens ont un caractère tout particulier, empruntant sou cachet bien plulét à l’idée spontanée et à l’inspiration de l’artiste qu’à la froide et régulière exécution de l’ouvrier. Les imperfections mêmes el les oublis volontaires de quelques parties dunnent au travail de la joaillerie antique cette physionomie artistique que l’on chercherait en vain dans la plus grande partie des travaux modernes : ceux-ci, reproduits avec une uniformité fatigante par le poinçon et le moulage, prennent une apparence de banalité qui ùtc à notre art ce caractère intime dont le charme s'observe constamment dans la bijouterie antique.

CIIKKS-Ü (EIVKK llKS ARTS INUUST IllKLS.

« Le premier problème ipii s’olïrail à nous était donc de trouver un moyen de souder ensemble, avec netteté et délicatesse, tant de pièces rapportées d’une ténuité incomparable. Les granules, entre autres, ces petites perles presque invisibles qui jouent un rôle si important dans l'ornementation des bijoux antiques, nous offraient des diflicullés presque insurmontables. Nous finies d'innombrables essais, employant tous les agents possibles et les tondants les plus puissants pour composer une soudure adaptée à de tels travaux. Les écrits de Pline, du moine Théophile, de llenvenulo Ccllini, furent consultés par nous. Nous étudiâmes le travail des joailliers de l’Inde, celui des Maltais et des tîénois : mais celui seulement dans un coin reculé des Marches, à Sanl’Angelo in Vado, petite localité cachée au fonds des Apennins loin de tout centre de la civilisation moderne, que nous trouvâmes encore eu usage quelques-uns des procédés employés par les Étrusques.

« En effet on conserve dans cette région de l’Italie une école spéciale de bijouterie traditionnelle assez semblable à l’art ancien, non certainement pour le goût ou l'élégance du dessin, mais du moins [tour la méthode et l’exécution matérielle. Les belles paysannes de ces contrées, lorsqu'elles vont assister aux fêles «le mariage, portent des colliers, et de longues boucles d’oreilles aj>pelées i\(tticelli, assez semblables pour le travail aux produits de la joaillerie antique. »

M. A. Caslellani lit venir de Saul’Angelo in Vadoà Home quelques ouvriers auxquels il donna pour modèles des bijoux étrusques. Héritiers de la patiente modestie de leurs pères, nullement préoccupés de ces moyens mécaniques à l'aide desquels l’industrie moderne obtient des résultats géométriquement exacts, ils don*

ORFÈVRERIE ET UUODTERIE.

lièrent « leurs copies cette sorte de libre désinvolture qui signe et date las œuvres. Les arsénialcs furent sulistitués au borax comme fondants et la soudure réduite en limaille impalpable. L’usage du poinçon et du jet fut rejeté autant que possible. Jugeant par la délicatesse de certaines parties qu’elles avaient dû être confiées à des mains de femmes, M. Castellani forma das ouvrières et se félicita d’avoir eu cette pensée, surtout pour la pose cl la soudure de celte petite granulation qui court en cordonnets sur la surface et le profil des bijoux. «Toutefois, ajoute-t-il comme conclusion, — et nous le répétons, cette conclusion est celle d’un artiste, d’un praticien et d’un antiquaire. — toutefois nous sommes convaincus que les anciens ont eu quelque procédé chimique pour fixer ces méandres, procédé que nous ignorons, puisque, malgré tous nos efforts, lions ne sommes pas arrivés à la reproduction de certaines œuvres d’une exquise finesse auxquelles nous désespérons d'atteindre, à moins de nouvelles découvertes dans la science. »

En passant de Home à Byzance, le cœur de l’empire romain se faisait à demi asiatique. L'influence orientale est donc très-sensible dans les arts byzantins, et nous n’en voulons |>our exemple que cette croix reliquaire à deux branches, en cuivre doré, semée de pierres fines en cabochon. Cette substitution du cuivre doré à l’or en feuille est déjà l’aube des économies du monde nouveau. Mais il y a encore un singulier symptôme, c’est l'introduction de l’imitation à meilleur marché de ce qu’on ne sait plus ou ne veut plus taire. Ainsi, par exemple, toute question de silhouette et de détails mise à part, il est certain que dans un bijou antique les méandres décrits |Nir les rinceaux qui circonscrivent les pierres eussent été-

Cil KKS-ll’ÆL VKK IlLS AIlTS IMllS l'RIKI.S.

cil granule ; ici ils sont en lils de cuivre ou de laiton creuse par derrière au poinçon.

lies pendants d’oreille qui sont également de travail byzantin, indiquent aussi les progrès dans la société riche de la religion chrétienne. lie n'esi point dans des temps I roubles qu'une femme aurait ostensiblement |*orl«; un bijou marqué d’une croix. En effet l’an-

rt'urn» l’nittiiuz

Tti A VA IL BWOJIV

Collertioii de M lili*rv*>l.

eien monde s’est écroulé. Il la ut lire, dans tionslaiitin Porphyrogénète, 1a description des merveilles d’orlévreric entassées, dans l’église Sainte-Sophie cl le palais dont elle n’était qu’une dépendance, par Justinien et ses successeurs. D'autres mœurs, d’autres vêlements, d'autres ornements ont succédé. Les arts, la littérature s’endorment dans une nuit sombre. Bientôt l'Europe ne saura plus écrire, ne saura plus lire. Le luxe des empereurs d'Orienl prend une splendeur toute barbare. Leur trône est gardé par des animaux automates en or, luisants d'émaux et de pierreries et qui miaulent, hurlent, jappent en faisant des contorsions. A la noble harmonie grecque, qui vivait de symboles et d’abstractions, a succédé une école de rhéteurs pour qui la jiarole n’est qu'un jeu stérile.

ORFÈVRERIE ET BIJOUTERIE

(lu qui nous rsl resté do celle période a une apparence fauve el immobilisée : lis empereurs assis sur leur trône ressemblent à îles momies ressuscitées dont lis yeux brilleraient comme des yeux de faucons. Lesévangéliaires, lis finisses, les dyptiques, les fermails. les crosses, les médailles, les ivoires, ont un caractère de rudesse que la caresse de roui il ne vient jamais adoucir. Sauf les ras où les flammes de l’art grec y jettent encore d’incertains rellels, toute celle période du Bas-Empire rappelle l’art mexicain el ses dieux férocement bizarres.

Puis l’an mil, cette date fatale que la Chrétienté, lassée du silence qui suivit l'écroulement définitif du monde antique, s’était assignée pour mourir, l’an mil où le paysan ne voulut plus ouvrir le sillon, où la société éprouva la plus violente angoisse qui se puisse ressentir, celle de la mort à échéance prévue, l’an mil vint énerver tous les courages et tous les bras, et ce n’est qu’au milieu du onzième siècle que l’on voit poindre el Imutonner celle fleur de l’art qui exige des saisons paisibles ou largement expansives. L’Allemagne, l’école rhénane, à laquelle, nous l’avons dit dans le chapitre des Emaux, on attribue les premiers symptômes de réveil, montre qu’elle avait accepté la tradition byzantine. Elle l’assouplit cependant. Ainsi en reprenant le système du monument réduit aux proportions du meuble, une elulsse par exemple simulant une église ou une chapelle, elle ne craignit point de rompre l’austérité des lignes par une ornementation feuillue et de substituer l’arcade trilobée, en forme de feuille de trèfle, au plein cintre dont l’effet est si simple et si puissant, las châsses byzantines rappelaient au principe, le cénotaphe, le cercueil.

