SÉVIGNÉ
([ii'on se donne des occupations et qu'on ne perde point courage. Le beau temps a remis tons mes ouvriers en campagne, cela me divertit. Quand j'ai du monde je travaille à ce beau parement d'autel que vous m'avez vu traîner à Paris; quand je suis seule, je lis, j'écris, je suis en affaires dans le cabinet de notre abbé; je vous le souhaite quelquefois pour deux ou trois jours seulement.
Je consens au commerce d<' bel esprit que vous me proposez. Je fis l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la trouvai si bonne que je crus l'avoir retenue par cœur de celles de M. de la Rochefoucauld : je vous prie de me le dire; eu ce cas il faudrait louer ma mémoire plus que mon jugement : je disais, ccunme si je n'eusse rien dit, que l'ingratitude attire les reproches , comme la reconnaissance attire de nouveaux hienfuils. Dites-moi donc ce que c'est que cela? L'ai-je lu? L'ai-je rêvé? L'ai-je imaginé? Rien n'est plus vrai que la chose, et rien n'est plus vrai aussi que je ne sais où je l'ai prise, et que je l'ai trouvée toute rangée dans ma tète et au bout d»; ma langue ^.. Adieu, ma très-aimable enfant, conservez- vous , soyez belle, habillez-vous, amusez-vous, promenez-vous. Je viens d'écrire à Vivonne ^ pour un capitaine bohème, afin qu'il lui relâche un peu ses fers, pourvu que cela ne soit point contre le service du roi. Il y avait parmi nos bohèmes, dont je vous parlais l'autre jour, une jeune fille qui danse trèsbien, et qui me fit extrêmement souvenir de votre danse : je la pris en amitic- ; elle me pria d'écrire en Provence pour son grand-père , qui est à Marseille. — Et où est-il votre grand-père? — Il est à Marseille, d'un ton doux, coiuiue si elle disait il est à Vincennes. C'était un capitaine bohème d'un méiite singulier; de sorte que je lui promis d'écrire, et je me suis avisée tout d'un coup d'écrire à Vivonne : voilà ma lettre; si vous n'êtes pas en état que je puisse rire avec lui, vous la brûlerez; si vous la trouvez mauvaise, vous la brûlerez encore; si vous êtes assez bien avec ce gros crevé *, et que ma lettre vous en épargne une autre, vous la ferez cacheter et vous la lui ferez tenir. Je n'ai pu refuser
* Madame de Sésigné trouve continuellement au bout Je sa plume des pensées non pas plus justes, mais plus remarquables que celles-là. - Le duc de Vivonne, général des «jalères. ■"' Il était excessivement ,c[ras.
220 SEVIGXE.
cotte prière au ton de la petite fille, et au nu-iiuet le mieux <1ansé que j'aie vu depuis ceux de mademoiselle de Sévigné; c'est votre même air; elle est de votre taille, elle a de belles dents et de beaux yeux. Voici une lettre d'une telle longueur que je vous pardonne de ne la point achever : je le comprendrai plus aisément que de demeurer au seplit'nK; tome de Cassantire et de Clcopùtre *. Je vous embrasse très-tendrement. M. de Grignan est bien loin de se figurer qu'on poisse lire des lettres de cette longueur, mais, tout de bon, les lisez-vous en un jour?
A M. <Ic Coulauges.
Cette lettre est écrite sur un fond bien léger : il s'agit simplement d'un mauvais domestique que madame de Séfigné a clé obligée de renvoyer. I, à-dessus, se faisant un jeu de contrefaire ces malencontreux narrateurs qui s'embrouillent dans les parenthèses et ne peuvent arriver au fait, elle a trouvé moyen d'écrire une des pages les plus spirituelles el les plus amusantes qui soient échappées de sa plume.
■\ui Rochers, le 22 juillet 1G71.
Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vons t'cvire seulement tous les quinze jours, et pour vous donner avis, mon ch?r cousin, que vous aurez bientôt l'honneur de voir Picard; et, comme il est frère du laquais de madame de Coulanges, je suis bien aise de vons rendre compte de mon procédé. Vous savez que madame la duchesse de Chaulnes est à \itré; elle y attend le duc ^ son mari, dans di.ï on quinze jours, avec les états de Bretagne : vous croyez que j'extravague; elle attend donc son mari avec tons les états, et, en attendant, elle est à Vitré toute seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard : elle meurt donc d'ennui; je suis sa seule consolation, et vous croyez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur mademoiselle do Kerbone et ' de Kerf[ueoison '. \'oici un grand circuit, mais pourtant nous arriverons au J)nt. Comme je suis donc sa seule consolation,
' Longs romans fort en vogue alors, et que personne ne lit plus. - Le duc de Chaulnes était gouverneur de I5retagne. •^ Suppléez mademoiselle.
