RHÉTORIQUE DE PASCAL
L'art (le persuader.
Nous avons réuni sous ce litre les éléments de la théorie qae Pascal a appliquée dans ses écrifn avec tant de conscience et de supériorité. Ktre homme plutôt qu'auteur, dédaigner tous les vains artiOces du langage; ne rien laisser s'interposer entre son sujet et soi, en un mot , ne se préoccuper que du vrai , sans repousser toutefois Xagriabh, eu ne perdant jamais de vue que bien penser rut un principe de la moralr, voilà tout l'art, selon le grand écrivtiin. De telles leçons doivent être, plus que jamais, méditées par la jeunesse.
Cet art que j'appelle Yart de persuader, et qui n'est proprement que la conduite des preuves méthodiques et parfaites , consiste en trois parties essentielles : à définir les termes dont on doit se servir par des définitions claires, à proposer des principes ou axiomes évidents pour prouver la chose dont il .s'agit, et à substituer toujours mentalement dans la démonstration les définitions à la place des définis.
La raison de cette méthode est évidente, puisqu'il serait inutile de proposer ce qu'on veut prouver et d'en entreprendre la démonstration, si on n'avait auparavant défini clairement tous les termes qui ne sont pas intelligibles; et qu'il faut de même que la démonstration soit précédée de la demande des principes évidents qui y sont néces aires, car si l'on n'assure le fondement on ne peut assurer l'édifice ; et qu'il faut enfin en démontrant substituer mentalement les définitions à la place des définis, puisque autrement on pourrait abuser des divers sens qui se rencontrent dans les termes. Il est facile de voir qu'en observant celte méthode on est sûr de convaincre, puisque, les termes étant tous entendus et parfaitement exempts d'équivoques par les définitions, et les principes étant accordés, si dans la démon-
stration on substitue toujours mentaicmont les définitions à la plarr des définis, la force invincible des conséquences ne peut manquer d'avoir tout son effet. Aussi jamais une démonstration dans laquelle ces circonstances sont gardées n'a pu recevoir le moindre doute, et jamais celles où elles manquent ne peuvent avoir de force. Il importe donc bien de les comprendre et de les posséder, et c'est pourquoi, pour rendre la chose plus facile et plus présente, je les donnerai toutes en ce peu de rèt][les, qui enferment tout ce qui est nécessaire pour la perfection des définitions, des axiomes et des démonstrations, et par conséquent la méthode entière des preuves géométriques de l'art de persuader.
Règles pour les définitions.
I. X'entreprendre de définir aucune des choses tellement connues d'elles- mêmes, qu'on n'ait point de termes plus clairs pour les expliquer.
II. X'omettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques sans définition
III. N'employer dans la définition des termes que des mots parfaitement connus ou déjà expliqués.
Règles pour les axiomes.
I. N'omettre aucun des principes nécessaires sans avoir demandé si on l'accorde, quelque clair et évident qu'il puisse être.
II. \e demander, en axiomes, que des choses parfaitement évidentes d'elles-mêmes.
Règles pour les démonstrations.
I. X'entreprendre de démontrer aucune des choses qui sont tellement évidentes d'elles-mêmes, qu'on n'ait rien de plus clair pour les prouver.
II. Prouver toutes les propositions un peu obscures, et n'employer à leiu" preuve que des axiomes très-évidents ou des propositions déjà accordées ou démontrées.
III. Substituer toujours mentalement les définitions à la place des définis, pour ne pas se tromper par l'équivoque des termes que les définitions ont restreints.
Voilà les huit rjîgles qui contiennent tous les pnireptes (les preuves solides et immuables, desquelles il y en a trois qui ne sont pas absolument nécessaires et qu'on peut néfjliger sans erreur, qu'il est même difficile et comme impossible d'observer toujours exactement, quoiqu'il soit plus parfait de le faire autant qu'on peut; ce sont les trois prerriières (le chacune des parties :
Pour les définitions : ne définir aucun des termes qui sont parfaitement connus ;
Pour les axiomes : n'omettre à demander aucun des axiomes parfaitement évidents et simples;
Pour les démonstrations : ne démontrer aucune des choses très-connues d'elles-mêmes.
Car il est sans doute que ce n'est pas une jjrande faute de définir et d'expliquer bien clairement des choses quoique Irès-daires d'elles-mêmes, ni d'omettre à demander par avance des axiomes qui ne peuvent être refuses au lieu où ils sont nécessaires, ni enfin de prouver des propositions qu'on accorderait sans preuve.
Mais les cinq autres règles sont d'une nécessité absolue, et on ne peut s'en dispenser sans un défaut essentiel et souvent sans erreur, et c'est pourquoi je les reprendrai ici en particulier.
