RÉFLEXIONS DIVERSES
Les lièjlexion.t dirersfs n'ont point été publiées par l'auteur. Ce n'est que longtemps après sa mort qu'on les trouve imprimées pour la première fois dans un liecueil de pièces d'histoire et de littérature (Paris , Chaubert, 1731, A vo\. in-12). Quoiqu'on n'ait pas la certitude complète qu'elles soient de la Rochefoucauld , la probabilité est si grande et elles en offrent en maint endroit un si élégant commentaire, que tous les éditeurs devraient les publier à la suite des Maximes. Dans un travail récent sur la Rochefoucauld, un juge d'un goût exquis, XL de Sacy, ne craint pas de déclarer hautement sa préférence pour les lit— flexions dirtrses , qu'il relirait, dit-il, volontiers tous les jours. Il y voit uu code parfait du savoir-vivre, et y signale entre autres deux chapitres, l'un sur H coni-ersfition et l'autre sur la société (nous les donnons plus bas), qui sont, selon lui, de véritables rhe/s-d'œuvre et qu'on devrait faire apprendre par cœur aux jeunes gens.
De la confia» ce.
Bien que la sincérité et la confiance aient du rapport, elles sont néanmoins différentes en plusieurs choses.
La sincérité est une ouverture de cœur qui nous montre tels que nous sommes; c'est un amour de la vérité, une répugnance à se déguiser, un désir de se dédommager de ses défauts, et de les diminuer même par le mérite de les avouer.
La confiance ne nous laisse pas tant de liberté ; ses règles sont plus étroites; elle demande plus de prudence et de retenue, et nous ne sommes pas toujours libres d'eu disposer. Il ne s'agit pas de nous uniquement, et nos intérêts sont mêlés d'ordinaire avec les intérêts des autres. Elle a besoin d'une grande justesse pour ne pas livrer nos amis en nous livrant nous-mêmes, et pour ne pas faire des présents de leur bien dans la vue d'augmenter le prix de ce que nous donnons.
LA ROCHKFOLCALLI); 95
La cou&ance plaît toujours à celui qui la reçoit : c est un tribut que uous payons à son mérite; c'est un dépôt que l'on commet à sa foi: ce sont des gages qui lui donnent un droit sur nous et une sorte de dépendance où nous nous assujettissons volontairement.
Je ne prétends pas détruire par ce que je dis la conGauce , si nécessaire eutre les hommes, puisqu'elle est le lien de la société et de l'amitié; je prétends seulement y mettre des bornes et la rendre honnête et fidèle; je veux qu'elle soit toujours prudente, et qu'elle n'ait ni faiblesse ni intérêt. Je sais bien qu'il est malaisé de donner de justes limites à la manière de recevoir toute sorte de confiance de nos amis et de leur faire part de la nôtre.
On se confie le plus souvent par vanité, par envie de parler, par le désir de s'attirer la confiance des autres et pour faire un échange de secrets.
Il y a des personnes qui peuvent avoir raison de se fier en nous, vers qui nous n aurions pas raison d'avoir la même conduite, et on s'acquitte avec ceux-ci en leur gardant le secret et en les payant de légères confidences.
II y en a d'autres dont la fidélité nous est connue qui ne ménagent rien avec uous, et à qui on peut se confier par choix et par estime. On doit ne leur rien cacher de ce qui ne regarde que nous; se montrer à eux toujours vrais dans nos bonnes qualités et dans nos défauts mêmes, sans exagérer les unes et sans diminuer les autres; se faire une loi de ne leur faire jamais des demi -confidences : elles embarrassent toujours ceux qui les font, et ne contentent jamais ceux qui les reçoivent. On leur donne des lumières confuses de ce qu'on veut cacher; on augmente leur curiosité; on les met en droit de vouloir en savoir davantage, et ils se croient eli liberté de disposer de ce qu'ils ont pénétré. Il est plus sûr et plus honnête de ne leur rien dire, que de se taire quand on a commencé de parler. Il y a d'autres règles à suivre pour les choses qui nous ont été confiées; plus elles sont importantes, et plus la prudence et la fidélité y sont nécessaires.
Tout le monde convient que le secret doit être inviolable, mais on ne convient pas toujours de la nature et de l'importauce du secret. Nous ne cousullons le plus souvent que nous-mêmes sur ce que nous devons dire et sur ce que nous
% LA KOCIiEl-'OlCALLI).
devons taire ; il y a peu de secrets' de tous les temps, et le scrupule de les révéler ne dure pas toujours.
Ou a des liaisons étroites avec des auiis dont on conuaît la fidélité; ils uous ont toujours parlé sans réserve, et nous avons toujours gardé les niéuies mesures avec eux. Ils savent .nos habitudes et nos comuierces, et ils nous voient de trop près pour ne pas s'apercevoir du moindre changement. Ils peuvent savoir par ailleurs ce que nous nous sommes engagés de ne dire jamais à personne. Il n a pas été en notre pouvoir de les l'aire entrer dans ce qu'on nous a conGé ; ils ont peut-être nicnie quelque intérêt de le savoir; on est assuré d'eux coiuuu' de soi, et on se voit réduit à la cruelle nécessité de perdre leur amitié qui uous est précieuse ou de manquer à la foi du secret. Cet état est sans doute la plus rude épreuve de la fidélité; mais il ne doit pas ébranler un honnête homme : c'est alors qu'il lui est permis de se préférer aux autres. Son premier devoir est de conserver iudispensablement ce dépôt eu son entier. Il doit non -seulement ménager ses paroles et ses tons ; il doit encore ménager ses conjectures, et ne laisser rien voir dans ses discours ni dans son air qui puisse tourner l'esprit des autres vers ce qu'il ne veut pas dire.
On a souvent besoin de force et de prudence pour les opposer à la tyrannie de la plupart de nos amis, qui se font un droit sur notre confiance et qui veulent tout savoir de nous ; on ne doit jamais leur laisser établir ce droit sans exception. Il y a des rencontres et des circonstances qui ne sont pas de leur juridiction. S'ils s'en plaignent, on doit soufl'rir leurs plaintes et s'en justifier avec douceur; mais, s'ils demeureiit injustes, on doit sacrifier leur auiitié à sou devoir, et choisir entre deux maux inévitables dont l'un se peut réparer et 1 autre est sans remède.
De la société.
Mon dessein n'est pas de parler de l'amitié en parlant de la société ; bien qu'elles aient quelque rapport, elles sont néanmoins très-différentes : la première a plus d'élévation et d'humilité, et le plus grand mérite de l'autre est de lui ressembler.
Je ne parlerai donc préseuteuieut que du commerce par-
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lituUir que It's honnêtes gens doivent avoir ensouible. Il serait inutile de dire combien la société est nécessaire aux hommes; tous la désirent et tous la cherchent; mais peu se servent des moyens de la rendre agréable et de la faire durer.
Chacun veut trouver son plaisir et ses avantages aux dépens des autres. On se préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre , et on leur fait presque toujours sentir cette préférence ; c'est ce qui trouble et ce qui détruit la société. Il faudrait du moins savoir cacher ce désir de préférence, puisqu'il est trop naturel en nous pour nous en pouvoir défaire. Il faudrait faire son plaisir de celui des autres, ménager leur amour-propre, et ne le blesser jamais.
L'esprit a beaucoup de part à un si grand ouvrage ; mais il ne suffit pas seul pour nous conduire dan» les divers chemins qu'il faut tenir. Le rapport qui se rencontre entre les esprits ne maintiendrait pas longtemps la société si elle n'était réglée et soutenue par le bon sens , par l'humeur et par les égards qui doivent être entre les personnes qui veulent vivre ensemble.
S'il arrive quelquefois que des gens opposés d'humeur et d'esprit paraissent unis, ils tiennent sans doute par des raisons étrangères qui ne durent pas longtemps. On peut être aussi en société avec des personnes sur qui nous avons de ia supériorité par la naissance ou par des qualités personnelles ; mais ceux qui ont cet avantage n'en doivent pas abuser, ils doivent rarement le faire sentir et ne s'en servir que pour instruire les autres. Ils doivent leur faire apercevoir qu'iL ont besoin d être conduits et les mener par la raisou , en s'accommodant , autant qu'il est possible , à leurs sentiments et à leurs intérêts.
Pour rendre la société commode , il faut que chacun conserve sa liberté. 11 ne faut point se voir, ou se voir sans sujétion, et pour se divertir ensemble. Il faut pouvoir se séparer sans que cette séparation apporte de changement. Il faut se pouvoir passer les uns des autres si ou ne veut pas s'exposer à embarrasser quelquefois, et on doit se souvenir qu'on incommode souvent quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut contribuer autant qu'on le peut au divertissement des personnes avec qui on veut vivre;
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mais il ne faut pas éUe toujours charge du soin li y contribuer.
La complaisance est nécessaire dans la société, mais eil<! doit avoir des bornes : elle devient une seriitude quand elle est excessive. Il faut du moins qu'elle paraisse libre, et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils soient persuadés que c'est le nôtre aussi que nous suivons.
Il faut être facile à excuser nos amis, quand leurs défauts sont nés avec eux et qu'ils sont moindres que leur» bonnes qualités. 11 faut souvent éviter de leur l'aire voir qu'on les ait remarqués et qu'on en soit choqué. Ou doit essayer de faire en sorte qu'ils puissent s'en apercevoir eux-mêmes, pour leur laisser le mérite de s'en corriger.
Il y a une sorte de politesse qui est nécessaire dans I<^ commerce des hounéles g«'us : elle leur fait entendre raillerie et elle les empêche d'être choqués et de choquer lc8 autres par de certaines façons de parler trop sèches et trop dures, qui échappent souvent sans y penser quand on soutient son opinion avec chaleur.
Le commerce des honnêtes gens ne peut subsister sans une cerlaine sorte de confiance; elle doit être commune entre eux ; il faut que chacun ait un air de sûreté e( de discrétion qui ne donne jamais lieu de craindre qu'on puisse rien dire par imprudence.
Il faut de la variété dans l'esprit; ceux qui n'ont qu'une sorte d'esprit ne peuvent pas plaire longtemps. On peut prendre des routes diverses, n'avoir pas les mêmes laleiits, pourvu qu'on aide au plaisir de la société et qu'on y ob* serve la même justesse que les différentes voix et les divers instruments doivent observer dans la musique.
Comme il est malaisé que plusieurs personnes puissent avoir les mêmes intérêts, il est nécessaire, au moins poiif la douceur de la société, qu'ils n'en aient pas de contraires.
On doit aller au-devant de ce qui peut plaire à ses amis, chercher les moyens de leur être utile, leur épargner des chagrins, leur faire voir qu'on lis partage avec eux quand dn ne peut les détourner, les effacer insensiblement sans prétendre de les arracher tout d'un coup, et mettre à la place des objels agréables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler de choses qui les regardent, mais ce ti'est qu'autant tju'ils le permettent, et ou y doit garder
boaucoiip (le mrsnro. 11 y a de la politesse et quelquefois m<'mo de rhumanité à ne pas entrer trop avant dans les replis de leur eœiir ; ils ont souvent de la peine à laisser voir tout ce qu'ils en connaissent, et ils en ont encore davanta<{e quand on pénètre ce qu'ils ne connaissent pas bien. Que le commerce que les honnêtes gens ont ensemble leur donne de la familiarité et leur fournisse an nombre infini de sujets de se parler sincèrement.
Personne presque n'a assez de docilité et de bon sens pour bien recevoir plusieurs avis qui sont nécessaires pour maintenir la société. On veut être averti jusqu'à un certain point, mais on ne veuf pas l'iMre en toutes choses, e( on craint de savoir tontes sortes de vérités.
Comme on doit garder des dislances pour voiries objets, il en faut garder aussi pour la société; chacun a son point de vue d'où il veut être r(;gardé. On a raison le pins souvent de ne vouloir pas être éclairé de trop près, et il n'y a presque point d'homme qui veuille en toutes choses se laissei" voir tel qu'il est.
De la ronversatioH.
