‹ Chefs-d'œuvre des arts industrielsChapitre 5 sur 29 · I- AIK.NC K ÉMAILLKK · texte numérisé non relu

I- AIK.NC K ÉMAILLKK

dans le sourcil gauche la cicatrice d’une blessure assez large. Nous ne voulons point entrer dans le romanesque, niais qui sait si cette blessure ne lut pas laite par quelque éclat de ces cailloux qui pelaient comme tonnerre et coupaient comme rasoirs ?

« Quand je me fus reposé un peu de temps avec regrets de ce que nul n’avoit pitié de moy, je dis à mon âme : « Qu’cst-ce qui « t’attriste, puisque lu as trouvé ce que tu cherchois? Travaille à « présent et tu rendras honteux U» détracteurs.» Mais mon esprit disoit d’autre part : « Tu n’as rien dequoy poursuyvrc Ion affaira ;

« comment pourras-tu nourrir la famille et acheter les choses « requises jour passer le temps de quatre ou cinq mois qu’il faut « auparavant que tu puisses jouir de Ion labeur'/ » Or, ainsi que j’estois en telle tristesse et débat d’esprit, l’espérance me donna un peu de courage, et ayant considéra que je serais beaucoup long pour faire une fournée toute de ma main, pour abréger et gagner le temps, et [iour plus soudain faire apparoir le secret que j’avois trouvé du dit esmail blanc, je prins un potier commun et lui donnay certains pourtraits, alin qu’il me list des vaisseaux selon mon ordonnance, cl tandis qu’il faisoit ces choses, je m'occu|>ois à quelques médailles Mais c’estoit une chose pitoyable, carj’cslois contraint de nourrir le dit potier en une taverne à crédit, parce que je n’avois nul moyen en ma maison.

« Quand nous eusmes travaillé l’espace de six mois, et qu'il lalloil cuire la liesogne laite, il fallut faire; un fourneau et donner congé au potier, auquel par faute d'argent je fus contraint de

' 11 faut entendre par « médailles » quelques grands médaillons décoratifs, profils de héros ou de divinités que Palissy modelait en terre pour les éinailler plus tard. Il y en existe dans plusieurs collections. Ils devaient orner les grottes dont nous parlerons plus loin.

I lu

CIIEES-D'tKUVHE llES AUTS INDUSTIIIELS.

donner de mes vêlements jiour son salaire. Or, par ce que je n’avois point d’estolTes' pour ériger mon fourneau, je me prins à delfaire ecluy que j’avois fait à la mode des verriers, alin de me servir des estoffes de la despouille d’ictluy. Or, par ce que le dit •four avoil si fort chauffé l’espace de six jouis et nuits, le mortier et la hrique du dit four s’estoienl liquidés et vitrifiés de telle sorte, qu'en desmassonnant j’eus les doigts coupez et incizezen tant d’endroits que je fus contraint manger mon potage ayant les doigts enveloppez de drapeau. Quand j'eus déliait ledit fourneau, il fallut ériger l’autre qui ne fut pas sans grand’pcine : d’autant qu’il me fallait aller quérir l’eau, le mortier et la pierre, sans aucun ayde et sans aucun riqios.

« Ce fait, je lis cuire l’ieuvre susdite en première cuisson, el puis, par emprunt ou autrement, je trouvay moyen d’avoir des estoffes pour faire des csmaux, la dite besogne s’estant bien portée en première cuisson. Mais quand j’eus acheté les dites estoffes, il nie survint un labeur qui me cuyda faire rendre l’esprit. Car après que j»ar plusieurs jours je me fus lassé à piler et calciner mes matières, il me les convint broyer sans aucun ayde, à un moulin à bras, auquel il falloit ordinairement deux puissans hommes pour le virer. Le désir que j’avois de parvenirà mon enlreprinse me faisait faire des choses que j’eusse estimées impossibles. Quand les dites couleurs furent broyées, je couvris tous mes vaisseaux et médailles du dilcsmail, puis ayant le tout mis et arrangé dedans le fourneau, je communçay à faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres, el continuay le dit feu jusque» à ce que

« tblulfi s, • malmaux. — Plus loin : • drapeau, » lambeau de linye.

faïence émaillée.

j'ous quelque indice el espérance que mes émaux fussent fondus cl que ma fournée se portoit bien. Le lendemain, quand je vins à tirer mon œuvre, ayant premièrement osté le feu, mes tristesses el douleurs lurent augmentées si abondamment que je perdis toute contenance. Car combien que mes esmaux fussent lionsel ma liesongnc bonne, néanlmoins deux accidents estaient survenus a la dite fournée, lesquels avoient tout gasté; et afin que lu l’on donnes de garde je le diray quels ils sont. C’est [tarce que le mortier de quny j’avois massonné mon four esloil plein de cailloux, lesquels sentant la vehemence du feu, lors que mes esmaux se commençaient à liquider, se crevèrent en plusieurs pièces faisant plusieurs pets et tonnerres dans le dit four. Or, ainsi que les esclals des dits cailloux sautoienl contre ma besongne, l’esmail qui estoil déjà liquidé et rendu en matière glueuse, print les dits cailloux et se les attacha par toutes les parties de mes vaisseaux el médailles, qui sans cela se fussent trouvez beaux.