Règles nécessaires pour les définitions.
N'omettre aucun des ternies un peu obscurs ou équivoques sans définition.
N'employer dans les définitions que des termes parfaitement connus ou déjà expliqués.
Règle nécessaire pour les axiomes.
Ne demander en axiomes que des choses parfaitement évidentes.
Règles nécessaires pour les démonstrations.
Prouver toutes les propositions en n'employant à leur preuve que des axiomes très-évidents d'eux-mêmes, ou des propositions déjà démontrées ou accordées.
N'abuser jamais de l'équivoque des ternies, en manquant de substituer mentalement les définitions qui les restreignent cl les expliquent.
Telles sont les cinq rî'<jles qui forment tont ce qu'il y a (le nécessaire pour rendre les preuves convaincantes, ininuiables, et, pour tout dire, tjéométriques , et les huit règles ensemble les rendent encore plus parfaites.
Pensées sw la littérature.
* Il y a un certain modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature faible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui nous plaît.
Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée : soit maison, chanson, discours, vers, prose, femmes, oiseaux, rivières, arbres, chambres, habits, etc.
Tout ce qui n'est point fait sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le bon goût...
* Toutes les fausses beautés que nous blâmons en Cicéron * ont des admirateurs, et en grand nombre.
* Il faut de l'agréable et du réel, mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai.
* Ceux qui font les antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres p4)ur la symétrie.
Leur règle n'est pas de parler juste , mais de faire des figures justes.
* Comme on se gâte l'esprit, on se gâte aussi le sentiment. On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations; ainsi les bonnes ou les mauvaises le forment ou le gâtent. Il importe donc de tout ^ de bien savoir choisir pour se le former et ne point le gâter
* Les mots diversement rangés font un divers sens , et les sens diversement rangés font différents effets.
"' Un même sens change selon les paroles qui l'expriment. Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner.
* La vraie éloquence se moque de l'éloquence ^.
1 II est remarquable que trois des plus grands écrivains du dii-septième siècle, Pascal , Féneion, la Fontaine, se soient montrés très-sévères pour Cicèron.
- De tout point.
•' C'est-à-dire ne recherche point l'effet ; exprime simplement ce qui
l«f> PASCAL.
* L'éloquf'iico conliiiiic ennui*'.
* L'éloquence est nn aii de dire les elio.ses de telle façon 1" que ceux à qui l'un parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir; 2" qu'ils s'y sentent intéressés, eu sorte qiu' l'amour-propre les porte plus volontiers à y l'aire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu'on tâch»' d'établir entre l'esprit et le cœur de ceux à qui l'on parle d'un côté, et de l'autre les pensées et les expressions dont on se sert; ce qui suppose qu'on aura bien étudié le rœnr de l'homiTie pour en savoir tous les ressorts et pour trouver ensuite les jlistes proportions du discours qu'on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui veulent nous entendre, et faire essai sur sou propre co^ur du tour qu'on donne à son discours, pour voir si I un est fait pour l'autre, et si l'on peut s'assurer que l'auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer le plus qu'il est possible dans le simple naturel ; ne pas faire grand ce qui est petit , ni petit ce qui est grand. Ce n'est pas assez qu'une chose soit belle, il faut qu'elle soit propre au sujet, qu'il n'y ait rien de trop , ni rien de manque.
L'éloq\ience est une peinture de la pensée, et ainsi ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau au lieu d'un portrait.
* Quand on voit le slyle naturel, on est tout étonné et ravi, car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme '.
* 11 faut qu'on ne puisse dire ni il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, mais il est honnête homme. Cette qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre, c'est mauvais signe. Je voudrais qu'on ne s'aperçût d'aucune qualité que par la rencontre et l'occasion d'en user. Xe quid nimis.
se passe dans l'âme. — Pascal se moque très-spirituellement, dans l'une de ses pensées (qui n'est qu'à l'état d'ébauche), de ceux qui fonl des périplirases, qui ne disent pas Paris, mais capitale de la France, etc. ' Je disais à quelqu'un fort savant qu'il parlait en auteur : — Eh quoi , me répondit-il, ne le suis-je pas ? — \ eus ne lèles que trop, repris-je, et vous feriez beaucoup mieux de parler en galant homme.
Méré , CHiurres posthumes. )
l'ASC.AL. 16T
' On ne passo point dans le luondo pour se connailie en vers, si l'on n'a mis lensci^jne de poëte, de niatlicnialicien, etc. Mais les gens universels ne veulent pas d'enseigne, el'ne mettent guère de dilTérencc entre le métier de poëte «•I celui de brodeur.
* Les gens universels ne sont appelés ni poètes, ni géomètres, etc.; mais ils sont tout cela, et jugent de tous ceux-là. . .
