Ï4 MEZERAI
hôte si cousiclérablc : quelques-uns néanmoins de ceux qui le connaissaient plus parliculièremeni, et qui l'avaient en (!stime d'un des plus grands hommes et des mieux sensés de son temps , croyaient que sa sagesse avait agi seule en cette rencontre, sans aucun mélange de passion, et que, sa vertu et sa vieillesse lui donnant quelque autorité sur un jeune prince, il lui avait voulu marquer la grande faute qu'il avait commise dans les massacres, et accompagner cette leçon d'une appréhension si forte, qu'elle fit impression sur son esprit et lui servit de hride à l'avenir, si le mauvais conseil des siens le poussait derechef à une pareille inhumanité. Quo\ qu'il en lût, il sembla qu'après cela sa colère s'étant passée, il fut louché de quelque honte d'avoir traité un roi avec si peu de civilité; ainsi, devenant plus courtois sur son départ, il commanda à deux de ses fils, Casimir et Christophe , de l'accompagner jusque sur sa frontière.
Le maréchal de Biron dissuade Henri 11 de se réfugier en Angleterre.
Cependant le roi, qui avait retenu trois mille fantassins français , deux régiments de Suisses , douze cents chevaux et le prince de Conti ; le grand prieur, colonel de la cavalerie légère ; le maréchal de Biron ; Charles de Montmorency- Damvilie, autrefois appelé Méru, colonel des Suisses; Chastillon, faisant la charge de colonel de linfanterie française; Louis de Ilohan , duc de Monhazon; la Force, Bacqueville, Larchant et plusieurs autres gentilshommes de marque, était Venu et descendait le long de la rivière de" Seine Lorsqu'il fut au pont Saint-Pici're , Rolet, gouverneur au Pont-der Arche , soldat de fortune , homme de cœur et de jugement, lui apporta les clefs de sa place ; et comme le roi lui fit demander quelles conditions il désirait de lui , car dans les guerres les gouverneurs avaient accoutumé d'en user ainsi, il lui répondit g'énéreusemcnt que , s'il né le tenait pour sou roi, tous les avantages du monde ne seraient pas capables de lui faire prendre son parti, mais que, le reconnaissant pour tel, il ne demandait rien que l'honneur de le servir...
Sitôt que Henri se fut approché de Rouen, Lt-ùlant les moulins , se saisissant des postes avantageux , faisant des escarmouches jngqucs aux portes, les hourgeois, extrême*
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ment alarmés, témoignèrent si peu do résolution de se défendre... et crièrent si fort au secours, qu'il fallut que le duc de Mayenne y vînt lui-même avec toute son armée. Ainsi le roi n'osa plus s'opiniàlrer à ce siège, mais décampa aussitôt, et, en attendant ce que ferait son ennemi, tourna vers la ville d'Eu; c'est une petite ville sur la rivière de Bétlinne, non loin du bord de la mer; Catherine de Clèves, venve de François de Guise, la tenait en titre do comté et de pairie. Le gouverneur, nommé Launay, voyant mettre le canon en batterie, fit sa composition, qui fut fort bien entretenue, et la ville préservée du pillage par l'ordre exact que Cliâtillon y apporta, le roi même n'y ayant voulu entrer, de peur de l'insolence des soldats, et s'étnnt logé à Tréport, qui est un petit havre à im quart de lieue de là.
Il y eut quantité de beaux raisonnements pour montrer qu'il avait entrepris le siège de Rouen seulement afin de divertir^ les forces du duc de Mayenne d'alentour de Paris, oi'i elles eussent repris les villes qui enfermaient les passages, et partant qu'il avait assez bien réussi, puisqu'il avait accompli son intention : mais il sembla depuis qu'il n'avait pas prévu les dangereuses suites de cette entreprise , ni le péril presque inévitable où elle l'engagea. Et véritablemeni, il ne s'était point imaginé que le duc de Mayenne dût amener toute son armée au secours de Rouen, ni que s'il le voyait faire retraite, il osât passer la rivière pour l'aller chercher; il croyait même, faute d'être bien informé, son armée beaucoup plus faible et bien moins prête à marcher qu'elle n'était. En peu de jours elle s'était merveilleusemenl grossie. Henri, fils du duc de Lorraine, partant de .lamels peu après la reddition du château , qui s'était faite le 24 juillet 1589, était venu la joindre avec mille chevaux et deux mille hommes de pied, les meilleurs de ceux qui fussent à ce siège. Le duc de Parme y avait envoyé quatre cents chevaux et douze cents hommes de pied wallons ; Christophe de Bassompierre, qui longtemps avant la mort de Henri III était allé faire des levées en Allemagne, y avait amené trois cornettes de reîtres ; Jacques Colaltc , étant au service du roi d'Espagne, deux régiments de lansquenets et quelque I avalerie allemande; le duc de Nemours, trois mille fanlas-
^ nV'loifjner.