« Ainsi connoissant que mon fourneau csloit assez chaut, je le laissay refroidir jusques au lendemain ; lors je fus si marri que je ne scaurois te dire et non sans cause : car ma fournée me coustoit [dus de six vingt escus. J’avois emprunté le bois et les estoffes, et si avois emprunté une partie de ma nourriture en faisant la dite besongne. J’avois tenu en espérance mes créditeurs qu’ils scroient payez de l’argent qui proviendrait des pièces de ladite fournée ; ce qui fut cause que plusieurs accoururent dès le malin quand je commençais à désenfourner. Donc par ce moyen furent redoublées mes tristesses ; d'autant qu’en tirant la dite besongne je ne reeevois que honte et confusion. Car toutes mes pièces cstoie.nl semées de petits morceaux de cailloux, qui rsloyenl si bien attache/, autour des dits

i:ilEFS-l) ŒUVRE II F. S AISTS I NIUSTHI Kl, S

ttx

vaisseaux et liez avi'cPesmail, que, quand on |u>ssoil les mains par dessus, les dits cailloux eoupoyent comme rasoirs; et combien que la hesongne fut parce moyen perdue, loutefois d'aucuns en voulaient acheter à vil prix : mais par ce que ce eut cstcundescriemenl et rabaissement de mon honneur, je mis en pièces entièrement le total de la dite fournée et me courhay île tnélancbolie, non sans cause, car je n’avois plus de moyen de subvenir à ma famille. Je n’avois en ma maison que reproches ; au lieu de me consoler l’on me donnoit des malédictions ; mes voisins qui avoient entendu ceste affaire disnient que je n’es, lois qu’un fol et que j’eusse eu plus de huit francs de la besongne quej’avois rompue et csloyent toutes ces nouvelles jointes avec mes douleurs. »

Quelle ème indomptable ! Mien ne l’abat, ni les déconvenues du métier, ni la misère, ni les insultes, ni les reproches, — les plus cuisants de tous, — que l’on recueille nu coin du foyer de ceux mémo |Kiur qui l’on travaille ! Reproches qui vous navrent et sont l’éponge ruisselante de vinaigre que le soldat ironique approcha des lèvres de Jésus. Quelle foi invincible en soi, en son triomphe assuré, pour résister à tous ces chocs! 11 semble que ces martyrs aient perçu la vision réelle et sensible de l’idéal qu’ils ont conçu dans leur cerveau! Pal iss y marchait vers la conquête de ses émaux d’un |ias aussi ferme que Colomb vers le nouveau monde. L’un voyait miroiter dans son four ses médaillons, ses plats à reptiles, ses bustes, aussi nettement que l’autre voyait se lialancer les cocotiers et bleuir les horizons des terres qu'il poursuivait , calme au milieu dis négations et dre révoltes. Telle encore fut Jeanne Dare jusqu’au jour où fut accomplie son héroïque mission.

« Quand j’eus demeuré quelque temps au lit, continue Palissy,

PAIE N CB KM All.l.fi K.

MO

«1 que j’eus considéré en moy-mesme (ju’un homme qui seroil loml>é en un fossé, son devoir seroil de laselicr à se relever, en ras pareil je me mis à faire quelques peintures et par plusieurs moyens je prins peine de recouvrer un peu d’argenl. Mais en cuisant une autre fournée il survint un accident duquel je ne me doulois pas : la véliémcnce de la flambe avoil porté quantité de cendres contre mes pièces, de sorte que par tous les endroits où la dite cendre avait touché, mes vaisseaux estoient rudes cl mal polis à cause que l’rsmail estant liquidé s'estoil joint avec les dites cendres. Nonobstant toutes ces pertes je demeuray en espérance de me remonter par le moyen du dit art : car je lis faire grand nombre de lanternes de terre 1 à certains potiers pour enfermer mes vaisseaux quand je les meltrois au four, afin que par le moyen des dites lanternes mes vaisseaux fussent garantis de la cendre. L’invention se trouva bonne et m'a servi jusques au jourd’huy. »

Il continue ainsi à raconter scs mésaventures, et l’on ne peut guère trouver d’autre explication à la persistance de ses tentatives isolées et malheureuses que dans le soin jaloux qu’il prenait à ne point consulter ses confrères [tour ne pas laisser surprendre des secrets qu’il payait si chèrement. Les verriers ou les potiers lui eussent certainement évité les mécomptes sur lesquels il revient, avec peut-être celle ostentation familière à ceux qui ont la-aucoup souffert et ne doivent qu’à eux-mêmes leur propre salut.

« Bref, dit-il encore, j’ay ainsi bastelé l'espace de quinze ou

1 Aujourd'hui encore, ou se sort des «lanternes » dont notre courageux potier s'attribue l'invention. On les appelle en français « ca*ellre, * et en anglais ■ seggars. h Ce* mettre, qui sont de véritables caisses renversées renfermant les pièces linos de porcelaine ou de faïence décorée, sont empilées flans le four jusqu'à ce qu'elles remplissent.

CIIEFS-D'ŒUVRE DES arts industriels.

seize ans : quand j’avois appris à me donner garde d’un danger, il m’en survenoil un autre auquel je n’eusse jamais pensé. Enlin, je Irouvay moyen de faire quelques vaisseaux de divers esmaux en- Iremeslez en manière de jaspe, cela m’a nourri quelques ans, mais en me nourrissant de. ces choses je chcrchois toujours à passer plus outre. Quand j’eus inventé le moyen de faire des pièces rustiques je fus en plus grande peine et en plus d’ennuy qu’auparavant, car ayant lait un certain nombre de bassins rustiques et les ayant fait cuire, mes esmaux se Irouvoicnt les uns beaux et bien fondez, d’autres mal fomluz, d’autres csloicnl brûlez à cause qu’ils estaient composez de diverses matières qui estoienl fusibles à divers degrez : le verd des lézards estoil hruslé premier que le couleur des serpens fut fondue, aussi la couleur dis serpens, écrevisses, tortues et cancres estoit fondue auparavant que le blanc eut rcçeu aucune beauté. »