"* [L'on est] poëte et non honnête homme. La règle est riionnéleté.
* Je hais également le bouffon et 1 enflé...
* On se persuade mieux, pour l'ordinaire, parles raisous qu'on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l'esprit des autres.
* La dernière chose qu on trouve en faisant un ouvrage «'»t de savoir celle qu'il faut mettre la première.
' Quand dans un discours se trouvent des mots répét<'S, l't qu'essayant de les corriger on les trouve si |)ropres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser*.
* Rien n'est plus commun que les bonnes choses; il n'est question que de les discerner, et il est certain qu'elles sont toutes naturelles et à notre portée, et même connues de tout le monde. Mais on ne sait pas les distinguer; ceci est universel. Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s'élève pour y arriver, et on s'en éloigne; il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les lisent croient qu'ils auraient pu faire. La nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.
"" [L'imagination.] C'est celte partie décevante daiis Ibomme , cette maîtresse d'erreur et de fausseté; et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité si elle l'était infaillible du mensonge : mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne
' Méré , au sujet de César, s'eiprime ainsi : Ce grand liomme était persuadé que la beauté du langage dépend beaucoup plus d'user des meilleurs mois que de les diversifier ; el s'il élait conlent d'une eiprcssibn , il ne s'en lassait pas el ne craiguail pas d'en lasser les autres.
aucune uiiirquc de ses qualités, luarquaiit de même carac- Jèrc le vrai et le faux.
Je ne parle pas des Tous , je parle des plus sayes, et c'est parmi eux que l'imagination a le grand don de persuader les hommes; la raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses.
Cette superbe puissance ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer pour montrer combien elle peut in toutes choses, a établi dans rhomine une seconde nature. Elle a ses heureux, ses malheureux; ses sains, ses malades; ses riches, ses pauvres; elle fait croire, douter, nier la raison; elle suspend les sens, elle les fait sentir; elle a ses fous et ses sages *...
* L'homme est visiblement fait pour penser; c'est toute sa dignité et tout son mérite , et tout son devoir est de penser comme- il faut : or l'ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur, et par sa fin. Or à quoi pense le monde? Jamais à cela; mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc. ; à bâtir, à se faire roi , sans penser à ce que c'est qu'être roi et qu'être homme.
* La pensée est donc une chose admirable et incomparable par sa nature. Il fallait qu'elle eût d étranges défauts pour être méprisable ; mais elle en a de tels que rien n'est plus ridicule.
Qu'elle est grande par sa nature , quelle est basse par ses défauts!
' On se fait une idole de la vérité même, caria vérité hors de la charité n'est pas Dieu; c'est son image et une idole qu'il ne faut point aimer ni adorer; et encore moins faut-il adorer son contraire, qui est le mensonge.
Pensées diverses .
* Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement : d'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité
* Ces gens élaient les fous, Démocrite le sage.
(La Fontaine , Démocrite et les Abdéritain».^
PASCAL. iG'J
dans SOS philo."«o[jlR's; car, coumie la vieillesse est I âge le plus clislaiit de renfante , qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignes! Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance des hommes proprement; et, comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres.
■^ Xous sommes si présomptueux que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus; et nous sommes si vains que
I estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.
* La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme qu un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes mêmes en veulent. Et ceux qui écrivent contre, veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit; et ceux qui le lisent, veulent avoir la gloire de l'avoir lu ; et moi qui écris ceci ai peut-être cette envie.
* Qu'une chose aussi visible qu'est la vanité du monde soit si peu connue , que ce soit une chose étrange et surprenante de dire que c'est une sottise de chercher les grandeurs, cela est admirable!
* Xous nous connaissons si peu que plusieurs pensent aller mourir quand ils se portent bien, et plusieurs pensent se porter bien quand ils sont proche de mourir, ue sentant pas la fièvre prochaine ou l'abcès prêt à se former.
* L'homme est ^lein de besoins, et il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C'est un bon mathématicien , dira-t-on : il me prendrait pour une proposition. — C'est un bon guerrier : il me prendrait pour une place assiégée.
II faut donc un honnête homme qui puisse s'accommoder à tous nos besoins généralement.
Certains auteurs , parlant de leiu's ouvrages, disent : Mon livre, 711011 commentaire , mon histoire, etc. Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue, et [ont] toujours un
rlicz moi a la Ixiiichc. Ils iuia'ent uiieuv de diic : Xolre litre, notre loinmeiUaire , noire histoire , etc., vu que d ordiuaire il y a plus en cela du bien d'autrui que du leur.
