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Cl' qui aiignu'iilt' peu à prii les différents et les porte souvent aux extrémités.
Il faut donc tâcher d'arrêter les divisions et les querelles dans leur naissance même ; et l'amour-propre ne manque jamais de nous suggérer sur ce sujet que le moyen d y réussir serait de corriger ceux qui nous incommodent, et de les rendre raisonnables , en leur faisant connaître qu'ils ont tort d'agir envers nous comme ils font. C'est ce qui nous rend si sujets à nous plaindre du procédé des autres et à faire remarquer leurs défauts , ou pour les corriger de ce qui nous déplaît en eux, ou pour les en punir parle dépit que nos plaintes leur peuvent causer et par le blâme qu elles leur attirent.
Mais si nous étions nous-mêmes vraiment raisonnables, nous verrions sans peine que ce dessein d'établir la paix sur la réformation des autres est ridicule, par cette raison même que le succès en est impossible. Plus nous nous plaindrons du procédé des autres, plus nous les aigrirons contre nous sans les corriger. Xous nous ferons passer pour délicats, fiers, orgueilleux, et le pis est que cette opinion qu'on aura de nous ne sera pas tout à fait injuste, puisqu'en effet ces plaintes ne viennent que de délicatesse et d'orgueil. CeiL\ mêmes qui témoigneront entrer dans nos raisons et qui croiront qu'on nous aura fait quelque injustice ne laisseront pas d'être mal édifiés de notre sensibilité; et, comme les homme.s sont naturellement portés à se justifier, si ceux dont nous nous plaindrons ont un peu d'adresse, ils tourneront les choses de manière que l'on nous donnera le tort; car souvent le même défaut de justesse d'esprit et d'équité qui fait faire aux gens les fautes dont nous nous plaignons les empêche aussi de les reconnaître, et leur fait prendre pour vrai et pour juste tout ce qui pent servir à les en justifier.
Que si ceux dont nous nous plaignons sont élevés audessus de nous par le rang, par la créance et par l'autorité, les plaintes que nous en pourrions faire seraient encore plus inutiles et plus dangereuses. Elles ne nous peuvent donner que la satisfaction maligne et passagère de les faire condamner par ceux à qui nous nous en plaindrons, et elles produisent dans la suite de mauvais effets , durables et permanents, en aigrissant ces gens-là contre nous et en
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rompant toute rimion que nous pourrions avoir avee eux.
La prudence nous oblige donc à prendre uiu' roule toute contraire, à (piitter absolument le dessein chimérique de corriger tout ce qui nous déplaît dans les autres et à tâcher d'établir notre paix et notre repos sur notre propre rélbrraation et sur la modération de nos passions. Xous ne disposons ni de l'esprit ni de la langue des hommes. Xous ne rendrons compte de leurs actions qu'autant que nous y aurons donné occasion, mais nous rendrons compte de nos actions, de nos paroles et de nos pensées. Nous sommes chargés de travailler sur nous-mêmes et de nous corriger de nos défauts , et si nous le faisions comme il faut , rien de ce qui viendrait du dehors ne serait capable de nous troubler.
Nous ne manquons jamais dans les affaires temporelles de préférer un bien certain qui nous regarde à un bien incertain qui regarde les autres. Si nous en faisions de même dans les affaires de notre salut, nous reconnaîtrions tout d'un coup que le parti de se plaindre est ordinairement un parti faux et que la raison condamne, car en ne nous plaignant point nous profilons certainement à nous-mêmes; <1 il est fort incertain qu'en nous plaignant nous profitions au prochain. Pourquoi donc nous privons-nous du bien de la patience sous prétexte de leur procurer le bien de la correction? Il faudrait au moins qu'il y eut une grande apparence d'y réussir; et à moins que de cela, c'est agir contre la vraie raison que de renoncer sur une espérance si incertaine au bien certain qu'apporte la souffrance humble et paisible.
Que perdrons-nous en faisant résolution de ne nous point plaindre? Rien du tout; je dis même pour ce monde. On n'en médira pas davantage de nous. Au contraire, sitôt que l'on s'apercevra de notre retenue, on sera moins porté à en médire. On ne nous en traitera pas plus mal. On nous en aimera davantage. Tout se réduira à quelques incivilités et à quelques discours injustes auxquels nous ne remédierions pas en nous plaignant. Cette maligne satisfaction que nous recevons en communiquant notre mécontentement aux autres par nos plaintes, vaut-elle la peine de nous priver du trésor que nous pouvons acquérir par l'humilité et la patience?
tf;.
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Lfs plaintes cxiérieures vicniu'iit dos iiiléiieures, et il est bien dilïicilo de les retenir qnand on en a le cœur rempli. Kllcs échappent lonjonrs et se font ouverture par quelque endroit. Outre que la principale fin de la modération extérieure étant de nous procurer la pai.x intérieure, il servirait peu de paraître modéré et patient au dehors, si tout était au dedans dans le désordre et dans le tumulte. Il faut donc tâcher d'étouffer aussi hien ces plaintes que l'âme forme en elle-même et dont elle est l'unique témoin, que celles qui éclatent devant les hommes, et le seul moyen de le faire est de se dépouiller de l'amour des choses qui les excitent; car enfin on ne se plaint point pour des choses qui sont absolument indifférentes.
Les sujets de plainte sont infinis, puisqu'ils comprennent tout ce que nous pouvons aimer, et en quoi les hommes nous peuvent nuire ou déplaire. On les peut néanmoins réduire à quelques chefs généraux, comme le mépris, les jugements injustes, les médisances, l'aversion, l'incivilité, l'indifférence ou l'inapplication, la réserve ou le manque de confiance, l'ingratitude, les humeurs incommodes.
Nous haïssons naturellement toutes ces choses, parce que nous aimons celles qui y sont contraires : savoir, l'estime et l'amour des hommes, la civilité, l'application à ce qui nous regarde, la confiance, la reconnaissance, les humeurs douces et commodes, .^insi, pour nous délivrer de l'impression que font sur noire esprit ces objets de haine , il faut travailler à nous délivrer de l'attache que nous avons aux objets contraires. Il n'y a que la grâce qui puisse le faire. Mais comme la grâce se sert de moyens humains, il n'est pas inutile de se remplir l'esprit des considérations qui nous découvrent la vanité de ces objets de notre attachement. Et c'est la vue que nous avons dans les réflexions suivantes, qiie nous ferons sur les causes ordinaires de nos plaintes, en commençant par l'amour de l'estime et de l'approbation des hommes.
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Vanilè cl injustice de la complnisuncc tjuc nous prenons dans les jugements nvantageux qu'on porte de nous '.
Rien ne fait plus voir conibicii l'homme est profoiulémciit plongé dans la vanité, clans linjnstifc l'I dans l'crioiir, qnc la complaisance que nous sentons lorsque nous nous apercevons qu'on juge avantageusement de nous et qu'on nous estime.
11 y a peu de gens assez grossièrement vains pour aimer des louanges visiblement fausses, et il ne fiiut qu'avoir un peu d'honnêteté pour n'être pas bi»'n aise que l'on se; trompe tout à fait sur notre sujet. C'est une sottise par exemple dont peu de personnes sont capables que d'aimer à passer pour savant dans luie langue que l'on n'a jamais étudiée, ou pour habile dans les malhématicpies lorsque l'on n'y sait rien du tout. On aurait peine à ne pas ressentir quelqiu' confusion intérieure d'une vanité si basse. Mais pour peu de fondemenl qu'ait cette; estime, nous la recevons avec une complaisance qui nous convainc à peu près de la même bassesse et de la même mauvaise foi; car, pour en donner quelque image, que dirait-on d'un homme qui, S(! trouvant Irappé et défiguré depuis les pieds jusqu'il la tête d'un mal horrible et incurable, sans avoir rien de sain qu'une petite partie du visage, et sans savoir même si cette partie ne serait point corrompue au dedans, l'exposerait à la vue eu cachant tout le reste, et se verrait louer avec plaisir de lu beauté de cette partie? On dirait sans doute que l'excès de
* N'y a-l-il pas excès d'austérité dans ce chapitre et dans quelques-uns des suivants ? \icole ne lombe-t-il pas dans l'eiagération janséniste? Madame de Séi/igné, sa grande admiratrice, ne semble pas éloif{née de le penser : ■ // est rrai, écrit-elle à sa fille (l*"" novembre 1671 ), que c'est une perfection un peu iiu-dessus de l' humanité que l'indifférence qu'il veut de nous pour l'estime ou l'improbalion du monde. Je suis moins capable que jicrsoniie de la comprendre ; mais, quoique dans l'exécution on se trouve faible, c'est pourtant un plaisir de méditer avec lui et de faire rcjlexion sur la vanité de la joie ou de la tristesse que nous recevons d'une telle fumée ; et à force de trouver ses ritisonnements vrais, il ne serait pus impossible que l'on s'en servît dans certaines occasions. <•■ C'est au commentaire, sinon au texte, que pourrait s'appliquer le mot délicieux.
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voilo vanilc! approcherait de la folio. Cependant re n'est qu'iiii portrait de la nôtre, et qui ne la représente pas encore dans tonte sa difformité. Xons sommes pleins de défauts, de péchés, de corruption. Ce que nous avons de bon est fort peu de chose, et ce peu de chose est souvent gâté et corrompu par mille vues et mille retours d'amour-propre; et néanmoins s'il arrive que des gens qui ne voient pas la plupart de nos défauts regardent avec quelque estime ce peu de bien qui paraît en nous, qui est peut-être tout corrompu, ce jugement, tout aveugle et tout mal fonde qu'il est, ne laisse pas de nous flatter.