76 MKZEHAI.
sins Pl la plus belle fjendarmeric que Ion eûi su voir ; et Balagny, les meilleures troupes qu'il avait pu tirer des Cainbresis : tellement que toutes ces forces jointes ensemble faisaient près de quatre mille chevaux et plus de quinze mille hommes de pied. Le roi étant donc bien étonné d'apprendre que cette armée avait passé la Seine à Vernon, et qu'il n'y avait plus de rivière entre deux, mande en dili- ({ence à Longueville et à Aumont de ramasser leurs troupes et de se rendre auprès de lui. Cependant il se retire vers Dieppe, où certes il courait grande fortune d'être accablé, si l'absence du duc de Mayenne, qui de Mantes était allé à Beins en Hainaut s'aboucher avec le duc de Parme, n'eût retardé quelques jours la célérité de cette armée. Le dessein du duc était de l'atculer en quelque coin de Normandie, et de l'y serrer de si près qu'il fût contraint de chercher son salut en l'évasion et d'abandonner ses troupes, qui, se voyant sans chef, se fussent incontinent dissipées ou rendues à son parti. Pour cet effet, il alla reprenant toutes les petites places d'alentour, s'imaginant le cerner et puis l'envelopper tout h fait. Ce qui lui semblait si facile et si indubitable, qu'il écrivit partout, et même en Espagne, qu'il tenait le Béarnais enfermé en un lieu d'où il ne lui pouvait échapper à moins que de sauter dans la mer.
Ces nouvelles ayant en peu de jours été portées par toute la France, le parlement, qui était à Tours, alarmé d'ailleurs des entreprises et des menées des ligueurs qui l'environnaient de tous cotés, dépécha au roi Paul Huraut de Valegran, maître des requêtes et depuis archevêque d'Aix, par lequel il lui proposait qu'il ne voyait plus qu'un expédient pour sauver l'Etat : c'était que, comme autrefois on avait vu à Borne deux princes associés au gouvernement de l'Empire, ainsi dans celte occasion l'oncle et le neveu régnassent conjointement, l'un ayant la conduite des affaires, l'autre' celle des armes, et tous deux ralliant les religions ensemble. Les capitaines de son armée, les religionnaires mêmes, dont le courage endurci par les coups de la fortune ne rebroussait pas facilement contre le danger, comparant les forces de son ennemi avec les siennes, ne voyaient pas bien quel expédient les pourrait tirer de ce péril, et appréhendaient extrêmement pour le salut du roi, duquel dépendait celui de tout l'État; de sorte que dans un conseil qu'il tint le cin-
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(juiôme do soptembrc, la plupart concluaient que, laissant ses troupes à terre, fortifiées dans des postes, où elles pourraient aisément soutenir les attaques de l'ennemi et attendre les renforts qui lui devaient arriver, il mît sa personne sacrée en sûreté , et qu'il s'embarquât au plus tôt pour prendre la route d'Anglelerrre ou de la Rochelle, de peur que, s'il tardait davantage, il ne se trouvât investi par mer aussi bien que par terre : ce que les vaisseaux que le duc de Parme avait tout prêts pourraient faire bien aisément avec les barques qui descendaient de Rouen en très-grande quantité. Ils appuyaient cet avis de tant de fortes considéralions, que le roi même commençait à s'ébranler, quand le maréchal de Biron , qui avait entendu ce discours avec dédain , fâché qu'il fit plus d'impression qu'il ne devait , prit la parole, et d'une voix animée de colère dit au roi : il C'est donc tout de bon, sire, que l'on vous conseille de monter sur mer, comme s'il n'y avait point d'autre moyen de conserver votre royaume que de le quitter. Si vous n'étiez pas en France, il faudrait percer au travers de tous les hasards et de tous les obstacles du monde pour y venir, et maintenant que vous y êtes, on voudrait que vous en sortissiez! Et vos amis seraient d'avis que vous fissiez de votre bon gré ce que le plus grand effort de vos ennemis ne vous saurait contraindre de faire! En l'état que sont les choses, sortir de France, seulement pour vingt-quatre heures, c'est s'en bannir pour jamais. On peut bien dire que vos espérances s'en iront au vent avec le vaisseau qui vous emportera, et il ne faut point parler de retour, qui serait aussi impossible que de la mort à la vie. Le péril , au reste, n'est pas si grand qu'on vous le dépeint. Ceux qui nous pensent envelopper sont, ou ceux mêmes que nous avons tenus enfermés si lâchement dans Paris, ou gens qui ne valent pas mieux, et qui auront plus d'affaires entre euxmêmes que contre nous. Enfin, sire, nous sommes en France, il nous y faut enterrer; il s'agit d'un royaume, il faut l'emporter ou y perdre sa vie. Et quajid même il n'y aurait point d'autre sûreté pour votre sacrée personne que la fuite, je sais bien que vous aimeriez mieux mille fois mourir de pied ferme que de vous sauver par ce moyen. Votre Majesté ne souffrirait jamais qu'on dît qu'un cadet de la maison de Lorraine lui aurait fait perdre terre , encore