Ce qui fait que peu de personnes sont agréables dans la conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il a dessein de dire qu'à ce que les autres disent, et que l'on n'écoute guère quand on a bien envie de parler.
Néanmoins il est nécessaire d'écouter ceux qui parlent. Il faut leur donner le temps de se faire entendre et souffrir même qu'ils disent des choses inutiles. Bien loin de les contredire et de les interrompre, on doit au contraire entrer dans leur esprit et dans leur goût, montrer qu'on les entend, louer ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être loué , et faire voir que c'est plutôt par choix qu'on les loue que par complaisance.
Pour plaire aux autres, il faut parler de ce qu'ils aiment et de ce qui les touche, éviter les disputes sur des choses indifférentes, leur faire rarement des questions, et ne leur laisser jamais croire qu'on prétend avoir plus de raison qu'eux.
On doit dire les choses d'un air plus ou moins sérieux et sur des sujets plus ou uimns relevés, selon l'humeur el la
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oapacilé des hommos quo l'on nitrcliciit , cl leur céder aisciticiit l'avaiil.ifjc de décider, sans les obliger de répondre (|iiaiid ils n'ont pas envie de parler.
Après avoir satisfait de celle sorte aux devoirs de la politesse, on peut dire ses sentiments, en montrant qu'on cherche à les appuyer de l'avis de ceux qui écoutent, san> inarquer de présomption ni d'opiniâlrefé.
Evitons surtout de parler souvent de nous-mêmes et de nous donner pour exemple. Rien n'est plus désagréable qu'un homme qui se cite lui-même à tout propos.
On ne peut aussi apporter trop d application à connaître la pente et la portée de ceux à qui 1 on parle, pour se joindre à l'esprit de celui qui en a le plus, sans blesser l'inclination ou l'intérêt des autres par cette préférence. .Alors on doit faire valoir toutes les raisons qu'il a dites, ajoutant modestement nos propres pensées aux siennes, et lui faisant croire, autant qu'il est possible, que c'est de lui qu'on les prend.
Il ne faut jamais rien dire avec un air d'autorité, ni nion- Irer aucune supériorité d'esprit. Fuyons les expressions trop recherchées, les termes durs ou forcés, et ne nous servons point de paroles plus grandes que les choses.
Il n'est pas défendu de conserver ses opinions si elles sont raisonnables. .Mais il faut se rendre à la raison aussitôt qu'elle paraît, de quelque part qu'elle vienne ; elle seule <loit régner sur nos sentiments ; mais suivons-la sans heurter les sentiments des autres et sans faire paraître du mépris de ce qu'ils ont dit.
Il est dangereux de vouloir être toujours le maître de la conversation et de pousser trop loin une bonne raison quand on l'a trouvée. L honnêteté veut que l'on cache quelquefois la moitié de son esprit, et qu'on ménage un opiniâtre qui se défend mal, pour lui épargner la honte de céder.
On déplaît sûrement quand on parle trop longtemps et trop souvent d'une même chose, et que l'on cherche à délourner la conversation sur des sujets dont on se croit plus instruit que les autres. Il faut entrer indifféremment sur tout ce qui leur est agréable, s'y arrêter autant qu'ils le veulent, et s'éloigner de tout ce qui ne leur convient pas.
Toute sorte de conversation, quelque spirituelle qu'elle soit , n'est pas également propre à toutes sortes de gens
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(1 «'spril. Il faiil choisir co qui ost tic leur goiil et co qui es! convenable à leur condition, à leur sexe, à leurs talents, et choisir mémo le temps de le dire.
Observons le lien, l'occasion, l'humeur où se trouvent les personnes qui nous écoutent : car, s'il y a beaucoup d'art à savoir parler à propos, il n y en a pas moins à savoir se taire. Il y a un silence éloquent qui sert à approuver et à condamner; il y a un silence do discrétion et de respect. Il y a enfin des tons, des airs et des manières qui font tout ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation.
Mais le secret de s'en bien servir est donne à peu de personnes. Ceux même qui en font des règles s'y méprennent souvent, et la plus sûre qu'on en puisse donner, c'est : écouter beaucoup, parler peu, et ne rien dire dont on puisse avoir sujet de se repentir.
De l'air et des manières.
Il y a un air qui convient à la figure et aux talents de chaque personne ; on perd toujours quand on le quitte pour en prendre un autre.
Il faut essayer de connaître celui qui nous est naturel , n'en point sortir et le perfectionner autant qu'il nous est possible.
Ce qui fait que la plupart des petits enfants plaisent , c'est qu'ils sont encore renfermés dans cet air et dans ces manières que la nature leur a donnés, et qu'ils n'en connaissent point d'autres. Ils les cbangent et les corrompent quand il:, sortent de l'enfance ; ils croient qu'il faut imiter ce qu'ils voient, et ils ne le peuvent parfaitement imiter; il y a toujours quelque chose de faux et d'incertain dans cette imitation. Ils n'ont rien de fixe dans leurs manières ni dans leurs sentiments; au lieu d'être en effet ce qu'ils veulent paraître, ils cherchent à paraître ce qu'ils ne sont pas.
Chacun veut être im autre et n'être plus ce qu'il est ; ils cherchent une contenance hors d'eux-mêmes et un autre esprit que le leur ; ils prennent des tons et des manières an hasard ; ils en font des expériences sur eux , sans considérer que ce qui convient à quelques-uns ne convient pas à tout le monde, qu'il n'y a point de règles générales pour
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les tons et pour les manières, et qu'il n'y a point de bonnes ropies.
Deux honinios néanmoins pouvcnl avoir du rapport on plusieurs choses sans être copie l'un de l'autre, si chacun suit son naturel; mais personne presque ne le suit entièrement : on aime à iniiler. On imite souvent même sans s'en apercevoir, et on néglige ses propres biens pour des biens étrangers, qui d'ordinaire ne nous conviennent pas.
Je ne prétends pas, par ce que je dis, nous renfermer tellement en nous-mêmes que nous n'ayons pas la liberté de suivre des exemples, et de joindre à nous des qualités utiles ou nécessaires que la nature ne nous a pas données. Les arts et les sciences conviennent à la plupart de ceux qui s'en rendent capables. La bonne grâce et la politesse conviennent à tout le monde ; mais ces qualités acquises doivent avoir un certain rapport et une certaine union avec nos propres qualités, qui les étendent et les augmentent imperceptiblement.
Nous sommes élevés à un rang et à des dignités au-dessus de nous ; nous sommes souvent engagés dans une profession nouvelle, où la nature ne nous avait pas destinés. Tous ces états ont chacun un air qui leur convient , mais qui ne convient pas toujours avec notre air naturel. Ce changement de notre fortune change souvent notre air et nos manières, et y ajoute l'air de la dignité, qui est toujours faux quand il est trop marqué, et qu'il n'est pas joint et confondu avec l'air que la nature nous a donné. 11 faut les unir et les mêler ensemble, et faire en sorte qu'ils ne paraissent jamais séparés.
On ne parle pas de toutes choses sur un même ton et avec les mêmes manières. On ne marche pas à la tête d'un régiment comme on marche en se promenant. Mais il faut qu'un même air nous fasse dire naturellement des choses différentes et qu'il nous fasse marcher différemment, mais toujours naturellement et comme il convient de marcher à la tète d'un régiment et à une promenade.
Il y en a qui ne se contentent pas de renoncer à leur air propre et naturel pour suivre celui du rang et des dignités où ils sont parvenus. 11 y en a même qui prennent par avance l'air des dignités et du rang où ils aspirent. Combien de lieutenants généraux apprennent à être maréchaux de
LA ROCHKFOIJCAILI). lOP,
France! Combien de gens do robe répètent inutilement l'air de chancelier, et combien do bourgeoises se donnent l'air de duchesses !
Ce qui fait qu'on déplaît souvent, c'est que personne ne sait accorder son air et ses manières avec sa figure , ni ses tons et SCS paroles avec ses pensées et ses sentiments : on s'oublie soi-même et on s'en éloigne insensiblement ; tout le monde presque tombe par quelque endroit dans ce défaut ; personne n'a l'oreille assez juste pour entendre parfaitouieut cette sorte de cadence.
Mille gens dcpjaisent avec des qualités aimables ; mille gens plaisent avec de moindres talents. C'est que les uns leulent paraître ce qu'ils ne sont pas, les autres sont ce qu'ils paraissent ; et enfin, qiwlqiies avantages ou quelques désavantages que nous ayons reçus de la nature , on plait ti proportion de ce qu'on suit l'air, les tons, les manières et les sentiments qui conviennent à notre état et à notre figure , et on déplaît à proportion de ce qu'on s'en éloigne.
RETZ (Paul de Gondi,
COAD.IUTEUR DE L'ARCHEVKOUE DE PARIS, ARCHEVÊOIJE DE PARIS ET CARDINAL DE).
Parmi les jjrands tVrivains du sioili' de Loui.s XIV, il y a doux liomines à part, qu'il esl impossible d'iimcUre, et <[u'on ne saurait toutefois présenter ronime dos modèles. Utiles àconnaitrc, du moins partiellement, mais dangereux à imiter, le eardinal de Retz et le duc de Saint- Simon ont laissé l'un et l'antre de curieux mémoires dont le style incorlect et quelquefois élrnn;(e est néanmoins un très-f[rand style , plein d'éclat, (le verve et d audace. Avec des physionomies bien distinctes ils ont incontestablement un air de famille, se ressemblent entre eux et ne ressemblent à nul autre. Ce caractère particulier tient moins sans doute à leur «jé'nie qu'à leur position dans le monde. Le cardinal de Retz et le duc de Saint-Simon ne sont point en effet des auteurs de profession qui , ayant étudié nictbodiquemcnt l'art d'écrire, n'auraient •jarde d'offenser, dans la construction ou dans l'agencement de leurs pbrases , les règles et les formes reçues. Ce sont deux grands seigneurs, mêlés aux affaires et aux intrigues de leur époque, qui écrivent par passe-temps ce qu'ils ont fait ou ce qu'ils ont vu, et qui l'écrivent non dans la langue académique, mais dans leur langue habituelle d'hommes d'action et d'hommes de cour. Ils vont tout droit à leur pensée, peu importe par quel chemin. I>a grammaire devient ce qu'elle peut entre leurs mains irrévérentes. Ils sont de trop bonne maison pour craindre qu'on les accuse de parler un mauvais français.
Le cardinal de Retz, il faut le reconnaître, est celui des deux qui a mis le pli!» de correction et de soin dans son style. Sans être moins grand seigneur que Saint-Simon , il était beaucoup plus auteur II avait composé, dès l'âge de dix-sept ans, une histoire de la conjuration de Fiesque. Ce petit ouvrage fait à la manière de Salluste annonçait un talent précoce et une vive intelligence. Richelieu, qui le lut, y vit aussi l'indice d'un esprit dangereux; et la Fronde a prouvé qu'il ne se trompait pas.
Il n'entre point heureusement dans notre sujet de suivre Retz au milieu des troubles qui affligèrent la régence d'Anne d'Autriche. L'héroïque charité d'un archevêque de Paris peut trouver un emploi sublime dans des scènes d'émeute et de guerre civile ; mais ce n'est pas en y jouant le rôle du coadjuteur. L'adversité lui profita. Sa vieillesse fut calme et digne; il la passa dans la retraite, oublié de ce peuple jadis trop docile à sa vois, mais recherché encore par d'illustres amis, visité par Turenne et par madame de Sévigné.
C'est dans cette retraite que Retz écrivit ses mémoires, qui ne furent publiés qu'après sa mort , et ne pouvaient l'être avant celle de Louis XIV. Il y parle de lui-même avec une franchise étonnante ; mais il se complaît trop évidemment à développer sa conduite au temps de la Fronde pour (|u'on puisse le croire tout à fait corrigé. Quoi qu'il ou soit, des traits d'une haute éloquence, des considérations profondes, des récits singulièrement animés , des réflexions rapides où la concision de Tacite se
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joint à l-i péiu-lration tl<! Macliiavol , uni' prodlijleuso fonii.iissanrr des hommes el des ressorts (|iii les foril mouvoir, enfin toute une galerie de tableaux et de portraits liistoriques peints arec une vi<{ueur et un coloris merveilleux, voilà ce qu'on ne peut s'empêcher d'admirer malgré tons les reproches que méritent riioninie et le livre ; voilà ce qui fera vivre les mémoires de Retz autant que la lanjjue française. V. R.