■ Je dis que cette image ne représente pas notre vanité dans toute sa difformité; car celui qui, se trouvant frappé d'un mal si étrange, se plairait dans [estime que l'on ferait de la beauté de cette partie saine , serait sans doute vain et ridicule; mais au moins il ne serait pas aveugle, et ne laisserait pas de connaître son état. Mais notre vanité est jointe à l'aveuglement. En cachant aux autres nos défauts, nous lâchons de nous les cacher à nons-mêmes, et c'est à quoi nous réussissons le mieux. Nous ne voulons être vus que par ce petit endroit que nous considérons comme exempt rie défaut, et nous ne nous regardons nous-mêmes que par là.
Qu'est-ce donc que cette estime qui nous flatte? Un jugement fondé sur la vue d une petite partie de nous-mêmes et sur l'ignorance de tout le reste Et qu'est-ce que cette complaisance"? Une vue de nous-mêmes pleine d'aveuglement, d'erreur, d'illusion, dans laquelle nous ne nous considérons que par un petit endroit, en oubliant toutes nos misères et toutes nos plaies.
Mais qu'y a-t-il de si agréable et de si digne de notre attache dans ces jugements? Interrogeons-nous nous-mêmes ou plutôt interrogeons notre propre expérience, elle nous dira qu'il n'y a rien de plus vain et de moins durable que
"elte estime. Celui qui nous aura approuvés dans quelque rencontre particulière n'en sera pas moins disposé à nous rabaisser en une autre. Souvent cette estime même en sera la cause, parce qu'elle excite plutôt la jalousie que l'affection. Après avoir tiré de la bouche des hommes ' quelques
' Après tiroir lire de l" honchr îles hommes, elc.^ Us nous pré/ère-
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lonangt's vaines ei stérik-s, ils nous préféreront les derniers (les hommes qui seront dans leurs intérêts. Ils empoisonneront les témoignages qu'ils ne pourront refuser à ee que nous avops de bon de la remarque maligne de nos défauts. Ils estimeront en nous ee qu'il y a de moins estimable, et ils y condanmeront ee qui mcrit<'ra d'être estimé. De bonne foi, ne faut-il pas avoir une extrême bassesse de eœiu- ou une petitesse desprit bien étrange pour se plaire à un objet si vain et si méprisable?
Supposons même l'estime la plus judicieuse et la j)lus sincère que nous puissions imaginer et que notre vanité puisse souhaiter; relevons-la par la qualité des personnes, par leur esprit et par tout ce qui peut servir à flatter l'inolinalion que nous y avons, qu'y a-t-il d'aimable et de st»lide en tout cela, à ne regarder cette estime qu'en ellemême'? C'est un regard de ces personnes vers nous qui suppose que nous avons quelque bien , mais qui ne I y met pas, et qui n'y ajoute rien. Il nous laisse tels que nous sommes, et ainsi il nous est entièrement inutile. Ce regard ne subsiste qu'autant qu'il s'applique à nous, et cette application est rare. Tel de ceux dont l'estime nous (latlt; ne pensera pas à nous deux fois l'an; et, quand il y pensera, il y pensera peu , en nous oubliant le reste du temps.
X'oiit ne decons pas nous offenser des jugements dèsaranhigeu.r f/u'o» fuit (le tious.
Si nous n'aimions point l'approbation des hommes, nous serions peu sensibles ù tous les discours désavantageux qu'ils pourraient faire de nous, puisque l'effet n'en serait tout an plus que de nous priver d'une chose qui nous serait
vont... On regarderait aujourd'hui comme une faute cette manière de parler, qui se rencontre assez fréquemment dans les écrivains du dixseptième siècle.
' Madame de Sétigné, qu'il y a toujours plaisir à citer, madame de Sévigné elle-même trouvait ici Nicole un peu exagéré et se permettait une critique : Il nous met à si haut prix , dit-elle, la paix et l'union avec le prochain , et nous conseille de l'acquérir aux dépens de tant de choses, qu'il n'y a pas moyen après cela d'èlre indifférente sur ce que le monde pense de nous. (Lettre du 4 novemhre 1071.)
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iiuiifrr'ipulo. Mais parco qu'il y en a qui s'iii)a<ï[iii(iil qu'cii- (•(irc qu'il no soit pas permis do désirer rcstime, on a sujet néanmoins de s'olfenser du mépris et de la médisanee, il est bon d'examiner ce qu'il y a de i'é<'l dans t;'S objets (|ui irritent si lort nos passions.
Ces jufjemenls et ces discours qui nous blessent peuvent être de trois sortes : car ils sont ou absolument vrais, «m absoliunent faux, on vrais en partie, et en partie faux. Or, dans toutes ces trois diverses espèces, le resserilinjent qiunous en avons est également injuste.
Si ces jugements sont vrais, n'est-ce pas une chose horrible de ne se mettre pas en peine que nos défauts soient connus de Dieu, et de m; pouvoir souffrir qu'ils le soient des liommes"? Kl peut-on témoi;|ner plus visiblement que l'on préfère ces bommes à Dieu? N'est-ce pas le comble d(! l'injustice de reconnaître que nos pécliés méritent une éternité de supplices, et de ne pas acci'pter avec joie une peine aussi légère que l'est la petite confusion qu'ils nous attirent devant les bommes?
Cette connai.ssance que les hommes ont de; nos fautes et de nos misères ne les augmente pas; elle serait capable au contraire de les diminuer, si nous la souffrions humblement.
C'est donc une folie toute visible de n'avoir aucun sentiment des maux réels que nous nous faisons nous-mêmes, et de sentir si vivement des maux imaginaires qui ne nous peuvent faire que du bien. Et cette sensibilité n'est qu'une pri'uve évidente de la grandeur de notre aveuglement, qui doit nous apprendre que ce que les autres connaissent de nos défauts n'en est qu'une bien petite partie.
Que si ces jugements et ces discours sont faux et mal fondés, le ressentiment que nous en avons n'en est guère moins déraisonnable et moins injuste; car pourquoi le jugement de Dieu qui nous justifie ne suffit-il pas pour nous faire mépriser celui des hommes? Pourquoi ne fait-il pas sur nous le même effet que l'approbation de nos amis et de ceux que nous estimons, qui suftit ordinairement pour nous consoler de ce que les autres peuvent penser ou dire contre nous?
Si nous nous faisions justice à nous-mêmes, nous reconnaîtrions sans peine que ceux qui nous attribuent des défauts que nous n'avons pas ne nous en attribuent pas aussi
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iiti grand iiombro d" autres qiir nous avons effi'ctivomcnt, et qu'ainsi nous gagnons à tous ces jugomcnts dont nous nous plaignons, qiu-lquc faux qu'ils soient. Les jugements des jionuiu's nous seraient infiniment moins favorables s'ils étaient entièrement conformes à la vérité, et si ceu\ qui les f<uit connaissaient tous nos véritables maux. S'ils nous font donc quelque petite injustice, ils nous font grâce de mille manières, et Jious ne voudrions pom- rien qu'ils nous traitassent avec une exacte justice.
Mais nous sommes si déraisonnables et si injustes que nous voulons profiter de l'ignorance des bommes. Nous lupouvons souffrir qu'ils nous ôtent rien de ce que nous croyons avoir, et nous voulons conserver dans leur esprit la réputation de beaucoup de bonnes qualités que nous n'avons pas. \ous nous plaignons de ce qu ils croient voir en nous des défauts qui n'y sont pas, et nous ne conq)tons pour rien de ce qu'ils n'y voient |)as une infinité de défauts qui y sont réellement, couune si le bien et le mal ne consistaient que dans l'opinion des bommes.
Si nous n'avons aucun sujet de nous plaindre, ni des jugements véritables, ui même des faux, nous n'en avons point par conséquent de iu)us offenser de ceux qui sont vrais en partie et en partie faux. Cependant par le plus injuste partage qu'on se puisse imaginer nous nous blessons de ce qu'ils ont de faux, l'I nous ne nous humilions point de ce qu'ils ont de véritable.
L'amour des hommes n'est point une chose qui nous soit due , ni même qu'il /aille désirer.
Nous ne désirons pas seulement que les hommes nou.s approuvent, nous voulons aussi qu'ils nous aiment, et leur estime ne nous satisfait nullement si elle ne se termine à l'alTecliou. C'est pourquoi rien ne nous choque tant que 1 aversion, ni n'excite en nous de plus vifs ressentiments.
La recherche de l'amour des hommes est injuste , puisqu'elle est fondée sur ce que nolls nous jugeons nousmêmes aimables, et qu'il est faux que nous le soyons. Elle liait d'aveuglement et d une ignorance volontaire de nos défauts. Un homme accablé de nlaux et dans l'indigence se
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conleiilerait bitii qui' I un r-iit dt* lu iliuiité pour lui i-l qu'on II' sciufliît. Xous n'en (lemaiulcrions pas davantar^t* si nous conuaissioiis bien iiotii- étaf, cl nous le connaîtrions si nous ne nous avcu<{lions point volontairomont.
Quiconque sait qu'il mérite que toutes les t-réaturos s'élè\ent contre lui peut-il prétetidr»; que ces mcîmes créatures le doivent aimer? Au lieu donc que nous regardons l'amour des honmies comme nous étant dû et leur aversion comme une injustice qu'ils nous font, nous devrions regarder au contraire leur aversion comme nous étant due et leur alTection comme une grâce que nous ne méritons pas.
Mais s il est injuste en général de se croire digne d'être aimé, il l'est encore beaucoup plus de vouloir être aimé par la force. Ilien n'est plus libre que l'amour, et on ne doit pas prétendre de l'obtenir par des reprocbes ni par des plaintes. C'est peut-être par notre faute que l'on ne nous aime pas, c est peut-être aussi par la mauvaise disposition des autres; mais ce qui est certain, c'est que la force et la colère ne sont pas des moyens pour se faire aimer.