78 MKZERAI.
inoins qu'on la vit mendior à Ici porte d'un prince étranger. \on , non, sire, il n'y a ni couronne ni honneur pour vous an delà de la mer; si vous allez au-devant du secours d'Angleterre , il reculera ; si vous vous présentez au port de la Rochelle en homme qui se sauve , vous n'y trouverez que des reproches et du mépris. Je ne puis croire que vous deviez plutôt fier' votre personne à l'inconstance des flots et à la merci de l'étranger qu'à tant de braves gentilshommes et tant de vieux soldats, qui sont prêts ' de lui servir de remparts et de boucliers ; et je suis trop serviteur de Votre Majesté pour lui dissimuler que, si elle cherchait sa sûreté ailleurs que dans leur vertu , ils seraient obligés do chercher la leur dans un autre parti que le sien. » Par de semblables paroles, le maréchal ferma la bouche à ceux qui avaient ouvert cet avis, et le roi, dont le courage suivait toujours les plus hardies résolutions et se déterminait facilement dans les plus pressantes rencontres, se résolut d'attendre l'ennemi dans un poste avantageux.
* Ciel ! à qui roulez-vous désormais que je ^e
Les secrets de mon âme et le soin de ma vie!
(ConvEiLLE, Cinna , acte IV, scène ni.)
- On dirait aujourd'hui : prélf à.
LA ROGHEIOUCAULI)
(FRAXCOIS, PRIXCE DE MARSILLAC, plis DUC DE] (1013-1080.)
La Roc'lieruucaiild s'est placé parmi nos ('•criviiins du premier ordre eu résumant les observations de tonte sa vie dans nn petit volnrae qu'il a retouché et perfectionné pendant nuinze ans. Quinze ans! c'est dépenser beaucoup de temps , ce semble , pour écrire si peu de pafjes ; mais ce n'est pas trop si on songe que ces pages sont immortelles.
Dans ses Maximes il met à nu les misères de notre cœur, il démasque nos fausses vertus , il attire , il arrête nos regards sur le mobile peu glorieux des actions dont nous prétendons tirer gloire ; enfin il nous montre à nous-mêmes, mais eiclusivement par notre mauvais côld : il ne veut pas nous en voir d'autre. Accusé tout d'abord d'avoir calomnié les hommes, loin de reconnaître qu'il ait poussé la censure trop loin, la Rochefoucauld soutient qu'il nous a encore fuit gn'ice. Qui décidera nu procès où tout le monde est juge et partie .' Il est possible qu'il n'ait pas dit des hommes fout le mal qu'il en pouvait dire; mais nier tout lo bien ou en empoisonner la source comme il le fait, est-ce rester dans les limites du juste et du vrai?
Vainement il essaye d'abriter son système sous l'autorité des Pères de l'Eglise; l'autorité des Pères de l'Eglise! son système la détruirait. Que deviendraient, s'il était admis, la vertu et la sainteté.' Elles ne seraient plus que \' amour-propre transforme. C'est en effet tout ce que voit la Rochefoucauld dans le cœur humain, comme Condillac plus tard ne verra dans l'intelligence humaine que la seiisalion Iransformie. Il y a, grâce à Dieu, autre chose dans l'homme. D'ailleurs, les Pères de l'Eglise et le grand érêque qui fut de son vivant salué de ce nom , Bossuet, entre les bras duquel expira la Rochefoucauld, quand ils peignent si vivemeni notre corruption et notre bassesse, s y prennent d une autre manière. Ils ne le font point sur un ton léger et moqueur, car il n'y a pas de quoi rire. Ils ne sont pas misanthropes , car la misanthropie est l'opposé de la charité, c'est-à-dire du christianisme. S'ils nous abattent d'une main, ils nous relèvent de 1 autre. Après avoir montré la chute, ils montrent la Rédemption. La Rochefoucauld ne peint que les Jiommes déchus, et l'idée mère des Maximes est fausse, parce que l'auteur donne comme la vérité tout entière une moitié seulement de la vérité. Mais si la critique doit faire ses réserves sur le système, ce qu'elle ne saurait contester, c'est la pureté , rélé,<}ance et la merveilleuse précision du langage. Chacune de ces Maximes, jetées comme au hasard, est un petit chef-d'œuvre de style.