CIIKKS-ntEFVIlE DES ARTS INDUSTRIELS.

Celle imitation en métal de la construction en pierre — qui sous la Itenaissancc déborde et engloutit toute logique dans l’idée première du meuble — éclata dans le moyen âge dans des spécimens il est vrai charmants, tels que ce reliquaire du trésor de Llàlc qui est aujourd’hui dans la collection du comte Rasilcwski et dont notre lecteur rencontrera plus loin l’image. Là le mysticisme catholique domine et n’est point encore troublé par le paganisme de la Renaissance. L’inspiration eslexquise : le corps du reliquaire, destiné à recevoir le lavis de la Sainte-Croix ou les os du martyr, imite l’ahside de l’église, ou au moins le choeur; il part île la terre ; les deux saints qui ont pour piédestal ce qu’on pourrait comparer aux bas-côtés ou aux chapelles reposent sur les bras de deux anges à demi engagés dans un nuage. Mais, — et M.A.Darcel l'a lait remarquer dans son savant travail sur le calice de la Renaissance de l’Eglise Saint-Jean-du-üoigl, — les objets dus au moyen Age sont toujours d’un usage commode ou possible.

Demandons à la France ce qu'elle savait faire en ce moment ? Ses enfants, des orfèvres lorrains, exécutaient sous les yeux et sur les ordres de l’ablié Suger des merveilles que, bénéficiant de son long passé dynastique, la France possède intactes dans la collection îles Connues et Joyaux de la Couronne.

Nous y arrivons après avoir simplement fait remarquer au passage avec quelle persistance certaines formes s’implantent dans un pays. Cette boucle d’oreille, dont l'origine franque et mérovingienne n’est [Mjiiit douteuse, ne la diriez-vous pas détachée, il y a dix ans. de l’oreille d’une de nos paysannes de l’Ile-de-France ou de la Picardie? Malheureusement l’énorme production du centre parisien l'emportant aujourd'hui en bon marché et en attrait de

ORFÈVRERIE ET RIJOI TERIE. MT,

nouveauté, les pelits bijoutiers de la province oui renoncé â travailler, et dans quelques années toute originalité de création ou de tradition sera abolie. Les variations de la mode, n’ont jamais été plus brusques, plus définitives qu’il présent.

Ilientùt les bijoux, les vêtements des femmes changeront après avoir vécu à peu près « ce que vivent les roses. »

Sans y prendre garde, nous tendons à imiter ces |ieuplades des côtes de l'Afrique qui sont la terreur des capi-

, - mrac u’oreili.c it(Kmntir.«M .

laines marchands : vous parlez avec

< ollet l ion de M. <*.liarrrt.

une cargaison de verroteries assorties.

Vous débarquez sur les rôles d’un de ces petits royaumes où l’élève du nègre remplace pour le souverain l’élève du bétail. La dame négresse qui donne le Ion a, un beau matin, décidé que le rouge était du plus mauvais goût et que le bleu était séant . Aussitôt, avec celte rapidité de décision, cet emportement dans la conviction qui est le propre des singes, des enfants, des femmes de tous les pays et des nègres, toute la jieu plnde court au fleuve, arrache, casse, déchire, jette à l’eau tout ce qui n’est pas bleu, et si le malheureux vaisseau qui a relâché n’a pas du bleu à revendre, il peut compter que la denrée humaine, poudre d’or et les dents d'éléphants ne seront pas |>our lui.

Mais, à part la tyrannie de la mode dont ils furent les victimes comme les nègres et comme nous, nos aïeux ont de plus graves excuses à faire valoir; ce sont les rudes tempêtes qu’ils ont traver-

m ciiEFS-it'Œiivnr, nus arts industisif. i.s.

Vis, 1rs «noms civiles, l'occupation anglaise, les guerres «Irréligion, les révolutions politiques, les famines. Il faut tenir comptcdc eeei, — et nous y revenons plus loin en nous appuyant d’une citation empruntée à M . Léon de Lahordc — que l’art de faire fructifier l’argent par un intérêt fictif n’était encore qu’à l’état d’ébauche, ou au moins que la richesse devait être représentée, non par du papier, mais par des propriétés ou des métaux, ainsi du reste qu’une fraction du capital de la Banque de France est garantie dans ses caves par une encaisse métallique. L’orfèvrerie, les pierres précieuses, les bijoux, constituaient presque toute la fortune réelle des rois, des seigneurs cl des particuliers. Mais le douzième siècle, au moment ntl Suger fit exécuter les chefs-d’œuvre dont nous allons parler, était dominé par la question religieuse, par la richesse inimaginable de l’Eglise.

Suger, né dans une lamillc pauvre, devint en 1125 abbé de cette abbaye de Saint-Denis, qui l’avait accueilli enfant et sans appui. Ministre et conseiller des rois Louis VI et Louis VII, il fut |>cndanl la deuxième croisade, investi de la régence du royaume. Il mourut en 1 152, avec ce litre touchant de «Père de la Patrie» que louis VII lui avait donné, malgré qu’il ait été, ce que les rois pardonnent rarement , un conseiller indépendant et ferme. Il avait affermi la puissance royale, à l’extérieur en prêchant et préparant une croisade dont sa mort entrava ledépart, à l’intérieur en décrétant des lois sages et en rendant bonne justice. Il avait protégé ce peuplades rangs duquel il était parti. Il avait bien géré les finances, rassuré le commerce qui les rend fécondes. Enfin il aimait et gniàlnit lesarls, et il s’élail appliqué à orner magnifiquement la

RlflOCltn»: ICV CE I V D R »OKf, TRAVAIL Al.LK«A*t> RC kACIltllr. «iftd.R. l'ollrrlion llf M.

OltFÊVREItlE ET lit JUtTKItl K. t77

maison du Seigneur à l’aide des immenses richesses dont sa stricte piété lui laissait l’emploi libre. Esprit sensé autant que vaste intelligence, il avait compris le rôle d’adoucissement et de propagande de liberté (pie les arts jouent dans l'histoire des sociétés, lorsque l’austère saint Bernard tonnait contre le luxe du l’Eglise, Suger répondait doucement dans le Livre de ton administration : a que chacun pense sur ce point ce que bon lui semblera. Si dans l’ancienne loi, les commandements de Dieu et les ordres des prophètes prescrivaient l’emploi de coupes et de bassins d’or pour faire des libations et recevoir le sang des boucs, des veaux et des génisses offertes en sacrilice, à plus forte raison devons-nous consacrer l’or, lis pierres précieuses et les matières les plus rares aux vases destinés à recevoir le sangde Jésus-Christ. »

Son premier soin, après avoir réédilié l’église de Saint-Denis, lut d’en commander le mobilier. Le musée du Louvre jiossède plusieurs pièces de ec précieux mobilier. C’est d’abord une patène de calice : une sorte de soucoupe en serpentine vert olivâtre sertie d’un cercle d’or décore de cabochons et dans lequel — travail |H‘rsan selon toute vraisemblance — sont gravés de petits [toissons d’or nageant sur deux rangs. Buis un vase de cristal de roche, probablement antique et doublement précieux à ce nouveau titre, monté en argent doré; des filigranes d’un dessin très-pur lient (■litre elles les perles et les pierres fines (pii enrichissent le col et le pied ; le corps du vase a été télé, mais non altéré dans sa forme. Il avait été donné à son fiancé, le roi Iauiis le Jeune, par la reine Aliénor d’Aquitaine.