Xous ne prenons pas garde de plus que ce n'est pas proprement sur nous que tombe cette aversion ; car la source de toutes les aversions est Ja contrariété qui se rencontre entre la disposition où l'on est et ce que l'on croit voir dans les autres. Or celle disposition agit contre tous ceux en qui celte contrariété paraît. Quand il arrive donc, ou que nous avons en effet ces qualités qui sont l'objet de l'aversion de certaines personnes, ou que nous ne nous montrons à eux que par des endroits qui leur donnent lieu de nous les attri- ])uer, nous ne devons point nous étonner que leur disposition fasse son effet contre nous : elle l'aurait fait de même contre tout autre; et ce n'est pas proprement nous qu'ils haïssent, c'est cet homme, en général, qui a telles et telles qualités qui les choquent.
On hait, en général, les avares, les gens intéressés, les présomptueux. On croit, en particulier, que nous le sommes; cette aversion générale agit donc contre nous. Qu'est-ce qui nous blesse en cela? Est-ce cette aversion générale? Mais elle est juste en quelque manière ; car un homme en qui ces défauts se rencontrent mérite qu on ait quelque espèce d'aversion pour lui. Est-ce le jugement que l'on fait de nous' Mais ce jugement est formé sur quelques apparences qui
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|>euvent être Icjjères ;i la véiilé, mais qui m- laissent pas d'empoilci l'esprit de ceux qui les voient. Xous devons donc les plaindre de leur légèreté et de leur faiblesse, au lieu de nous plaindre de leur injustice.
Quand les hommes nous aiment, ce n'est pas nous proprement qu'ils aiment, leur amour n'étant fonde que sur ce qu'ils nous attribuent des qualités que nous n'avons pas, ou qu'ils ne voient pas en nous des défauts que nous avons. Ils en font de même quand ils nous baissent. Ce que nous avons de bon ne leur paraît point alors, et ils ne voient que nos défauts. Or nous ne sommes ni cette personne sans défauts, ni celle personne qui n'a rien de bon. Ce n'est donc pas tant nous, qu'un fantôme qu'ils se sont formé, qu'ils aiment ou qu'ils baissent; et ainsi nous avons tort et de nous satisfaire de leur amour et de nous offenser de leur haine.
Mais quand cet amour ou cette haine nous regarderaient directement dans notre être véritable, que nous en revientil de bien ou de mal à ne considérer, comme nous avons dit, ces sentiments qu'en eux-mêmes? Ce ne sont que des lapeurs passagères qui se dissipent d'elles-mêmes en moins (le rien, les hommes étant incapables de s'arrêter longtemps il im même sujet. Quand elles subsisteraient, elles n'auraient aucun pouvoir par elles-mêmes de nous rendre plus heureux ni plus malheureux. Ce sont des choses entièrement séparées de nous, qui n'ont sur nous aucun elTet , à moins que notre àme ne s'y joigne et que, par une imagination fausse et trompeuse , elle ne les prenne pour des biens ou pour des maux.
Quelle liberté serait celle d'un homme qui ne se soucierait point d'être aimé, qui ne craindrait point d'être haï, et qui i'erait néanmoins par d'autres motifs tout ce qui est nécessaire pour être aimé et pour n'être point haï? Qui servirait les autres sans en attendre de récompense, non pas rnémc celle de leur affection, et qui ferait toujours son devoir envers eux, indépendamment de leurs dispositions envers lui? Qui ne se proposerait dans les offices qu'il leur rendrait ([u un objet stable et permanent, qui est d'obéir à Dieu sans aucune vue des créatures, qui ne peuvent que diminuer la récompense qu il doit attendre de Dieu!
Qui pourrait haïr un homme de cette sorte et même s'cm-
iU XICOLE.
pcohcr de l'aimer? Il anivei'uit donc qu en ne (raiguanl point la haino des hoinnies, il l'cvitorait, et (|iio, sans rcchorchor leur anionr, il n<' laiss< rail pas que de se l'acquérir ; an lieu que ceux que la passion qii ils ont d'être aimes reml si sensibles à l'aversion, ne l'ont d ordinaire que se l'altirci |)ar eelle délitalessc intonunodc.
Il y a encore qiielqne chose de plus déraisonnable quand nous nous offensons de ce que les autres ont de I indifférence pour nous; car, s'il était à notre choix de leur imprimer tels sentiments que nous voudrions, ce serait celui-là proprement que notre vcritahie intérêt nous devrait faire choisir. Leur amour est un objet dangereux qui altir<! notre cœur et qui l'empoisonne par une douceur mortelle. Leur haine est un objet irritant qui nous met en danger de perdre la charité; mais l'indilTérence est un milieu très-proporlioniic à noire é(at et à noire faiblesse, el qui nous laisse la liberté d aller à Dieu sans nous détourner vers b-s créatures.
Le ili'plt que nous ressentons contre ceux qui manquent de reconnaissance envers nous est injuste.
Hien ne marque plus combien la foi est éteinte ou peu agissante dans les chrétiens que ce dépit qu'ils ont quand on n'a pas pour eux toute la reconnaissance qu'on leur devrait, parce qu'il n'y a rien de plus opposé aux lumières de la foi.
S'ils regardaient comme ils doivent les services qu'ils rendent aux autres, ils les considéreraient comme des grâces qu'ils ont reçues de Dieu et dont ils sont redevables à sa bonté, et comme des œuvres qu'ils ont du lui offrir et consacrer sans aucun égard aux créatures. Ils regarderaient ceux à qui ils ont rendu ces services comme leur ayant en quelque façon procuré ce bien, et par conséquent ils croiraient qu ils ont beaucoup plus reçu deux qu'ils ne leur ont donné.
Ils craindraient comme le plus grand des malheurs de recevoir en ce monde la récompense de ces œuvres, et d'être privés de celle qu'ils auraient reçue eu l'autre s'il». avaient regardé Dieu plus purement.
On ne ferait jamais cette injure à un prince qui aurait promis de grandes récompenses à ceux qui le serviraient, et qui s'offenserait qu'on en atteadit d'ailleurs que de lui,
(lo préférer les caresses de quelques-uns île ses sujets aux biens solides qu'on aurait sujet d'espérer de lui; c'est néanmoins la manière dont nous agissons tous les jours envers Dieu : il promet un royaume éternel aux services charitables qu'on rend au prochain ; mais il veut que l'on se contente de cette récompense et que Ion nen attende point d'autre. Cependant l'esprit de la plupart des hommes est ■oiitinucllement occupé à examiner si on leur rend ce qu'on leur doit, si ceux qu'ils ont servis sentent les obligations qu'ils leur ont, et s'ils s'acquittent ponctuellement des devoirs que les hommes ont établis pour marquer la reconnaissance.
Ces devoirs de reconnaissance que nous exigeons se réduisent le plus souvent à un simple compliment, ou à quelques civilités inutiles, et ce sont là h's choses que nous préférons à Dieu et aux biens qu'il nous promet.
Souvent même nous sommes cause du défaut que nous imputons aux autres; nous éteignons la gratitude dans leur (•(Pur par la manière dont nous les servons, et nous avons presque toujours lieu de croire, quand nous voyons que ion est moins reconnaissant pour nous que pour d'autres , qu'il y a quelque chose en nous qui n'attire pas la reconnaissance.
Il est injuste (f exiger lu eonfiunce des aulres, et c'est vn grand bien qu'on n'en (lit pas pour nous.
La confiance qu'on a pour nous étant une marque d'amitié et d'pstime, ce n'est pas merveille si elle flatte notre amour- propre, et si la réserve! de ceux que nous croyons devoir avoir ces sentiments pour nous, le blesse et l'incommode; mais la raison et la foi doivent nous donner des sentiments tout contraires, et nous persuader fortement que la réserve que les autres auront pour nous nous est beaucoup plus avantageuse que leur contiance.
Il y a peu de gens qui puissent recevoir l'effusion du cœiuel de l'esprit des autres sans participer à leur corruption. On entre insensiblement dans leurs passions, on se prévient contre ceux contre qui ils sont prévenus , et comme la confiance qu'ils ont pour nous nous porte à croire qu'ils ne
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voudraient pas nous tromper, nous embrassons leurs opinions et leurs jugements sans prendre jjarde qu'ils se trompent souvent les premiers, et nous nous remplissons ainsi de toutes leurs fausses impressions.
On se charge souvent par là de diverses choses qu'il faiii tenir secrètes; ce qui n'est pas un fardeau peu considérabir puisqu'il oblige à une application très- incommode pour in se pas laisser surprendre, et qu'il met souvent au hasard Ir blesser la vérité. Et comme il arrive d'ordinaire que C(> choses viennent à être sues par diverses voies, le soupçon en lombe tout naturellement sur ceux à qui on en a fait confidence.
On contracte même, par la confiance et par l'ouverturi' des autres pour nous, quelque sorte d'obligation de s'ouvrir à eux et de s'y confier, parce qu'cui les choque si on ne lo liaite comme on en est traité, au lieu que ceux qui agissent avec plus de réserve ne trouvent point mauvais qu'on tu use de même à leur égard. Or celle obligation est souvent très- incommode, puisqu'on n'y saurait manquer sans fâcher les gens, ni s'en acquitter sans se mettre en danger de leur nuire, ou de se nuire à soi-même, par fabus qu'ils peuvent faire de ce qu'on leur découvre.