'' Madame de Sévigné écrit quelquefois h'erhntfpic et Croque-Oison. Crs noms mr njouissent, dit- elle dnns une autre lettre.
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après l'avoir été voir' elle viendra ici, et je veux qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller; voici une autre petite proposition incidente: vons savez qu'on fait les foins; je n'avais pas d'ouvriers; j'envoie dans cette prairie, que les poètes ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient pour venir nettoyer ici : vous n'y voyez encore rjoutte; et, en leur place , j'envoie tons mes gens faner. Savez-vous ce que c est que faner? Il faut que je vons l'explique : faner est la plus jolie chose du monde, c'est retourner du foin en batifolant dans une prairie; dès qu'on en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaiemeni; le seul Picard me vint dire qu'il n'irait pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que ce n'était pas son métier, et qu'il aimait mieux s en aller à Paris. Ma foi! la colère m'a monté à la tète; je songeai que c'était la centième sottise qu'il m'avait faite; qu'il n'avait ni cœur ni affection ; en un mot, la mesure était comble. Je l'ai pris au mot, et, quoi qu'on m'ait pu dire pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez point, et songez que c'est le garçon du monde qui aime le moins à faner, et qui est le plus indigne qu'on le traite bien.
Voilà l'histoire en peu de mots; pour moi, j'aime les relations on Ion ne dit que ce qui est nécessaire , où l'on ne s'écarte ni à droite ni à gauche, où l'on ne reprend poini les choses de si loin; enfin je crois que c'est ici, sans vanité, le modèle des narrations agréables.
A madame de Grignan.
Aux Rochers, dimanche 9 août 1671.
Vous n'êtes point sincère quand vous me louez tant aux dépens de ce que vous valez. Il me siérait mal de faire votre panégyrique à vous-même, et vous ne voulez jamais qne je
l Aprkx Varoir été. voir, elle viendra Cela choque un peu la
fframmaire. Le style de madame de Sévigné est comme élail, au dire (les contemporains, son visage, irrégulier mais charmant.
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diso (lu mnl i]c moi. .lo no voiix donc faire ni Vnn ni l'antro; mais Piifin , ma fille, si vous avez à vous plaindre de moi , ce n'est point de ne voir pas en vous de bonnes qualités et le fond de toutes les vertus. \'ous pouvez remercier Dieu de tout ce qu'il vous a donné; car, pour moi, je n'ai point assez de mérite pour en donner libéralement. Quoi qu'il en soit , vous mettez très à propos vos réflexions en usage. Ce que vous dites au sujet des inquiétudes que nous avons si souvent et si naturellement sur l'avenir, et comme insensiblement notre inclination se change et s'accommode à la nécessité, est la plus juste matière d'un livre comme celui de Pascal. Rien n'est si solide, rien n'est si utile que ces sortes de méditations : eh ! qui sont les personnes de votre âge qui en sachent faire? Je n'en connais point; vous avez un fond de raison et de courage que j honore : pour moi , je n'en ai pas tant, surtout quand mon cœur prend le soin de m' affliger; mes paroles sont assez bonnes ; je les range comme ceux qui disent bien ; mais la tendresse de mes sentiments me tue. Par exemple, je n'ai point été trompée dans les douleurs d'être séparée de vous; je les ai imaginées comme je les sens ; j'ai compris que rien ne me remplirait votre place, que votre souvenir me serait toujours sensible au cœur ; que je m'ennuierais de votre absence, que je serais en peine de votre santé, que jour et nuit je serais occupée de vous. Je sens tout cela comme je l'avais prévu. Il y a plusieurs endroits sur lesquels je n'ai pas la force d'appuyer : toute ma pensée glisse sur cela, comme vous dites si bien, et je n'ai point trouvé que le proverbe fût vrai pour moi , d'avoir la rohe selon le froid; je n'ai point de robe pour ce froid-là. Mais cependant je m'amuse , et le temps passe toujours : et ce fait particulier n'empêche pas la règle générale, qui est toujours vraie et qui le sera toujours. Nous craignons quasi toujours des maux qui perdent ce nom par le changement de nos pensées et de nos inclinations. Je prie Dieu qu'il vous conserve votre bon esprit.,. J'allai dîner mercredi chez M. de Chaulnes, quifait tenir les états deux fois le jour, de peur qu'on ne vienne me voir. Je n'ose vous dire les honneurs qu'on me fait dans ces états, cela est ridicule; cependant je n'y ai point encore couché, et je ne puis quitter mes bois ni mes promenades, quelque prière qu'on m'en fasse. Il y a quatre jours que je
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suis ici. Il fait nii si beau (omps qiio jo no puis me ronfiTiiirr
dans iinp petite ville
Xoiis avons achevé le Tasse avec plaisir et déplaisir; nous ne savons plus où nous attacher. Il faudra attendre que les états soient partis pour entreprendre quelque chose. Etaitce à vous que je mandais l'autre jour qu'il semblait que tous les pavés de Vitré fussent métamorphosés en gentilshommes? Je n'ai jamais vu tant de monde; je n'imagine point que les étals dé Languedoc puissent être plus beaux. Mais vous, ma tille, donnez-moi des nouvelles de ce qui se passe autour de vous.... Ah! ma bonne! fallait-il que ma vie fût rangée et marquée si loin de la vôtre .'