* La vraie éloquence se moque de l'éloquence ; la vraie uKirale se moque de la morale ; e'esl-à-dire que la morale du jiigeiiienl se moque de la morale de l'esprit qui est sans rèyle. Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment <omme les sciences appartiennent à l'esprit. La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l'esprit.
* INIorale et langage sont des sciences particulières , mait universelles.
* Diseur de bon.-^ mots, mauvais caractère.
* Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur, et ils croient être convertis dès qu'ils pensent à se convertir.
'" Qui peut ne pas admirer et embrasser une religion qui connaît à fond ce qu'on reconnaît d'autant plus qu'on a plus de lumière ?
Incrédules , les plus crédules. Ils croient les miracles de Xespasien, pour ne pas croire ceux de Moïse.
* .Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience.
* Craindre la mort hors le péril et non dans le péril, car il faut être homme.
* Voulez-vous qu'on croie du bien de vous? X'cli dites point.
* Qu'il est beau de voir, par les yedx de la foi , Uarius et Cyrus, .Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode agir, sans le savoir, pour la gloire de l'Evangile !
* Si Dieu nous donnait des maîtres de Sa main, oh! qu'il faudrait leur obéir de bon cœur ! La nécessité et les événements en sont infailliblement.
* Xous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force , mais par le contre-poids de deux vices opposés, comme nous demeurons debout entre deux vents contraires ; Otez un de ces vices, nous tombons dans l'autre.
* A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes.
* Le» rivières sont des chemins qui marchent et qui portent où l'on veut aller.
* Ces grands efforts d'esprit oii l'àmc touche quelquefois, sont choses où elle ne se tient pas. Elle y saute seulement, non comme sur le trône, pour toujours, mais pour un in- .«tant seulement.
'* Quel dérèglement de jugement, par lequel il n'y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n'aime mieux son propre bien et la durée de son bonheur et de sa vie que celle de tout le reste du monde!
* lia jusiice et la vérité sont deux pointes si subtiles que nos instruments sont trop émoussés pour y toucher exactement. S'ils y arrivent , ils en écachent la poinlc cl appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai.
Le bonheur n'est ni hors de nous ni dans nous ; il est eu Dieu, et hors et dans nous'.
^ Chaque chose est ici vraie en partie, fausse en partie. La vérité essentielle n'est pas ainsi : elle est pure et toute vraie
* Le dernier acte est sanglant, quelque belle que .soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais -.
* Hors de nous, parce qu'il n'existe qa'en Dieu; dans nous , parce que là nous retrouvons Dieu.
- Pascal lui-même n'a rien écrit de plus frappant que ces trois lignes. Quelle sublime peinture du néant de l'homme ! Ce bruit des pelletées de terre tombant sur la bière émeut jusqu'au fond de l'âme.
— Nous nous sommes servis, pour faire ces extraits, de l'édition des Pensées par M. Faugère, et nous avons consulté avec fruit les éditions données par MM. Frantin (1853) et Havet (18.")2|. — Les savantes recherches de l'ahbé Afaynard nous ont été aussi d'une grande utilité. —
NICOLE (Pierre).
(1625-ir)î)5.)
L'ancien monastère de Port-Royal, situé près de Clievrcuse, devint, vers le milieu du dix-septième siècle, une sorte de couvent laïque où des hommes d'un rare mérite et d'une jjrandc piété, épris de la vie solitaire , se retirèrent pour partager leur temps entre les exercices reli- ({ieui, le travail manuel, la culture des lettres et l'éducation de quelques jeunes gens. Antoine Aruauid , Arnauld d'Andilly, le Maistre de Sacy , le Main de Tillemont, l.ancelot et Nicole ont rendu Port-Royal célèbre; et Pascal, qui pourtant n'y séjourna qu'à titre d'hôte, l'a enveloppé dans sa gloire. Racine y passa, comme élève, les plus belles années de son adolescence, et consacra ses premiers vers, du moins les plus anciens que nous ayons de lui , à chanter ce qu'on se plaisait à nommer alors le Désert; désert à sii lieues de Paris, et qui rassemblait, UN le voit, une assez bonne compagnie. L'association de tant d'hommes savants, habiles et laborieux, ne pouvait pas être inféconde. Les écrivains de Port-Royal produisirent un grand nombre d'ouvrages remarquables : livres élémentaires, livres d'érudition, de piété, de théologie, qui portaient au loin leur renommée , et ('ha(|ue jour élargissaient le cercle de leur influence. La théologie les perdit. Ils se flrent b-s champions ardents et obstinés de la doctrine de Jansénius sur la grâce. De là leur nom de jnnsniisles , et les longues querelles qui troublèrent l'Eglise, inquiétèrent Louis XIV et amenèrent enfin la dispersion de ces opiniâtres solitaires.