Il y a encore un vase antique de sardonyx, monté en forme de burette, lin quatrième objet est ce vase que nous avons lait

CHEFS- lt'lEUVHt lltS AIlTS INDUSTRIELS.

reproduire, C’est un vase anti(|ue en porphyre rouge, que le trésor de l'Abbaye conservait dans un écrin. D’où venait-il? De Rome, peut-être, et des trésors des empereurs pillés aux dernières invasions des Barbares. Eginhard, l’historien de Charlemagne, lait observer «que les Francs enlevèrent avec justice aux Huns ce que les Huns avaient injustement ravi aux autres peuples. » Ce vase avait la forme d’une urne droite, et peut-être avait-il été taillé et poli pardes lapidaires égyptiens. Sugcr, pour le transformer en reliquaire, le fil « muer en aigle. » La tête est admirable d’énergie et de noblesse; les ailes, qui forment des anses, sont du plus beau fini; les pattes sont presque vraisemblables, et la queue, étalée et touchant terre, assure par derrière l'aplomb. Autour du ad, à l'attache des ailes, règne l’inscription dcdicatoirc en latin. Je. ne crois [tas qu’aucune école d’orfévres ait jamais mieux approprié, à une modiiication nécessitée par la destination nouvelle, un objet d’un jet rigide.

C’est dans ces interprétations aussi audacieuses qu’intelligentes qu’éclate le génie français, — et, en effet, les orfèvres qui travaillaient sous l’œil de Sugcr étaient des Lorrains.

Nous avons cité tout ce qui reste des commandes dont Sugcr nous a complaisamment laissé la liste et les détails. Que de trésors ont été détruits! Il avait fait élever au fond de l’abside de son église, après 1 144, un tombeau pour y déposer les restes de saint Denis et de ses deux compagnons, qui re|)osaient dans des coffres en argent du temps de Dagobert. Rois, évêques, abbés ou populaire, chacun voulut contribuer à l'embellissement de ce monument; le devant d’autel, seul, enrichi de pierreries sans nombre, avait absorbé quarante-deux marcs d'or, la description

oHmutim; et iiuomun.. m

il»; l.i châsse, ijui renfermait les trois sarcophages, occupe douze folios dans l’inventaire du Trésor de Saint-Denis.

Les deux abbayes de l’ordre de Ctteanx et celle de Konlevraull offrirent spontanément à Suger de lui céder, à un prix inlininienl au-dessous de la valeur réelle, une grande ipiautité de saphirs, d’hyacinthes, de rubis, d’émeraudes et de I0pa7.es que ces abbayes tenaient de la munilicence du comte Thibaud, neveu du mi Henri d’Angleterre. Suger regarda ce désintéressement comme un véritable miracle.

Il semblait en remercier Dieu dans la ligure agenouillée qu'il lit faire d’après lui-mémc en haut reliel au repoussé, et qu’il lit placer au pied d’un erucitix reposant sur une colonne d’or. Ce crucifix et celte colonne, dont la magnificence éblouit les yeux de l'imagination à la lecture du livre, lurent consacrés, aux fêles de Pâques, par le pape Eugène III. La sentence d'anathème prononcée contre ceux qui y porteraient une main sacrilège les sauva une première fois lorsque Philippe de Valois, épuisé par l.i guerre contre les Anglais, demanda le crucifix d'or, dont la valeur intrinsèque devait être énorme. Le hasard, à son tour, les protégea lorsque les huguenots pillèrent l’abbaye. Mais les chefs de la Ligue, en 1590, c'est-à-dire le légat du pa|>c , le duc de Nemours et le prévôt des marchands de Paris, sc crurent munis d'immunités suffisantes pour s’en emparer et les transformer en lingots poinçonnés, dépendant l’effet de la sentence d’anathème subsistait : « Et c’est grandement à remarquer, écrit Jacques Doublet dans son Hitloire de l’abbaye de Saint-Denis, que celuy qui lit prendre le crucifix, quelque grand qu’il lusl, ressentit, auparavant l’an expiré, l'cITcct de cette censure et anathème fulminé,

CIIKKS-ll'ÆüVIIK l>K S AIITS INIlliSTRIKI.S.

lion en vain, par le vicaire de Jésus-Christ sur la terre. (fautant qu’il mourut violemment, plein de rage et de fureur, eu la grande Heur de son âge et au plus fort de ses desseins et entreprises, sans nietlre en compte les allliclious dont il a été visité de la pari de Dieu. »

V t't *>Tlt|lE II L TDKSOll UK l'nitli UK »AI«f-»KM*,

«o5i»: CAU us ouriviiKs uk «l'an.

CoHci tï«»n îles lieiiiiuo» el Joyaux <lc lu liouroiinc, .111 Lutiviv.

L'influence de l'ablic Suger sur les arts décoratifs lut décisive et liienfaisante. C'est une des figures les plus calmes qui nous apparaissent au sortir des périodes oliscures du premier moyen âge. Tout est fait pour nous donner du respect |>our ce prêtre qui soutient la cause de l’idéal sous les coups de foudre de l’éloquence de saint

». tue, iiitiniitt »Ucu.

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ORFKVDKHIK UT IlIJOUTKItlE.

Bernard ; |Riur cet administrateur à larges vues qui comprend combien le» commandes doivent être larges et redoublées; pour ce génie essentiellement national qui aurait pu appeler dis artistes et des ouvriers île Byzance et qui favorise l’éclosion des arts purement français. C’est le nom du grand politique et de l’habile financier qui est généralement connu, mais lorsque nos académies, lasses de poser d’inutiles programmes d’esthétique étrangère, mettront au concours, avec un intérêt sincère, l’histoire des gloires de notre |iays, Suger méritera, à plus juste litre que bien d’autres, In qualification de restaurateur des beaux-arts en France.

Son exemple fut souverain : non-seulement les évêques, ses contemporains ou ses successeurs, l’imitèrent dans la mesure de leur richesse, mais ils ne dédaignèrent point d’imiter ce que leur avait enseigné déjà un saint, saint Kloi : vers la tin du douzième siècle, un abbé du monastère d’Audernès, dans le diocèse de Boulogne, Guillaume, est cité comme exerçant avec succès l’art de l’orfèvrerie. L'Angleterre participa largement à ce mouvement. Le musée de Kensinglon a recueilli un étrange chandelier de bronze, fondu à cire perdue, provenant de l'abbaye de Gloccsler : dans l’ornementation de la tige et de la cuvette, c’est un enchevêtrement de monstres et de ligures humaines qui symbolisent la promiscuité des vices par des actes d’une évidence repoussante.

Au treizième siècle français, la religion trônait encore victorieuse. Les châsses cessèrent de figurer des sarcophages oblongs et devinrent de petites réductions d’églises d’or ou d’argent. Les bas-reliefs et les ligures se multiplièrent. C’est le summum de l’orfèvrerie religieuse, et les moyens d’exécution lurent à la hau-

i:iiki s-ii'(j;i vitic mes aiits im»ls i iiilks.

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It'in île lii révolution provoquer par la liberté plus complète des esprits. Nus orfèvres n’ont pas dépassé ceux de ce siècle-là.