Enfin, si nous considérons de plus combien le plaisir que nous avons quand on se fie en nous est peu réel et plein de vanité, combien il est injuste d'exiger des autres une chose qui doit être aussi libre que la découverte de ses secrets, et si nous nous faisons justice à nous-mêmes en reconnaissant que, puisque l'on n'a pas d'ouverture pour nous, il faut qu'il y ait en nous quelque chose qui l'éloigné, il sera difficile que nous ne condamnions pas ces dépits intérieurs que la réserve nous cause, et que nous n'avons honte de notre faiblesse.
Il faut souffrir sans chagrin l'incirilité des attires.
La civilité nous gagne, l'incivilité nous choque. Mais l'une nous gagne et l'autre nous choque parce que nous î^ommes hommes , c'est-à-dire tous vains et injustes.
Il y a très-peu de civilités qui nous doivent plaire, même selon la raison humaine, parce tiiiil y en a très-peu qui
XICOLK. inr
soient siricôrcs et (lésiiil(''re?s(''os. Ce n'est souvent nii'mi jeu (le paroles et un exereice de vanité qui n'a rien de v«''ri- (al)le et de réel. Se plaire en eela , e'est se plaire à être trompé. Car ceux qui nous eu ténioijjnent le plus en apparence sont peut-être les premiers qui se moquent de nous sitôt qu'ils nous ont quittés.
Fia plus sineère et la plus vi'rifable nous est toujours inutile, et même dant^ereuse. Ce n'est tout au plus qu'un témoifi[nage qu'on nous aime et qu'on nous estime. Kl ainsi elle nous présente deux objets qui flattent notre amourpropre et qui sont capables de nous corroiupre le cœur.
Toutes celles qu'on nous n-nd nous engagent à des servitudes fâcheuses, car le monde ne donne rien pour rien. C'est un commerce et ime espèce de trafic qui a pour juge l'amour-propre ; et ce juge oblige à une égalité réciproque de devoirs, et autorise les plaintes que l'on fait contre ceux qui y manquent.
Comme les civilités qu'on nous rend nous servent peu , l'incivilité nous fait peu de mal , et ainsi c'est une fiiiblessc exlrênu' d'en être choqué. Ce n'est souvent qu'un défaut d'application, qui vient de ce qiu^ l'esprit est occupé ;i d'autres choses plus solides. Kl (•o^^\ qui sont les moins exacts en <'iiilités sont souvent ceux qui ont le plus de désirs effectifs de nous rendre des services réels et importants.
Quand même elle viendrait d'indifférence, et même de peu d'affection, quel bien nous ôte-t-elle ? Quel mal est-ce (|u'elle nous apporte? Ht comment pouvons-nous e.spércique Dieu nous remette ces dettes immenses dont nous lui sommes redevables par les lois inviolables de la justice éternelle, si nous ne remettons pas aux hommes de petites déférences qu'ils ne nous doivent que par des établissements humains ?
Ce n'est pas que Dieu n'autorise ces établissements, et (|u'ainsi on ne se doive de la civilité les uns aux autres, même selon la loi de Dieu. Mais c'est une sorte de dette qu'il ne nous est jamais permis d'exiger.
il faut souffrir les humnirs uicommodes. Ce n est pas assez pour conserver la paix, et avec soimêiue et avec les autres, de ne choquer personne et de
n'exigor do personno ni nmitié, ni estime, ni confiance, ni gialitmlc, ni civilité, il faut encore avoir une patience à l'cprcuvi! de toutes sortes d'iiuincurs et de caprices. Car comme il est impossible de rendre tous ceux avec qui on vil, justes, modérés et sans défauts, il faudrait désespérer de pouvoir conserver la tranquillité de son ûme si on l'attachait à ce moyen.
11 faut donc s'attendre qu'en vivant avec les hommes on trouvera des humeurs fâcheuses, des yens qui se mettront en colère sans sujet, qui prendront les choses de travers, qui raisonneront mal, qui auront un ascendant plein de fierté , ou une complaisance basse et désagréable. Les uns seront trop passionnés, les autres trop froids. Les uns contrediront sans raison , d'autres ne pourront souffrir qu'on les contredise en rien. Les uns seront envieux et malins, d'autres insolents, pleins d'eux-niémes et sans égard pour les autres. On en trouvera qui croiront que tout leur est dû, et qui, ne faisant jamais réilexion sur la manière dont ils agissent envers les autres, ne laisseront pas d'en exiger des déférences excessives.
Quelle espérance de vivre en repos si tous ces défauts nous ébranlent, nous troublent, nous renversent et font sortir notre âme de son assiette ?
Il faut donc les souffrir avec patience et sans se troubler, si nous voulons posséder nos âmes, comme parle l'Ecriture, et empêcher que l' impatience ne nous fasse échapper à tous moments et ne nous précipite dans tous les inconvénients que nous avons représentés. Mais cette patience n'est pas une vertu bien commune. Do sorte qu'il est bien étrange qu'étant si diflicile d'une part et si utile de l'autre, on ait si peu do soin de s'y exercer, au même temps que l'on s'étudie à tant d'autres choses inutiles et de peu de fruit.
Un des principaux moyens de l'acquérir est de diminuer cette forte impression que les défauts des autres font sur nous. Et pour cela il est utile de considérer :
1° Que les défauts étant aussi communs qu'ils sont, c'est une sottise d'en être surpris et de ne pas s'y attendre. Les hommes sont mêlés de bonnes et de mauvaises qualités. Il les faut prendre sur ce pied-là, et quiconque veut profiter des avantages que l'on reçoit de leur société doit se résoudre à souffrir en patience les incommodités qui y sont jointes.
XICOLE. 199
2° Qu'il n'y a rien de plus ridicule que d'être déraisonnable parce qu'un autre l'est, de se nuire à soi-même parce qu'un autre se nuit, et de se rendre participant de toutes les sottises d'autrui, comme si nous n'avions pas assez de nos propres défauts et de nos propres misères, sans nous charger encore des défauts et des misères de tous les autres. Or c'est ce que l'on fait en s'impatientant des défauts d'autrui.
3° Que , quelque grands que soient les défauts que nous trouvons dans les autres, ils ne nuisent qu'à ceux qui les ont et ne nous font aucun mal , à moins que nous n en recevions volontairement l'impression. Ce sont des objets de pitié et non de colère, et nous avons aussi peu de sujet de^ nous irriter contre les maladies de l'esprit des autres que contre celles qui n'attaquent que le corps. Il y a mêuje celte différence que nous pouvons contracter les maladies du corps, malgré que nous en ayons, au lieu qu'il n'y a que notre volonté qui puisse donner entrée dans nos âmes aux maladies de l'esprit.
4" Xous ne devons pas seulement regarder les défauts des autres comme des maladies , mais aussi comme des maladies qui nous sont conununes, car nous y sommes sujets comme eux. Il n'y a point de défauts dont nous ne soyons capables, et s'il y en a que nous n'ayons pas effectivement, nous en avons peut-être de plus grands. Amsi, n'ayant aucun sujet de nous préférer à eux, nous trouverons que nous n'en avons point de nous choquer de ce qu'ils font, et que, si nous souffrons d'eux, nous les faisons souffrir à notre tour.
5° Les défauts des autres, si nous pouvions les regarder dune vue tranquille et charitable, nous seraient des instructions d'autant plus utiles, que nous en verrions bien mieux la difformité que des nôtres, dont l'amour-propre nous cache toujours une partie; ils nous pourraient donner lieu de remarquer que les passions font d'ordinaire un effet tout contraire à celui que l'on prétend. On se met en colère pour se faire croire, et l'on est d'autant moins cru qu'on fait paraître plus de colère. On se pique de ce qu'on n'est pas aussi estimé que l'on croit le mériter, et on l'est d'autant moins qu'on cherche plus à l être. On s'offense de n'être pas aimé, et l'on attire encore plus l'aversion des gens.
200 XICOLK.
\oiis y pourrions voir aussi avec <''lonnoniciit à quel poini CCS miHiics passions aveuglent ceux qui on soni posscdi-s; car ces effets, qui sont si sensihles aux autres, leur sont (l'ordinaire inconnus, et il arrive souvent que, se rendant odieux, incommodes et ridicules à tout le monde, ils sont les seuls qui ne s'en aperçoivent pas.
Et tout cela nous pourrait faire ressouvenir ou des fautes où nous sommes autrefois tond)és par des passions semblables, ou de celles où nous tombons encore par d'autres passions qui ne sont pent-ctre pas moins dangereuses et dans lesquelles nous ne sommes pas moins aveugles ; et par là toute notre application se portant à nos propres défauts, nous en deviendrions beaucoup plus disposés à supporter ceux des autres.
Enfin il faut considérer qu'il est aussi ridicule de se mettre en colère pour les fautes et bizarreries di'S autres que de s'offenser de ce qu'il fait mauvais temps ou de ce qu'il fait trop froid ou trop chaud, parce que notre colère est aussi peu capable de corriger les hommes que de faire changer les saisons. Il y a même cela de plus déraisonnable en ce point qu'eu se mettant en colère contre les saisons, on ne les rend ni plus ni moins incommodes, an lieu que 1 aigreur qu«' nous concevons contre les hommes les irrite contre nous et rend leurs passions plus vives et plus agissantes.
Coiirfuslon.