A madame de Grignan.
Auï Rochers, mercredi 7 octobre 1671.
Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il s'agit présentement, c'est cette Morale de Xicole. H y a un traité sur les moyens d'entretenir la paix avec les hommes qui me ravit; je n'ai jamais rien vu de plus utile ni de si plein d'esprit et de lumière. Si vous ne l'avez pas lu, lisez-le; et si vous l'avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention : je crois que tout le monde s'y trouve; pour moi, je suis persuadée qu'il a été fait a mon intention ; j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : Je suis trop vieux pour me corriger; je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire : Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable qu il faudrait l'adorer, si l'àme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps; mais, quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que j'ai fait ces réflexions, et, par cette raison, je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilà de quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant pas beaucoup d'autres sujets.
Je vous crois à Lambesc, mais je ne vous vois pas bien d'ici ; il y a df-s ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. Je m'étais fait le château de Grignan . je
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voyais vodc appartement, je nie promenais sur votre terrasse, j'allais à la messe dans votre belle église; mais je ne sais pUis où j'en snis : j'attends avee impatience des nouvelles de ce lieu-là... Je ne veux point vous écrire davantage aiijourd'iuii, quoique mou loisir soit fjraud : je n'ai que des riens à vous mander; c'est abuser d une liculenanle «jénérale qui lient les étals dans une ville, et qui n'est pas sans affaires: cela est bon quand vous êtes dans votre palais d'.Appollidon ^
A madame de (îi'ujnan.
A Paris, mercredi 27 mai 1672.
Le roi part demain ^. II y aura cent mille hommes liors de Paris; on a fait ce calcul dans les quartiers à peu près. 1! y a quatre jours que je ne dis que des adieux. Je fus hier ii r.^rsenal; je voulais dire adieu an grand maître * qui m'élail venu chercher; je ne le trouvai pas, mais je trouvai la Troche ' qui pleurait son fds, et la comtesse^ qni pleurait .son mari : elle avait un chapeau gris qu'elle enfonçait dans l'excès de ses déplaisirs; c était une chose plaisante; je crois que jamais chapeau * ne s'est trouvé à une pareille fête : j'aurais voulu ce jour-là mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous deux ce matin, la femme pour le Lnde, et le mari pour la guerre: mais quelle guerre! la plus cruelle , la plus périlleuse dont on ait jamais ouï parler depuis le passage de Charles VIII en Italie. On l'a dit an roi. li'Vssel est défendu et bordé de deux cents pièces de canon, de soixante mille honmies de pied, de trois grosses villes, d'une large rivière qui est encore au-devant. Le comte do fiuichc , qui sait le pays, nous montra l'autre jour cette
1 Château magique construit par l'enchanteur .Appoliidon : il est décrit au chapitre l'^"' du 2<^ livre de VAmadis de Gnule.
- Pour la campagne de Hollande.
■^ Le comte du Lude, grand maître de l'artillerie.
^ Madame de la Troche, dont il a déjà été question ; elle demeurait à l'Arsenal.
5 Renée-Éléonore de Bouille, comtesse du Lude; femme singulière, aimant passionnément la chasse, toujours vêtue en homme et passant presque foute sa vie à la campagne.
" Les hommes seuls portaient alors des chapeaux.