La Rochefoucauld a laissé aussi de remarquables Mémoires sur cette tragi-comédie de la Fronde, où l'entraînement de la jeunesse le poussa à jouer un rôle. On lui attribue encore des hèflexions diverses qui roulent principalement sur la manière dont pense et se conduit un homme de bonne compagnie. Il y a là une connaissance du monde et nn savoir-vivre admirables. L'ami de madame de la Fayette et de madame de Sévigné passait pour le plus honnête homme, on dirait aujourd'hui pour l'homme le mieux élevé de son temps. Ces réflexions sont tout à fail dignes de lui Elles rappellent à chaque instant les Maximes, et p.ir
80 LA ROGHKFOICAI LD.
l'idée Pl par \e lonr. Peul-èlrc y n-l-il dans les Itéflexioni une manière «n peu plus douce de roir et de dire les choses, mais cela peut tenir à ce que dans les unes c'est un moraliste qui ju<;|e, tandis que dans les autres c'est un homme du monde qui conseille. V. R.
Réflexions morales ou maximes.
Comme la nocliefoucaiiid. après la première édition de ses Marimes. s'est constamment appliqué à en perfectionner l'expression dans les éditions suivantes, nous avons pensé que la reproduction de ces variantes offrirait à l'intelligence et au goût de nos jeunes lecteurs une leçon de sljle aussi curieuse que profitable.
* I/amoiir-proprp ost le plus grand de tous les flalteiirs '.
* Quelques dérouverfes ^ que l'on ait faites dans le pays de l'aniour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues.
* Xous avons tous assez de force pour supporter le? maux dautiiii.
* La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir , mais les maux présents triomphent d'elle ^.
Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixemenl.
"^ On fait souvent vanité des passions même les plus criminelles; mais 1 envie est une passion timide et honteuse que l'on n'ose jamais avouer '.
* Xous avons plus de force que de volonté, et c'est sonvent pour nous excuser à nous-mêmes que nons nous imaginons que les choses sont impossibles.
^ Celte pensée était exprimée ainsi dans la f'' édition : L'amourpropre empi'che bien que celui qui nous Jlaile ne soil jamais celui qui nous/latte le plus. Comme elle a gagné en clarté et en précision !
- Il y a quelque décourerle an singulier dans la l""*" édition. Le pluriel vaut mieux.
La Feinte est do pays plein de terres désertes. Tous les jours dos aotears y font des decoo\erte9.
(La Fù\Ti:.\K. lit. tir, fab. i.)
^ Dans la 1" édition . il y avait : Des maux passés et de ceux qui ne sont pas prêts d'arriver. La Rochefoucauld simplifie toujours en corrigeant.
■* l""^ édition : Quoique toutes les passions se dussent cacher , elles ne craignent pas néanmoins le jour ; la seule tnrie est une passion timidr et honteuse qu'on n'ose jamais avouer. Le tour est devenu plus vif. l'eipression plus forte.
LA HOCHEFOICAILI). • SI
* Si nous n'avions point de clôfants, nous no prendrions pas tant de plaisir à on remarquer dans les autres '.
* Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.
* L'orgueil a plus de part que là bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et nous ne les reprenons pas tant pour les en corriger que pour leur persuader que nous en sommes exempts.
* L'intérêt parle toutes sortes de langues et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.
* Ceux qui s'appliquent trop aux petites cho.ses deviennent ordinairement incapables des grandes ^.
* L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit ; et pendant que par son esprit il tend à un but, son cœur l'entraîne insensiblement à un autre ".
* Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune.
* Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous
1 l""* édition : Si nous n'nrions pas de défauts, nous ne serions p<ix ti aises d'en rrmnrqmr aux autres. Il y a dans la seconde rédaction plusieurs retouches presque imperceptibles qui témoignent du soin minutieux que l'auteur apportait à l'expression de sa pensée.
- 1'''^ édition : La complexion qui fait le talent pour les petites choses est contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes. Cela était beaucoup trop absolu, et la complexion qui fait le talent... ne ponçait rester. La correction est donc heureuse à tous égards. Toutefois comprenons bien la pensée de l'auteur et tenons compte des deux adçerbes trop et ordinairement. Les grands esprits , les hommes complets ne s'appliqaent pas trop aux petites choses, mais ils ne les négligent pas non plus, car ils savent que c'est souvent des petites choses que dépendent les grandes.
^ l"' édition : L'homme est conduit lorsqu'il croit se conduire, et pendant que, par son esprit, il rise ii un endroit , son cœur s'achemine insensiblement à un autre. Que de corrections habiles ! Croit se conduire devait être dit en commençant, stouvent devait être ajouté ; riser n'était pas en contraste avec acheminer ; endroit pour but était négligé ; tend est avantageusement snbslilué à rise , entraine est bien supérieur à achemine, el entraîne insensiblement est une expression aussi heureuse que hardie.
82 LA ROCHEFOUCAILD.
avons de nous-mémr>s que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que nous approuvions dans un autre *.