Ce que nous avons vu jusqu'ici suffit pour donner une légère idée des moyens qui peuvent servir à conserver la paix entre les honunes, et ils sont tous compris dans ce verset du psaume : J*ax multa diligentihus legcm tuam, et non est illis scandalum : Ceux qui aiment votre loi jouissent d'une paix abondante , et ils ne sont point scandalisés. Car, si nous n'aimions que la loi de Dieu, nous nous rendrions attentifs à ne pas choquer nos frères; nous ne les irriterions jamais par des contestations indiscrètes, et jamais leurs fautes ne nous seraient une occasion de colère, d'aigreur, de trouble et de scandale, puisque ces fautes ne nous empêchent pas de demeurer attachés à cette loi , qu'elle nous oblige de les souffrir avec patiente, etqne c'est en particu-
X ICO LE. 201
lier ce précoptt^ do la tolérance chrélienne que l'Apùdv appelle la loi de Jésus-Christ. Portez, dit-il, les fardeaux les uns des autres, et vous observerez la loi de Jésus-Christ. Nous devons donc reconnaître que toutes nos impatiences et tous nos troubles viennent de ce que nous n'aimons pas assez cette loi de la charité, que nous avons d'autres inclinations que celle d'obéir à Dieu, et que nous cherchons noire gloire, notre plaisir, notre satisfiiction dans les créatures. Ainsi le principal moven pour établir l'âme dans un<« paix solide et inébranlable, c'est de l'affermir dans cet unique amour, qui ne retjarde que Dieu en toutes choses , qui ne désire que de lui |)laire, et qui met tout son bonheur à obéir il ses lois.
SKVIGNE
(MARIK DE HABUTIX-CHAXTAL, MARQllSE DK).
Prendre place parmi les plus [(rauds écrivains, sans avoir jamais fait un livre, ni SMii<|é nu^nic à eu faire un, c'est ce qui parait impossible, et re qui est pourtant arriié à madame de Sévi^né. Ses contemporains la connaissaient pour une femme distinjjuée par son esprit comme par son ranjj . d'une humeur enjouée, d'une conduite irréprochable, fidùle à se» amis et idnlàtre de sa fille; mais personne ne soupçonnait qu'elle dût parla|[er dans la postérité la ;(loire de nos auteurs classiques, et ellemême assurément le soupçonnait moins que personne. Elle s'est immortalisée , sans le vouloir ni le savoir, par une corres|)ondan('e tout intime qui, longtemps dérobée aux yeux du public, est universellement rc<{ardée aujourd'hui comme un des plus |)récieui trésors et un des nionuœeuls les plus orijjinaux de la littérature française.
Pour tromper l'ennui de l'absence, elle écrit à sa fille tout ce qu'elle a au fond du cœur, tout ce qui lui vient à la tétc , ce qu'elle a fait, ce qu'elle veut faire, ce qu'elle voit, ce qu'elle apprend, les nouvelles de la cour, de la ville , de la Breta;{ne, de l'armée, les plus graves, les plus frivoles, la disgrâce d'un favori, un procès célèbre, la forme d'une robe, un incendie, la mort d'un héros, la description d'une coiffure, une représentation A' Eslhcr à Saint-Cyr, une naissance, une mort, un bon mot qui court, des réflexions sur ses lectures, enfin les choses les plus diverses, dans l'ordre, ou plutôt dans le désordre où elles se présentent, contées gaiment ou tristement selon le sujet ou l'humeur, mais sans cesse et partout mêlées des témoijgnages les plus vifs, les plus délicats , les plus ardents , les plus touchants d'une inépuisable tendresse : et tout cela jeté au courant de la plume, avec un naturel, un abandon, un cœur, un esprit, une imagination, un bonheur d'expressions et une variété do tons dont rien ne peut donner l'idée.
De la causerie la plus familière , elle s'élève sans effort à l'éloquence la plus pathétique. Elle amuse, elle instruit, elle intéresse, elle émeut; elle vient de nous faire sourire, voilà qu'elle nous fait pleurer. Tout ce qui se passe en elle , ou devant elle , elle le fait passer en nous ou devant nous. Peint-elle un objet , on le voit. Raconte-t-elle une action , ou y assiste. Fait-elle parler un personnage, c'est lui-même que l'on entend : on aperçoit le geste, on distingue l'accent. Tout est vrai, tout est réel , tout est vivant dans celte merveilleuse correspondance ; et tout est vivant pour jamais. C est plus que du talent, c'est de l'euchanlement. L'immortalité est un don que sa plume communique à tout ce qu'elle touche. Sa fille , son fils , son gendre , son oncle , ses amis sont vraiment nos contemporains. Xous les voyons, nous les aimons; nos enfants les virront et les aimeront comme nous; nos arrière-neveux aussi. Les générations passent tour à tour sur la terre : une seule , ou du moins un groupe privilégié échappe à la destinée générale ; c'est le groupe des amis (le madame de Sévigné. Quelle baguette de fée que cette plume étinrelante !
Toutes ses lettres sans doute ne sont pas également parfaites; mais qui voudrait en retrancher une? Elle disait un jour des Fables de la
SK VIGNE. 203
Fontaine : " C'est comme un panier de cerises ; on rommcnrc jxir manffcr les plus belles, et on finit pur manger tout. Celle comparaison tliarmante scniMi- failc pour cllc-mènie. El c'esl là ce (jui cause noire cinharras cl nos ref)rcts : ;jêné pir le défaut d'espace, bien loin de pouvoir donner tout, il s'en Tant de beaucoup que nous puissions offrir seulement lu Jlcur du panier. V. R.
Lettre de madame de Sévitjné à madame de Grignan *.
A Paris, vendredi 6 février 1671.
Ma douleur sorail bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre; je ne l'outn^prendiai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas (|u'elU' fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à Sainte-Marie ^, toujours pleurant et toujours mourant : il nie semblait (pi'on m'arrachait le cœur et l'âme; et en effet, quelle rude séparation! Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la chambre de madanu- du Housset, on me fit du feu; .^fjnès me regardait .sans me parler; c'était noire marché ; j'y pas.sai jusqu'à cinq heures sans cesser de sangloter : fouies mes pensées nie faisaient mourir. J'écrivis à M. de (Irignan, vous pouvez penser sur quel ton ; j'allai ensuite chez madame de la Fayette', qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y prit : elle était seule, et malade et triste de la mort d'une sœur religieuse; elle était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld ' y vint; on ne parla que de vous, de la raison que j'avais d être touchée, et du dessein de parler comme il faut à Mellusinc *. Je vous réponds qu'elle sera bien relancée. D'Hacqueville ^ vous rendra un
* Françoise Marguerite de Sévi(|né fut mariée à l'âge de vingt ans, le 29 janvier 1669, à François Adhémar de Monteil, comte de (irignan. Le service du roi appela le comte de Grignan en Provence , où il commanda longtemps en l'absence du duc de Vendôme, et madame de (irignan fut obligée de se séparer de sa mère pour aller rejoindre son mi ri.
'- Couvent situé dans le faubourg Saint-Antoine.
^ L'auteur de /aide et de la Princesse de Clhes.
'^ L'auteur des Maximes,
'■'' Ce sobriquet désigne la comtesse de Marans. Il paraît qu'elle avait tenu quelque méchant propos sur madame de Grignan.
'> In des meilleurs amis de madame de Sévigné ; elle le peint comme le plus obligeant et le plus serviable des hommes.
204 SKVHJMK.
Ijoii coniplc de relie afïaire. Je Kïviiis eiiiiii à iiiiit heures de chez madame delà Fayette; mais en entrant ici, bon Dieu! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ec degré? dette chambre où j'entrais toujours, hélas! j'en trouvai les portes ouvertes; mais je vis tout dénieublé, tout déraujjé, el votre petite fille qui me représentait la mienne. Comprene/.vous bien toul ce que je souffris? Les réveils de la nuit oui élé noirs, et le matin je n'étais point avancée d'im pas pour le repos (le mon esprit. L'après-dînée se passa avec madame de la Troche * à l'Arsenal. Le soir je reçus votre lettre qui me remit dans mes premiers transports, et ce soir j'aehèv*'rai celle-ci chez M. de Conlanges ^, où j'apprendrai des nouvelles; car pour moi, voilà ce que je sais avec les douleurs de tous ceux que vous avez laissés ici; toute ma b'tlrc serait pleine de compliments, si je voulais...
A madame de (îrif/nan.
dette lettre sur l'incendie de la maison de AI. de Guitaut est une dr celles qu'on admire le plus, cl avec raison, dans la correspondance de madame de Sévignè.
Vendredi 20 février 1671.
... Vous saurez, ma petite, qu'avant-hier soir, mercredi, après être revenue de chez M. de Coulanges, où nous faisons nos paquets les jours d'ordinaire , je songeai à me coucher; cela n'est pas extraordinaire; mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'à trois heures après minuit j entendis crier au voleur, au feu, et ces cris si près de moi et si redoublés, que je ne doutai point que ce ne fut ici; je crus même entendre qu'on parlait de ma pauvre petite-fille; je m'imaginai qu'elle était brûlée : je me levai dans cette crainte, sans lumière , avec un tremblement qui m'empêchait quasi de me soutenir. Je courus à son appartement, qui est le vôtre , je trouvai fout dans une grande tranquillité; mais je vis la maison de Guitaut ' toute eu feu; les flammes passaient par-dessus la maison de madame de Vau-
' Veuve du marquis de la Troclie, intime amie de madame de Sévignè.
- Philippe-Emmanuel de Coulanges, cousin germain de madame de Sévigné.