Les causes de la Fronde.
Le cardinal de Relz fait remonter bien haut les causes de la Fronde; il semble avoir voulu agrandir le théâtre où dans sa jeunesse il osa disputer le principal rôle à (londé. On ne saurait du reste admirer trop la vigueur et l'éclat des pages qu'on va lire.
Il y a plus de douze oonls ans que la Franco a des rois; mais ces rois n'ont pas foiijoiiis été absolus au point ([u'ils le sont. Leur autorité n'a jamais été réglée, comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon, par des lois écrites; elle a été seulement tempérée par des coutumes reçues, et comme prises en dépôt au comiuencement dans les mains des états généraux, et depuis dans celles des parlements. Les enregistrements des traités faits entre les couronnes et les vérifications des édits pour les levées d'argent sont des images presque effacées de ce sage milieu que nos pères avaient trouvé entre la licence des rois et le libertinage des peuples. Ce iTiilieu a été considéré par les bons et sages princes comme un assaisonnement de leur pouvoir, très-utile même pour le faire goriter aux sujets; il a été regardé par les malhabiles, comme par les malintentionnés , comme un obstacle à leur dérèglement et à leur caprice. L'histoire du sire de Joinville nous fait voir clairement que saint Louis l'a connu et estimé, et les ouvrages d'Oresme, évéque de Lisieux , et du fameux Jean Juvénal des Ursins, nous convainquent que Charles V, qui a mérité le nom de Sage, n'a jamais cru que sa puissance fût an-dessus des lois et de son devoir. Louis onzième, plus artificieux que prudeni, donna sur ce chef, aussi bien que sur tous les autres, atteinte à la bonne foi. Louis XII rei'it rétablie, si l'ambition du cardinal d'.Amboisc, maître absolu de son esprit, ne s'y fût opposée. L'avarice insatiable du connétable de Monliuorcney lui donna bien plus de mouvement' à étendre l'aulo-
' (!est-à-dire : /<■ porlu bien plus.
lOfi RKTZ.
rilé (le Franrois piciiiicr qu'à la régler. Los viiHfcs cl lointains desseins de MM. de Guise ne leur permireiil pas son- François second de penser à y donner des bornes. Son- (Iharles IX et Henri III, l'on fut si fatigué des troubles, que l'on y prit pour révolte tout ce qui n'était pas snbmission ' Henri IV, qui ne se défiait pas des lois, parce qu'il se fiaii en Ini-mènie, marqua combien il les estimait parla considération qu'il eut pour les remontrances très-hardies de Miron , pié\ôt des marchands, louchant les rentes de l'hôtel di lille. M. de Rohan disait que Louis treizième n'était jalon v de son autorité qn à force de ne pas la connaître. Le maréchal d'.Ancre et M. de Lnynes n'étaient que des ignorants (|ui n'élaienl pas capables de l'en informer. Le cardinal de Uichelieu leur succéda, qui fit, pour ainsi parler, un fonds de toutes ces mauvaises intentions et de tontes ces ignorances des deux derniers siècles pour s'en servir selon son intérêt. Il les déguisa en maximes utiles et nécessaires pour établir l'autorité royale , et la fortune secondant ses dessein» par le désarmement du parti prolestant en France, par le» victoires des Suédois, par la faiblesse de l'empire, par l'incapacité de l'E.spagne, il forma, dans la plus légitime des monarchies, la plus scandaleuse et la plus dangereuse tyrannie qui ait peut-être jamais asservi un Etat. L'habitude, qui a eu la force en quelques pays d'accoutumer les hommes nu feu , nous a endurcis à des choses que nos pères ont appréhendées plus que le feu même. Nous ne sentons plus la servitude qu'ils ont détestée , moins pour leur propre intérêt que pour celui de leur maître, et le cardinal de Richelieu a fait des crimes de ce qui faisait dans le siècle passé les vertus des Miron, des Harlay. des Marillac, des Pibrac et des Faye. Ces martyrs de l'Etat, qui ont dissipé plus de factions par leurs bonnes et saintes maximes que l'or d'Espagne et d'Angleterre n'en a fait naître, ont été les défenseurs de la doctrine pour la conservation de laquelle lo cardinal de Richelieu confina M. le président Barillon à Amboise, et c'est lui qui a commencé à punir les magistrats pour avoir avancé des vérités pour lesquelles leur serment les oblige d'exposer leur propre vie.
Les rois qui ont été sages et qui ont connu leurs véritables
' Soumission a prévalu.
iilérèts ont iciidii les parlements dépositaires de lems orlounances, paiticulièicinent pour se décharger d'une partie tie lenvie et de la haine que l'exéention des plus saintes et même des plus nécessaires produit quelquefois. Ils n'ont pas •ru s abaisser en s'y liant eux-mêmes, semblables à Dieu , qui obéit toujours à ce qu il commande une t'ois. Les ministres, qui sont presque toujours assez aveuglés par leur fortune pour ne se pas contenter de ce que ces ordonnances permettent, ne s'appliquent qu à les renverser, et le cardinal de Richelieu, plus qu'aucun autre, y a travaillé avec autant d'imprudence que d'application.
11 n'y a que Dieu qui puisse subsister par lui seul. Les monarchies les plus établies et les monarques les plus autorisés ne se soutiennent que par l'assemblage des armes et des lois, et cet assemblage est si néces.>;aire que les unes ne se peu\ent maintenir sans les autres. Les lois désarmées louibent dans le mépris; les armes qui ne sont pas modérées par les lois tombent bientôt dans l'anarchie. La république romaine avait été anéantie par Jules César; la puissance dévolue par la force des armes à ses successeurs subsista autant de temps qu ils purent eux-mêmes conserver I autorité des lois. Aussitôt qu Clles perdirent leurs forces, celle des empereurs s évanouit , et elle séianouit par le moyen de ceux mêmes qui, s'étaiit rendus maîtres de leur .sceau et de leurs armes par la faveur qu'ils avaient auprès d'eux, convertirent en leur propre substance celles de leurs nmîtres, qu'ils sucèrent, pour ainsi parler, à l'abri de ces lois anéanties. L'empire romain mis à l'encan et celui des Ottomans exposé tous les jours au cordeau nous marquent par des caractères bien sanglants 1" aveuglement de ceux qui ne font consister l'autorité que dans la force.
Mais pourquoi chercher des exemples étrangers où nous en avons tant de domestiques? Pépin n'employa pour détrôner les Mérovingiens et Capet ne se servit pour déposséder les Carlovingiens que de la même puissance que les prédécesseurs de l'un et de l'autre s'étaient acquise sous le nom de leurs maîtres. Et il est à observer et que les maires du ])alais et que les comtes de Paris se placèrent dans le trône d«'s rois justement et également par la même voie par laquelle ils s'étaient insinués dans leur esprit, c'est-à-dire par l affaiblissement et par le changement di's lois de l'Etat, qili
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jtlaîl toujours, tl abord aux princes peu éclairés, j)arcc qu'ils s'imaginent l'agrandissement de leur autorité, et qui dans les suites servent de prétexte aux grands et de inolifs au peuple pour se soulever.
JjC cardinal de Richelieu était trop habile pour ne pas avoir toutes ces vues, mais il les sacrifia à son intérêt. II voulut léguer selon son inclination, qui ne se donnait point d(' règles, même dans les choses où il ne lui eût rien coûté de s Cn donner, et il fit si bien que, si le destin lui eût donné un successeur de son mérite, je ne sais si la qualité de premier ministre qu'il a prise le premier n'aurait pas pu cire, avec un peu dv temps, aussi odieuse eu France que l'ont été par l'événement celle de maire du palais et de comte de Paris*. La piovidence de Dieu y pourvut, au moins d'un sens, le cardinal Mazarin, qui prit sa place, n'ayant donné ni j)u donner aucun ombrage à l'Etat du côté de l'usurpation. Comm** ces deux ministres ont beaucoup contribué, quoique fort différemment, à la guerre civile, de laquelle je vais vous rendre compte, je crois qu il est nécessaire que je vous en fasse le portrait et le parallèle.
Le cardinal de Richelieu avait de la naissance. Sa jeunesse jeta des étincelles de sou mérite. Il se distingua en Sorbonne; on remarqua de fort bonne heure qu il avait de la force et de la vivacité dans l'esprit. Il prenait d'ordinaire (rès-bien son parti. Il était homme de parole où un grand intérêt ne l'obligeait pas au contraire, et eu ce cas il n'oubliait rien pour sauver les apparences de la bonne foi. 11 iiétait pas libéral, mais il donnait plus qu'il ne promettait et il assaisonnait admirablement les bienfaits. Il aimait la gloire beaucoup plus que la morale ne le permet; mais il iaut avouer qu'il n'abusait qu'à proportion de son mérite de la dispense qu'il avait prise sur ce point de l'excès de sou ambition^; il n'avait ni l'esprit ni le cœur au-dessus des périls, il n'avait ni l'un ni l'autre au- dessous, et l'on peut dire qu'il en prévint davantage par sa sagacité qu'il n'eu surmonta par sa fermeté. Il était bon ami; il eut même sou-
* Hugues Capet , avant de monter sur le Irène , était comte de Paris.
'- Phrase entortillée et obscure. Pour la rendre plui! compréhensible, au moins faudrait-il lire : qu'arait prise iiit-^cepoinl l'excès de non ninbilivii.
liaité d'être aimé du peuple : mais quoiqu'il eut la civilité, l'extérieur et beaucoup d'autres parties propres à cet elTet,
I n'en eut jamais le je ne sais quoi qui est encore en cette
natière plus requis qu'en tonte antre. Il anéantissait par sou pouvoir et par son faste royal la majesté personnelle du roi, mais il remplissait avec tant de dignité les fonctiojis de la
oyauté, qu'il fallait n'OIre pas du vulgaire pour ne pas confondre le bien et le mal en ce fait, il distinguait plus judicieusement qu'homme du monde entre le mal et le pis, entre le bien et le mieux, ce qui est une très - grands qua-
ité pour un ministre. Il s'impatientait trop facilement dans les petites choses* qui étaient préalables des grandes; mais ce défaut, qui vient de la sublimité de l'esprit, est toujours joint à des lumières qui le suppléent^. 11 avait assez de religion pour ce monde. Il allait au bien, ou par inclination, ou par bon sens, toutefois* que son intérêt ne le portait point au mal, qu'il connaissait parfaitement quand il le faisait. Il ne considérait l'Etat que pour sa vie ; mais jamais ministre n'a eu plus d'application à faire croire qn'il en ménageait l'avenir. Enfin il faut confesser que tons ses vices ont été de ceux que la grande fortune rend aisément illustres, parce qu'ils ont été de ceux qui ne peuvent avoir pour instruments que de grandes vertus '' .
Vous jugez facilement qu'un homme qui a d'aussi grandes qualités et autant d'apparences de celles mêmes qu'il n'avait pas se conserve assez aisément dans le monde celte sorte de respect qui démêle le mépris d'avec la haine *, et qui, dans un Etat où il n'y a plus de lois, supplée au moins pour quelque temps à leur défaut.
Le cardinal Mazarin était d'un caractère tout contraire **... Il faudrait des volumes pour vous raconter toutes ses
* C'est-à-dire : // était trop impuiicnt pour s'occuper suffisamment des, etc.
- Qui le corrigent ou le compensent.
3 Chaque fois.
■^ Grands talents ou grandes facultés.
^ Qui ne permet pas de mêler le mépris avec la haine.
'' Suit un portrait de Mazarin, que nous retranchons parce qu'il n'est d'un bout à l'autre qu'une satire envenimée, \olre bon cardinal, comme l'appelle madame de Sévigaé , gardait rancune à son ancien adversaire.