* Quelque différence qui paraisse entre les fortunes, il y a une certaine compensation de biens et de maux qui les rend égales 2.
* Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses à qui elles doivent une grande partie de la louange et du blâme qu'on leur donne.
* Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage, ni si heureux que les imprudents ne puissent tourner à leur préjudice.
* Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne îi la prudence: cependant , quelque grande qu'elle soit, elle ne saurait nous assurer du moindre événement *.
* Il est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé.
^ f® édition : liien nr doit lant diminuer la salis/uclion que nou» avons de nous-mêmes que de voir que vous avons été contents dans l'étal et dans les sentiments que nous désapjyrouvons à cette heure.
- ]^'^ édition ; Quelque diffi renée qu'il y ait entre les fortunes, il y a pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend égales. Encore deux relouches excellentes.
■'• P* édition : On éll-ve la pnidnice jusqu'au ciel , et il n'est sorte d'éloge qu'on ne lui donne : elle est la règle de nos actions et de notre conduite, elle est la maîtresse de la fortune , elle fait le destin des empires ; sans elle on a tons les maux, avec elle on a tous les biens; et, comme le disait autrefois un poète , quand nous avons la prudence il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dars la prudence tout le secours que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde , parce que, travaillant sur une matière aussi changeante qu'est l'homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets. D'où il faut conclure que toutes les louanges dont nous /laitons notre prudence rie sont que des effets de notre amour-propre , qui s'applaudit en toutes choses et en toutes rencontres. A cette rédaction un peu \ erbeuse, lii Rochefoucauld substitua cette autre, plus courte et plus simple, dans les éditions de 16C6, 1671 et 1G75 : // n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence. Cependant , quelque grande qu'elle soit, elle ne saurait nous assurer du moindre événement , parce qu'elle travaille sur l'homme, qui, est le sujet du monde le plus changeant. Enfin il arriva à la dernière forme, qu'il semblerait avoir dû trouver la première.
LA ROCHEFOLCAILD. 83
* Coiuuieut préteudous-uoiis qu un autre garde notre secret si uous n'avons pas pu le garder nous-mêmes'
■ L'aniour-propre nous augmente ou nous diminui- les bonnes qualités de nos amis à proportion de la satisfaction que nous avons d'eux, et nous jugeons de leur mérite par la manière dont ils vivent avec nous.
* Tout le monde se plaint de sa mémoire , et personne ne se plaint de sou jugement.
* Il n'y en a point qui pressent tant les autres que les paresseux lorsqu'ils ont satisfait à leur paresse , aûn de paraître diligents.
* La plus grande ambition n'en a pas la moindre apparence lorsqu'elle se rencontre dans une impossibilité absolue d'arriver où elle aspire.
* Les grands noms abaissent, au lieu d'élever, ceux qui ne les savent pas soutenir,
* Chacun dit du bien de son cœur, et personne n'ose en dire de son esprit.
* Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et, comme il est presque inflni , nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites.
* Où ne donne rien si libéralement que ses conseils *.
* Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant, comme ceux du visage.
* On ne se peut consoler d'être trompé par ses ennemis et trahi par ses amis, et l'on est souvent satisfait de l'être par soi-ir>êrae.
^ Il est aussi facile de se tlomper soi-même sans s'en apercevoir, qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent.
^ Rien n'est moins sincère que la manière de demander et de donner des conseils. Celui qui eu demande paraît avoir une déférence respectueuse pour les sentiments de son uini, bien qu'il ne pense qu'à lui faire approuver les siens et à le rendre garant de sa conduite; et celui qui conseille
' 1'* édition : Il n'y a point de plaisir qu'on fosse plus rolonliers à un omi q»e cçhf de Ini thnncf cowçiU t'était bien moins fin.
84 L \ KOCHEKOLCAILD.
paye la couHanco qu'on lui lënioigrie d'un zèle ardenl et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le plus souvent, dans les conseils qu'il donne, que son propre intérêt ou sa «jloire *.
* La plus suhtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges qu'on nous tend; et l'on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.
* Xous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres, qu'à la fin nous nous déguisons à nous-mêmes^.
"^ L'usage ordinaire de la finesse est la marque d'un petit ('."^prit, et il arrive presque toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se découvre en un autre.
* Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les autres '.
* On parle peu quand la vanité ne fait pas parler '.
On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler.
* Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui paraissent raisonnables et agréables dans la conversa-
' l'*^ édition : Rien n'est plus dicerlissant que fie voir deux hommes assemblés, l'un pour demander conseil et l' autre pour le donner : l'un puruil avec une déférence respectueuse vt dit qu'il rient rececoir des instructions pour se. conduite, et son dessein le plus souvent est de faire iipprourer ses sentiments et de rendre celui qu'il rient consulter garant de l'affaire qu'il lui jjrojiose. Celui qui conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un zèle ardent et désintéressé ; il cherche en même temps dans ses propres intérêts les règles de conseiller, de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit. Quelle supériorité dans la seconde rédaction !