•^ Le comlc de Guitant, ami de madame de Sévigné,
SKVIGNK. 205
iueux : ou voyait dans nos cours, et surtout chez M. do juitaut, une clarté qui faisait horreur : c'étaient des cris, •'était une confusion, c'était un hruit épouvantabh- des joufroseldes solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porte, 'envoyai mes fjens au secours : M. de Guilaut m'envoya iine cassette de ce qu'il avait de phis précieux; je la mis lans mon cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour béer ' comme les autres; j'y trouvai M. et madame de Guiaut quasi nus; madame de Vanvineux, l'ambassadeur de Venise, tous ses <jens, la petite de Vauvineux, qu'on portait tout endormie chez l'ambassadeur, plusieurs meubles <'t vaisselles d'arj^ent qu'on sauvait chez lui. Madame de \ auvineux faisait démeubler : pour moi j'étais comme dans uneJle, mais j'avais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Guèton et son frère donnaient de très-bons conseils; nous étions dans la consternation : le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et l'on n'espérait la lin de cet embrasement qu'avec la fin de la maison de ce pauvre Guilaut. 11 faisait pitié; il voulait aller sauver sa mère, qui brûlait au troisième étage; sa femme s'attachait à lui, et le retenait avec violence ; il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère et la crainte de blesser sa femme, grosse de cinq mois; enfin il me pria de tenir sa femme, je le fis : il trouva que sa mère avait passé au travers de la flamme et qu'elle était sauvée. Il voulut aller retirer quelques papiers; il ne put approcher du lieu où ils étaient ; enfin il revint à nous dans cette rue où j'avais fait asseoir sa femme. Des capucins ^ pleins de charité et d'adresse travaillèrent si bien, qu'ils coupèrent le feu. On jeta de leau sur le reste de l'embrasement; et enfin le combat finit l'aute de combattanis, c'est-à-dire après que le premier et le second étage de l'antichambre et de la petite chambre et du cabinet, qui sont à main droite du salon, eurent été absolument consumés. On appela bonheur ce qui restait de la maison, quoiqu'il y ait pour Guilaut pour plus de dix mille écus de perte; car on compte de faire rebâtir cet ap- |;arlement, qui était peint et doré. Il y avait plusieurs beaux tableaux à M. le Blanc, à qui est la maison; il y avait aussi
' Regarder la bouche beauté.
'•' Les capucins faisaient alors, avec un zèle admirable, l'office des pompiers, dont le corps ne fut organisé que trente ans plus tard.
20C SEVIGKK.
plusieurs (uhics , miroirs, luiniaturos, meubles, (a|>isserir> Ils ont un grand regret à des letlres; je me suis imagine que c'étaient des lettres de M. le prince. Ccpendatif , vêts les cinq heures du malin, il fallut songer à madame di Guitaut; je lui offris mon lit, mais madame (îuéton la mil dans le sien , parce qu'elle a plusieurs chambres meublées. \ous lu fîmes saigner, nous envoyâmes quérir Bouchct : il craint bien que celte grande émotion ne lui cause uim fausse couche. Klle est donc chez celte pauvre madani' (îuéton; tout le monde la vient voir, et moi je continue iH' soins, parce que j ai trop bien commencé pour ne |) i achever. Vous m' allez demander comment le feu s'était mis à celte maison; on n'en sait rien; il n'y en avait point daiis l'appartement où il a pris. Mais si on avait pu rire dans une si triste occasion, quels portraits n' aurait-on pas faits de lélat où nous étions tous? Guitaut était nu en chemise avci des chausses; madame de Guitaut était nu-jambes, et avail perdu une de ses mules; madame de Vauvincux était n: petite jupe sans robe de chambre; tous les valels, tous les voisins en bonnets de nuit; l'ambassadeur était en robe de cliambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la stréniisiiiie * ; mais son secrétaire était admirable. \ oii> parlez de la poitrine d'Hercule ; vraiment celle-ci était bien autre chose, on la voyait tout entière; le cordon qui devjul attacher sa chemise avait été perdu à la bataille. Voilà les tristes nouvelles de notre quartier. Je prie Deville - de faire tous les soirs une ronde pour voir si le feu est éteint partout; on ne saurait trop avoir de précautions pour éviter ce malheur.
A madame de Griijnan.
A Paris, 3 mars tCTl^
Si vous étiez ici, ma chère enfant, vous vous moqueriez de moi , j'écris de provision ; mais c'est par une raison bien différente de celle que je vous donnai un jour pour m'excuser d'avoir écrit à quelqu'un une lettre qui ne devait partir que dans deux joins; c'éîait parce que je ne me souciais gtière de lui et que dans deux jours je n'aurais pas aulre
' Titre qu'on donnait à la république de Venise. - Maître d'hôtel de M. de Grignan.
SFCVIGXK. 207
•liosc à lui (lire. Voici (oui le contraire; c'est que je me oucie l)eau(oup de vous, que j'aiiue à vous enlrelenir à oute heure, et que c'est la seule consolaliou que je puisse noir préseutemeiit. Je suis aujourd'hui toute seule dans ma hauibre par l'excès de uia mauvaise humeur. Je suis lasse le tout, je me suis fait uu plaisir de dîner ici, et je m'en ais un de vous écrire hors de propos : mais, hélas ! vous I avez pas de ces sortes de loisirs. J'écris tranquillement, et je n<' comprends pas que vous puissiez lire de même : je ne vois pas un moment où vous soyez à vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d élre auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur ; je vois des harangues, des infinités de compliments, de civilités, de visites; on vous fait des honneurs extrêmes, il faut répoudre à tout cela, vous êtes accablée ; moi-même, sur ma petite boule, je n'y suffirais pas. Q)uc fait votre paresse* pendant tout ce fracas? Elle souffre, elle se retire dans qtu'lque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place, elle vous attend dans quelque moment perdu, pour vous faire au nu)ins souvenir d'elle et vous dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, m'avez-vous oubliée? Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous a jamais abandonnée , la fidèle compagne de vos plus beaux jours ; que c'est moi qui vous consolais de tous les plaisirs, et (|ui même quelquefois vous les faisais haïr; qui vous ai empêché de mourir d ennui, et en Hretagne et dans votre grossess»- : quehpiefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je savais bien où vous reprendre; présentement je ne sais plus où j'en suis ; les honneurs et les représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me semble que vous lui dile.^ en passant un petit mot d'amitié, vous lui donnez quelques espérances de vous posséder à (irignati ; mais vous passez vite et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous et ne vous donnent pas un moment de repos ; moi-même, qui les ai toujours tant honorés, je leur suis contraire et ils me le sont ; le moyen qu'ils vous laissent lire de telles lanterneries ! Je vous assure, ma chère enfant, que je songe à vous conti-
* Madame de Grignaa n'était point paresseuse, mais peut-être un peu trop renfermée en elle même ; la représentation la fatiguait, et elle préférait au vain tracas du monde une solitude studieuse.
20K SKVKÎXK.
nucllcmenl , cl je sens tous les jours ce que vous nw. dîl. une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur les pensées ; > l'on ne glissait pas dessus, on serait toujours en larmes, c't'sl-à-dire moi. Il n'y a lieu dans cette maison qui ne me hlesse le cœur; toute votre chambre me tue : j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu pour rompre un peu la vue ; une fenêtre de ce degré, par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Hacque\ ille , et par où je vous rappelai, me fait peur quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre , car je suis folle quelquefois : ce cabinet où je vous embrassai sans savoir ce que je faisais ; ces Capucins ' où j'allai entendre la messe ; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre , comme si c'eût été de l'eau qu'on eût répandue; Sainte-Marie *, madame de la Fayette, mou retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le lendemain ; et votre première lettre, ef toutes les autres; et encore tous les jours, e( tous les entreliens de ceux qui entrent dans mes sentiments, ce pauvre d'Hacqueville est le premier ; je n oublierai jamais la pitié qu il eut de moi : voilà donc où j'en reviens, il faut glisser sur tout cela et se bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux mouvements de son cœur : j'aime mieux ni' occuper de la vie que \ous faites maintenant, cela me fait une diversion sans m'éloigner pourtant de mon sujet et de mon objet, qui est ce qui s'appelle poétiquement l'objet aimé. Je songe donc à lous et je souhaite toujours de vos lettres; quand je \iens d'en recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présentement et je reprendrai ma lettre quand j'aurai reçu de vos nouvelles. J'abuse de vous, ma très-chère ; j'ai voulu aujourd'hui me permettre cette lettre d'avance. Mon C(t'Ur en avait besoin, je n'en ferai pas une coutume.
.-I madame de Gvignan.
A Paris , mercredi 4 mars 1671.
Ah! ma fille, quelle lettre! Quelle peinture de l'état où vous avez été ! et que je vous aurais mal tenu ma parole si je vous avais promis de n'être point effrayée d'un si grand
' L'église des Capucins de la rue d'Orlôans, au Marais, aujourd'hui la paroisse de Saint- François-d'i\ssises. - I,e couvent de ce nom.
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péril! .le sais bien qu'il est passé; mais il est impossible de se représenter votn; vie si procbe de sa fin sans frémir d'borreur. Et M. de Grignan vous laisse embarquer pendant un orage; et, quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore plus que vous; au lieu d'attendre que l'orage soit passé , il veut bien vous exposer : ah ! mon Dieu ! qu'il eût été bien mieux d'être timide, et de vous dire que, si vous n'aviez point de peur, il en avait, lui, et ne souffrirait pas que vous traversassiez le Rhône par un temps comme celui qu'il faisait! Que j'ai de peine à comprendre sa tendresse en cette occasion ! ce Rhône qui fait peur à tout le monde, ce pont d'Avignon où l'on aurait tort de passer en prenant de loin toutes ses mesures; un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche ; et quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et noyés dans un moment! Je ne soutiens pas cette ptnsée; j'en frissonne, et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? De bonne foi, n'avez-vous point été effrayée d'une mort si proche et si inévitable"? Une autrefois ne sercz-vous point un peu moins hasardeuse? Une aventure comme celle-là ne vous fi!ra-t-elle point voir les dangers aussi terribles qu'ils sont? Je vous prie de m'avouer ce qui vous en est resté : je crois du moins que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir sauvée. Pour moi, je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et jf suis plus obligée à Dieu de vous avoir conservée dans celte occasion que de m'avoir fait naître....