Enlin avec les déboires, avec les scènes d’un intérieur troublé et hostile, avec la fatigue des défaites incessantes vint l'épuisement des organes: «Toutes ces fautes, dit-il à cet instant, m’ont causé un tel labeur et tristesse d’esprit, qu’auparavant que j’ayeeu rendu mes esmaux fusibles à un mrsme degré de feu, j’ay cuidé entrer jusques à la porte du sépulchrc. Je me suis trouvé l’espaee de dix ans si fort cscoulé en ma personne, qu’il n’y avoil aucune forme ny apparence de bosse aux bras ny aux jambes : ainsi esloyent mes dites jambes toutes d’une venue; de sorte que les liens de quoy j’attachois mes bas de chausse estoyent soudain que je cheminoys sur mes talons avec le résidu de mes chausses. Je m'allois souvent pourmener dans la prairie de Xaintes', en con-

• Saintes, capitale de In Sainlonge, aujourd’hui sous-préfecture de In Charente-

KAIENCK ÈMAIU.KK.

sidérant mes misères el mes enmiys : sur toutes choses de ce qu’en ma maison mesme je ne pouvois avoir nulle palienee, ny faire rien qui fut trouvé bon. J’estoys mépris*; el mocqtié de tous. Toutefois je faisois toujours quelques vaisseaux de couleurs diverses qui me nourrissoient tellement quellemcnt... Toutefois l’espérance que j’avois me faisoit procéder en mon affaire si virilement que plusieurs fois, pour entretenir les personnes qui me venoyent voir, je faisois mes efforts de rire, combien que intérieurement je fusse bien triste.

« Je poursuivis mon affaire de telle sorte que je recevnis beaucoup d’argent d’une partie de ma besongne qui s*; trouvoit bien : mais il me survint une autre affliction qui est que la chaleur, la gelée, les vents, pluyes et gouttières me gasloyent la plus grande part de mon œuvre, auparavant qu’elle fut ruitle : tellement qu’il me fallut emprunter charpenteries, lattes, tuiles et doux pour m’accommoder. Or bien souvent n’avant pas de quoy bnslir, j’cslois contraint m’accommoder de lierres et autres verdures. Or ainsi que ma puissance augmenloit, je défaisois ce que j'avois fait et le haslissois un peu mieux; cequi faisoit qu’aucuns artisans, comme chaussctiers, cordonniers, sergens et notaires, un tas de vieilles, tous ccux-cy sans avoir esgard que mon art ne se pouvoit exercer sans grand logis, disoyent que je ne faisois que faire el défaire et me biasmoyent de ce qui les devoil inciter à pitié, attendu que j’eslois contraint d’employer les choses nécessaires à ma nourriture pour ériger les commodités requises à mon art. Et qui pis est, le motif des dites mocqueries el persécutions sortoit de ma maison,

Inférieure, siège assez actif de calvinisme. C’est une ville fort pittoresque où l’un rencontre des vestiges de la domination romaine : amphithéâtre, arc de triomphe, etc.

lesquels estoyent si csloignez do raison, qu’ils vouloicnl que je fisse In bcsongne sans outils , chose plus que- déraisonnable. Or d’autant plus que la chose estoit déraisonnable , de tant plus l’afllirtion estoit extrême. J’ay esté plusieurs années que n'ayant rien de quoy couvrir mes fourneaux, j’eslois toujours les nuits à la merci des pluyes et des vents, sans avoir aucun secours, ayde ni consolation, sinon des chats huants rpii chanloyent d'un costé et les chiens qui hurloyent de l'autre. Parfois il se levoil des vents et tempestes qui soullloyent de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux que j’estois contraint quitter là tout, avec porte de mon labeur. Fit je me suis trouvé plusieurs fois qu’ayant tout quitté et n’ayant rien de sec sur moy, à cause des pluyes qui esloyenl tombées, je m’en al lois coucher à la minuit ou au point du jour, aceoustré de telle sorte comme un homme que l’on auroit traisné par tous les bourbiers de la ville; et en m’en allant ainsi retirer, j’allois brieollanl sans chandelle et lomlmnt d’un costé et d’autre comme un homme qui seroil yvre de vin, rempli de grandes tristesses, d’autant qu’âpres avoir longuement travaillé, je vovois mon laltcur perdu. Or, en me retirant ainsi souillé et trempé, je trouvons dans ina chambre une seconde persécution pire que la première, qui me fait à présent émerveiller que je ne suis consumé de tristesse. »

Ici s’arrête celte narration si pittoresque et si dramatique. L’homme s’y dévoile tout entier. L’artiste et le chercheur ne disent rien. Dame Théorique, qui a écouté « ceste longue chanson» avec plus de patience que d’intérêt, parce que la Science a le cerveau a la place du cœur, ne s'v trompe pas et lui en tait l’observation. « Tu m’as fait cy-dessus de beaux discours louchant les failles qui

faïence Emaillée.

fin

surviennent en l’arl de terre, mais cela ne me sert que d’cspnuvanlcmenl : car des csmaux lu ne in’en as encores rien dit. »

« Les csmaux de quoy je fais ma besongne sont laits d’estaing, de [ilomh, de 1er, d’acier, d’antimoine, de saphre, de cuivre, d’arenc, de salieort, de cendre gravelée, de litarge, de pierre de Périgord, ré|Miml Practique. » C’est comme si elle ne répondait rien du tout. Mais elle ajoute : « Lestantes quej’ay faites en mettant mes esmauxendoze, m’ont plus apprinsque non pas les choses (pii se sont bien trouvées : par quoy je suis d’avis que tu travailles pour trouver la ditte doze, aussi bien que j’av fait, autrement tu aurois trop bon marché de la science, et peut-être que ce seroit la cause de le la faire mépriser. » Mot profond sous son apparente ironie, formule du bon sens le plus large, qui renferme la consolation de toutes les épreuves et le secret de toutes les réussites de la vie.