- l''<^ édition : Lu coutume que nous avons de nous déguiser aux autres pour acquérir leur estime fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes. Le tour était moins vif et il y avait un membre de phrase au moins inutile.
' l""^ édition : On est fort sujet ci être trompé quand on croit être plus fn que les autres. Il n'y a qu'une nuance entre les deux rédactions, mais certainement la seconde est meilleure que la première.
^ 1''^ édition : Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de dire grand' chose. Comparez : les deux phrases d'abord paraissent presque identiques, et il y a pourtant dans la première rédaction trois ou quatre imperfections qui ont disparu toutes dans ia seconde.
LA llUCHliFOLCALLU. 85
lion, c'est qu'il n'y a presque personne qui ne pense plutùl à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer seulement une mine attentive, en même temps que l'on voit dans leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur dit , et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire; au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux autres, ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même , l't que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.
* Comme c'est k* caractère des grands esprits de faire entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits, au contraire, ont le don de beaucoup parler et de ne rien dire.
* On ne loue d'ordinaire que pour être loué.
* Peu de gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est utile à la louange qui les trahit.
* Il y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent.
* Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie d'autrui ne nous pourrait nuire.
* La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour l'acquérir.
* Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer pour grande lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein.
* L'art de savoir bien mettre en œuvre de médiocres (|ualités dérobe l'estime, et donne souvent plus de réputation que le véritable mérite. ,
* Il est plus facile de paraître digne des emplois qu'on n'a pas que de ceux qu'on exerce.
* Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre étoile celle du public.
* Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le mérite même.
86 LA KOCHliFOLCALLl).
* Ce qui nous lait aimer les nouvelles conuaissauces n'est pas tant la lassitude que nous avons des vieilles, ou le plaisir de chan<jer, que le déyoùt de n'être pas assez admirés de ceux qui nous connaissent trop , et l'espérance de l'être davantage de ceux qui ne nous connaissent pas tant.
'^ Xotre repentir n'est pas tant un regret du mal que nous avons fait, qu'une crainte de celui qui nous en peut arriver.
* La santé de l'âme n'est pas plus assuré<' que celle du corps; et, quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'est pas moins en danger de s'y laisser emporter que de tomber malade quand ou se porte bien.
* Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps; quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours , et elles sont à tout moment en danger de se rouvrir.
* Nous oublions aisément nos fautes lorsqu'elles ue sont sues que" de nous*.
* Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout le monde se trompe fort ; mais celui qui croit qu'on ne peut se passer de lui se trompe encore davantage.
* La parfaite valeur est de faire gaiis témoins ce qu'on serait capable de faire devant tout le monde.
* L'intrépidité est Une force extraordinaire de l'âme qui l'élève au-dessus des troubles, des désordres et des émo" lions que la vue des grands périls pourrait exciter en elle , et c'est par cette force que les béros se maintiennent en un état paisible et conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les plus surprenants et les plus terribles.
* L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.
Ce qui fait le méconipto dans lu reconnaissance qu'on attend des grâces que l'on u faites, c'est que l'orgueil de
' 1'* édition : Qurnid il n'y a que nous qui suvoni not ctimet , ils sont bientôt oubliés. Il y a encore là trois ou quatre corrections heureuses , dont la principale est la substitution du mot fautes au mot crimes.
celui qiu donne et l'orgueil de celui qui reçoit ne peuvent convenir du prix du bienfait.
* Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de semblables. Nous imitons les bonnes actions par émulation , et les mauvaises par la malignité de notre nature, que la honte retenait prisonnière, et que l'exemple met en liberté.
* On incommode souvent les antres quand on croit ne les pouvoir jamais inrommoder.
* Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes, cl l'application pour les faire réussir nous manque plus que les moyens.
* La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des choses.
* La véritîible éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut, et à ne dire que ce qu'il faut.
* La flatterie est une fausse monnaie qui n'a de coins que par notre vanité.
^ La pelilesse de l'esprit fait l'opiniâtreté : nous ne croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons.
* Il n'y a guère d'homme assez habile pour connaître tout le mal qu'il fait.
* La jeunesse es( une ivresse continnclle, c'est la (ièvre de la raison * .
* Le bon naturel qui se vante d'être si sensible est souvent étouffé par le moindre intérêt.
* Mous aimons toujours ceux qui nous admirent, et nous n'aimons pas toujours ceux que nous admirons.
" Il y a des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses.
* O'if'lq"*^ bien qu'on dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau.
' l""" édition : La jeunesse est une irre.'ise rontinuelle , c'est la fièrve (le In sftntc , c'est la folie de la raison. La phrase corrigée est plus simple , plus courte et plus forte.