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carte chez madame de Verncuil; c'est une chose étonnanlc. M. In prince est fort occupé de cette grande affaire. Il lui vint l'antre jour une manière de fou assez plaisant, qui lui dit (|n'il savait fort bien faire de la monnaie : <; Mon ami, lui dit-il, je te remercie ; mais si tu sais une invention pour nous faire passer IVssel sans être assommés, tu me léras grand plaisir, car je n'en sais point. " H aura pour lieutenants généraux M.\I. les maréchaux d'Humières et de Bellefonds. Voici un détail qu'on est bien aise de savoir. Les deux armées se joindront, le roi connuandera à Monsienr, Monsieur à M. le prince, M. le prince à M. de Turenne, et M. de Turenne aux deux maréchaux et niènu' à l'arnu-e du maréchal de Créqui. Le roi parla donc à AL de lîellefonds, et lui dit que son intention était (juil obéît à AL de Turenne, sans conséquence. L(! maréchal, .sans demander du temps (voilà sa faute), répondit qu'il ne serait pas digne de l'honneur que lui a fait Sa ALije.sté, s'il se déshonorait par une obéissance sans exemple. Le roi le pria fort bonnement de songer à ce qu'il lui répondait, ajoutant qu'il souhaitait cette preuve de son amitié, qu'il y allait de sa disgràre. Le maréchal lui dit qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâces de Sa .ALqesté et sa fcntiuu', mais qu'il s'y résolvait plulôl que de perdre sou estime ; qu'il ne |)Ouvait obéir à AL de Tnrcnne sans dégrader la dignité oii il l'avait élevé. Le roi lui dit : Alonsieur le man'clial, il faut donc se séparer. Le maréchal lui fit une profonde révérence et partit. AL de Louvois, qui ne l'aime point, lai expédia tout de suite un ordre d'aller à Tours. Il a été rayé de dessus l'état de la maison du roi : il a cinquante mille écus de dettes au delà de son bien ; il est abimé, mais il est content, et l'on ne doute pas ([u'il n'aille à la Trappe', lia offert au roi son équipage, qni était fait aux dépens de Sa Majesté, pour en faire ce qu'il lui plairait ; on a pris cela comme s'il eût voulu braver le roi ; jamais rien ne fut si innocent. Tous ses parents, les Villars et tout ce qni est attaché à lui est inconsolable. \'e manquez pas d'écrire à madame de Villars et au pauvre maréchal. Cependant le maréchal d'Humières, soutenu ])ar AL de Louvois, n'avait point paru et attendait que le man'--
' Le maréchal Gi^fault de Bellefonds , ami de lîossiiet , était d'une grande piélé.
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ch;il (le Cr(''(|ni (l'it répondu : co dornicr osl m'Dii de son aniu'c PII pr)st(^ répondro lui-même; il arriva avant-hier ; il oui iiiio conversation d nne heure avec lo roi. Le maréchal de (irammont (jiii fut appelé soutint le droit des marcrhanv de France, et lit le roi juge de ceux qui faisaient le plus ilr cas de cette dignité, ou ceux qui, pour en soutenir la «[raideur, s'exposaient au danger d'être mal avec lui, ou celui qui était honteux d'en porter le litre, qui l'avait effacé de tous les lieux où il pouvait être, qui tenait le nom de maréchal pour une injure, et qui voulait commander en qualité de prince^. Enfin la conclusion fut que le maréchal de (Iréqui est allé à la campagne, dans sa maison, planter di choux, aussi hien que le maréchal d'Humières. Voilà de quoi on parle uniquement; les ims disent qu'ils ont bien lait, d'autres qu'ils ont mal fait ; la comtesse (de Fiesque s'égosille, le comte de (îuiche prend son fausset, il les fani séparer, c'est une comédie. Ce qui est vrai, c'est que voil i trois hommes d'une grande importance pour la guerre , el qu'on aura bien de la peine à remplacer. M. le prince le> regrette fort pour l'intérêt du roi ; M. de Schomberg n'est pas plus disposé que les autres à obéir à M. de Turenne, ayaîit commandé des armées en chef. Enfin la France, qui est pleine de grands capitaines, n'en trouvera pas assez par la circonstance de ce malheureux contre-teraps...
Je viens de faire un tour de ville : j'ai été chez M. de la Rochefoucauld. Il est accablé de douleur d avoir dit adieu à tous ses enfants : au travers de cela, il ma priée de vous dire mille tendresses de sa part : nous avons fort causé. Tout le monde pleure son fils, son frère, son mari; il faudrait être bien misérable pourne pas se trouver intéressée au départ de la France tout entière. Dangeau et le comte de Sault sont venus nous dire adieu : ils nous ont appris que le roi, afin d'éviter les larmes , est parti ce matin à dix heures, sans que personne l'ait vu, au lieu de partir demain, comme tout le monde le croyait. 11 est parti lui douzième ; tout le reste courra après. La reine est demeurée régente : toutes les
' Turenne.