U Art de terre s’arrête après une virulente sortie de dame Practiqne contre dame Théorique qui avait eu l’impertinence de qualifier « d’art méchaniquedont on peut se passer aisément » le noble art de terre. Elle énumère toutes les professions qui s’y rattachent par la théorie ou la pratique, en fait l’histoire à grands traits, et finit par cette touche de maître : « Les historiens nous certifient que quand l’art de terre fut inventé, les vaisseaux de marbre, d’alebastre, cassidoine et jaspe furent mis en mépris!»

Nous avons dit plus haut que c’était à Paris, en 1580, que Palissy avait publié ses Discours admirables et qu’il y avait ouvert, de 1575 à 1581, ce que nous nommons aujourd’hui des conférences en s’excusant avec une modestie, d’une ironie toute gauloise.

de n’avoir que du bon sens el de l'expérience el de 11e savoir ni le grec, ni l’hébreu, ni le lutin. Il avait réuni dans une salle tout ce qui devait servir à ses démonstrations de chimie, d’histoire naturelle, de géologie, de minéralogie el surtout, sans doute, ees

n*xtt> roitm: Dr. coqiiu.*cea rosaire*.

Sr.MoV «lu l.niiTn1.

coquilles pétrifiées qu’il sema abondamment sur ses faïences, et qui appartiennent en grande partie au bassin de Paris, ainsi du reste que ses reptiles, scs plantes et ses («lissons. Il nous a complaisamment laissé la liste des illustrations de l’époque, médecins ou artistes, Ambroise Paré ou Hertbélcray Prieur parexemple,qni suivirent ses conférences el ne l’interrompirent ni ne contrediront en aucune occasion. Palissy avait fait « mettre des affiches par les carrefours de Paris» el le prix d’entrée était d’un éni, somme assez lorle pour l’époque.

KAIKKCK ÉMAILLÉE.

Nous lie connaissons probablement que la partie secondaire ou tout au moins commerciale de son œuvre. Si ces bassins rustiques, ces plais à reptiles, ces aiguières et ces lianops surmoulés, ces assiettes évidées, ces flambeaux, ces plaques émaillées de sujets mythologiques ou bibliques, ces statuettes même dont la paternité est contestable, ne suffisaient pas à composer jmur nous une ligure assez originale ou assez élevée, il nous resterait pour la parfaire (écrivain, le savant, le lutteur surtout. Mais pour être juste, autant que pour expliquer la faveur dont il jouit parmi ses contemporains, il faut dire qu’il dut son brevet « d’inventeur des rustiques ligulines du Itoy et de la Heine sa mère» à des grottes rustiques, ouvrages qui par leur ensemble décoratif répondaient précisément à ce qui avait aussi |>assionné délia Kohhia. Un roman italien, mystique et amoureux, qui eut à ce moment une vogue immense en France, le Songe île Polyphile , peut, ainsi qu’on l’a récemment remarqué, lui un avoir suggéré l’idée, mais quant à l'exécution, Palissy avait pu s’inspirer plus directement encore des ornements en stuc, guirlandes de fleurs et de fruits, termes et grotesques, qui à Fontainebleau notamment encadraient les compositions du Rossoctdu l’rimatice.

Hans ses premières années de lutte, vers lôlj‘2, on sait qu’il avait déjà exécuté au château d’Écouen, pour son protecteur, le connétable Anne de Montmorency, un de ces ouvrages de nouvelle cl merveilleuse invention. On sait encore qu’il en orna les pares des châteaux de lieux, en Normandie, de Chauncs et de Nesles, en Picardie. Un dessin du temps, qu’a recueilli un architecte et amateur distingué, Al. Ueslailleurs, permet Ira au lecteur de se former une idée assez nette de l'intérieur de ces grottes, lieu de délas-

ÜilEFS-n'lKUVKK II ES A HT S IXIUST IUELS.

sèment bien liigne d’étrc goûté par relie Itenaissince ipii se mon Ira si eiilaiitinc cl si raffinée.

HtKll U'r>B £ K or tE DE B I. Il ' A !• D P Al 11 ST.

Coller! ion tin >1 . D --laiUmi'

A. Lu iiuiigi'IU: ou iMxihluir, — b. Loi rwiToih |xuir IVan, »C. U fontaine, des médaillon*.

C’était loul une décoration creusée dans le sol : on y (Kiuvail descendre pour s'y promener el s’y rafraîchir. Mais j’imagine surtout que c’est, les coudes appuyés sur la balustrade du liaul, que l’on aimait à jouir de ce brillant el capricieux spectacle : les

K Al K Nil K K MA 11.1, K K.

lïi

|Kiruis mï Ululaient un rocher creusé à grands coups de pie; des colonnes el des termes sollicitaient la voule; des médaillons faisaient saillie el des bustes de héros étaient posés sur des socles. Au milieu, l'eau jaillissait d'un vase, donnant la vie à tout un monde de bestioles que l’œil n’apercevait qu’après s’élre habitué à la demi-obscurité : sur le gravier laissé à sec par le Ilot bruyant, la carpe et le brochet se pâmaient haletants; au bord la couleuvre poursuivait la grenouille ; la tortue [iortail allègrement sa maison d’écaille ; le lézard guettait un papillon ; l’écrevisse et le crahe glissaient dans le lit du ruisseau au milieu des mousses et des herbes courbées par le courant. Palissy, cette âme si tendre et si amoureusedelo nature, n'avait rien oublié: dans la grotte dont il nous a laissé le projet écrit, il y a toute une suite de cabinets avec sièges de repos; «sur la voûte, ajoute-t-il, je feray planter plusieurs arbrisseaux portant fruits, bons pour la nourriture des oiseaux et aussi certaines herbes de la graine desquelles ils sont amateurs, afin de les accoustumer à venir se reposer et dire leur chansonnettes sur lesdits arbrisseaux pour donner plaisir à ceux qui seront au dedans du dit cabinet et jardin. » A un autre passage, il veut que les bestioles qu’il aura sculptées el émaillées soient si près de la nature que les autres lézards naturels et serpents les viendront souvent admirer.