Nicole , à qui on doit un des meilleurs ouvrages de Port-Royal : La perpétuité de la foi de l'Eglise catholique touchant l'eucharistie , le judicieux Nicole n'avait pas adopté toutes les opinions du jansénisme; mais intimemeiit lié avec Antoine Arnauld, et collaborateur habituel de l'indomptable docteur, lié de même avec Pascal et traducteur latin de ses Provinciales, auxquelles il ajouta des notes virulentes , il fut comme emporté dans l'orageuse destinée de ses amis. Il se vit obligé de fuir, de se cacher, de passer même à l'étranger. 11 obtint cependant la permission de revenir secrètement à Chartres, sa ville natale, et bientôt après à Paris, où il acheva ses Essais de morale, qui mirent le sceau à sa réputation. Madame de Sévigné a rempli sa correspondance de l'admiration que lui inspirait cet ouvrage, - Je lis, dit-elle, M. Nicole arec un plaisir qui m'enlève. ■ — • /e poursuis cette morale de Nicole que je trouve délicieuse. ' Et M. Nicole partout, et toujours M. Nicole. Assurément c'est un bon livre; mais celte profusion d'éloges et la vivacité de ces expressions nous semblent passer la mesure. Nous recommandons la lecture des Essais de Nicole comme une saine nourriture pour l'âme , mais nous ne promettons pas un plaisir qui enlève , et nous avouons que le mot délicieux ne nous serait jamais venu pour caractériser sa morale. Il y avait du parti pris, disons mieux, de l'esprit de parti dans l'enthousiasme de madame de Sévigné. Quoique son charmant caractère n'eût rien de la tristesse janséniste, elle tenait pour Port-Royal, et elle s'était juré de trouver parfait tout ce qui en portait la marque. « Ne vous arais-je pas dit, écrit-elle encore à sa fille, que c'était de la même étoffe que Pascal? >. Mais l'aimable critique s'abuse encore ici. IJètoJfe de Pascal est d'un lissii bien antre et d'une bien .mire cnnleur' Nicole
et Pascal! Il y a autant Je diffV'rence entre leurs manières J'écrii-e qu'entre le sol aplani de la Beaucc , où IVicole avait pris naissance, et cette Auvergne volcanique d'où Phscal s'était élancé.
A quoi bon surfaire Nicole? laissons-le à sou rang; ce rang est assez lionorahle. S'il doit céder le pas aux granils écrivains de son temps , il marche à la tête des bons , et , comme moraliste , : on ne saurait trop l'eslimer. » C'est M. de Maistre qui le déclare , et quand il loue un janséniste, il faut bien le croire. M. de Lamennais, au temps où il était une des gloires de l'Eglise, disait à un critique éminent de notre époque : " Dans les traités de morale de Xicole , je roits recommande particulièrement celui de la connaissance de soi-même et celui des moyens de cotiserner la paix avec les hommes. Ce sont li mon sens deux petits chefsd'œuvre. • Le second de ces traités est celui que madame de Sévigné plaçait au-dessus de tous les autres ; c'est celui qu'elle aurait voulu mettre en bouillon pour l'araler. Chose étonnante '. Voltaire en dit autant que madame de Sévigné; il enchérit même sur elle : il soutient qu'on ne troure rien d'égal en ce genre dans l'antiquité.
Malgré tant d'applaudissements, et qui partent, on peut le dire, de Ions les points de l'horizon , Nicole ne se lit plus guère. Il serait cependant très-bon pour nous d'y revenir. Tous plus ou moins gâtés (dans le sens rigoureux du mot) par le style contemporain, parles idées contemporaines , habitués à des auteurs qui, vrais courtisans du public, ne savent que deux rôles , amuser ou flatter, nous avons grand besoin de nous retremper de temps eu temps dans un régime plus sévère ; nous avons grand besoin qu'un écrivain comme Nicole, qui n'a pas plus de complaisance pour les faiblesses de notre esprit que pour celles de notre cœur, nous fasse quelquefois entendre un grave langage et d'austères vérités. V. R.
IR.AITK r»KS MOYEXS IlK COVSKRVKR I.A PAIX AVEC l,KS HO.MMKS.
Comme Nicole est moins remarquable par la (rame du style et le relief de l'expression que par la solidité et l'enchaînement des pensées, au lieu de prendre çà et là dans ses œuvres des pa,qes qui perdraient à leur isolement une grande partie de leur prix, tout bien examiné, nous avons jugé préférable de nous en tenir au Traité, tant loué autrefois et si peu connu aujourd'hui, sur les moyens de conserver la paix twec les hommes. Ne pouvant l'insérer ici tout entier, à cause de son étendue , nous avons essayé d'en faire un abrégé sans rompre le fil des idées. On trouvera peut-être l'abrégé encore un peu long; mais tout est si bien lié dans ce qu'écrit Nicole, sa manière de composer est tellement symétrique, qu'il faut y regarder très- allenlivement avant de retrancher, nous ne disons pas un chapitre, mais un paragraphe, une ligne. Il y a plus d'une page que nous aurions voulu supprimer, et que nous avons dû laisser pour éviter une lacune.