Alors s’al'li nne aussi le luxe de l'orfèvrerie de laide. D’ordinaire ou imite des objets naturels : le bouton du couvercle d’un bilieron appartenant au duc d’Anjou est une tour liasse crénelée, el, sur la tour, un homme, comme un vilain assis en chaire, joue de la cornemuse. M. Jules laiharle, dont les travaux sur celle période de nos heaux-arls industriels sont délinitifs, rappelle que Kubniqiiis, envoyé par saint bonis auprès du khan des Tarlares, trouva en Tarlarie

MiiHC »> O*. imvah I>1 1

iMiui.i: Htox. u„ (|| f,'.vr(. parisien, du nom de (îuillauine lion-

Olli < lion IfcistW ski.

cher; il s’était lixé auprès de ce prince, et lui avait lahriqué une fontaine à la mode française qui pesait trois mille mares d’argent : c'était un grand arhre autour duquel quatre lions vomissaient des liqueurs; un ange posé au sommet de l'arbre tenait une trompette cl, lorsqu'on touchait un ressort, l’approchait de ses lèvres. Les sultans et les parhas modernes héritèrent du khan Kuhniquis celle passion enfantine poulies automates. A Constantinople, quand Abd-ul- Mcdjid mouriil , tous les meubles de toutes les pièces de tous les palais qui composent le Sérail étaient envahis par ees tableaux-horloges où un vaisseau lutte contre des Ilots en baudruche, par les buissons où chaulent des oiseaiiv-mouehes et par les magiciens-escamoteurs. C’est du quatorzième siècle que date la construction, dans les

»ictc «me, VILtVJIla DU tflftMUIKNK StfcUC.

OIIKfiVItKIllE ET BIJOUTEIIIK.

chôlcaiix royaux on princiers, «le In «Chambre des joyaux. » Celle de Charles V, donl le trésor, après sa mort, fut prise dix-neuf millions, était au I .ouvre et comptait neuf toises de longueur sur quatre et demi de largeur. On nous a montré à Bourges, dans la maison de Jacques Cœur, la chambre du trésor du célèbre et trop malheureux argentier du plus ingrat des rois.

Les entrées des souverains provoquaient un déploiement de luxe incroyable, il faut lire dans Froissart la description des fêles données à l’aris à l’occasion de l’entré»! et du sacre de la reine Isa beau de Bavière (1 589). A la seconde porte Saint-Denis (laquelle n’existe plus) « deux anges qui tenaient en leurs mains une I rts-riche couronne d’or garnie de pierres précieuses, l’assirent moult doucement sur le chef de la llevne.» Puis, « le mardv, sur le point

de douze heures dans une litière, que |mrloicnt deux forts

hommes ordonnez et habillez très-proprement comme hommes sauvages, il y avoit quatre pots d’or, quatre Ircmpoirs d’or et six plats d’or,» qu’offraient les bourgi'ois de Paris au roi, en son hôtel Saint-Paul. Les présents pour la reine, nef, flacons, drageoirs, salières, faits, trenqioirs d’or, lampes, escuelles, plats, bassins d’argent, etc., étaient portés, également en litière « par deux hommes, lesquels estoient figurez l’un en la forme d’un ours et l’autre en la forme d’une licorne. » la' troisième présent offert à la duchesse de Touraine, Valent inc de Milan, qui venait d’épouser le frère du roi, Louis d’Orléans, « fut apporté semblablement en la chambre de la duchesse par deux hommes figurez en la forme de Mores, noircis par le visage. » Ces présents avaient coûté aux Parisiens plus de soixante mille couronnes d’or. La France a toujours su payer sa galanterie.

CIIKFS-lt’ŒUVItE UES AHTS I.NIlUSTUIELS.

« L'Orfèvrerie, a ôcril M. Leon de Laborde — dans la préface de sa Notice des Émaux d 11 Louvre quia donné le ton à tous les catalogues modernes, — l’orfevrerie joua aux quatorzième et quinzième siècles un rôle dont on ne peut se faire une idée dans la lecture des historiens, dans l’étude des statuts du métier, dans la série îles ordonnances qui règlent sa fabrication, mais qui frappe et étonne quand on l’étudie dans les comptes des rois de France et des princes du sang, dans leurs inventaires, dans ceux des églises, dans les contrats de mariage et dans les testaments. On voit, par ces documents, la place dominante que prit dans les mœurs, dans les préoccupations, dans les goûts, l’orfèvrerie appliquée comme elle l’était aux vêtements, aux meubles, aux armes, que sais-je? à l’embellissement de la vie entière. Les sommes immenses qu'elle représentait faisaient le luxe des temps de prospérité; elles faisaient aussi la ressource des temps de guerre et de misère. A vrai dire, c’était tout l’avoir des rois, des princes, des seigneurs... Ouand venaient les temps de crise, une guerre à soutenir, une rançon à payer, on ap|x>lail à soi le changeur, on fondait les chaudrons d’or ou d’argent et on empruntait sur ses joyaux. S’agissait-il d'établir ses enfants, c’était la « Chambre des joyaux » qui faisait les Irais de la dot. Mieux encore, dans l'habitude de la vie. il ne se passait pas de jour que l’on ne puisât dans son trésor pour donner quelque bijoux de prix, un lianap d’or ou une simple écuelle dorée, à un favori, à un parent, à un ambassadeur étranger, à un messager chargé d’annoncer une victoire ou une défaite, au plus modeste des cbevaucheurs enfin, venant, à toute bride, donner la nouvelle de la naissance d’un fils ou d'un neveu. » Ce tableau est d’une exactitude d’autant plus certaine queM. Léon de Laborde en a

ORFÈVRERIE ET BIJOUTERIE

puisé Ions li* Iniits dans les dépouillements, sans prix pour l’!iistoire de nos arts, qu’il a publiés des Comptes de la cour des dues de Bourgogne et de la cour des Valois.

L’excès de ces splendeurs et de ces magni licences tomba à peu près avec la haute féodalité. Louis XI lit surtout des largesses aux saints, dans les circonstances précaires. Il prêtait au ciel à gros intérêts, demandant comme dividendes des indulgences pour lui et l’anéantissement de ses ennemis. « Monsieur saint Martin de Tours » était un des banquiers du paradis dans lequel il avait le plus confiance et il fit placer sur son tombeau une grille d’argent d'une valeur énorme.

la; pillage en mai et juin 156*2 — par les Huguenots qui vraisemblablement n’étaient pas seuls dans celle expédition — des reliques et joyaux de l'église métropolitaine des Gaules, siint Martin de Tours, produisit environ cinq millions de notre monnaie. Encore n’est-ce laque l’évaluation de la valeur intrinsèque de l’or, de l’argent et peut-être des pierreries. La valeur d’art, la main d’muvre n’y figurent pour rien.

Avant de traverser le seizième siècle en compagnie de ce Benvcnuto qui feraillc à l’angle de tous les carrefours et qui voyage de ville en ville comme un compagnon du devoir, expliquons rapidement quelques-unes des dénominations des objets somptueux qui chargeaient les tables. Nous nous aiderons des notes lucides répandues par M. Henri Barbet de Jouy, dans sa précieuse publication, les (îemme* et Joyaux de la Couronne, sorte d’album illustré des vitrines de la galerie d’Apollon au Louvre. « Le Drageoir » était la coupe ou le bassin dans lequel on servait les sucreries sèches on

l’.IIKFS-D’ŒUVRK l»KS ARTS I XRIISTRI K l,S. -

liquides, les bwiliiiiis on les confitures. Il était placé sur les dressoirs, présenté sur les laides el sonvenl garni de cuillers. Il en existe en jaspe oriental, en cristal de rnelie, en or, eu argent, en émail, ele. — « I, 'Aiguière, » vase destiné à contenir l’eau qui était versée dans le lianap pour apaiser la soif, affectait souvent

atCtlftlE ES ÉTAIN, ElÉCCTÉi; Mil riMNÇÔI' hflIOT. lajle.’li.m lie V. Ihtlllit,

les formes les plus bizarres : un homme assis sur un serpent ailé, un coq, un lion, une sirène, un oiseau ; le duc d'Anjou en possédait un ainsi fait : « la queue de ce grillon retournait entre les deux oreilles ; nu bout de ladite queue était comme une rose et au milieu de celle rose un perluis pour jeter l’eau dedans, el du I inc du grillon sortait le hilieron. » Il y en eut même en étain el