On savait que Palissy — et sans doute est-ce delà que lui vint celte épithète de Bernard des Tuileries — avait exécute une grotte semblable à celle-ci, au moins dans la donnée générale, pour Catherine de Médicis. l'n chercheur des plus heureux parce qu’il est des plus érudits, M. A. de Montaiglon, avait retrouvé les comptes pour la dépense des quatre ponts qui devaient y aboutir, ce

CIIKKS-ll’ŒUVIlt; UKS AUI S I N 11 L SI It 1 1 LS.

i|iii laisse à supposer qu’elle était installée au milieu d'un liassin ou d’un coursd’eau. Ces mêmes comptes, datés du 'i'i février 1570, donnent au inailrc potier deux aides, ses lils j)cut-élre, ses |Kirents à coup sur, Nicolas et Mathurin Palissis. En 1855, en ouvrant une tranchée pour réparer les tuyaux des jets d’eau du jardin, on

Il AA.lt* A lEUI.t.E' UTlltlUi.

«lu Iwrou Sitmiii'l de HotlisdiiM.

retrouva quelques^ débris de celle grotte. Ils furent lrans|>orlés au inusée céramique de Sèvres qui possédait déjà un chapiteau de colonne.

Dix ans plus lard, eu août 1865, le hasard mit à nu, selon toute probabilité, le four même et les moules qui oui servi à maistre bernard. Eu fouillant dans la cour d'honneur, à l’endroit où s’arrêtaient les travaux de réédification de la galerie du Louvre et où se jetaient les fondations de la nouvelle salle des États, la pioche

KAIKNCK KMAII.I.KK

des terrassiers rencontra une construction en briques dont quelques-unes étaient vitrifiées; puis des cazelles,et enfin, lorsqu’on arriva aux deux foyers, dans celui de gauche de grands fragments de moules. Ces montes, pris sur des figures humaines, sur des plantes et sur divers objets, ne laissaient guère de doute sur leur origine. Un de ces moules donne le relief d’un buste tout formé de coquillages; les autres, dos membres, des costumes, des lambeaux d'étoffes rayées. Ur, dans le mémoire manuscrit qui appartient à M. B. Fillon, Palissy offre à la Iteinc, au milieu des choses fantasques qui conqwseronl le rochier des Fontaines « un Terme qui serait tout formé de diverses coquilles maritimes, le nez, bouche, menton, front, joues, voire tout le résidu du corps; item, trois ou quatre, veslus et coiffés de modes estranges, » etc. Ces moules ont été soigneusement conservés. 'Oui sait si quelque jour des fouilles conduites avec soin dans le jardin des Tuileries, ne nous rendront pas une partie île la grotte elle-même qui, lorsque la mode en fut passée, a peut-être simplement été comblée?

Cette préoccu[>ation d’atteindre au trompe-l'œil, « imitant de si près la nature jusqu’au petit poil des barltes et îles sourcils.» prouve que Palissy fut moins un artiste inquiet de l'interprétation de la forme qu'un praticien ingénieux. Sa longue recherche des émaux avait surtout pour but, outre la possession de cet émail blanc qui l’avait tant frappe, le moyen d’exprimer toutes les colorations des objets naturels. On n’aperçoit guère dans ses livres ou dans ses œuvres d’autre désir : à un endroit de ses œuvres, il cite avec complaisance la statue d'un chien contre lequel, dans son atelier, les autres chiens venaient gronder.

f3ll

ciiKKS-inEUvin; des akts i.\di stiiiki.s.

l’alissy, — je ne prétends (|<i’iiidii|uur ici celle question délicate, — aurait tout à gagner, à ce que l’on épurât son oeuvre de tous les produits parfois grotesques de ses imitateurs ou des fabricants qui avaient conservé ses moules. Il n’en sera pis moins lui si on élimine aussi tout ce qui est proprement sculpture et non moulage. Il nous parait avoir été particulièrement dessinateur et émail leur; il n'v aurait en tous eas rien d'invraisemblable à ce qu’il n’cùt fait qu’émailler, avec les tons dont il avait si péniblement conquis le secret, des iigurines ou des reliefs qui auraient été modelés par d’autres artistes et dans son propre atelier.

Ce qui lui restera incontestablement, ce sont les bassins à rc|>liles, à coquilles et à plantes naturelles. Il montre là un goût trèspur et tris-franc. L’un des plus beaux et «Ira mieux composés de ces bassins appartient au musée industriel de la ville de Lyon. Il provient du mobilier du maréchal île Richelieu, qui fut vendu, à Paris, en 1788. Il est à peu près en forme de nacelle, à bords évasés et contournés, les bords sont semés de coquilles de diverses espèces, au milieu desquelles s’allongent, comme pour humer le soleil ou l’air Irais, des grenouilles, des lézards, des écrevisses, des crabes, des tortues. I ai centre ligure un ilôt sur lequel dorment trois couleuvres lovées en rond. Il faut bien l’avouer, si l’effet général est Irappant, non-seulement pour la réussite des émaux, mais encore par la naïveté de l’arrangement qui rappelle bien un coin de nature, le détail laisse à désirer : Palissy moulait tout simplement ces bestioles et nu se donnait pas toujours la peine de les réparer avec l’ébauehoir, de sorte que les vipères ont le dos rend comme des vipères bourrées de colon et que ces fines [Mites des grenouilles qui ressemblent presque à des mains humaines, sont allongées tnolle-

faïence émaillée.

meiil et sans nerf. Avisseau le père et son fils, qui émail lent aussi bien quePalissy, sesonl montrés plus inquiets de leur œuvre d’arlisles : nous avons vu à Tours, dans un jardin envahi par les modèles vivants el rampants, M. Avisseau fils modeler patiemment et d’après la nature, un héron avalant un poisson, qui est aujourd’hui au musée de Soulh-Kensington. Colle œuvre d’arl, parfaitement émaillée, exécutée par n ain d’artiste el unique, et plusieurs autres que nous avons vues dans des cabinets d'amateurs difficiles, nous semblent bien autrement désirables que tel pial dont on connaît dix répliques1.