A madame de Grignan.
Livry, mardi saint, 24 mars 1671.
Voici une terrible causerie, ma chère enfant; il y a trois heures que je suis ici. Je suis partie de Paris avec l'abbé *, Hélène^, Hébert' et IVIarphise '', dans le dessein de me retirer du monde et du bruit jusqu'à jeudi au soir; je prétends être en solitude ; je fais de ceci une petite Trappe, je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions; j'ai résolu d'y jeûner
• De (loulanges, oncle et ancien tuteur de madame de Sévigné. 2, 3 et i La femme de chambre , le valet de chambre et enfin la petite chienne de madame de Sévigné.
is.
ÎIO SEVIGNE.
heuucoup pour toutes sortes de raisons, de marcher pour tout le teuips (|ue j'ai été dans ma cliamhre, et surtout de m'eniiuver pour l'auiour de Dieu. .Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma tille; je n'ai |)as encore cessé depuis que je suis arrivée, et, nr pouvant contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de celte piîtile allée sond)re que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu! où ne vous ai-je point vue ici' ! et de quelle laçon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur? il n'y a point d'endroit, point d(; lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue; il n'y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose; de quelque manière que ce soit, cela me perce le cœur : je vous vois, vous m'êtes présente; je pense et repense à tout; ma tète et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher; cette chère enfant que j'aime avec tant de passion est à deux cents lieucB de moi, je ne l'ai plus; sur cela, je pleure sans pouvoir m'en empêcher : ma chère bonne, voilà qui est bien faible, ' mais pour moi je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant cette lettre; le hasard fera qu'elle viendra mal à propos, et qu'elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu'elle est écrite; à cela, je ne sais point de remède; elle sert toujours à me soulager présentement; c'est au moins ce que je lui demande; l'état où ce lieu m'a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses; mais vous devez les aimer et respecter mes larmes, puisqu'elles viennent d'un cœur tout à vous.
A madame de Grignan.
Livry, jeudi saint, 26 mars 1671.
Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes Pâques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu de la manière dont je l'avais imaginé, à la ré-
^ Livry était une abbaye dout l'abbé de Coulanges eiait titulaire, et où madame de Sévigné avait souvent conduit sa fille.
SEVIGXE. 211
serve de votre souvenir, qui m'a plus tourmentée que je no l'avais prévu. C'est une chose étrange qu'une imafjiuation vive , qui représente toutes choses comme si elles étaient encore; sur cela xm-songe au présent, et, quand on a le cœur comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous. Notre maison de Paris m'assomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour vous, c'est par un effort de mémoire que vous pensez à moi. La Provence n'est point obligée de me rendre à vous, coiiune ces lieux-ci doivent vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'ai eue ici; une grande solitude, un grand silence, un office triste , des ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans ces jardins dont vous seriez charmée, tout cela m'a plu. Je n'avais jamais été à Livry la semaine sainte; hélas! que je vous y ai souhaitée! Quelque difficile que vous soyez sur la solitude, vous auriez été contente de celle-<i. Mais je m'en retourne à Paris par nécessité ; j y trouverai de vos lettres, et je veux demain aller a la Passion du Père Bourdaloue ou du Père Mascaron.. . Adieu , ma chère belle; j'achèverai cette lettre à Paris; voilà ce que vous aurez de Livry. Si j'avais eu la force de ne vous y point écrire et de faire un sacrilice à Dieu d(; tout ce que j'y ai senli, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde; mais, au lieu d'eu faire un bon usage, j'ai cherché de la consolation à vous en parler : ah ! ma fdle , que cela est faible et misérable !
A madame de Grignan.
Voici encore une lettre célèbre et qui fera passer à la dernière postérité le nom d'un malheureux qui a perdu la tête pour une cause bien frivole,
.1 Paris, dimanche 26 avril 1671.
Il est dimanche 26 avril; cette lettre ne partira que mercredi; mais ce n'est pas une lettre, c'est une relation que Moreuil vient de me faire de ce qui s'est passé à Chantilly touchant Vatel *. Je vous écrivis vendredi qu'il s'était poignardé : voici l'affaire en détail.
Le roi arriva le jeudi au soir; la promenade, la collation
^ Maître d'hôtel du prince de Condé, ancien maître d'bùlel de Fouquet.
212 SEVIGIVIÎ.
dans nn lion tapisst'^ do jonqiiillos, toiil cela fui à soiiliail. On soiipa ; il y eut quclquos tablos oi'i ]o rôti manqua, à raiisc de plusieurs dîners à quoi l'on ne s'était point allendu : cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois : Je suis perdu d'honneur; voici un affront que je ne supporterai pas. Il dit à (îourville * : La léte me tourne; il y a douze nuits que je n'ai dormi; aidez -moi à doniu'r des ordres. Gourville le .soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais aux vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à iVL le prince. M. le prince alla jusque dans la chambre de Vatel et lui dit : Vatel, tout va bien; rien n'était si beau que le souper du roi. Il répondit : Monseign(>ur, votre bonté m'achève, je sais que le rôti a manqué à deux tables. Point du tout, dit M. le prince, ne vous fâchez point, tout va bien. Minuit vint, le feu d'artifice ne réussit pas, il fut couvert d nn nuage; il coûtait seize mille francs. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout, il trouve tout endormi; il rencontre nn petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée; il lui demande : Est-ce là tout? Oui, monsieur. Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tète s'échauffait , il crut qu'il n'aurait point d'autre marée; il trouva Gourville, il lui dit : Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci. Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre , met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœnr ; mais ce ne fut qu'au troisième coup , car il s'en donna deux qui n'étaient point mortels : il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés; on cherche Vatel pour la distribuer, on va ù sa chambre , on heurte , on enfonce la porte , on le trouve noyé dans son sang; on court à M. le prince, qui fut an désespoir. M. le duc ^ pleura; c'était sur Vatel que tournait fout son voyage de Bourgogne. M. le prince le dit au roi fort tristement : on dit que c'était à force d'avoir de l'honneur k sa manière; on le loua fort, on loua et l'on blâma son courage. Le roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retar-
' riourville avait été valet de chambre du duc de la Rochefoucauld avant d'entrer dans la maison du prince de Condé : il y devint un personnage.
- Henri-Jules de Bourbon, fils du grand Condé.
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dail tlf> voiiir à Chantilly, parce qu'il comprenait l'excès di; cet embarras. 11 dit à M. le prince qu'il ne devait avoir que deux tables et ne point se charger de tout; il jura qu'il ne souffrirait plus que M. le prince en usât ainsi ; mais c'était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâcha de réparer la perte de Vatel; elle fut réparée, on dîna trèsbien, on fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à la chasse; tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté. Hier qni était samedi, on fit encore de m^iie; et le soir le roi alla à Liancourt, où il avait commandé média noche * ; il doit y demeurer aujourd'hui. Voilà te que Morenil m'a dit, espérant que je vous le manderais...
A madame de Grignan.
A Livry, mercredi 29 avril 1671.
J'ai fait un fort joli voya^je. Je partis hier assez matin de Paris; j'allai dîner à Pomponne': j'y trouvai notre bonhomnie " qui m'attendait ; je n'aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m'étonna : plus il approche de la mort, plus il s'épure. Il me gronda très - sérieusement, et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir; que j'étais une jolie païenne, que je faisais de vous une idole dans mon cœur; que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parût moins criminelle; qu'enfin, je songeasse il moi ; il me dit tout cela si fortement que je n'avais pas le mot à dire. Enfin , après six heures de conver.salion très- agréable, quoique très- sérieuse, je le quittai et vins ici ', où je trouvai tout le triomphe du mois de mai; le rossignol, le coucou, la fauvette ont ouvert le printemps dans nos forets ; je m'y suis promenée tout le soir toute seule ; j'y ai trouvé toutes mes tristes pensées : mais je ne
' C'est-à-dire un souper qu'on faisait à minnii, habitude espagnole, comme l'expression même l'indique.
- Maison de campagne qu'habitait Arnaud d'Andilly , âgé alors de quatre-vingt-trois ans.
•^ Bonhomme n'arail pas alors le sens irrespectueux qu'il aurait aujourd'hui.
' A Livry.
214 SEVIGNE.
vous plus vous cil parler. J'ai tlcstiiié iiiio parfit- de ceUo après-dùice à vous écrire daus lo jardiu , où je suis étourdir de trois ou quatre rossijjnols qui sout sur ma tête. Ce soir je m'en retourne à Paris pour faire mon paquet , et vous l'envoyer...
Ma fille, vous souhaitez que le temps marche : vous ne savez ce que vous faites ; vous y serez attrapée ; il vous obéira trop exactement , et quand vous voudrez le retenir, vous n'en serez plus la maîtresse. J'ai fait autrefois les mêmes fautes que vous, je m'en suis repentie; et quoique le temps ne m'ait pas fait tout le mal qu'il fait aux autres , il na pas laissé , par mille petits aijrémcnls qu'il m'a ôtés , de me faire apercevoir les marques de son passage.
Vous trouvez donc que vos comédiens ont bien de l'esprit de dire des vers de Corneille ? En vérité il y en a de bien transportants. J'en ai apporté ici un tome qui m'amusa fort hier au soir. .Mais n'avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de la Fontaine qui sont dans nn des tomes que je vous ai enxoyés?Xous ea étions ravis l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld : nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat.
D'animaui malfaisants c'élail un très-bon plat.
Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il pût être *.
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté ?
L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage :
Bertrand dérobait tout ; Raton , de son côté ,
Était moins attentif aux souris qu'an fromage.