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comme nous n’avons pas l'intention, quel que soil l'intérêt qu’elle offrirait, de toucher aujourd’hui à la poterie d'étain, c’est ici que nous placerons cette solide aiguière de François Briot, qui travailla sous Henri II. — « Le Ilanap » était le verre à hoire. M. Jules Jacquemart en a gravé un que possède le Louvre : il est en crislal de roche, et c’est un gros poisson, une carpe, soutenu par un pied posé sous le ventre. — « La Bouteille» en (orme de carafe, esl une innovation du seizième siècle. — « La Nef,» qui s’appelait aussi «Cadenas.» parce qu’elle fermait ordinairement à clef, était primitivement en forme de navire. On la plaçait sur la table en face du souverain ou du seigneur, et, par crainte du poison qui jouait alors un rôle si actif, elle servait à renfermer les épices, les vases à boire, les cuillers, tous les objets d’usage personnel, en un mot. Lorsqu'elle était petite, elle s’appelait « Navette.» L’usage en a |iersislé, avec d’infinies variantes, jusqu’à la lin de la monarchie, et nous la retrouverons sur la table de Louis XV, dans la fin de ce chapitre. — «Les Fontaines» qui renfermaient plusieurs sortes de vins et de liqueurs, étaient, ainsi que nous l’avons vu à propos du khan de Tartarie, dis pièces de dimensions considérables. — « Les Salières » affectaient également toutes sortes de formes. Nous en avons cité, en faïence d’Oiron, au chapitre Céramique. Benvenuto nous a fourni l’occasion d’en graver une que l’on va trouver quelques pages plus loin. Le sel inspirait de particulières méfiances : et les langues de serpents jouissant de la réputation d’avertir de la présence du poison, on en suspendait par exemple qui effleuraient le sel, aux branches d'un arbre figuré en relief.

CIIKFS-irtEU VUE IH-.S ARTS INIlUSTRIELS.

La Ko naissance! ilalicnno rappelle l'éclosion d'une fleur au printemps: comme elle, elle cul la grâce, l’éclat, le parfum vainqueur et persistant. La France en fut comme affolée.

Nicolas et Jean de Fisc ferment le treizième siècle et rompent avec la tradition byzantine. Deux écoles, à Sienne et à Florence se partagent l’Italie. L’orfévre ne se distingue point du sculpteur et c’est ce qui donne aux premières belles statues du quatorzième siècle un tel accent île fini et de préciosité superbe. Cione, le père du fameux peintre-sculpteur et architecte Orcagna, travailla à Florence pour ce baptistère de Saint-Jean, auquel tant d'autres mailles illustres mirent aussi la main. La liste de scs élèves et de ses successeurs linit à peu près par Philippe Brunelleschi.

Au quinzième siècle, c’est Lorenzo Ghibcrti, qui, il peine âgé de vingt ans, sort vainqueur d’un concours ouvert par ta corporation des marchands de Florence pour l’exécution des deux dernières portes du Baptistère, et il avait pour concurrents Brunelleschi, Donalello et Jneopo délia Quercia ! Andrea «Ici Verrocchio, mort en 1488, ne cessa point, même pendant qu'il fondait ses admirables statues du David ou du Colletme, de s'asseoir à l’étau de l’orfévre, et c’est de son atelier que sortit Léonard de Vinci, le plus beau peut-être, mais à coup sâr le plus universel des génies de I Art.

Antonio dcl Pollajuolo, Int orfèvre, peintre, sculpteur, graveur. Il avait pour contemporain, pour émule ce Maso Finiguerra dont les nielles servent de point de départ aux iconographes pour préciser les origines de la gravure sur métal.

C'est sous le goidalonal deCosme de Médicis qu’un orfèvre de Florence, Thomaso Bignrdi, accepta pour son nom définitif le so-

ORFEVRERIE F, T RIJOÜTEKIE.

toi

briquet deGhirlandajo, « lalirirnul do guirlandes,» que lui valurent son habileté et son succès. Il façonnait, pour ces sveltes Florentines que son fils à jamais illustre, Domenieo Ghirlandajo, devait transformer en saintes ou en messagers célestes, ces légers bijoux d’or ou d’argent dont le cercle retient les cheveux et qui forment sur le front un nœud délicat. Michel-Ange, qui fut l’élève de Itomenico Ghirlandajo, n’eut garde de mépriser celte fine et suave couronne qui, chez les femmes blondes, disparaissait au milieu des tresses et ne se faisait sentir que par ses fauves reflets. On en retrouve même une vague indication sur le front incliné de ses Vierges, qui ne pressent leur divin Fils que d’un geste distrait.

Francesco Raiholini, dit le Francia, fut aussi un orfèvre, — en même temps qu’un peintre de premier ordre, si c’est réellement lui (pii a peint ce chef-d’oeuvrc du Salon carré, au Louvre, qui représente un jeune homme vêtu de noir, accoudé à une lialuslrade et plongé dans une rêverie profonde. — L’Académie des Beaux- Arts de Bologne conserve deux paix niellées, sur lesquelles, à la place où le fidèle doit déposer son baiser, Francesco a représenté la Crucifixion et la Résurrection. Il était inailre de la Monnaie de sa ville natale.

A ce moment, l’activité de l’Ame italienne, dans le Nord surtout, était dans toute son ardeur. Kl quelle (lamine dévorait ces puissants artistes! l'oint de fatigue, point de repos. Mais aussi quel public de savants, de lettrés, de poêles, de papes, de princes, de courtisans, de raffinés, de femmes instruites cl séduisantes. Nous trouverons dans les Mémoires de Bcnvcnuto Cellini, dont l’œuvre d’orfévre ouvre le seizième siècle et l’emplit, au moins par sa jactance bruyante, les noms de maîtres orfèvres dont la liste ne

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CIIKFS-nmvilK DES ARTS IN DÜST Itl K LS.

serait point ici à sa place, et «pii furent ses prédécesseurs, ses maîtres, ses rivaux ou ses élèves.

Ces Mémoires ' forment le roman le plus amusant et le plus mouvementé, ils offrent le tableau le plus vivant des mœurs italiennes au moment où le grand sentiment de l’art commençait à décroître, lîenvenuto Ccllini les écrivit dans la retraite, à la veille de la vieillesse. C’est à l’àge de cinquante-huit ans, lorsque sa main tiévreuse se sentait déjà fatiguée pour avoir abusé du maillet et du burin, de l’épée et du poignard, qu’il prit la plume et qu’il passa en revue son existence avec une verve de vantardise et de cynisme qu’il serait injuste, assure-t-on, de mesurerait jugement de nos froides époques et de nos civilisations assagies. Certes, ce n’est point une figure sympathique qui se dégage de ces pages violentes, extatiques ou amères, pas plus que nous ne trouverons un vrai chef-d’œuvre dans le peu qui a survécu de ses travaux; mais il faut faire la part des défauts inhérents à la race italienne, et ne point séparer l’homme de l’atmosphère corrompue dans laquelle il vivait. C’est des plus liants sièges que partait le signal de l’empoisonnement et de l’assassinat, c’est dans les plus saintes demeures qu’habitaient le parjure et la violence. Cellini voyait l'impunité presque garantie à ses crimes les plus audacieux. L’homme va donc nous arrêter presque autant que l’artiste.