Peut-être après tout est-ce nous qui sommes les coupables en regardant d’aussi près ce qui n’avait besoin que d’un effet général. Il est possible que ces bassins aient été non pas posés sur champ sur les dressoirs, mais mis à plat sur une table et remplis d’eau. Ce délassement tout à fait dans le goût du temps répondrait A un passage du Songe de l'olypliile , qui a peut-être préoccupé Palissy : dans la fontaine où Polyphile se baigne en compagnie des cinq nymphes, et qui était toute décorée de mosaïques « l’eau esloit si claire et si nette qu’en regardant dedans vous eussiez jugé ces

‘ M. André Pot lier, do Kouen, dans ses Monuments français inédits, rapporte un procédé de moulage qu'il a trouvé dans un recueil sans titre de la fin du seizième siècle : On se servait, pour préparer le motif de la composition, d'un plat d'étain sur la surface duquel on collait, à l'aide de térébenthine de Venise, le lit de feuilles à nervures apparentes, de galets de rivière, de pétrifications, etc.; sur ce champ on arrangeait les reptiles, poissons ou insectes qui devaient le décorer, et on les fixait au moyen de fils très-lins qu'on faisait passer de l’autre côté du plat , en le perforant avec une alêne; puis on moulait avec du plâtre fin.

Les reliefs de Bernard Palissy sont toujours de peu d'épaisseur. M. Avis- eau fils, car Avisseau père, dont la biographie est si touchante et si peu connue, est mort depuis plusieurs années, M. Avisseau fils, pour exécuter ses véritables chefs-d’œuvre, ne sa sert point de moulage. Il modèle directement ses animaux. Sa sœur modèle les fleurs cl les feuilles avec une grâce charmante.

poissons se mouvoir el frayer tout au long fies sièges où ils esloienl pourlrails au vif : c’esloieul carpes, lamproyes, aloses, perches, Iruites, escrevisses et infinis , mitres. »

C« XK TT B, imitée iU* F. ilnol, Otlloflion «lu kiron Alphoo**** «li“ Kollxliilil

l’alissy, ou quelqu'un de ses imitateurs, a moulé, sur l’étain, l’aiguière de Briot et son plat rond dit « des Quatre éléments. » Je les verrais donc sans grand regret sortir de son œuvre, mais non (tas ses plats on ses assiettes à fruits, plus ou moins évidés sur les bords, el où l’on voit au fond la Charité on la Jardinière, ou

FAÏENCE KMAII.LKK.

Iâ5

Vertumne et Pomone. Il lui restera, avec ses bassins rustiques, ses grands médaillons décoratifs, comme le lîalba, les bassins qui appartiennent à M. Andrew Fontaine et les fragments de Sèvres, et aussi ces charmantes assiettes à fruits dans le modèle desquelles

IM. % T OII • A LA CH AllIfK. * Vllwr illl I.MIITIV

les mascarons groti>sques alternent avec des fleurettes et où règne parfois mie torsade qui ressemble à une cordelière île veuve. Restreindre cet œuvre à des morceaux d’un goût sobre, ce n'est point le diminuer, et le respect que lui portent les esprits sérieux n’en sera que confirmé.

Dans ce classement, qu’exige impérieusement la mémoire de notre grand inventeur de rustiques figulines, un s'aidera sans doute de celle marque d’une Heur de l\s, B, que le premier,

M. A. Tainturier a remarquée imprimée sous le revers de certaines pièces, mais il faudra surtout s'aider de la critique lorsque les documente précis feront faute. Ainsi, il est peu probable qu’un calviniste détermine ait volontiers reproduit des images de sainte. Cette répugnance est facile à constater dans Pieuvre d’un artiste orfèvre, dessinateur cl graveur du plus liant mérite qui vivait à ce moment à Paris, et que Palissy a pu connaître: il se nommait Klicnne Delaulne.

LA *0111: mer.

Mti*û** tlu Lotirrr.

On a cité un passage du Journal du premier médecin de Louis XIII enfant, d'Heroard. S'il n'indique pas que Palissy soit l’auteur de cette Nourrice qui est la seule statuette vraiment exquise parle sentiment et parle faire parmi celles qui lui sont attribuées, telles que l'Enfant aux chiens, le Joueur de vielle, etc., il prouverait du moins que les moules pouvaient encore exister alors en IfitM,

faïence émaillée.

et qu’un potier de Fontainebleau en tirait dis épreuves. D’ailleurs les costumes de ces figurines ou de ces groupes, qui n’ont d’autre intérêt que la rareté, semblent postérieurs au temps de Palissy.

Ce qu’il faut lui retirer sans retard, c’est ce plat où se trouvent groupés d’une main grossière et malhabile Henri IV et sa famille.

A ce moment de la vie du Béarnais, Bernard Palissy était mort depuis longtemps. Où et comment? A la Bastille et dans un cachot, comme si la Destinée avait prémédité la palme du martyre pour récompense suprême à celte laborieuse existence. En 1589, croiton, car la date de la mort du grand artisan n’est guère plus certaine que celle de sa naissance, le prisonnier pour cause de religion, alors octogénaire, rendit cette âme que n’avaient pu jdier ni la misère, ni les insuccès, ni la prison, ni les menaces d’un roi. L’année d’avant, Henri II! le visitait dans son cachot et, à ce que raconte le sire d’Aubigné, s’excusait d’être contraint de le laisser entre les mains de ses ennemis. — « Sire, répond Bernard, je suis prêt à donner ma vie pour la gloire de Dieu. Vous in '«avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moi, et moi j’ai pitié de vous qui avez prononcé ces paroles : je suis contraint ! ce n’est pas parler en roi, sire, et c’est ce que vous inesme, ceux qui vous contraignent, lesGuisards et tout votre peuple, ne pourrez jamais sur moi, car je sais mourir ! » Ne sonl-ce pas là de belles paroles enveloppant une noble pensée, et ne ferait-on pas bien de laisser un peu en paix celles des Grecs cl des Bomains pour les apprendre dans les écoles françaises aux enfants de la France?