* Xous partloiinons souvient à ceux qui nous onnulont, mais nous ne pouvons pardounor à ceux que nous ennuyons.
* Pourquoi faul-il que nous ayons assez de mémoire pour retenir jusqu'aux moindres particularités de ce qui nous est arrivé, et que nous n en ayons pas assez pour nous souvenir combien de fois nous les avons contées à la même personne?
* L'extrême plaisir que nous prenons à parler de nousmêmes nous doit faire craindre de n'en donner guère à ceux qui nous écoutent.
* Ce n'e.st pas ini grand malheur d'obliger des ingrats; mais c'en est un insupportable d'être obligé à un malhonnête homme.
* On trouve des moyens pour guérir de la folie, mais on n'en trouve point pour redresser im esprit de travers.
* Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de grands.
* L'envie est plus irréconciliable que la haine.
* On croit quelquefois haïr la flatterie, luais on ne hait que la manière de flatter.
* Il en e.st de certaines bonnes qualités comme des sens; ceux qui en sont entièrement privés ne peuvent ni les apercevoir ni les comprendre.
* Pour être un grand homme il faut savoir profiter de toute sa fortune.
* La plupart des hommes ont, comme les plantes, des propriétés cachées que le hasard fait découvrir *.
* Les occasions nous font connaîtie aux autres et encore plus à nous-mêmes.
* Nous ne trouvons guère de fjens de bon sens que ceux qni sont de notre avis.
^ Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des finesses, c'est qu'ils croient êlic plus habiles que nou.s.
' 1 ''*^ édition : Chaque tnlent dans les Jwitimt's , de mi'me que chaque iirhre, ri Xfs propriétés et des effets qui lui sont purliculiers. Que cela est loin de la rédaction définitire !
LA ROGHEFOLCALLD. 89
* Xous ne lotions d'ordinairo de bon cœnr que ceux qni nons admirent.
Les petits esprits sont trop blessés de petites choses ; les fjrands esprits les voient toutes et n'en sont point blessés.
* L humilité est la véritable preuve des vertus chrétiennes : sans elle nous conservons tous nos défauts, et ils sont seulement couverts par l'orgueil , qui les cache aux autres et souvent à nous-mêmes.
* Tout le inonde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire en lui.
* La plupart des jeunes gens croient èlre naturels, lorsqu'ils ne sont que mal polis et grossiers.
* Les esprits médiocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe leur portée.
' C'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières qu'on s'oppose avec tant d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies : on trouve les premières places prises dans le bon parti, et l'on ne veut point des dernières.
* Quelque défiance que nous ayons de la sincérité de ceux (|ui nous parlent, nous croyons toujours qu'ils nous disent plus vrai qu'aux autres.
' On donne des conseils, mais on n inspire pas de conduite.
* Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable, ( 'est qu'elle blesse la nôtre.
* La fortune ne paraît jamais si aveugle qu'à ceux à qui i-l!e ne fait pas de bien.
* Il faut gouverner la fortune comme la santé : en jouir (|uand elle est bonne, prendre patience quand elle est mauvaise, et ne faire jamais de grands remèdes sans un extrême besoin.
* Xous n'avons pas le courage de dire, en général, que nons n'avons point de défauts, et que nos ennemis n'ont point de bonnes qualités; mais, en détail, nous ne sommes pas trop éloignés de le croire.
* \ous aurions souvent honte de nos plus belles actions, si le monde voyait tous les motifs qui les produisent.
90 LA ROGHEFOUCAl LD.
* On ne plaît pas longlemps quand on n'a qn'nne sorlc d'esprit.
* Xoiis pouvons paraîtra grands dans un emploi an-dessoiis de notre mérite; mais nous paraissons souvent petits dans un emploi plus grand que nous.
* .\ous nous faisons honneur des défauts opposés à ceux que nous avons; quand nous sommes faibles, nous nous vantons d'être opiniâtres.
* La grâce de la nouveauté et la longue habitude, quelque opposées qu'elles soient, nous empêchent également de sentir les défauts de nos amis.
* Nous pardonnons aisément à nos amis les défauts qui ne nous regardent pas.
* Rien n'empêche tant d'être naturel que l'envie de le paraître.
* La plus véritable marque d'être né avec de grandes qualités, c'est d'être né sans envie.
"^ C'est en quelque sorte se donner part aux belles actions que de les louer de bon cœur.
* Quand nos amis nous ont trompés, on ne doit que de l'indifférence aux marques de leur amitié; mais on doit toujours de la sensibilité à leurs malheurs.
* On ne doit pas juger du mérite d'un homme par ses grandes qualités, mais par l'usage qu'il en sait faire.
* Nous désirerions peu de choses avec ardeur si nous connaissions parfaitement ce que nous désirons.