UO ULTZ.
fautes, dont les inoiiulrcs élaienf d'une imporlaucc cxCiéuH-, par une coiisidéraliou qui mérite une observation particulière. Coranic il marchait sur les pas du cardinal de Richelieu, qui avait achevé de détruire toutes les anciennes maximes de l'Etat, il suivait un chemin qui était de tous côtés bordé de précipices ; et comme il ne voyait pas ces précipices que le ciirdinal de Richelieu n'avait pas ignorés , il ne se servait pas des appuis par lesquels le cardinal de Richelieu avait assuré sa marche. J'explique ce peu d(^ paroles, qui comprejid beaucoup de choses, par un oxen)ple. Le cardinal de Richelieu avait affecté d'abaisser les corps, mais il n'avait pas oublié de ménager les particuliers. Cette idée suffit pour vous faire concevoir le reste. Ce qu'il y eut de merveilleux fut que tout contribua à le tromper...
Le dernier point de l'illusion en matière d'Etat est une espèce de léthargie qui n'arrive jamais qu'après de grands symptômes. Le renversement des anciennes lois, l'anéantissement de ce milieu qu'elles ont posé entre les peuples et les rois, l'établissement de l'autorité purement et absolument despotique, sont ceux qui ont jeté originairement la France dans les convulsions dans lesquelles nos pères l'ont A ne. Le cardinal de Richelieu la vint traiter comme un empirique, avec des remèdes violents qui lui firent paraître de la force, mais une force d'agitation qui en épuisa le corps et les parties. Le cardinal Mazarin, comme un médecin très-inexpérimenté, ne connut point son abattement. Il ne le soutint point par les secrets chimiques de son prédécesseur, il continua de l'affaiblir par des saignées ; elle tomba en léthargie , et il fut assez malhabile pour prendre ce faux repos pour une véritable santé. Les provinces, abandonnées à la rapine des surintendants, demeuraient abattues et assoupies sous la pesanteur de leurs maux, que les secousses qu'elles s'étaient données de temps en temps, sous le car* dinal de Richelieu, n'aVaient fait qu'augmeUter et qu'aigrir. Les parlements, qUi avaient tout fraîchement gémi sous sa tyrannie, étaient cotnme insensibles aux misère? présentes, par la mémoire encore trop vive et trop récente dos passées. Les grands, qui pour la plupart avaient été chassés du royaume, s'endormaient paresseusement dans leurs lits, qu'ils avaient été ravis de retrouver. Si celte indolence générale cùl clé ménagée, l'assoupisscmcut eût peut-être duré
RETZ. m
.lus longtemps. Mais comme le méil<'ciii ne le prciiaU que lour un doux sommeil, il n'y fit aucun remède. Le mal 'aigrit, la tète s'éveilla ; Paris se sentit, il poussa des sou- »irs; l'on n'en fit point de cas : il tomba en frénésie. Venons u détail.
Emery, surintendant des finances, el, à mon sens, l'esprit e plus corrompu de son siècle, ne cherchait que des noms )Our trouver des édits. Je ne vous puis mieux exprimtn- le ond de l'âme du personnage qui disait en plein conseil je l'ai oui) que la foi n'était que pour les marchands, et |ue les maîtres des requêtes qui l'alléfjuaient pour raison lans les affaires qui regardaient le roi méritaient d'être pnlis ; je ne vous puis mieux exprimer le défaut de son jugenent. Cet homme, qui avait été condamné à Lyon à être )endu dans sa jeunesse, gouvernait, même avec empire, le ardinal Mazarin en tout ce qui regardait le dedans du •oyaume. Je choisis cette remarque entre douze ou quinze jue je pourrais faire de même nature, pour vous donner à ■ntendre l'extrémité du mal, qui n'est jamais à son période jne quand ceux qui commandent ont perdu la honte; parce (lu' c'est justement le moment dans lequel ceux qui obéissent perdent le respect ; et c'est dans ce moment on ^ l'on evient de la léthargie, mais par des convulsions.
Les Suisses paraissaient, pour ainsi parler, si étouffés ;ous la pesanteur de leurs chaînes, qu'ils ne respiraient )liis, quand la révolte de trois de leurs paysans forma les igues. Les Hollandais se croyaient subjugués par le duc l'Albe quand le prince d'Orange, par le sort réservé aux grands guerriers qui voient, devant tons les autres, le point le la possibilité, conçut et enfanta leur liberté. Voilà des •xemples; la raison y est. Ce qui cause l'assoupissement lans les Etats qui souffrent est la durée du mal, qui saisit 'imagination des hommes et qui leur fait croire qu'il ne (inira jamais. Aussitôt qu'ils trouvent jour à en sortir (ce |ui ne manque jamais lorsqu'il est venu jusqu'à un certain poini), ils sont si surpris, si aises et si emportés, qu'ils passent tout d'un coup à l'antre extrémité, et que bien loin le considérer les révolutions comme impossibles, ils les Toient faciles : et coUo disposition toute seule est qnel([ne-
fois capable de les f;iiro. Nous avons éprouvé ci senti loutos cos vérités dans notre dernière rév(»lution. Qui eût dit, trois mois devant la petite pointe des troubles, qu'il en eût pu naître dans un Etat où la maison royale était parfaitement unie, où la cour était esclave du ministre, où les provinces et la capitale lui étaient soumises, où les armées étaient victorieuses, où les compa'juies paraissaient de tout point impuissantes ; qui l'eût dit eût passé pour insensé, je ne dis pas dans l'esprit du vulgaire, mais entre les d'Estrées et les Senneterre. 11 paraît un peu de sentiment, une lueur, ou plutôt une étincelle de vie; et ce signe de vie, dans les commencements presque imperceptible, ne se donne point ji par Monsieur', il ne se donne point par M. le Prince, il i , ne se donne point par les grands du royaume, il ne se | donne point par les provinces ; il se donne par le parlement , 1 1 qui, jusqu'à notre siècle, n'avait jamais commencé de ré- |l volution , et qui certainement aurait condamné par des ar- k i réls sanglants celle qu'il faisait lui-même, si tout autre que t\ lui l'eût commencée. Il gronda sur ledit du tarif, et, aussi- i; tôt qu'il eut murmuré, tout le monde s'éveilla. L'on cher- ' ■< clia en s'éveillant, comme à tâtons, les lois; on ne les f ' trouva plus; l'on s'effara, l'on cria, on se les demanda; et ;. dans cette agitation , les questions que leurs explications if i firent naître, d'obscures qu'elles étaient et vénérables par ni leur obscurité, devinrent problématiques et delà, à l'égard m de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le i sanctuaire ; il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce i que l'on peut dire, tout ce que l'on peut croire du droit ( • des peuples et de celui des rois, qui ne s'accordent jamais i si hien ensemble que dans le silence. La salle du palais i profana ces mystères.
Portraits historiques.
Le cardinal de Retz a peint de face ou de profil tous les prineipaax personnages qui ont figuré dans les événements qu'il raconte. Les portraits que nous détachons de cette galerie ( le mot est de lui) donneront une idée suffisante de sa manière. C'est assurément celle d'un grand maître,
La reine ^ avait plus que personne que j'aie jamais vue
* Gaston , duc d'Orléans.
2 Anne d'Autriche.
de colle sorte d'esprit qui lui était nécessaire pour ne pas paraître sotte à ceux qui ne la connaissaient pas. Elle avait plus d'aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de grandeur, plus de manière que de fond, plus d'inapplication à l'argent que de libéralité, plus de dureté que de tîerté, plus le mémoire des injures que des bienfaits, plus d'intention le piété que de piété, plus d'opiniâtreté que de fermeté, et plus d'incapacité que tout ce que dessus *.
M. le duc d'Orléans avait, à l'exception du courage, tout ce qui était nécessaire à un honnête homme -; mais comme il n'avait rien sans exception de tout ce qui peut distinguer un grand homme , il ne trouvait rien dans lui-même qui pût ni suppléer ni même soutenir sa faiblesse. Comme elle égnait dans son cœur par la frayeur, et dans son esprit par l'irrésolution, elle salit tout le cours de sa vie. Il entra dans toutes les affaires, parce qu'il n'avait pas la force de résister à ceux qui l'y entraînaient pour leur intérêt; il n'en sortit jamais qu'avec honte, parce qu'il n'avait pas le courage de les soutenir. Cet ombrage ^ amortit dès sa jeunesse en lui les couleurs même les plus vives et les plus gaies qui devaient briller naturellement dans un esprit beau et éclairé, dans un enjouement aimable, dans une intention très-bonne, dans un désintéressement complet et dans une facilité de mœurs incrovable.
M. le Prince est né capitaine, ce qui n'est jamais arrivé qu'à lui , à César et à Spiuola ''. Il a égalé le premier, il a passé le second. L'intrépidité est l'un des moindres trait.s de son caractère. La nature lui avait fait l'esprit aussi grand que le cœur. La fortune, en le donnant à un siècle de guerre, a lais'^é an second tonte son étendue. La naissance ou plutôt l'éducation, dans une maison attachée et soumise au cabinet, a donné des bornes trop étroites au premier. L'on ne lui a pas inspiré d'assez bonne heure les grandes et gé-
' De tout ce que dessus j'argumente très-bien...
(La Fontaine, liv. xi, fab. 5.) - Ce mot a, comme on l'a déjà vu plusieurs fois, un sens tout particulier dans la langue du temps.
3 Celle ombre.
» Ambroise, marquis de Spinola, né à Gênes en 1571 et mort en 1630, n'embrassa la carrière des armes qu'à trente ans, et se montra sur-le champ doué des plus grands talents militaires.
114 RKTZ.
nëralps maximes qui sont ((lies (jiii lonl cl qui roiiiieiil ( r qi](> loti appelle l'esprif de suite II n'a pas en le temps de les prendre par liii-niéme, parce qu'il a été prévenu dès sa jeunesse par la eliufe impiéviie des grandes affaires et pai l'habitude au ^ bouhem-. Ce défaut a fait qu'avec l'âme du monde la moins méchante il a fait des injustices; qu'avec le cœur d'Alexandre il n'a pas été exempt non plus que lui de faiblesse; qu'avec un cspiit merveilleux il est tombé dans des imprudences; qu'ayant toutes les qualités de François de Guise il n'a pas servi l'Etat en de certaines occasion >• aussi bien qu'il le devait, et qu'ayant toutes celles de Henri du même nom il n'a pas poussé la faction où il le pouvait. Il n'a pu remplir son mérite, c'est im défaut, mais il es( rare, mais il est beau.
M. de Longueville * avait, avec le beau nom d'Orléans, de la vivacité, de l'agrément, de la dépense, de la libéralité, de la valeur, de la grandeur, et il ne fut jamais qu'un homme médiocre, parce qu'il eut toujours des idées qui furent infiniment au-dessus de sa capacité. Avec la grande qualité et les grands desseins, l'on n'est jamais compté pour rien; quand ou ne les soutient pas, l'on n'est pas compti pour beaucoup, et c'est ce qui fait le médiocre.
.M. de Beaufort ' n'en était pas jusques à l'idée des grandes affaires, il n'en avait que l'intention. Il en avait ouï parler aux importants \ il eu avait im peu retenu du jargon. Celui-là, mêlé avec les expressions qu'il avait tirées trèsfidèlement de madame de Vend(jm(', formait une langue qui eût déparé le })on sens de Caton. Le sien était court et lourd, et d'autant pins qu'il était obscurci par la présomption. Il se croyait habile, et c'est ce qui le faisait paraître artificieux, parce que l'on connaissait d'abord qu'il n'avait pas assez d'esprit pour (-tre fin. 11 était brave de sa personne et plus qu'il n'appartenait à un fanfaron. Il parlait et il pen- .sait comme le peuple dont il fut l'idole quelque temps.
1 Du.
- Henri, duc de Loncpieville, descendant de Dunoii. "5 François de Vendôme , duc de Beaufort , pelll-fils naturel de Henri IV.
^ \om de parti sous la r('f][encc d'Anne d'Autriclie.