Ln rciion tt la foi s'accordent à nous faire un devoir de conserver la paix avec lex hommes.
Les hommes ne se conduisent d'ordinaire dans leur vie ni par la foi, ni par la raison. Ils suivent témérairement les impressions des objets présents ou li^s opinions communément établies parmi ceux avec qui ils vivent. Et il y en a peu qui s'appliquent avec quelque soin à considérer ce qui leur est véritablement utile pour passer heureusement cette vie, ou selon Dieu, ou selon le monde. S'ils v faisaient réflexion, ils verraient qne la foi et la raison sont d'accord sur la plupart des devoirs et des actions des hommes, que h*s choses dont la religion nous éloicjue sont souvent aussi contraires au repos de cette vie qu'au bonheur de l'autre, et que la plupart de celles où elle nous porte contribuent plus au bonheur temporel que tout ce que notre ambition et notre vanité nous font rechercher avec tant d'ardeur '.
Or, cet accord de la raison et de la foi ne paraît nulle part si bien que dans le devoir de conserver la paix avec ceux qui nous sont unis et d'éviter toutes les occasious et lOHS les sujets qui sont capables de la troubler. Et si la religion nous prescrit ce devoir comme un des plus essentiels à la piété chrétienne, la raison nous y porte aussi comme à lin des plus imporLiiits pour notre propre intérêt.
Car on ne saurait considérer avec quelque attention la source de la plupart des inquiétudes et des traverses qui nous arrivent ou que nous voyons arriver aux auties, qu'on ne reconnaisse qu'elles viennent ordinairement de ce qu'on ne se ménage pas assez les uns les autres. Et si nous voulons nous faire justice, nous trouverons qu'il est rare qu on médise de nous sans sujet, et que l'on prenne plaisir à nous nuire et à nous cl;oquer de gaieté de cnnir. Xous v contribuons toujours quelque chose*; s'il n'y en a pas de causes
1 - Chose iiflmirnble ' dit Montesquieu, lu religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre rie , fait encore notre bonheur dans celle-ci. \icoIe, comme on le voit, l'avait dit arant Montesquieu.
- On parlait généralement ainsi an dii-seplième siècle.
MICOLE. 175
prochaines, il y on a d'éloignées. Et nous tombons sans y penser dans une infinité de petites fautes à l'égard de ceux avec qui nous vivons, qui les disposent à prendre en mauvaise part ce qu'ils souffriraient sans peine s'ils n'avaient déjà un eonimencemcnt d'aigreur dans l'esprit. Enfin il est presque toujours vrai que si l'on ne nous aime pas, c'est que nous ne savons pas nous faire aimer.
Nous contribuons donc nous-mêmes à ces inquiétudes, à ces traverses et à ces troubles que les autres nous causent ; et comme c'est en partie ce qui nous rend malheureux, rien ne nous est plus important, même selon le monde, que de nous appliquer à les éviter. Et la science qui nous apprend à le faire nous est mille fois plus utile que toutes celles que les hommes apprennent avec tant de soin et tant de temps.
Hèijle générale pour conserrer la paix : \'e blesser personne et ne se blesser de rien. Deux manières de choquer les autres : Contredi-'e leurs opinions; s'opposer à leurs passions.
Mais la peine n'est pas de se convaincre soi-même de la nécessité de conserver l'union avec le prochain ; c'est de la conserver effectivement en évitant tout ce qui la peut altérer. Il est certain qu'il n'y a qu une charité abondante qui puisse produire ce griind effet. Mais entre les moyens humains qu'il est utile d'y employer, il semble qu'il n'y en ait point de plus propre que de .s'appliquer à bien connaître les causes ordinaires des divisions qui arrivent entre les hommes, afin de les pouvoir prévenir. Or, en les considérant en général, on peut dire qu'on ne se brouille avec les hommes que parce que en les blessant on les porte à se séparer de nous, ou, parce que étant blessés par leurs actions ou parleurs paroles, nous venons nous-mêmes à nous éloigner d'eux et <à renoncer à leur amitié. L'un et l'autre se peut faire, ou par une rupture manifeste, ou par un refroidissement insensible. Mais de quelque manière que cela se fasse, ce sont toujours ces mécontentements réciproques qui sont les causes des divisions : et l'unique moyen de les éviter, c'est de ne faire jamais rien qui puisse blesser personne, et de ne se blesser jamais de rien.