• Les Mémoires de llenvenulo Cellini onl été traduit* par M. Léopold Leclandié, déjà traducteur «les Vif* des V cintra de Vas.iri. La deuxième édition (Paris, Paulin éditeur, 1847. 2 sol. in- 12) contient ch outre les deux Trailt's d'Orfi’vrerie et de la Sculpture et les deux Discours sur te Dessin et l Architecture .Cette édition est épuisée et ne se t encontre plus que diflicilement dans les rentes. II serait bien désirable qu'on b réimprimât en \ joignant les notes précieuses qui accompagnent l'édition du Yasari, qui se public en Italie, à Florence.

oiiKKYREitiK i;t niJun i:iui; j9r>

llenvcnulo Celliui naquit à Florence, l’an iôUO, ilans la nuit qui suivit lu jour île la Toussaint. Sa nièrusc noininait Élisabetta ül'aiiacci, et son père Giovanni Cellini. Ses ancêtres vivaient en petits seigneurs dans le val d’Atnhre, et suivaient la carrière des armes; son grand-père était architecte.

Son père étudia le dessin et l’art de l’ingénieur ou du mécanicien; il parait avoir été particulièrement bon llùlislc, cl fut un instant lifre de Laurent de Médicis; il faisait d'admirables orgues en bois, les clavecins les meilleurs et les plus beaux qu’on ait jamais vus, des violes, des luths et des harpes d’une l>eauté et d’une perfection rares. Au dire de son fils, il fut le premier Italien qui travailla bien l’ivoire. « Il a fait, dit celui-ci, en os et en ivoire, un miroir d’une brasse de diamètre environ, orné de, ligures et de feuillages d’un lini cl d’un dessin vraiment admirables. Ge miroir représentait une roue : nu milieu était la glace; à l’entour, sept encadrements circulaires contenaient les sept Vertus, sculptées en ivoire et en os teint en noir. Le miroir et les Vertus étaient disposés de façon qu'eu tournant la roue les Vertus se trouvaient toujours droites, grâce à un contre-poids placé sous leurs pieds. »

Aussi loin que se rejxirtent les souvenirs de notre héros, — qui lut appelé Btnmiutu, Hienrniii , parce que sa naissance était ardemment attendue par ses |>arenls, — ils lui retracent son père lui lançant un rude soufflet pour lui lixer dans la mémoire le singulier spectacle d’une salamandre se jouant au milieu des Humilies et voulant faire de lui un musicien.

l’ourlant, assez jeune encore et à force de supplications, il entra chez le père du sculpteur Bandinelli, lequel se nommait de sou prénom Michel-Ange et était le premier orfèvre florentin de son temps. Il n’y resta <pie peu, et, à son grand chagrin, se remit à souiller dans sa flûte.

« A l’âge de quinze ans, dit-il, j’entrai, contre la volonté de mon père, dans l’atelier d’un orfèvre appelé Antonio di Sandro, et surnommé Mareone. C’était un très-bon praticien. Mon père 11e voulut pas qu’il me donnât un salaire comme aux autres apprentis, puisque j’apprenais cet art de ma propre volonté : il voulait que je pusse dessiner tout à mon gré. Je le faisais bien volontiers, et mon digne maître en était vraiment charmé. Il avait un lils unique naturel, auquel il ordonnait souvent de me venir en aide. Grâce à mon désir d’avancer et à mes dispositions, j’arrivai en peu de mois à rivaliser avec les bons et même les meilleurs ouvriers, et je commençai à recueillir le fruit de mes travaux. Je ne laissais pas, cependant, [tour complaire à mon père, de jouer parfois de la flûte ou de sonner du cor, et jamais il ne m’entendait sans répandre des larmes accompagnées de profonds soupirs. Afin de le rendre heureux, souvent j’allais jusqu’à essayer de lui persuader que moi-même je me livrais avec grand plaisir à ces études. »

.Mais voilà le sang qui commence à jeter ses premiers bouillons. Bcnvenulo a seize ans : un jour son frère se bal en duel, Benvenulo accourt l'épée à la main, le sauve, et est exilé pour six mois à dix milles de la ville. Il part avec ce frère, emportant pour tout bagage la bénédiction du vieux Giovanni, et se réfugie à Sienne, chez un honnête orfèvre nommé Francesco Castoro. Il va ensuite

ORFÈVRERIE ET BIJOUTERIE

à Bologne et entre chez maestro Ereole del Piffcro, puis chez un miniaturiste, Scipion Cavaletti. IJi il dessine et commence, exploité par un juif, il gagner de l’argent.

II revient à Florence cl repart pour l’ise, car c'est du vif-argent qui court dans ses veines. Il travaille chez un orfèvre, maestro l livieri délia Chiostra. « Pendant l’année que je passai à Pise, dit-il, je profilai beaucoup, et j’exécutai quelques belles pièces d’orfèvrerie qui m’inspirèrent un ardent désir d’aller encore plus loin. » Naturellement, il visita le Campo Santo : « J'y trouvai, dit-il, une foule d’antiquités d’une rare beauté, telles que des sarcophages de marbre; en maints endroits de la même ville, je rencontrai beaucoup d’autres ornements antiques auxquels je consacrai assidûment toutes les journées que le travail de la lioutiquc me laissait libres. » Admirable gymnastique que ces éludes en plein air, en plein soleil, là où vous poussaient vos libres préférences ! C’est à ces croquis indépendants, d’après des fragments de chefs-d’œuvre qui avaient servi de moellons pour bâtir des maisons ou de bornes comme le Pasquino de Rome, que la Renaissance dut son originalité, sa force et sa souplesse. Plus tard les élèves copièrent leurs professeurs et l’Ecole sévit.

Après une violente maladie, dont il est guéri pour avoir joué un bel air de flûte, Bcnvcnuto rentre dans la boutique de son vieux maître, Marconc.

A ce moment (1518) vivait à Florence un sculpteur, nommé Pietro Torrcgiano. C’est lui qui d’un terrible coup de poing avait brisé les os du nez de Michel-Ange et lui avait comme changé le visage en lace de lion. Il arrivait d’Angleterre et « parlait sans cesse de ses hauts faits avec ces animaux d’Anglais.» Cellini,

CIIEFS-U'tEUVRE PKS ARTS INIIUSTRIKLS.

le I romani plus rodomont que lui, s'écarta de ce maître dont la réputation était déjà faite et (pii lui offrait de le patronner. Il se lia au contraire d’amitié étroite avec un camarade d’atelier qui était le petit-fils de l'illustre Frà Filippo et le propre fils de Filippino Lippi. Ils conçurent l’un (tour l'autre une si vive affection qu’ils ne se quittaient ni le jour ni la nuit. « Sa maison, ditil, était pleine de livres renfermant les précieuses études que son vaillant père avait dessinées d’après les antiquités de Home. Je fus vraiment enthousiaste pendant les deux années environ que je vécus avec Francesco. »

A celte époque pareillement, il exécuta, aux grands applaudissements de ses camarades, dans la boutique de Francesco Salimbene, un bas-relief en argent de la grandeur d’une main enfantine. On portait alors des fermoirs de ceinture d’homme de celte dimension. Il y avait ciselé des feuillages à l'antique entremêlés d’enfants et de grotesques. La ceinture elle-même, large de trois doigts, ornée de figurines, s’appelait un chiavacore.