RKTZ. ll.ï
M, dRlhciif ' n'avaK du lœiir ([iic paicc qu'il est iuipossihlp qu'un priiicp do la maison de Lonaino nVn ait poinl. Il avait tout l'esprit qu'un homme qui a beaucoup plus d'ail que de bon sens peut avoir. C'était le galimatias du inonde le plus fleuri. H a été le premier prince que la pauvreté ait avili, et peut-être jamais homme n'a eu moins que lui l'art de se faire plaindre dans sa misère. La commodité ne b; releva pas, et s'il fût parvenu jusques à la richesse l'on l'eut envié comme un partisan, tant la gueuserie lui parais» sait propre et faite pour lui.
M. de Bouillon ^ était d'une valeur éprouvée et d'un sens profond. Je suis persuadé par ce que j'ai vu de sa conduite que l'on a fait tort à sa probité quand on l'a décriée. Je ne sais si l'on n'a point fait quelque faveur à son mérite en le croyant capable de toutes les grandes choses qu'il n'a point faites.
M. de Turenne • a eu dès sa jeunesse tontes les bonnes qualités, et il a acquis les grandes de bonne heure. Il ne lui en a manqué aucune que celles dont il ne s'est pas avisé. Il avait presque toutes les vertus comme naturelles; il n'a jamais eu le brillant d'aucune. On l'a cru plus capable d'être à la tête d'une armée que d'un parti, et je le crois aussi, parce qu'il n'était pas naturellement entreprenant. Mais toutefois qui le sait? Il a toujours eu en tout, comme en son parler, de certaines obscurités qui ne se sont développées que dans les occasions, mais qui ne se sont jamais développées qu'à sa gloire.
Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de la Rochefoucauld '. Il a voulu se mêler d'intrigues dès son enfance, et dans un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n'ont jamais été son faible , et où il ne connaissait pas l«>s grands, qui d'un autre sens n'ont pas été son fort. Il n'a jamais été capable d'aucune affaire, et je ne sais pourquoi, car il avait des qualités qui eussent suppléé en tout autre
* Charles II, duc d'Elbeuf, arrière-pelit-fils de Claude, duc de Cuise.
2 Frédéric-Maurice de la Tour d'.'Vnvergne, duc de Bouillon, frère aîné de Turenne.
* Henri de la Tour d'Auverffne, vicomte de Turenne.
* François, prince de Marsiliac, puis duc de la Rochefoucauld , l'auteur des Maximes.
colles qu'il n'avait pas. Sa vue n'était pas étondiic, et il no voyait pas monio tont onsomblo co qui était à sa portée; mais son hon sens, et très-bon dans la spéculation, joint à sa doucour, à son insinuation et à sa facilité de mœurs qui est admirable, devait compenser plus qu'il n'a fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle, mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n'a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui n'est rien moins que vive; je ne la puis donner à la stérilité de son jugement, car, quoiqu'il ne l'ait pas exquis dans l'action , il a nn bon fonds de raison. Nous voyons les effets do celte irrésolution, quoique nous n'en connaissions pas la cause. Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très -soldai. Il n'a jamais été par lui - même bon courtisan , quoiqu'il ail eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile s'était tourné dans les affaires en air d'apologie; il croyait toujours en avoir besoin : ce qui, joint à ses Maximes qui ne marquent pas assez de foi à la vertu * , et à .'îa pratique , qui a toujours été de chercher à sortir dos affaires avec autant d'impatience qu'il y était entré , me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comme il l'eût pu, pour le courtisan le plus poli, et pour le plus honnête honmie, à l'égard de la vie commune, qui eût paru dans son siècle.
Si ce n'était pas une espèce de blasphème de dire qu'il y a quoiqu'un dans notre siècle plus intrépide que le grand Gustave et AI. le Prince, je dirais que c'a été Mole*, premier président. Il s'en est fallu de beaucoup que son esprit n'ait été si grand que son cœur. Il ne laissait pas d'y avoir quelque rapport par une ressemblance qui n'y était toutefois qu'en laid. Il n'était pas congru dans sa langue; mais il avait une sorte d'éloquence qui, en charmant^ l'oreille, saisissait l'imagination. Il voulait le bien de l'Etat préféra-
1 Critique remarquable dans la bouche de Retz!
2 Matthieu Mole.
■' Faut-il lire charmant ? Il est difficile de charmer l'oreille quand on n'est pas congru dans sa langue. Il y a des éditions qui portent
choquanr.
blcment à toutes choses, même à celui de sa famille , quoiqu'il parût l'aimer trop pour un magistrat; mais il n'eut pas le génie assez élevé pour connaître d'assez bonne heure le hien qu'il eût pu faire. Il présuma trop de son pouioir, et s'imagina qu'il modérerait la cour et sa compagnie ; il ne réussit ni à l'un ni à l'autre. Il se rendit suspect a toutes les deux, et ainsi il lit du mal avec de bonnes intentions; la préoccupation y contribua beaucoup : elle était extrême en tout, et j'ai même observé qu'il jugeait toujours des actions par les hommes, et presque jamais des hommes par les actions. Comme il avait été nourri dans les formes du palais, tout ce qui était extraordinaire lui était suspect. Il n'y a guère de disposition plus dangereuse en ceux qui se rencontrent dans les affaires où les règles ordinaires n'ont plus de lieu.
PASCAL (Blaise).
La vie (le Pascal a élé écrite, avec détail, au dix-septième siècle, par madame Périer, sa sœur. Les mémoires, les correspondances du temps n'ont rien omis de ce qui pouvait intéresser la postérité sur le caractère, les habitudes, les sentiments du çjrand écrivain, \otre tilclie sera donc bien simple. Laissant de côté les ouvratjes plus ou moins suspects, où le dix-huitième siècle s'est elforcé de substituer une Irgcndf à l'histoire réelle de Pascal, nous nous bornerons à mettre en œuvre les faits attestés par des contemporains bien informés et dignes de foi.
Biaise Pascal naquit à Clcrmont, en Auter<|ue, le 23 juin 1623. Il était fils d'un premier président à la cour des aides, qui, à la mort do sa femme, vendit sa charjje , et vint se fixer à Paris, en l(j32 , afin de s'y consacrer entièrement à l'éducation de ses enfants. Comme Descartes , le jeune Pascal se faisait remarquer par son intelli<jence précoce et par un goût prononcé pour les mathématiques. Mêlé aux doctes conférences qui avaient lieu chez son père, il n'était pas encore sorti de l'adolescence, que déjà son nom était célèbre dans la science. Mais là n'était pi)int sa véritable vocation. Un malheur arrivé dans sa famille, en Ifiiô, vint imprimer à son jjénie une direction toute nouvelle. Etienne Pascal , sou père, s'étant démis la cuisse à Rouen, où Richelieu l'avait envoyé comme intendant, avait reçu les soins de deux ijenlilshommes du voisinage , lesquels professaient le jansénisme le plus ardent. Ceux-ci ne se contentèrent pas de guérir leur malade. Voulant convertir à leurs doctrines et le père et les enfants, ils mirent dans leurs mains les ouvrages de Jansénius, de Saint-Cyran, d'Arnauld et des autres chefs de la secte. Le premier touché, et cela devait être, fui le jeune géomètre. Depuis ce jour-là, disent les documents où nous puisons ce récit, il renonça à toute autre connaissance , pour s'applir/iifr à luniqtte clioxi' que Ji'Sits-Clirist appelle nécessaire : heureuse révolution, en ce sens qu'elle nous a donné les Pensées, mais d'un autre côté bien funeste, puisqu'elle mettait au service de l'erreur une force qui lui avait manqué jusque-là, celle d'un écrivain de génie !
Cependant, peu de temps après cette conversion (les jansénistes désignaient ainsi le passage d'un christianisme simple et modéré à un christianisme outré;, Pascal avait ressenti les premières atteintes d'un mal cruel. Privé de sou père, séparé de sa sœur Jacqueline, qu'il avait contribué à jeler dans l'austère piété de Port-Royal, une mélancolie profonde s'empara de son àme ; il essaya de s'étourdir; il prit des engagements avec le monde, et, chose presque criminelle aux yeux des parfaits du parti , il songea un moment à acheter une charge et à se marier. C'est alors qu'un accident effrayant vint réveiller dans cette âme naturellement passionnée l'ardeur dévorante, le zèle excessif qu'y avaient déposés ses premiers maîtres. Un jour qu'il se promenait sur les bords de la Seine, les quatre chevaux de son carrosse s'emportèrent, et il fut sur le point d'être précipité dans le fleuve. Sous l'impression de cette secousse terrible (dont il est assez singulier que ni madame Périer, ni Jacqueline Pascal , ni aucun des siens n'aient fait mi'ntion, l'imagination de Pascal se serait égarée, dit-on. et, poursuivi par de sinistres \isi(ms, il aiir.iil pris avec lui-même \ enqaqemeni érril de ne v'wn:
PASCAL nu
jilu> quu pour Dieu. Ce qui est cerlaia , c esl que , peu de leuips après , il allait chercher ua asile à Port-Ro]fal, où il était accueilli comme un autre cnfaut prodiijue.
On connaît l'érénemenl qui donna naissance aui Prorincialcs. Araauld, l'àrae du jansénisme , avait cid dénoncé à la Sorbonnc. Une condamnation était imminente , et elle devait porter un coup mortel à toute la secte. Dans ce péril suprême , Pascal, cliar<jé de défendre l'accusé, se fit hardiment accusateur; et des textes recueillis par ses maîtres il composa, non pas, comme Amauld l'avait tenté, un plaidoyer scolastique que personne n'aurait lu, mais de j)ctites lettres où, mettant en scène ses adversaires comme des personnages de comédie, il faisait appel à la malignité de tous. Depuis la réforme, c'était la première fois que le public était érigé en juge suprême des questions tliéologiques. Aussi un célèbre écrivain de nos jours a-t-il pu dire sans exagération
3ue l'esprit de libre examen est une des choses dont Pascal (si sévère ans les Petiices contre les excès de la raisoni s'est fait le représentant dans les Provinciales.
Tout le monde est d'accord sur le style des petites lettres, si élégant, si vif, si remarquable par la variété des tours, par la finesse de la satire, par cette bonhomie étudiée sous laquelle se cache une haine implacable. Quant à l'inspiration du livre, voici un jugement qui nous parait excellent :
0 Tout le livre portait sur un fondement faux. On attribuait adroitc- « ment à toute la société les opinions extravagantes de plusieurs jésuites " espagnols et flamands. On les aurait déterrés aussi bien chez des n casuistes dominicains et franciscains ; mais c'était aux seuls jésuites " qu'où en voulait. Ou tâchait dans ces lettres de prouver qu il y avait t un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes ; dessein qu'au- ■> tune secte , aucune société n'a jamais eu et ne peut avoir. Mais il ne » s'agissait pas d'avoir raison , il s'agissait de divertir. »
Ce jugement qui l'a prononcé'.' Un ami des jésuites peut-être... C'est l'auteur du Siècle de Louis XIV, c'est Voltaire.