Il n'y a rien de plus facile que de prescrire cela en gé-
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lierai. Mais il y a pou di' choses plus diflîcilos à pratiquer ou particiilior ; ot l'on pont diro quo c'est uno do cos rotjlcs qui, étant fort courtes dans les paroles, sont d'une extr^iiK; étendue dans le sens et renferment dans leur généralité un grand nombre d»' devoirs très-importants. C'est pourquoi il est bon de la développer en examinant plus particulièremenl par quels moyens on peut éviter de blesser les hommes, et mettre son esprit dans la disposition de ne se point blesser do ce qu'ils peuvent faire ou dire contre nous.
Le moyen de réussir dans la pratique du premier de ce> devoirs est de savoir ce qui les choque et ce qui forme en eux cotte impression qui produit l'aversion et l'éloigneraent. Or il semble quo toutes les causes son peuvent réduire ù deux, qui sont de contredire leurs opinions et de s'opposer ù leurs passions.
Attachement des hommes ii leurs opinions.
Les hommes sont naturellement attachés à leurs opinions, parce qu'ils ne sont jamais sans quelque cupidité qui les porte à désirer de régner les uns sur les autres en toutes les manières qui leur sont possibles. Or, on y règne en quelque sorte par la créance. Car c'est une espèce d'empire que de faire recevoir ses opinions aux autres. Et ainsi l'opposition que nous y trouvons nous blesse à proportion quo nous aimons plus cette sorte de domination. L'homme met sa joie, dit l'Ecriture, dans les sentiments qu'il propose : Lœfatur homo in sententià ovis sui. Car en les proposant il les rend siens , il en fait son bien , il s'y attache d'intérêt ; et les détruire , c'est détruire quoique cho.se qui lui appartient. On ne le peut faire sans lui montrer qu'il se trompe, et il ne prend point plaisir à s'être trompé. Celui qui contredit un autre dans quelque point prétend en cela avoir plus de lumière que lui. Et ainsi il lui présente en même temps deux idées désagréables : l'une, qu'il manque de lumière ; l'autre, que lui qui le reprend le surpasse en intelligence. La première l'humilie, la seconde l'irrite et excite sa jalousie. Cos effets sont plus vifs et plus sensibles à mesure que la cupidité est plus vive et plus agissante ; mais il y a pou do gens qui no les ressentent en quelque degré, et qui souffrent la contradiction sans quelque sorte de dépit.
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L'impatience qui nous porte à conlredire le» autres est un défaut coiisidrrable.
L'impatience qui nous porte à fontredlre les autres avec. chaleur ne vient que de ce que nous ne souffrons qu'avec peine qu'ils aient des sentiments différents des nôtres. C'est parce que ces sentiments sont contraires à notre sens qu'ils nous blessent, et non pas parce qu'ils sont contraires à la vérité. Si nous avions pour but de profiter à ceux que nous contredisons, nous prendrions d'autres mesures et d'autres voies. Xous ne voulons que les assujettir à nos opinions et nous élever au-dessus d'eux ; ou plutôt nous voulons tirer, en les contredisant , une petite venfjeance du dépit qu'ils nous font en choquant notre sens. De sorte qu'il y a tout ensemble dans ce procédé et de l'orgueil qui nous cause ce dépit, et du défaut de charité qui nous porte à nous en venger par une contradiction indiscrète, et de l'hypocrisie qui nous fait couvrir tous ces sentiments corrompus du prétexte de l'amour de la vérité et du désir charitable de désabuser les autres : au lieu que nous ne recherchons en effet qu'à nous satisfaire nous-mêmes.
Xous devons donc regarder cette impatience qui nous porte à nous élever sans discernement contre tout ce qui nous paraît faux comme un défaut très-considérable , et qui est souvent beaucoup plus grand que l'erreur prétendue dont nous voudrions délivrer les autres. Ainsi comme nous nous devons à nous-mêmes la première charité , notre premier soin doit être de travailler sur nous-mêmes et de tâcher de mettre notre esprit en état de supporter saus émotion les opinions des autres qui nous paraissent fausses, afin de ne les combatlre jamais que dans le désir de leur être utile.