* Xous essayons de nous faire honneur des défauts que nous ne voulons pas corriger.
* Il n'y a point d'homme qui se croie en chacune de ses qualités au-dessous de l'homme du monde qu'il estime le plus.
* On est quelquefois un sot avec de l'esprit, mais on ne l'est jamais avec du jugement.
* Xous gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes, que d'essayer de paraître ce que nous ne sommes pas.
LA ROCHEFOl GAILI). 91
' \'os ennemis approchent pins de la vérité dans les jngenients qu'ils font de nons qne nous n'en approchons nousinémes.
* Il s'en faut bien que nous connaissions tout ce que nos passions nous font faire!
* Le même orgueil qui nous fait blâmer les défauts dont nous nous croyons exempts nous porte à mépriser les bonnes qualités que nous n'avons pas.
* Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses en bien comme eu mal, et elles sont presque toutes à la merci des occasions.
* L'envie d'être plaint ou d'être admiré fait souvent la plus grande partie de notre confiance.
* Il n'y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir une véritable douceur ; celles qui parais.-eni douces n'ont d'ordinaire que de la faiblesse , qui se convertit aisément en aigreur.
* Rien n'est plus rare que la véritable bonté; ceux même qui croient en avoir n'ont d'ordinaire que de la complaisance ou de la faiblesse.
* Quelque méchants que soient les hommes, ils n'oseraient paraître ennemis de la vertu, et, lorsqu'ils la veulent persécuter, ils feignent de croire qu'elle est fausse ou ils lui supposent des crimes.
* Ce qui fait voir que les hommes connaissent mieux leurs fautes qu'on ne pense, c'est qu'ils n'ont jamais tort quand on les entend parler de leur conduite ; le même amour-propre qui les aveugle d'ordinaire les éclaire alors, et leur donne des vues si justes qu'il leur fait supprimer ou déguiser les moindres choses qui peuvent être condamnées.
* Les querelles ne dureraient pas longtemps si le tori n'était que d'un côté.
De l'amour -propre.
Parmi les Maximes que nous avons recueillies, il en est deux ou trois qui ne se lisent que dans Id première édition et que la Rochefoucauld a depuis supprimées. \ous n'avons pas été aussi difficiles que lui. En léte de celte première édition se trouvait aussi le mor-
92 LA ROCHRFOUCAULI).
ceau suivant, que nous donnons à part à cause de son étendue. Rechercher les raisons qui ont pu porter l'auteur à la suppression d'un tel morceau, ce serait nous jeter dans de trop longs développements et qui ne pourraient d'ailleurs aboutir qu'à des conjectures. Ce qu'il y a de certain , c'est que la Rochefoucauld sacrifiait lu une des pages les plus étonnantes de la littérature française.
L'amnm-propre est l'amour de soi-même ot de toiilos clioses pour soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, ri les rendrait tyrans des autres, si la fortune leur en donnait les moyens. Il ne se repose jamais hors de soi et ne s'arrête dans les sujets étranfjers que conune les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites ; ses souplesses ne se peuvent représenter; ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là, il est à couvert des yeux les plus pénétrants; il lait mille insensibles tours et retours. Là, il est souvent invisible à lui-même; il y conçoit, il y nourrit et y élève, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines : il en forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même. De là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goùfs qu'il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui; en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout et sont aveugles seulement pour euxmêmes. En effet , dans ses plus grands intérêts et dans ses plus importantes affaires, oii la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Ce-
I,A ROCHEFOl GALLI). OH
pendant il fait quelquefois, en pou de temps et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec tons ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années; d'où l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par lui - même que ses désirs sont allumés plutôt que par la beauté et pav le mérite de ses objets ; que son goût est le prix qui les relève et le fard qui les embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son gré lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires: il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes inclinations, selon la diversité des tempéraments qui le tourmentent et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, tantôt aux plaisirs. Il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences; mais il lui est indifférent d'en avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en plusieurs, et se ramasse en une quand il le faut et comme il lui plaît. Il est inconstant, et, outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui et de son propre fond. Il est inconstant d'inconstance, de légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût. Il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier empressement et avec des travaux incroyables à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses et qui même lui sont nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions; il vit partout et il vit de tout; il vit de rien; il s'accommode des choses et de leur privation; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins, et, ce qui e.st admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perle, il travaille lui-même à sa ruine; enfin il ne se soucie que d'être, et pourvu qu'il soit il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité et s'il entre hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre. Quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre ou
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Ifi chanjjer, et, lors même qu'il est vaincu et qu'on croit en ètve défait, on le retrouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour -propre, dont toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation. La mer en est une image sensible, et l'amonr-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues continuelles une (îdèle expression de la succession turbulente de ses pensées et de ses éternels mouvements.