Cependant, après celte lutte acharnée, dans laquelle, » ministre d'une grande vengeance, il avait tenu le glaive et non pas la balance, « Pascal, voyant sa santé décliner de jour en jour, avait conçu le plan d'une apologie de la religion chrétienne. C'est au milieu des horribles souffrauccg auxquelles il était en proie , pendant les insomnies des nuits et dans les courts instants de repos du jour, qu'il écrivait rapidement, sur des feuilles volantes , des pensées où l'objection et la réponse se trouvent mêlée? , mais qui se rapportaient au grand ouvrage arrêté dans son esprit. Dans ces fragments, dont plusieurs portent la marque de nombreuses relouches et semblent achevés, le génie éclate, pour ainsi parler, à chaque ligne. C'est la même perfection de style que dans les petites lettres ; l'est la même verve tour à tour grave et moqueuse ; c'est le même esprit, la même éloquence, dont la passion fait surtout la beauté. Mais quelle immense supériorité pour le fond des choses ! Qui voudrait mettre les admirables considérations morales des Pensées en parallèle avec les subtilités jansénistes des Provinciales ; avec ces éternelles discussions du fait et du droit, dont la monotonie fatiguait madame de Grignan' Dans les Petites lettres , le cœur se dilate rarement ; le polémiste y étouffe 11' (lirétien. Dans les PtHwe* , t'est le sentiment, c'e.^t l'âme, c'est le •util (|ui dominent. Les Provinciales, on l'a dit avec raison, t'est Pascal t'est Xlwinme du dedans introduisant dans la citadelle un ennemi
qoi n'en sortira plus ' ; les Prorinrialcs , c'esl la tliéolo'{ic disculée en place publique, avec cet esprit d'amère moquerie, avec ce rire sarcastiqne que le christianisinc a toujours condamnés -. Les Pemées , au contraire, c'est Pascal avec sa foi profonde, avec son <jrand cœur; c'est Pascal décrivant les faiblesses de l'homme, non pour l'abaisser, non pour le rendre haïssable , mais pour l'aider à se relever et à se fjuérir I
La philosophie anli-chrétienne voit dans Pascal deux hommes ; l'un qu'elle adopte, c'est l'auteur des Prorinciales ; l'autre qu'elle rejette, c'est l'auteur des Pensées. Elle prétend que lorsqu'il a écrit les Pensées, Pascal avait le cerveau dérangé par l'accident du pont do \euilly. Il n'y a qu'un mot à répondre : l'accident du pont de N'euillf a précédé la composition des Prorincitiles.
On a (lit, et on redira toujours, car l'orgueil hamain y est engagé, que Pascal, le disciple de Montaigne, était un seeptique en philosophi<- , s'il était un eroyant en religion. Les telles donnes plus loin permettront d'apprécier la valeur de celte accusation. Les réflexions du ;p-and penseur sur Xaulorité en matiire de philosophie , sur la géométrie en général, sur Yart de persuader, où il traite de la force de la raison et des moyens naturels de la conduire et de la convaincre ; enGn , un passage très-important de la dix-huilièrae Provinciale démontrent de la façon la plus irréfragable combien est peu fondé le parallèle , si souïent tracé dans ces derniers temps, entre Pascal et des sceptiques tels que Montaigne, Huet et l'abbé de Lamennais. Il est vrai qu'en ce qui concerne nos devoirs religieui et moraux, Pascal croyait à fa nécessité, pour la raison, d'une assistance extérieure divine. Mais n'était-ce pas remplir une lacune déplorable laissée par Descarics , et oserait-on bien reprocher à un philosophe chrétien d'avoir soutenu ce que Platon proclamait en plein paganisme ; Platon qui a écrit que le mouvement de l'esprit , pour monter jusqu'à Dieu, doit s'appuyer sur l'amour, et dont la philosophie n'était en quelque sorte que le commentaire du mot presque évangélique de Socratc : « Philosopher, c'est apprendre à mourir! •
Toutefois, pour ne vouloir point admettre que la haute intelligence de Pascal se soit engloutie dans les abimes du scepticisme, tant s'en faut que nous prétendions nier les exagérations auxquelles le poussaient la pente de son génie, et, disons le mot, la passion du sectaire. 11 est incontestable que les doctrines outrées de Port-Royal exercèrent sur le caractère, sur les idées, et même sur les vertus de Pascal, la plus funeste influence. Sous la direction de Saci et de Singlin , il oublia trnp souvent de pratiquer cette belle maxime qu'on lit dans les Pensées : • On ne montre pas sa grandeur pour être à une des extrémités, mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux. •
Convaincu par ses amis, car il n'était point énidit, que la morale du christianisme se corrompait par le relâchement, il se précipita avec ses maîtres dans l'excès opposé. Pour eux , le précepte qui résume toute la loi, ce ne fut plus l'amour, mais la terreur. De l'Evangile ils retranchaient tous les passages où Jésus aime, console, guérit, pardonne, pour n'y laisser que ceux où le Sauveur irrité menace, tonne, condamne, punit. Aussi, la sombre doctrine delà prédestination calviniste respire-t-elle dans quelques pages des Pensées, où l'auteur, s'appuyant à faux sur l'autorité de saint Angnslin, lui fait dire précisément le contraire de ce qu'il a dit. Mais de
■ M. Sainte-Beme, Histoire de Porl-Roynl.
2 V. Bossaet, Réflexions et majcimes sur la (Comédie.
ce que Pascal est tombé dans l'excès en soutenant qnc Dieu éclaire les unt et qu'il aveugle la autres; de ce qu'il a été le plus conséquent des jansénistes, en faut-il conclure, comme on l'a fait, que les dures macérations qu'il s'imposait, son mélancolique ascétisme, son dégoût des choses de la terre, cette vie d'anachorète qu'il s'était faite au milieu du monde, lémoi<jnent du dérangement de son cerveau et de je ne sais quel fanatisme aveugle, cherchant à s'abêtir pour mieux croire.' Rien ne serait plus faux, car tout cela c'est l'histoire même des saints du christianisme. Ceux qui opposent sans cesse le bon sens et la modération de Uossuet au fanatisme et à la fougue de Pascal, pcnient-ils ignorer ce que le grand évêque de Meaux a écrit sur la nécessité de la vie cachée en Dieu; sur les tristesses du monde et les joies du cioitre; sur les grandeurs des Pacôme , des Antoine, des Hilarion , ces héros du désert, auxquels les paiiens , on l'a vu plus haut ', adressaient les mêmes reproches que des chrétiens, aujourd'hui, adressent à Pascal?
C'est au point de vue où les saint Jérôme et les saint Alhanase , les Bossuet et les Fénelon envisageaient la vie des solitaires de la Théhaïde, qu'il faut se placer si l'on veut apprécier sainement les sublimes paroles de Pascal sur la pauvreté, l'humilité, le bonheur des souffrances, etc. Que serait donc devenu le monde , s'écriait Fénelon , si Dieu n'avait pas fait y?t'urir /es «o/i<«(/cî.'' Voilà ce qu'il importe de comprendre. Toutefois , il faut reconnaître , pour être vrai , que l'école janséniste , et Pascal avec elle , eut le tort grave do ne vouloir point se rappeler qu'il y a deux degrés de perfection dans l'Évangile : la perfection de précepte imposée à tous, la perfection de conseil inspirée seulement à quelques âmes d'élite. Or, on l'a remarqué avant nous, rien n'a contribué autant que ce rigorisme, exploité avec un art perfide par de prétendus adversaires de la morale relâchée, à jeter dans l'indifférence les populations découragées.
Concluons : la vie de Pascal , écrite par sa sœur, la confidente de toutes ses pensées, témoigne et de la force inébranlable de sa croyance, et de son respect pour la raison humaine renfermée en des bornes légitimes. L'ensemble des divers ouvrages de l'immortel penseur concorde avec tous les récits contemporains. Quelques phrases isolées, véritables traits à la .Michel Ange, jetés çà et là, et que l'auteur eût retouchés ou même effacés (à moins qu'ils n'indiquent la place d'une objection), ces phrases, qu'il ne faut pas séparer de tout le reste, ne sauraient avoir la valeur (lu'on a voulu leur donner. Disciple de saint François de Sales, de Bos- .suct ou de Fénelon, Pascal aurait été un docteur et un saint dans l'Eglise ; janséniste , il s'est consumé en des luttes stériles , et il a contribué à propager de funestes erreurs. Mais la part faite à ces erreurs , Pascal doit être considéré, après Bossuet et Fénelon, comme l'homme le plus propre à réveiller dans les âmes l'amour de Dieu et des hommes , dans les intelligences le goût du vrai et du beau. L'un des critiques les plus sagaces du dix-septième siècle , Bayle , l'avait bien compris ; et , dans ses Xour elles de la république des lettres décembre 1684}, il a écrit ces lignes remarquables qu'on voudra bien nous permettre de transcrire ici :
I Cent volnmcs de sermons ne valent pas cette vie-là, et sont beaucoup moins capables de désarmer les impies... Ils ne peuvent plus nous dire qu'il n'y a que de petits esprits qui aient de la piété, car ou leur en fait
• V. K\trjil du Sacrale chrclien , [). 4.
122 l'.ASCAL.
voir de la mieux poussée dans l'un «les plus ijrands jjconièlre.s , di's pins subtils inétapliysiciens et des plus pénétrants esprits qui aient jamais été au monde... On fait bien de publier l'exemple d'une si grande vertu poun
KMPÉCHEll LA IUKSCUIPTIO.V DE l'ESI'UIT DU .MO.NUb COMKIS LESPIIIT DE L É- VANUILE. I A. DE C.
Prolégomènes.
... Qu'ils apprcnnoiitau nioin.s quelle est la religion qu'ils combalteut, avant que de la conihatlre. Si cette religion se vantait d'avoir une vue claire d(; Dieu, <'t de le j)osséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le inonde qui la montre avec cette évidence. Mais puisqu'elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l'éloignement de Dieu, qu'il s'est caché à leur connaissance, que c'est même le nom qu'il se donne dans les Ecritures, Deus absconditus ; et enfin si elle travaille également à établir ces deux choses : qu( Dieu a établi des marques sensibles dans l'Eglise , pour se l'aire reconnaître à ceux qui le chercheraient sincèremeiil , et qu'il les a couvertes néanmoins de telle sorte qu'il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de tout leur cœur, quel avantage peuvent-ils tirer lorsque , dans la négligener où ils font profession d'être de chercher la vérité, ils crieiil que rien ne la leur montre ? Puisque cette obscurité où ils sont, et qu'ils objectent à 1 Eglise, ne fait qu'établir une des choses qu'elle soutient sans toucher à l'autre, et établi! sa doctrine loin de la ruiner?
Il Aiudrait pour la combattre qu'ils criassent qu'ils ont fait tous leurs efforts pour la chercher partout, et même dans ce que l'Eglise propose pour s'en instruire, mais san> aucune .satisfaction. S'ils parlaient de la sorte, ils combaltraient à la vérité une de ses prétentions. Mais j'espère montrer ici qu'il n'\ a personne raisonnable qui puisse parler de la sorte, et j'ose même dire que jamais personne ne l'a fai(. On sait assez de quelle manière agissent ceux qui sont dans cet esprit. Ils croient avoir fait de grands efforts pour s instruire, lorsqu'ils ont employé quelques heures à la lecture de quelque livre de l'Ecriture et qu'ils ont interrogé quelque ecclésiastique sur les vérités de la foi. Après cela, ils se vantent d'avoir cherché sans sitccès dans les livres cl panai
os homnios. Mais on véritt; jo ne puis m'cmpèclier de lonr lire cp (jup j'ai dit souvent, que cette négligence n'est pas supportable. Il ne s'agit pas ici de l'intéiôt léger de qnelqne lersonne étrangère pour en user de cette façon, il s'agit de lons-mt^mes et de notre tout.
L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir erdu tout sentiment pour être dans l'iiidiflérence de savoir e qui en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selo/i qu'il y aura des hiens éternels à espérer ou non , qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par, la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet.
Ainsi notre premier intérêt et noire premier devoir est de nous éelaircir sur ce sujet, d'où dépend toute notre conduite. Va c'est pourquoi, entre ceux qui n'en sont pas persuadés, je fais une extrême différence de ceux qui traiaillent de toutes leurs forces à s'en instruire à ceux qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y penser.
Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs et qui, n'épargnant rien pour en sortir, font de celle recherche leurs principales et plus sérieuses occupations.
Mais pour ceux qui passent leur vie .''ans penser à celle di'rnière fin de la vie cl qui, parcelle seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes les lumières qui les persuadeni, négligent de les chercher ailleurs et d'examiner à fimd si celte opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicilé crédide, ou de celles qui, quoique obscures d'ellesmêmes , ont néanmoins un fondement très-solide et inébranl.'ible, je les considère d'une manière toute différente.
Cette négligence en une affaire où il .s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit ; elle m'étonne et m'épouvante : c'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'ime dévotion spirituelle. J'entends au contraire qu'on doit avoir ce senlinient par un principe d'intérêt humain et par un intérêt d'anionr-propre : il ne faut pour cela que voir ce que voient les personnes les moins éclairées.