Et le reste. Cela est peint ; et la Citrouille, et le Rossignol, cela est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles bagatelles ; c'est le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez écrit un billet admirable à Brancas"^; il vous écrivit l'autre jour une main tout entière de papier, c'était une rapsodie assez bonne ; il nous la lut à madame de Coulanges ' et à moi ; je lui dis : Envoyez-la-moi donc tout achevée pour mercredi; il me dit qu'il n'en ferait rien, qu'il
^ Madame de Sévigné cite de mémoire. Il y a dans la Fontaine quel qu'il pût être. Du reste , ces deux premiers vers ne nous paraissent pas des meilleurs qu'ait faits la Fontaine.
2 Le duc de Brancas , l'homme le plus distrait de son temps , l'original du Mtnulque de la Bruyère.
■^ Cousine par alliance de madame de Sévigné.
SEVIGNE. 215
ne voulait pas que vous la vissiez, que cela était trop sot et trop miséral)lo. — Pour qui nous prenez-vous, vous nous l'avez bien lue ? — Tant y a que je ne- veux pas qu'elle la lise. — Voilà toute la raison que j'en ai eue; jamais il ne fut si fou. il sollicita l'autre jour un procès à la seconde' des cnquiHes ; c'était à la première qu'on le jugeait : celte folie a fort réjoui les sénateurs^ ; je crois qu'elle lui a fait gagner son procès... Je vous embrasse et vous aime, et vous le dirai toujours, parce que c'est toujours la même chose...
Maître Paul ^ mourut il y a huit jours ; notre jardin en est tout triste.
A madame de Grignan.
Aux Rochers, dimanche 31 mai 167J.
Enfin, ma Gllc, me voici dans ces pauvres Rochers ' : peut-on revoir ces allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans mourir de tristesse? Il y a des souvenirs agréables; mais il y en a de si vifs et de si tendres, qu'on a peine à les supporter; ceux que j'ai de voua sont de ce nombre. Ne comprenez-vous point bien l'effet que cela peut faire dans un cœur comme le mien?...
Il me paraît que vous ne vous êtes point trop ennuyée à Marseille. Xe manquez pas de me mander comme vous au^ rez été reçue à Grignan. lU avaient fait ici une manière d'entrée à mon tlls ^ ; Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort bien habillés, un ruban neuf à la cravate; ils vont en très-bon ordre nous attendre aune lieue des Rochers. Voici un bel incident : M. l'abbé • avait mandé que nous arriverions le mardi, et puis tout d'un coup il l'oublie; ces pauvres gens attendent le mardi jusqu'à dix heures du soir; et quand ils sont tous retournés chacun chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi , sans songer qu'on eût mis une armée en campagne pour nous recevoir : ce contre-temps
* Sous-entendez chombri:.
- r/est-à-dire les conseillers au parlement de Paris.
"' .lardinier de Livry.
^ Terre de madame de Sévignc , siluée près de Vitré, en nretagnei
'' Charles de Sésigné.
'^ L'abbé de (iOulanges.
216 SiaiGXK.
nous a lâchés, mais quel remède? Voilà par où nous aious débuté.
Mademoiselle du Plessis * est tout justement comme vous l'avez laissée ; elle a une nouvelle amie à Vitré, dont elle se pare, parce que c'est un bel esprit qui a lu tous les romans, et qui a reçu deux lettres de la princesse de Tarente ^. J'ai fait dire méchamment par Vaillant que j'étais jalouse de cette nouvelle amitié, que je n'en témoignerais rien, mais que mon creur était saisi : tout ce qu'elle dit là-dessus est digne de Molière; c'est une plaisante chose de voir avec (|iirl soin elle me ménage, et comme elle détourne adroitement la conversation pour ne point parler de ma rivale devant moi : je fais aussi fort bien mon personnage.
Mes petits arbres sont d'une beauté surprenante; Pilois ^ les élève jusqu'aux nues avec une probité admirable : tout de bon, rien n'est si beau que ces allées que vous avez vues naître... Hélas! ma fille, que mes lettres sont sauvages! Où est le temps que je parlais de Paris comme les autres? C'est purement de mes nouvelles que vous aurez; et, voyez ma confiance, je suis persuadée que vous aimez mieux celleslà que les autres. La compagnie que j'ai ici me plaît l'ort; notre abbé est toujours admirable ; mon (ils et la Mousse '* s'accommodent fort bien de moi, et moi d'eux; nous nous cherchons toujours, et, quand les affaires me séparent d'eux, ils sont au désespoir... Ils vous aiment tous passionnément; je crois qu'ils vous écriront : pour moi, je prends les devants et n'aime point à vous parler en tumulte. Ma fille, aimez-moi toujours : c'est ma vie, c'est mon âme que votre amitié : je vous le disais l'autre jour; elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je vous avoue que le reste de ma vie est couvert d'ombre et de tristesse quand je songe que je la passerai si souvent éloignée de vous.
1 Mademoiselle du Plessis d'ArgenIré, voisine de campagne de madame de Sévigné : madame de Grigoan ne pouvait la souffrir.
- Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel.
•^ Jardinier des Rochers.
* L'abbé de la Mousse , parent de l'abbé de Coulanges et de madame de Sévigné.
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:ï madame de Grigitaii.
Aux liocliers, dimanclie 28 juin 1C71.
Vous lue rccoiupcuscz bien , in;i fille, de mes pertes passées; j'ai 4"eçu deux lettres de vous qui m'ont truiisporlée de joie : ce que je sens en les lisant ne se peut imajjiner. Si j'ai contribué de quelque chose à l'agrément de voire style, je ne croyais travailler que pour le plaisir des autres, et uou pas pour le mien; mais la Providence, qui a mis tant d'espaces et tant d'absences entre nous, m'en console un peu par les charmes de votre commerce, et encore plus par la satislaclion que vous me témoignez de votre établissement et de la beauté de votre cliàleau : vous m'y représentez un air de grandeur et une magnificence dont je suis enchantée... Je veux vous remercier d avoir bien voulu m'en parler eu détail. Si votre lettre; m'avait ennuyée , outre que j'aurais mauvais goût, il faudrait encore que j eusse bien peu d'amitié pour vous, et que je fusse bien indifférente pour ce qui vous touche. Défaites-vous de cette haine que vous avez pour les détails; je vous l'ai déjà dit, et vous le pouvez sentir; ils sont aussi chers de ceux que nous aimons qu'ils nous sont ennuyeux des autres; et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indifférence que nous avons pour ceux qui nous en imporlunent : si cette observation est vraie, jugez de ce que me sont vos relations. En vérité, c'est un grand plaisir que d'être, connue vous êtes, une véritable grande dame. Je comprends bien les sentiments de M. de Grignan en vous voyant admirer son château ; une grande insensibilité là-dessus le mettrait dans un chagrin ((ue je m imagine plus aisément qu'une autre ; je prends part à la joie qu'il a de vous voir contente... Vos lectures sont boimes; Pétrarque doit vous divertir avec le commentaire que vous avez; celui que nous avait fait mademoiselle de Scudéri sur certains sonnets les rendait agréables à lire. Pour Tacite, vous savez comme j'en étais charmée ici pendant nos lectures, et comme je vous interrompais souvent pour vous faire entendre des périodes où je trouvais de l'harmonie; mais, si vous en demeurez à la moitié, je vous gronde; vous ferez tort à la majesté du sujet... Je ne vous pardonne ce manque de courage que pour les romans que
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vous n'aiiiit'/ pas. Xoiis lisons If Tasse avec plaisir; je m y trouve habile par riiabilolc des maîtres ' que j'ai eus... Mon lijs s'en va en Lorraine; son absence nous donnera beaueonn d'ennui. Vous savez comme je suis sur le chagrin de voir partir une compagnie a'jréable; vous savez aussi mes transports de joi<' quand je vois partir une cliiennc de carrossée qui m'a contrainte et ennuyée; c'est ce qui nous faisait décider nettement qu'une méchante compagnie est plus soidiaitable qu'une bonne. Je me souviens de toutes ces folies que nous avons dites ici, et de tout ce que vous y faisiez , et do tout ce que vous y disiez : ce souvenir ne me quitte jamais, et puis tout d'un coup je pense où vous êtes; mon imagination ne me présente qu'un grand espace fort éloigné; votre château m'arrête maintenant les yeux; les nuuailles de votre mail me déplaisent. Le nôtre est d'une beauté surprenante, et tout le jeune plant que vous avez vu est délicieux ; c'est ime jeunesse que je prends plaisir d'élever jusqu'au.x nues; et très-souvent, sans considérer les conséquences ni mes intérêts, je fais jeter de grands arbres à bas, parce qu'ils font ombrage ou qu'ils iuconunodcnt mes jeunes enfants; mon fils regarde cette conduite, niais je ne lui en laisse pas faire l'application. Pilois ^ est toujours mon favori, et je préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevalier au parlement de Rennes... Je reviens encore à vous, c'est-à-dire à cette divine fontaine de Vaucluse; quelle beauté! Pétiarque avait bien raison d'en parler souvent; mais songez que je verrai toutes ces merveilles! moi qui honore les antiquités, j'en serai ravie et de toutes les magnificences de Grignan. L'abbé "' aura bien des affaires; après les ordres doriques et les titres de votre maison, il n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous y allez mettre; car sans un peu de subsistance tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié; c'est la seule affliction dans la vie qui se fasse toujours sentir également, et que le temps augmente au lieu de la diminuer... Je suis aise que vous ayez cet automne une couple de beaux-frères; je trouve que votre journée est fort bien réglée; on va loin sans mourir d'ennui, pourvu
' Ména.^e et Chapelain.
- Le jardinier.
3 De Coulanyos.