Or, si nous n'avions que cet unique désir, nous reconnaîtrions sans peine qu'encore que toute erreur soit un mal, i( y en a néanmoins beaucoup qu'il ne faut pas s'efforcer de détruire, parce que le remède serait souvent pire que le mal, et que, s'atfachant à ces petits maux, on se mettrait hors d'état de remédier à ceux qui sont vraiment importants. C'est pourquoi, encore que Jésus- Christ fût plein de toute vérité, connue dit saint .lean, on ne voit point qu'il ait entrepris doter aux hommes d'autres erreurs
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quo celles qui regardaient Dieu et les moyens de leur saliil Il savait Ions leurs ('«jarenients dans les clioses de la naturi Il connaissait mieux que personne en quoi consistait la i' rilahle éloquence. La vérité de tous les événements passi lui était parfaitement connue. Cependant il n'a point tlonn charg<' à ses apôtres ni de comlKilIre les erreurs des hommes dans la physique, ni de leur a[)preiidre à bien |)arler, ni de les désabuser d'une infinité- d'erreurs de fait dont les histoires étaient remplies.
Xons ne sommes pas oblig(''s d'élre plus charitables qu(» les apôtres. Et ainsi, lorsque nous apercevons qu'en contredisant certaines opinions qui ne regardent que des choses humaines, nous choquons plusieurs personnes, nous les aigrissons, nous les portons à faire des jugements téméraires et injustes, non-seulement nous pouvons nous dispenser de combattre ces opinions, mais méiuc nous y sommes souvent obligés par la loi de la charité.
Précdulions à prendre quand on contredit les tiulres.
Il ne faut pourtant pas porter les maximes que nons avons proposées jusques à faire généralement scrupule dans la conversation de témoigner que l'on n'approuve pas quelques opinions de ceux avec qui on vit. Ce serait détruire la société au lieu de la conserver, parce que cette contrainte serait trop gênante et que chacun aimerait mieux se tenir en son particulier. Il faut donc réduire cette réserve aux choses les plus essentielles et auxquelles on voit que les gens prennent plus d'intérêt, et encore y aurait-il des voii>s pour les contredire de telle sorte qu'il serait impossible qu'ils s'en offensassent; et c'est à quoi il faut particulièrement s'étudier, le commerce de la vie ne pouvant même subsister si l'on n'a la liberté de témoigner que l'on n'est pas du sentiment des autres.
Ainsi c'est une chose très-utile que d'étudier avec soin comment on peut proposer ses sentiments d'une manière si douce, si retenue et si agréable que personne ne s'en puisse choquer. Les gens du monde le pratiquent admirablement à l'égard des grands , parce que la cupidité leur en fait trouver les moyens; et nous les lrr)uverions aussi bien
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iju eux si la cliaiilô clait aussi agissaulc en nous que la cnpiditc l'est en eux et quelle nous fît autant appréhenJer de blesser nos frères , que nous devons regarder eoniine nos supérieurs dans le royaume de Jésus-Christ, qu'ils appréhendent de blesser ceux qu'ils ont intérêt de ménager pour leur fortune.
Cette pratique est si importante et si nécessaire dans fout le cours de la vie , qu'il faudrait avoir un soin particulier de s'y exercer; car souvent ce ne sont pas tant nos sentiments qui choquent les autres que la manière fière, présomptueuse, passionnée, méprisante, insolente avec laquelle nous les proposons. Il faudrait donc apprendre à contredire civilement et avec humilité, et regarder les fautes que l'on y fait comme très-considérables.
Il est difficile de renfermer dans des règles et des préceptes particuliers toutes les diverses manières de contredire les opinions des autres sans les blesser. Ce sont les circoiislunces qui les font naître et la crainte charitable de choquer nos frères qui nous les lait trouver. Mais il y a certains défauts généraux qu'il faut avoir en vue d'éviter et qui sont les sources ordinaires de ces mauvaises manières. Le premier est l'ascendant, c'est-à-dire une manière impérieuse de dire ses sentiments, que peu de gens peuvent souffrir, tant parce qu'elle représente l'image d'une âme fière et hautaine, dont on a naturellement de l'aversion, que parce qu'il semble que l'on veuille dominer sur les esprits et s'en rendre le maître. On connaît assez cet air, et il faut que chacun observe en particulier ce qui le donne.
C'est par exemple une espèjce d'ascendant que de faire paraître du dépit de ce que l'on ne nous croit pas et d'eu faire des reproches, car c'est comme accuser ceux à qui l'on parle ou d'une stupidité qui fait qu'ils ne sauraient entrer dans nos raisons, ou d'une opiniâtreté qui les empikhc de s'y rendre. Nous devons être persuadés au conll'aire que ceux qui ne sont pas convaincus par nos raisons ne doivent pas être ébranlés par nos reproches , puisque ces reproches ne leur donnent aucune lumière et qu'ils marquent seulement que nous préférons notre jugement au leur, et que nous ne nous soucions pas de les blesser.
C'est eucoie nu fort grand défaut que de parler diiii air décisif, comuK' si ce qu'on dit ne pouvait être raisonnable-