Il ni' fniit pas avoir l'Ainf fm-t élevée pour fom|)rendn'
qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide ; que tous nos plaisirs ne sont que vanité; que nos maux sont infinis, et qu'enfin la mort, qni nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre dans peu d'années dans l'horrible nécessité d'être éternellement anéantis ou malheureux.
il n'y a rien de pins réel que cela ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves, voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde. Qu'on fasse réflexion làdessus, et qu'on dise ensuite s'il n'est pas indubitable qu'il n'y a de bien en cette vie qu'en l'espérance d'une autre vie; qu'on n'est heureux qu'à mesure qu'on s'en approche, et que, comme il n'y aura plus de malheurs pour ceux qni avaient une entière assurance de l'éternité, il n'y a point aussi de bonhenr pour ceux qui n'en ont aucune lumière.
C'est donc assurément un grand mal que d'être dans ce doute; mais c'est au moins un devoir indispensable de chercher, quand on est dans ce doute, et ainsi celui qui doute et qni ne cherche pas est tout ensemble bien malheureux et bien injuste. Que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession, et enfin qu'il en fasse vanité, et que ce soit de cet état même qnil fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je n'ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature.
Où peut-on prendre ces sentiments? Quel sujet de joie trouve-t-on à n'attendre plus que des misères sans ressource? Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables, et comment se peut-il faire qne ce raisonnement-ci se passe dans un homme raisonnable :
<' Je ne sais qni m'a mis au monde ni ce que c'est que le monde ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, qne mon âme et cette partie de moi qui pense ce que je dis, qni fait réflexion sur tout et sur elle-même et ne se connaît non plus que le reste.
» Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qni m'a précédé, et de toute celle qui me
uit. Jo no vois qno dos infinités do tontos parts qui ni'onormont commo un alonio et comme une ombre qui ne dure jn'un instant sans retour.
» Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir; nais co que j'ignore le plus est cette mort mémo que je ne ^aurais éviter.
» Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je lais, et je sais seulement qu'on sortant de co monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces doux conditions je dois être éternellement en partage '. Voilà mon état, plein de misère, de faiblesse, d'obscurité. Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à cbercher ce qui doit m'arrivor. Pout-ètre que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux pas prendre la peine ni faire un pas pour le chercher; et, après, on traitant avec mépris ceux qui se travailleront de ce soin, je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort dans l'incertitude de l'éternité do ma condition future ^. »
Qui souhaiterait d'avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière? 0"' ••' choisirait entre les autres pour lui coinnuiniquor ses affaires? Qui aurait recours à lui dans ses alflictions? Et enfin à quel usage de la vie le pourrait-on destiner?
En vérité, il est glorieux à la religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables, et leur opposition lui est si pou dangereuse qu'elle sort au contraire à l'établissement de ses principales vérités; car la foi chrétienne ne va ])rincipalement qu'à établir ces deux choses : la corruption (le la nature et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s'ils ne servent pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté do leurs mœurs, ils servent au moins admirable-
1 Ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils aspirent après celte vie, et ce misérable partage ne leur est point assuré. •. Bossuet , Orais. fun. de la princ. Pal. )
2 11 faut lire et relire ces pages incomparables. .Jamais le génie de l'homme ne s'était élevé plus haut pour proclamer sa propre misère.
iiicnt a iiionlrci' la coniiplion de la nadirc par des sonliments si dônatiiics.
Rien n'est si irnporfant à riiommc que son état, rion ne lui est si rodoiitahle que létcrnilé. Et ainsi, qu'il so troiuo des lionimos indilTéi-fnts a la perte de leur ètic et au péri! d'une éternité de misère, cela n'est point naturel. Ils sont tout antres à l'égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu'aux plus légères, ils les prévoient, ils les sentent; et ce même homme qui passe tant de jours et de nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d'une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, c'est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, sans inquiétude et sans émotion. C'est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses, et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. C'est un enchantement incompréhensible et un assoupissement surnaturel qni marque une force toute-puissante qni le cause.
Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans la nature de 1 homme , pour faire gloire d'être dans cet état, dans lequel il semble incroyable qu'une seule personne puisse être. Cependant l'expérience m'en fait voir en si grand nombre que cela serait surprenant si nous ne savions que la plupart de ceux qui s'en mêlent se contrefont et ne sont pas tels en effet. Ce sont des gens qui ont oui dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté. C'est ce qu'ils appellent avoir secoué le joug, et qu'ils essayent d'imiter. Mais il ne serait pas difficile de leur faire entendre combien ils s'abusent en cherchant par là de l'estime. Ce n'est pas le moyen d'en acquérir, je dis même parmi les personnes du monde qui jugent sainement des choses, et qui savent que la seule voie d'y réussir est de se faire paraître honnête, fidèle, judicieux et capable de servir utilement son ami, parce que les hommes n'aiment naturellement que ce qui peut leur être utile. Or quel avantage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un homme qu'il a donc secoue le joug; qu'il ne croit pas qu'il y ait un Dieu qni veille sur ses actions; qu'il se considère comme seul maître de sa conduite, et qu'il ne pense en rendre compte qu'à soi-même? Pense-t-il nous avoir portés par là à avoir désormais bien de la confiance en lui, et à en attendre des consolations,
des, conseils el <1ps secours dans Ions les besoins de la vie? Prélendeiit-ils nous avoir bien réjonis de nous dire qnils tiennent que notre âme n'est qu'un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose à dire gaiement? Et n'est-ce pas une chose à dire tristement an contraire, comme la chose du monde la plus triste?
S i!s y pensaient sérieusement, ils verraient que cela est si mal pris, si contraire au bon sens, si opposé à Ihonnèîeté et si éloigné en toute manière de ce bon air qu'ils cherchent, qu'ils seraient plutôt capables de redresser que de corrompre ceux qui auraient quelque inclination à les suivre. Et, en effet, faites-leur rendre compte de leurs sentiments et des raisons qu'ils ont de douter de la religion, ils diront des choses si faibles et si basses, qu'ils vous persuaderont du contraire. C'était ce que leur disait un jour fort à propos une personne : u Si vous continuez à discourir de la sorte, leur disait -il, en vérité vous me convertirez! » Et il avait raison; car qui n'aurait horreur de se voir dans des sentiments où l'on a pour compagnons des personnes si méprisables?
Ainsi ceux qui ne font que feindre ces sentiments seraient bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus imperlinents des hommes. S'ils sont tâchés dans le fond de leur cœur de n'avoir pas plus de hnnière, qu'ils ne le dissimident pas; cette déclaration ne sera point honteuse : il n'y a de honte qu'à n'en point avoir. Rien n'accuse davantage une extrême faiblesse d'esprit que de ne pas connaître quel est le malheur d'un homme sans Dieu ; rien ne marque davantage une mauvaise disposition du cœur que de ne pas souhaiter la vérité des promesses éternelles; rien n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu ! Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables; qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent être chrétiens, et qu'ils reconnaissent enfin qu'il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonuables : ou ceux qui servent Dieu (le tout leur cœur parce qu'ils le connaissent, ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur parce qu'ils ne le connaissent pas.
Mais pour ceux qui vivent sansle connaître et sans le chereher, ils se jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin ,
qu'ils ne sont pas dignes du soin dos anfros, et il faut avoir lente la charité de la religion qu'ils méprisent pour no les pas niépi'iser jusqu'à les abandonner dans leur folio. Mais parce que cette religion nous oblige de les regarder toujours tant qu'ils seront en cette vie comme capables de la grâce qui peut les éclairer, et de croire qu'ils peuvent être dans pou do temps plus remplis de foi que nous ne sommes et que nous pouvons au contraire tomber dfins raveuglemont où ils sont, il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu'on fil pour nous si nous étions à leur place, et les appeler à avoir pitié deux-mémos et à faire au moins quelques pas pour tenter s'ils ne trouveront pas de lumières. Qu'ils donnent à cotte lecture quelques-unes do ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs; quelque aversion qu'ils y apportent, peut-être rencontreront -ils quoique chose, ou du moins ils n'y perdront pas beaucoup. Mais ])our ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de rencontrer la vérité, j'espère qu'ils y auront satisfaction, et qu'ils seront convaincus dos prouves d'une religion si divine que j'ai ramassées ici...
* Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il a été fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Etre inlini et sans parties auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre, pour votre propre bien et pour sa gloire, et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse '.
Théodicée de Pascal.
L'un des hommes les plus pieux et en même temps les plus sensés [ de noire grand dix-septième siècle , M. Olier disait qu'il y a trois es- ;
pèces de science : la science purement divine, la science purement j
humaine , et In science à la fois divine et humaine , qui est proprement lu vraie science des chrétiens.
C'est celle alliance que Pascal a cherché de toute la puissance de son cœur et de son génie, bien convaincu, comme l'étaient tous les Pères et les grands tliéologiens, qu'avec elle on se peut élever à la trèslitiuie philosophie , et que, sans elle, la vraie piété n'a jamais toute sa force.
* Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons
* Qielle piété tendre! quelle admirable charité ! Pascal est toujours ainsi, dans les Pensées, quand chez lui le chrétien domine le sectaire.
naturelles ou l'existence de Dieu , ou la Trinité , ou l'immortalité de l'âme, ni aucune chose de cette nature, nonseulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre les athées endurcis , mais encore parce que cette connaissance sans Jésus- Christ est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les propositions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut '■.
* J'admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature.
Je ne m'étonnerais pas de leur entreprise s'ils adressaient leurs discours aux tidèles, car il est certain que ceux qui ont la foi vive dans le cœur voient incontinent que fout ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent; mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, pour ces personnes destituées de foi et de grâce... leur dire qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils y verront Dieu à découvert, et leur donner pour toute preuve de ce grave et important sujet le cours de la lune ou des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles, et je vois par laison et par expérience que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris.
* Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées qu'elles frappent peu; et quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration; mais une heure après, ils craignent de s'être trompés. Quod curiositate cognoverint superhià amiserunt ^.
1 Bossuet a dit : « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne pas à aimer et se trahit elle-même !
* Bossuet , dans son Troité de la concupiscence , eh. 1 8 , s'exprime ainsi : < Autant qu'ils sembleront s'approcher de Dieu par l'intelligence,
autant s'en éloigneront-ils par leur orgueil : Quantum propinquaverunt
* Lf! Dion flps chrétiens no ronsisto pas on nn Dion simplement auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments, c'est la part des païens et des épicuriens. Il no consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes pour donner une heureuse suite d'années à ceux qui l'adorent, c'est la portion dos juifs; mais lo Dieu d'Abraham , le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob , le Dieu des chri'liens , est un Dieu d'amour et de consolation. C'est un Dieu qui remplit l'Ame et h> co'ur qu'il possède; c'est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie * ; qui .s'unit au fond do leur àmo; qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour; qui les rend incapables d'autre fin que de lui-même.
* Qu'il y a loin de la connaissance de Dieu à l'aimer !
"* La connaissance de Dieu sans celle de sa misère fiiit l'orgueil. La connaissance de sa misère sans celle do Dieu fait le désespoir. La connaissance de Jésus-Christ fait le milieu, parce que nous y trouvons et Dieu et notre misère.
* Ceux qui s'égarent ne s'égarent que manque de voir l'une de ces deux choses. On peut donc bien connaître Dieu sans sa misère et sa misère sans Dieu ; mais on ne peut connaître Jésus-Christ sans connaître tout ensemble et Dieu et sa misère.
* [Ainsi] tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus- Christ et qui s'arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu et do le servir sans médiateur, et par là ils tombent dans l'athéisme ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également.
* Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. Sans ce médiateur est ôtée toute communication avec Dieu; par Jésus-Christ nous connaissons Dieu. Tous ceux qui ont prétendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n'avaient que des preuves impuissantes; mais pour pi-ouvor
■> inlelligentiit , lanlum supcrhiô rccesscruiU (saint Augustin). Voilà ce «que fait dans l'homme la philosophie, quand elle n'est pas soumise ■ à la sagesse de Dieu ; elle n'engendre que des superbes et des incré- • dûtes.