Mais ces succès précoces ne suffisaient point pour lixer une nature aussi capricieuse. Il rencontre une après-dinée Augustin Tasso, un sculpteur en bois, comine lui peu chargé d’années et de ressources, et les voilà qui se portent un défi mutuel d’aller à Home, aussitôt mis à exécution. A peine débarqué, il se met en boutique chez Giovanni de Fircnzuola, orfèvre d’origine lombarde (pii excellait dans les gros ouvrages d’orfèvrerie. Celui-ci l’accueillit bien et tout aussitôt le chargea d'exécuter une magnifique pièce d’argenterie destinée à un cardinal. C’était un petit coffre copié d’après celui de porphyre qui était devant la porte de la Rotonde. « Je l’enrichis, dit Ccllini, de si lieaux petits masques

U II KÉ V n KH 1 K Kl BIJOüTKIllK.

du mon invention, que mon mailre allait le montrer à tous scs confrères, en se vantant de ce qu’un si admirable morceau était sorti de sa boutique. »

Le Firenzuola agissait imprudemment. Un de ses confrères, nommé Paolo Arsago, conçut le dessein de lui souiller son brillant élève, et le fantasque jeune homme se laissa faire, toujours enclin au changement.

Deux ans après, nous le retrouvons de nouveau, gagnant force argent, chez François Salimbene. Il pense à s’établir pour son propre compte et loue une moitié de la boutique de Jean-Baptiste Sagliani. Mais le poignard s’agite encore, et va se planter comme de lui-même dans le pourpoint d’un jeune rival, et voilà notre matamore réduit à luir. Il part pour Home, qui venait de recevoir Clément VII pour nouveau pape et souverain. Lucagnolo de Jesi, orfèvre dont Benvennto fait grand cas, le reçoit dans son atelier, et il fait aussi la connaissance d’un des élèves de Itaphacl, il Fattore. C’est par ce dernier qu’il est présenté à l’évêque de Salamanque, généreux protecteur des arts, mais espagnol et emporté au possible. Ce prélat lui commande, ainsi qu’à I.uca Agnolo, sur les dessins de Francesco Penni, le Fattore, une de ces grandes aiguières qui ne servaient, pensons-nous, qu’à l’ornement des crédences, mais il n’en est payé que par un coup d’audace.

Il travailla pour les cardinaux Cibo, Cornaro, Hidolfi, Salviali. Pour le gonfalonier Gabrielo Ceserino, il cisela sur une de ces « enseignes » ou médailles d’or que l’on portait au cba|>eau, la labié païenne de Léda avec Jupiter. Le Cabinet des antiques de Vienne croit posséder encore aujourd’hui ce bijou : c’est un médaillon en or émaillé ; les ligures — il y a aussi celle de l’Amour

Cil E FS-D'CE U Vit E DES ARTS INDUSTRIELS.

debout et souriant — sont de haut relief, eoloriées en émail et se détachant presque entièrement du fond.

Il avait lait à Rome de sérieuses études d’après les antiques, d’après Raphaël et Michel-Ange. Son amour-propre, légitime celte fois, s’en accrut d’autant ; niais il enfla prodigieusement vile, et il semble qu’à ce moment commencèrent les premiers accès de la fièvre de vanité. Il veut entrer en lutte avec un vaillant orfèvre à Pérouse, nomme Eaulizio, et voici pourquoi : «chaque cardinal à Rome a un cachet où sont gravées ses armes, accompagnées de nombreuses figures ; ces cachets sont à peu près de la dimension de la main d’un enfant de douze ans ; lorsqu’ils sont bien faits, ils se payent eent écus et même plus.» Eaulizio les exécutait de façon supérieure, mais 11e savait faire que cela ; Benvenulo cs]ière le faire oublier, mais avoue qu’il rencontra d’énormes difficultés dans l’étude de celte spécialité. Puis c’est l’émaillcrie qu’il prétend aussi bien faire que Amerigo de Florence. Enfin, c’est un rival, dont lui, si sobre d’éloges, constate la grande valeur, le Milanais Caradosso, dont « les petites médailles ciselées, les paix en demi-relief, les christs de la dimension d’une palme, en plaques d’or très-minces » l’empêchent de dormir.

Mais la peste éclate dans toute l’Italie et descend jusqu’à Rome, fais commandes s’arrêtent, cl Bcnvenuto pour sc distraire abat des pigeons dans la campagne, à coups d’esco polie, avec une sûreté de tir dont, de nos jours, un romancier fameux qui a plus d’un trait de ressemblance avec notre hâbleur, a seul conservé la tradition. « C’est en me livrant à cet amusement, raconte-t-il, que je fis connaissance avec certains chercheurs d’antiquités, dont le métier consistait à épier les paysans lombards qui, à une

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certaine époque île l’année, venaient à Rome pour travailler aux vignes. Ces paysans, en piochant la terre, ne manquaient jamais de trouver des médailles, des agates, des camées, etc. Ils les cédaient à vil prix à mes chercheurs, à qui souvent j’en donnais plus d’écus d’or qu’ils ne leur avaient coûté de jules. J’en faisais ensuite un trafic qui, tout en me rapportant un bénéfice d’au moins mille pour cent, avait l’avantage de me concilier l’amitié de tous les cardinaux de Rome. » Cotre autres curiosités, Benvenulo recueillit une tète de dauphin grosse comme une levé, en émeraude; une topaze de la dimension d’une énorme noisette représentant la tète de Minerve ; un camce, Hercule enchaînant Cerbère « d’une exécution si parfaite que notre divin Michel-Ange dit qu’il n’avait jamais rencontré de sa vie une pareille merveille, » enfin des médailles en bronze, entre autres un profil de Jupiter.

« A celle époque, dit notre homme, il me tomba entre les mains certains petits poignards turcs, dont la poignée, la lame et la gaine étaient en acier, et ornées de beaux feuillages orientaux gravés au burin et incrustés d’or. G; genre de travail appartient à un art qui diffère beaucoup de ceux que j’avais jusqu’alors pratiqués; néanmoins, j’éprouvai un vif désir de m’y essayer, et j’y réussis si bien que j’exécutai quelques ouvrages infiniment plus beaux et plus solides que ceux des Turcs. Il y avait à cela plusieurs raisons. L’une était que je fouillais mes aciers plus profondément, l’autre que les feuillages turcs ne sont composés que de feuilles de eolocassie et de petites lleurs de corona solis, qui, tout en n’étant pas dépourvues d’élégance, ne plaisent cependant pas autant que les nôtres.

« En Italie nous imitons différentes sortes de feuillages. — Les

CIIEFS-lHEUVItE DES ARTS INDUSTRIELS.

Lombards en font de très-beaux, en représentant des feuilles de lierre et de couleuvrée, avec leurs élégant» enroulements qui sont d’un effet si heureux. Les Toscans et les Humains ont été encore mieux inspirés dans leur choix, en reproduisant la feuille d’acanthe, ou branche-tirsinc, avec scs festons et ses fleurs contournés de mille façons et gracieusement entremêlés d’oiseaux et d’animaux. C’est là où l’on voit qui a bon goût. Ils ont aussi recours aux plantes sauvages, telles que celles que l’on appelle mufle de lion. Nos vaillants artistes accompagnent ces fleurs d’une foules de ces beaux et capricieux ornements que les ignorants appellent « grotesques. » Ils ont été ainsi nommés par les modernes, parce que des curieux découvrirent à Home les premiers modèles de décorations de ce genre dans des cavernes qui autrefois étaient des chambres, des étuves, des cabinets d’étude ou des salles de même nature et qui alors se trouvaient enfouies, grâce à l’exhaussement du sol , (pii s’était opéré pendant des siècles. Comme ces constructions souterraines sont appelées à Home « grottes, » les décorations qu’elles renferment prirent le nom de «grotesques. » Nous n’avons point à montrer au lecteur les ouvrages queCciliui prétend avoir faits infiniment plus beaux et plus solides que ceux de Turquie, mais voici un coffret décoré de cette façon, exécuté à Venise par desouvriers qu’on appelait «des azziministes » et qui est exquis.