L’œuvre de Palissy eut, en tant qu’application sur faïence des émaux colorés, et de son temps même dans presque toutes les provinces, des imitateurs et des continuateurs. De nos jours, un

Cil KKS-ll'flîl'Y II K II KS MITS lNItl’XTItlKI.S.

potier fort chercheur a reproduit une partie de son œuvre. Plus d’une lois des faussaires ont usé à la roue le timhrc-sec qui reproduit son nom. PllI.L, el qu'il imprime dans la pâle, au revers de ses produils. M. Pull n’en est donc |ins respon sable. Il est tel de ees Palissy d’hier, (pii fac-similé l'original si complètement qu’on 11e reconnaît l'épreuve moderne qu'à sa légèreté spécifique

a «mette ii r r.L tr«.

l'ollri-linn ilrt M. Du In il.

beaucoup plus sensible. Il faut dire aussi que les détails tels que les fleurettes, les cordelières de veuve, les mnscarous, sont plus empâtés et moins délicats, au moins dans les exemplaires courants el que saul dans les jaspés, les émaux ont moins d’harmonie, les Ions verts surtout.

I>es travaux de Palissv ré[H>ndaienl à un goût, à une mode. Ils n'nvaicnl pas ce caractère général qui indique une voie nouvelle d’art à toute une époque. Ils étaient personnels; ils finirent presque avec « l'ouvrier de terre » qui les avait pratiqués, avec le sièele qui les avait vus éclore. Ce qui ré|mndail à un besoin réel, c’était la décoration appliquée à la faïence courante et usuelle. Importée en France par des ouvriers italiens, elle s’y transforma rapidement et devint une chose toute nationale, et dont l'historique, même succinct, a le droit de nous arrêter.

Il est bien évident que de tout temps on se servit, pour les besoins usuels, de faïence ou glacée ou émaillée soit avec des vernis de plomb, soit avec des vernis d’étain ; il est clair aussi que le plat de la domesticité des seigneurs ne devait point ressembler à celui dans lequel Jacques Bonhomme mangeait ses galettes de blé noir. Vers 1 580, on fabriquait à Lyon de la vaisselle « façon de Venise. >• Mais c’est seulement dans les dernières années du seizième siècle, que la faïence de luxe, fabriquée en France, parvint à lutter avec avantage contre l’orfèvrerie, ainsi qu’elle l’avait fait en Italie. Louis de Gonzague, en s'installant dans le duché de N'evers, dot de sa femme, Henriette de Clèvcs, l’une des trois Grâces de la cour de Charles JX, appela près de lui des potiers italiens, qui, trouvant des matières premières excellentes, produisirent des majoliques qu’on ne sait guère comment distinguer des majoliques inférieures d’Urbino. Le fondateur de cette dynastie de céramistes italianofrançais s'appelait Dominique de Conrade. Les plus remarquables spécimens de cette époque, qui n’offrenl qu’un intérêt purement historique, sont à l’hètel de Cluny, surtout une immense cuvette de fontaine, dont les anses sont formées de serpents enroulés, des

HO

dieux marins s'abattent sur les ondes. — Plus tard. N'evers imita ces faïences <|ue Venise avait elle-même empruntées à l’Orient et dont le fond bleu de lapis est violemment rompu par des marbrures blanches ou des grotesques jaunes. Le charmant carreau que voici est ainsi décoré; il provient du petit château des ducs

carreac Cn»iLi.»:£rRnv»;stA%T m utiTrtt rr » mc< de mcvcrv

de Nevers, aujourd’hui démoli. — Plus tard encore des Chinois risibles, tracés en violet de manganèse, ouvrirent leurs parasols ou leurs éventails nu milieu de paysages invraisemblables. Aux Consade avaient succédé les Custode. Tout cela, à |«*u d’exceptions près, est peu digne d’arrêter un amateur délicat. Les statuettes des saints ou des saintes du terroir sont grossières, et le décor en est rude et lâché.'

I>e vrai caractère de la latence nivernaise a été mis en relief avec Iteaucoup de sens par M. Champlleury : c’est essentiellement une faïence bourgeoise et populaire, et c’est dans ses devises qu’elle triomphe. Pendant le dix-huitième siècle, elle accepta les gaillnr-

FAÏENCE KM AILLEE. lil

«lises ou les Itouls-rintés <|tii de nos jours se sont réfugiés sur le tulie sonore des mirlitons. On faisait peindre en entrant en ménage «les services avec le nom de son saint ou de la sainte de sa femme. Un offrait à M. le curé l'image des sept sacrements, où, pour continuer la tradition, le mariage n’était jamais réussi, C’est sur le socle d'un Uacclms achevai, jambe de ci jamlie de là, sur un tonneau, que Victor Hugo écrivit au crayon ces deux vers :

Je suis fort Irisle, <|Uoiqua$sis sur un tonneau, iJ'èlre «te sac à vm devenu |»ol à l'eau.