PASCAL. i;ji
Jésus-Chrisl nous uvons les piophélics, qui sonl des preuves solides et palpables; et ces prophéties, étant accomplies et prouvées véritables par l' événement, marquent lu certitude de ces vérités, et partant la preuve de la divinité de Jésus- Christ. En lui et par lui nous connaissons donc Dieu. Hors de là et sans l'Écriture, sans le péché originel, sans médiateur nécessaire, promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu ni enseigner une bonne doctrine ni une bonne morale; mais par Jésus-Christ et en Jésus-Christ on prouve Dieu et on enseigne la morale et la doctrine. Jésus- Christ est donc le véritable Dieu des hommes.
Mais nous connaissons en même temps notre misère, car ce Dieu-là n'est pas autre chose que le réparateur de notre misère. Ainsi nous ne pouvons bien connaître Dieu qu en connaissant nos iniquités.
* Sans Jésus-Christ il faut que 1 homme soit dans le vice et dans la misère; avec Jésus-Christ l'homme est exempt do vice et de misère. En lui est toute notre vertu , toute notre lélicité; hors de lui il n'y a que vice, misère, erreurs, ténèbres, mort, désespoir.
* La religion est proportionnée à toutes sortes d'esprits. Les premiers s'arrêtent au seul éta])lis.sement, et cette religion est telle que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusqu'aux apôtres. Les j)lus instruits vont jusqu'au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux et de plus loin.
* Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment de cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne lont pas, nous ne jiouvons la leur procurer que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur imprime lui-même dans le cœur, sans quoi la foi n'est qu'humaine et inutile pour le salut.
* Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point :
on le sait en raille choses C'est le cœur qui sent Dieu
et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison.
Ne vous étonnez pas de voir des personnes simples croire sans raisonnement. Dieu leur donne l'amour de soi cl la baiuo d'eux-mêmes. Il incline leur cœur à croire. Ou
ne ci'oira jamais d'une créance utile et de foi si Dieu n'incline le cœur ; et on croira dès qu'il rinclinera.
Et c'est ce que David connaissait bien : Inclina cor meum, Deus, in testimonia tua (Ps. cxviii, 36).
* La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu'ils voient. Elle est au-dessus cl non pas contre.
* Les hommes ont mépris pour la religion ; ils en ont haine et nient quelle soit vraie. Pour guérir cela, il faut eornmeiicer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison; ensuite qu'elle est vénérable, en donner respect; la rendre ensuite aimable; faire souhaiter aux bons qu'elle fût vraie et puis montrer qu'elle est vraie.
* Il faut savoir douter où il faut, a.ssurer où il faut, et se soumettre où il faut. Qui ne fait ainsi n'entend pas la force de la raison. Il y en a qui faillcnt contre ces trois principes ou en assurant fout comme démonstratif, manque de se connaître en démonstration ; ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre ; ou en se soumettant à tout, manque de savoir où il faut juger *...
1 Pour se conïaincre que Pascal exprime ici sa véritable pensée, quoique la mort ne lui ait pas permis de mellre la dernière main à son œuvre, il suffira de lire avec quelque attention le passage suivant de la 18'= Lettre à un }>roiincial , lettre retouchée, recommencée plus de vingt fois, selon M. Périer :
■ D'où apprenons-nous la vérité des faits? Ce sera des yeux qui en sont les légitimes juges comme la raison l'est des choses naturelles et intelligibles, et la foi des choses surnaturelles et révélées. Selon les sentiments de deux des plus grands docteurs de l'Église, saint Augustin et saint Thomas, les trois principes de nos connaissances, les sens, la raison et la foi, ont chacun leurs objets séparés et leur certitude dans cette étendue. Et comme Dieu a voulu se servir de l'entremise des sens pour donner entrée à la foi, fides ex ouditu, tant s'en faut que la foi détruise la certitude des sens, que ce serait au contraire détruire la foi que de vouloir détruire le rapport fidèle des sens... Quelque objet qu'on nous présente à examiner, il faut d'abord en reconnaître la nature, pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S'il s'agit d'une chose, sumolurelle , nous n'en jugeront m par les sens, ni par la raison, mais par l Ecriture et par les décisions de l'Eglise. S'il s'agit d'une chose non révélée , et proportionnée à la raison naturelle, elle en sera le propre juge; et s'il s'agit enfin
* Si l'on soumet tout à la raison, notre rcUyion n'aura rien de mystérieux et de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule.
* Deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison.
* La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons et dans le cœur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans l'esprit et dans le cœur par la force et les menaces, ce n'est pas y mettre la religion mais la terreur : terrorem potius fjuàm religionem.
* Nous connaissons la vérité non-seulement par la raison, mais encore par le cœur; c'est de cette sorte que nous connaissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaye de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison ; cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non l'incertitude de toutes nos connaissances... La connaissance des premiers principes est tout aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct que la raison s'appuie et qu'elle y fonde tout son discours... Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude , quoique par différentes voies; et il est aussi ridicule quo la raison demande au cœur des preuves de ces premiers principes pour vouloir y consentir qu'il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre , pour vouloir les recevoir.
* La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître : car en désobéissant à l'un on est malheureux, et, en désobéissant à l'autre, on est un sot.
* La dernière démarche de la raison, c'est de connaître
d'un point de fait , nous en croirons les sens auxquels il appartient naturellement d'en connaître. •
On peut juger d'après ces paroles si Pascal, même en philosophie, était, comme on l'a prétendu, un sceptique à la façon de Montaigne, de llucl ou de l'abbc de Lamennais !
1;JV PASCAL.
«juil \ a une iiiliiiilc tit.' cliosrs (|iii la siirpassciil. ïiïlc ii Csl qiH' iaihli' si elli' ii<' \a jus(|u'à coiinaîln; cj-la. Que si les choses iiatmclli's la surpassent, que dira-t-ou des suiualu-
Premicre partie. — Misère de l'homme sans Dieu, ou que l'homme est corrompu par la nature même.
Le (itre que nous venons de reproduire a été écrit de la main de Pascal , et indique l'une des divisions du grand ouvrage qu'il avait projeté. Misère de l'homme s/ms Dieu : — bonheur de l'homme avec Dieu. Cette division générale est rappelée à chaque page des Pensées. Elle est parl'aitement indiquée dans le passage suivant : • Il n'y a rien sur la terre (|ui ne montre ou la misère de l'homme ou la miséricorde de Dieu ; ou 1 Impuissance de l'homme sans Dieu, ou la puissance de l'homme avec Dieu.
La déchéance de l'homme, et sa grandeur par la rédemption , devaient cire les deux idées fondamentales de W-ipologétiquc de Pascal , comme elles le sont du christianisme.
Quand je me suis mis quelquefois à eonsidércr les di- \ erses agitations des liommes, et les périls, et les peines où ils s' exposent dans la eour, dans la «jucrre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, j'ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose , qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre , s'il savait demeurer chez soi avec plaisir n'en sortirait pas pour aller sur la mer, ou au siège d'une place... Mais quand j'ai pense de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu eu découvrir la raison , j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective , qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près...
Prencz-y garde. Qu'est-ce autre chose d'être surintendant', chancelier, pi-emier président, sinon d'être en une condition où l'on a dès le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes? Et quand
1 Surintendant des finances ; Fouquet occupa le dernier cette charge. Il était encore en place à cette époque, car sa disgrâce ne précéda que d'une année la mort de Pascal.
ils sont dans la disgrâco o( qu'on Ips onvoio à lonrs maisons (les champs ', où ils ne manquent ni de biens, ni de domestiques pour les assister dans leurs besoins, ils ne laissent pas d'être misérables et abandonnés, parce que personne ne les empêche de songer à eux.
De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre , les grands emplois sont si recherchés. Ce n'est pas (lu'il y ait en effet du bonheur, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit dans l'argent qu'on peut gagner au jeu , ou dans le lièvre qu'on court. On n'en voudrait pas s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu'on recherchr , ni les dangers de la guerre , ni la peine des emplois ; mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser, et nous divertit.
De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que la prison est un supplice si horrible ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c'est enfin le plus grand sujet de la félicité des rois, de ce qu'on essaye sans cesse à les divertir et à leur procurer toutes sortes de plaisirs.
Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu'ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature
Les hommes ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n'est en effet que dans le repos et non pas dans le tumulte ; et de ces deux instincts contraires , il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue au fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l'agitation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont pas leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos.
' Les ministres disgraciés étaient, en ce temps-lA , exilés dans leurs terres.
Ainsi s't'conlo tonte la vie. On dierclie le repos en combattant quelques obstacles; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable...
Ainsi l'bomnie est si malheureux, qu'il s'enuuierait m«?me sans aucune cause d'ennui, par l'état propre de sa complexion * ; et il est si vain, qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, comme un billard ou une balle qu'il pousse suffisent pour le divertir...
* D'où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique et qui , accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant? fie vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera ce sanf'licr que les chiens poursuivent avec tant d'ardeur depuis six heures ^. Il n'en faut pas davantage : l'homme, quelque plein de tristesse qu'il soit, si l'on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là !
* Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon , son insuffisance , sa dépendance , son impuissance , son vide. Incontinent, il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir.
1 Bossuet a parlé , lui aussi , de » cet inexorable ennui qui fait h fond de lu lie humaine •
- \'oici une autre version de ce passage , que Pascal a barré dans son manuscrit , le trouvant sans doute trop long. L'ironie en f st encore plus vive et l'expression plus piquante :
« Cet homme , si affligé de la mort de sa femme et de son fils uni-
' que , qui a celle grande querelle qui le tourmente, d'où vient qu'à
ce moment il n'est pas triste et qu'on le voit si exempt de toutes ces
'pensées pénibles et inquiétantes? Il ne faut pas s'en étonner; on
vient de lui servir une balle , et il faut qu'il la rejette à son compa-
pagnon. Il est occupé à la prendre à la chute du toit pour gagner
une chasse; comment voulez-vous qu'il pense à ses affaires, ayant
- celte antre affaire à mener ? \'oilà un soin digne d'occuper cette
' grande âme, et de lui ôter toute autre pensée de l'esprit. Cet homme
^ né pour connaître l'univers, pour juger de toutes les choses , pour
' régir un État, le voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un
" lièvre ! ■
* Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de ne point y penser : c'est tout ce qu'ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux. Mais c'est une consolation bien misérable, puisqu'elle va non pas à guérir le mal, mais à le cacher simplement pour un peu de temps, et qu'en le cachant elle fait qu'on ne pense pas aie guérir véritablement. Ainsi , par un étrange renversement de la nature de l'homme, il se trouve que l'ennui, qui est son mal le plus sensible, est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu'il peut contribuer plus que toutes choses ta lui faire chercher sa véritable guérison ; et que le divertissement, qu'il regarde comme son plus grand bien, est en effet son plus grand mal, parce qu'il l'éloigné plus que toutes choses de chercher le remède à ses maux; et l'un et l'autre sont une preuve admirable de la misère et de la corruption de l'homme, et en même temps de sa grandeur, puisque l'homme ne s'ennuie de tout et ne cherche cette multitude d'occupations que parce qu'il a l'idée du bonheur qu'il a perdu, lequel ne trouvant point en soi * , il le cherche inutilement dans les choses extérieures, sans pouvoir jamais se contenter, parce qu'il n'est ni dans nous ni dans les créatures, mais en Dieu seul.
* Xous ne tenons jamais au temps présent. Xous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour bàler son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt : si imprudents , que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent d'ordinaire nous blesse. Xous le cachons à notre vue parce qu'il nous afflige, et, s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper, nous tâchons de le soutenir par l'avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.
Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toujours
* Bossuel a développé la même pensée dans le Discours pour lu rêture de madame de la Vallière
orcnp<'os au pa^sé on h l'an'nir. Xoiis no pensons pirsiiiip point au présput, ol si nous y pensons, ce n'csl nuf pour (mi prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre tin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.