Le siège de Rome parle connétable de Bourbon , forme un des épisodes les plus dramatico-comiques du livre. Ccllini artilleur, c’est le capitan de la comédie espagnole. C’est l’arquebuse qu’il épaule (ini tue le connétable ; c’est le fauconneau qu’il pointe qui blesse le prince d’Orange. El le pape « l’absout de tous les homicides

Tranil vénitien «1rs Aunuiiihlc*.

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qu’il a commis et do tous ceux qu’il commettra pour le service de l’Eglise apostolique.» Mais, hélas! le mémo pape Clément a liesoin d’argent, et voici la scène lamentable qui se passe : « Lorsque nous 10 mes tous trois enfermés (dans une chambretlc du château San Agnolo), sa Sainteté et son favori le Cavalierino placèrent devant moi les tiares et toutes les pierres de la chambre apostolique. Le pape m’ordonna de les démonter, ce que je fis. J’enveloppai ensuite chaque pierre dans un petit morceau de papier, puis nous les cousîmes dans la doublure des vêlements du pape et du Cavalierino. Tout l'or, qui pesait environ deux cents livres, me fut laissé avec l’ordre de le fondre le plus secrètement possible. » Quelles merveilles de ciselure et d’ornementation il dut alors jeter au creuset! cela ne lui arrache pas le moindre soupir de regret, le moindre mot de res|>ect pour le génie de ses devanciers. C’est un intraitable orgueil. Mais une sorte de destin devait le punir du sacrilège, dont il n’était du reste que l’instrument passif: à tort ou à raison, il fut plus tard accusé d’avoir dérobé une bonne partie des lingots de ce trésor. Il était bien homme à faire (lèche de tout liois. Il confesse tout doucement avoir lavé, à son profit, des cendres dans lesquelles il restait une livre et demie d’or.

Mais le siège est fini. Voilà Bcnvenuto qui repart pour Florence: « J’étais vivant, dit-il, et j’avais une bourse bien garnie, un valet et un bon cheval.» Déplus, il était capitaine et il avait ordre de lever une compagnie. « Mais, dit-il encore, j’ai toujours aimé à voir le monde, et jamais je n’étais allé à Mantoue. » C’est ce qui explique comment on le retrouve hienlât dans celte ville, cherchant de l’ouvrage et en trouvant chez un certain maestro Niccolo de Milan, orfèvre du duc. Il comptait sur les lions offices de Jules

Romain qui on effet le présenta au duc. Là il resta quatre mois pendant lesquels il fil le sceau ducal, ainsi qu’un reliquaire pour le Saint-Sang apporté par saint Longin. 11 exécuta de plus un petit modèle en cire représentant le Christ assis, tenant de la main gauche sa croix, sur laquelle il semblait s’appuyer, et enlr’ ouvrant de la main droite la plaie de sa jvoitri ne.

Derechef il revint à Florence, mais il n’v trouva plus son père mort de la peste. Il s'établit dans le Vieux-Marché et gagna quelque argent à monter des joyaux. Ce fut alors aussi qu'il fil 1a médaille d’or d’IIerculo déchirant la gueule du lion, dont il donne une description détaillée dans son Traité d'orfèvrerie. Ces médailles ou enseignes se portaient, comme nous l’avons déjà dit, au chapeau. Celle-ci obtint, d’après Cellini, et ce n’est jioint invraisemblable, les grands éloges de Michel-Ange. On a une lettre de Michel-Ange à Cellini dans laquelle le grand et austère génie semble presque s’humilier devant cet ouvrier beau parleur. Peut-être Michel-Ange fut-il aussi moins farouche que Vasari ne l’a représenté. Ses sonnets, où il revient sans cesse sur la lutte de la pensée avec l’idéal, montrent un cœur adouci et souffrant. Mais on voit surtout un Michel-Ange singulièrement rêveur et accessible dans le buste modelé par quelqu’un de ses élèves et que possède M. Ileimleley. Si l'expression de la bouche a conservé quelque amertume, le regard est du moins bienveillant et doux.

Renvenulo fil aussi pour Federico Ginori la médaille d'Atlas ; « C’était dit-il, une figure ciselée en métal; sursoit dos était le ciel représenté par une boule de cristal, où j'avais gravé le zodiaque. Elle se détachait sur un fond de lapis-lazuli. » Barlsch, célèbre iconographe, a noté, dans la collection du prince de Ligne,

ORFÈVRERIE ET DI JOUTE II I E. î>07

un dessin de Ccllini (|iie l’on croit avoir été une étude pour cet Allas.

Tout A coup, au moment où Clément VII venait de déclarer la pierre à Florence, nous voyons Ccllini, mauvais citoyen, quitter

BE mcNCwiiit, ittowr. rtnimuTis i»*iî os ««iTiti: iscoAîtr. Appartient à M. fannlclev.

sa patrie et partir pour Home. Est-ce, ainsi qu’il l’écrit , pour ’ obéi r aux instances pressantes du pape? On |>eul croire qu’il ne

nos

se sentait ]>as lu conscience bien nette, car il resla en quelque sorte caché |icndnnt quinze jours chez un vieil orfèvre nommé Itufael del Moro. Cependant le pa|>e ne manifestait encore aucun soupçon : il l’accueillit avec affabilité, il lui pardonna le larcin avoué des cendres gorgées de l’or des tiares ; dans une seconde entrevue, impatienté de ce que Caradosso, qui travaillait trèslentement, tardait à lui livrer un Itoulon de chape, il commanda à Cellini un second luiiton et lui fit voir des pierreries. Voici la description du modèle du liouton qui lui valut mille compliments : « Sur le diamant, que j’avais placé exactement au milieu de ma composition était assis Dieu le Père, dans uneallilude dégagés1 en harmonie avec l'ensemble du morceau . De sa main limite il donuail sa bénédiction. Le diamant était soutenu par les bras de trois petits anges; j’avais modelé celui du milieu en ronde bosse, et les deux autres en demi-relief. A l’entour, une foule de petits enfants se jouaient parmi d'autres petites pierreries. Dieu était couvert d’un manteau qui voltigeait, d’où sortaient quantité de petits anges et divers ornements. Cet ouvrage était en cire blanche et se détachait sur une pierre noire. »

Ce pontife n’en demeura pas là. Il proposa à Benvenuto, pour qui c’était là un travail nouveau, la gravure du coin de ses monnaies. Il s’agissait d’un doublon d’or qui devait porter sur la face un Ecce homn et sur le revers la tète du pape, l'ne autre pièce représentant sur la face le pape et l’empereur soutenant une croix, et sur le revers saint Pierre et saint Paul, appartient aussi au travail de Cellini. Ces pièces sont d'un burin très-délicat.

Il fit encore pour Clément VII, dessin et modèle en lmis et en cire, un calice monumental : à la place du bouton, il avait mis

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