M. Cltamplleury a réuni toute une série d’assiettes et de saladiers à l’aide desquels on peut suivie, mois par mois, le mouvement des esprits, depuis les premiers éclairs qui signalèrent rapproche de la révolution de 1 7811 jusqu’aux plus violents coups de tonnerre de 1 7115. I il détail assez curieux, c’est que la palette du faïencier nivernais ne |mssédanl pas le rouge, au moment où le drainait tricolore vint Ilot ter au milieu des légendes patriotiques, on dut Iransiormersa glorieuse Iri ni té de Ions en bleu, blanc... et jaune. Toute celte série, qui a mérité l’ap|M'llalion de « laïelice parlante », est, en elfel, plus éloquente que la prose de bien des écrivains qui passent dédaigneux sans savoir décliillrer ces naïfs et robustes feuillets de l’histoire de France.

Nevers vil une partie de ses fours s’éteindre successivement depuis les premières années de ce siècle. La porcelaine jtour les classes riches et moyennes, la terre de pipe pour les classes pauvres, vint faire oublier la faïence. Celle de Nevers est composée d’une argile plastique que l'on peut prendre pour type, parce que c’est la plus légère, la plus sonore, celle qui supporte le mieux

i:ll Kl- S-1»’(K LJ VH K UK S AKTS I.MilSTIlIKI.S.

la haute cuisson, el dont la pâle alors |iaraii lu plus homogène. Elle est formée du mélange de deux terres, composées presque entièrement de eilice et d'alumine, avec une petite quantité de carbonate de chaux : roue est d’un blanc gris verdâtre, l'autre d'un brun jaune mêlé de grumeaux gris loncé, el conte-

»*'tEfiK â »ui‘i rtnioiMirt.

liant une petite quantité de carbonate de chaux, la proportion de celle-ci à l’autre est de deux cinquièmes à trois cinquièmes. Ou les jette par à peu près dans une hotte que l’on vide dans une grande caisse carrée, alimentée d’eau ]Kir un réservoir supérieur, et elles sont malaxées par les palettes d'un manège mis en mouvement par un cheval ou un coins d’eau. C’est ce qu'on appelle « le palouillagc. »

I. émail de Nevers, qui est tort résistant, est composé île plomb, d’étain, de sel marin, et d’un sable de grès qui se trouve dans les environs, à Uecize; il est pulvérisé par un moulin. I, 'émaillage se

K,i|i*mv il« i\«>rr«,

t'AIBXCK ÉMAILLÉE. I4&

n.ii cm plongeant riipiilcinunt In pièce, préalablement transformée en liisenil par une première cuisson, dans un liquide légèrement épaissi par la poussière qui résulte du eoneassemcnl du mélange des éléments «pie nous venons d’indiquer et qui sont loin d’ètrc les mêmes pour l’émail de la porcelaine ; ce l.iscuit, poreux, happe avidement ce dépôt humide, qui, séché, devient pulvérulent comme de la grosse farine. La pièce est alors |»rtéc dans l’atelier du décorateur.

Presque tous les décors, sauf les devises commerciales et certains procédés de report lithographique ou chromo-lithographique, s’exécutent à main levée, à l’aide de gros, longs et souples pinceaux, terminés par une pointe line, et composés des |Ktils qui débordent l'intérieur de l’oreille de la vache. Outre la connaissance de la modilication des tons, qui varient souvent du foncé au clair et du hrun au rose en séchant et en passant plus lard au four, il faut au décorateur une grande souplesse de main : cette surface poreuse, avide d'humidité, ne sup|>orte pis la retouche. Il faut peindre par des touches franches, par de larges à-plats.

C’est là l’incontestable supériorité de la faïence de grand feu sur la |H>rcelainc et sur la faïence à feu de réverbère, telle que celles de Marseille ou de Straslanirg; sur ees dernières, le décor reste en quelque sorte à la surface, il est pris entre deux verres; dans l'autre, au contraire, il a |iénélré si profondément qu’il s’est incorporé dans la niasse. Telles sont les faïences et les porcelaines orientales, les làïencesde N'cvers, de Mousliers et de Itouen. Elles ont encore cet avantage pratique de résister au frottement, parce que tous lés tous qui les décorent ont londn complètement en passant

par une haute température, et sont absolument glacés à la surface.

CHEES-ü’ŒlVItE UES AKTS IXIHISTHIELS.

Ile nos jours, uuc fabrique a repris à Nevel'S une grande imporlance commerciale : c'est celle de M. Signorcl. Quoi qu'on n’y cuise le décor qu’avec une certaine prudence, — malgré les encouragements venus de toutes parts, les architectes n’osoiil s’en servir que bien modérément, — c’est de cette usine, qui emploie un nombre considérable d’ouvriers, qu’était sortie toute, l’ornementation d’une maison élevée à Bernay, en Normandie, dans ces dernières années. Nous l’avons visitée, et nous pouvons affirmer que rien n’était plus gai pour l’œil que ces pavages qui réglaient le chiffre du maitre du logis, les plaques incrustées dans la façade, les balustres des balcons qui donnaient sur la cour et sur les jardins. C’est de la fabrique Signoret encore que sortent ces vases, style dix-huitième siècle, décorés de paysages primitifs, qui ornent si heureusement l’angle des terrasses ou (pii s’alignent symétriquement en face des serres : le pétunia lilas, le pélargonium rouge, l’aloès et l’yucca aux feuilles rigides, prennent un accent plus vif en s’élançant de ces porte-bouquets à large panse, blancs et décorés touchés de gros bleu. C'est une gaieté nullement paysancsqiic, qui sied surtout aux jardins dessinés à la française. I.a marque de la fabrique

Signoret, de Nevers, est celle-ci :

Il ne manque a la ville de Nevers, pour reprendre son ancien éclat, que de fonder des écoles dans lesquelles ou enseignerait aux cillants des potiers actuels à être, en même temps que de lions ouvriers, des artistes raisonnant leur métier. La division du travail, loi latale qui s accentue de jour en jour plus tyranniquement, arrivera a supprimer tout travail de l’esprit. On ne peut

Page 1