- Il avait été , en effet, déclaré prince par brevet : ses anccires étaient princes souverains de Sedan. Sur ces petitesses d'un grand lionome, on Ironve dans les Frngmeiils historiques de Racine des détails qui confirment ce qui est rapporté ici.
SliVlGXK. 227
toinpayiiifs sduvcraiius loiil été saluer. Voici une cduiiyc giierri', qui coiumcnfc bien tristement.
A madame de Gri gitan.
\ Paris. 20 juin 167i.
Il m'est impossible de me représenter l'état où vous avez clé, ma chère enfant, sans une extrême émotion ; et, quoique je sache que vous en êtes quitte, Dieu merci ! je ne puis tourner les yeux sur le passé sans une horreur qui me trouble. Hélas! que j'étais mal instruite d'iuic santé qui m'est si chèr<' ! qui m'eût dit dans ce temps-là : Votre fille est plus en danger que si elle était à l'aimée ? j'étais bien loin de le croire. Faut-il donc que je me trouve cette tristesse avec tant d'autres qui sont présentement en mon cœur? Le péril extrême ou se trouve mon fils, la {juerre qui s'échauH'e tous les jours, les courriers qui n'apportent j)lus que la mort de quelqu'un de nos amis ou de nos connaissances, et qui peuvent apporter pis ; la crainte que l'on a des mauvaises nouvelles, et la curiosité qu'on a de les apprendre ; la désolation de ceux qui sont outrés de douleur, et avec qui je passe une partie de ma vie ; l'inconcevable état de ma tante' et l'envie que j'ai de vous voir, tout cela me déchire, nie lue et me fait mener une vie si contraire à mon humeur et à mon tempérament , qu'en vérité il faut que j'aie une bonne santé pour y résister. Vous n'avez jamais vu Paris comme il est, tout le monde pleure, ou craint de pleurer! Lcspril tourne à la pauvre madame de Xogent^; madame de Longueville ' fait fendre le cœur, à ce qu'on dit, je ne l'ai point vue ; mais voici ce que je sais :
Mademoiselle de Vertus '' était retournée depuis deux jours à Port-Royal, où elle est presque toujours : on est allé la quérir avec M. Arnauld pour dire cette terrible nouvelle. Mademoiselle de Vertus n'avait qu'à se montrer, ce
1 Henriette de Couianges, marquise de la Trousse, qui souffrait d'une hydropisie.
- Son mari venait d'être lue.
•'' Sœur du grand Condé.
^ Catherine- Françoise de IJrelagnc , qui joua un rôle dans la Fronde et mourut à l'ort-Koya! dans les sentiments de la piété la plus furrenlc.
228 sevigm:.
ictoiir si j)rt'ci|)ité marquait hi<'n quoique chosr de runrstr. En rïïvl, dès (|u'cllr j)ai ut : Ali 1 Miadcinoiscllr ! coniincirl se porte monsieur mou frère? Sa pensée n'osa aller nlii-loin. — • Madame, il se porte hien de sa blessure. — H y ,i eu un combat... El mon (ils? On ne lui répondit rien. — Ah! mademoiselle, mon fils, mon cher enfant, réponde cmoi, est-il mort? — Madame, je n'ai point de paroles pour vous répondre. — Ah ! mon cher fils ! Est-il mort sur-leeliamj) ? n'a-t-il pas eu un seul moment ? Ah ! mon Dieu ! quel sacrihce ! Et là-dessus elle tombe sur son lit, et toul ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel, et j)ai des cris étoidïés , et par des larmes amères, et par des élanvers le ciel, et par des plaintes tendres et j)iloyables, elle ;i (ont éprouvé. Elle voit certaiiu's gens, elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut ; elle n'a ancmi repos; sa santé, déjà très-mauvaise, est visiblement altérée; pour moi , Je lui souhaite la mort, m- comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle perle *...
Un courrier d'hier au soir apporta la mort du comte du PIcssis "^ qui faisait faire un pont; un coup de canon l'a emporté. M. de Turenne assiéye Arnheim : on parle aussi du fort de Skenk. Ah! que ces beau.K commencements seront suivis dune fin tragique pour bien des gens! Dieu conserve mon pauvre fils!. ..
Voilà des relations; il n'y en a point de meilleures : vous verrez dans toutes que M. de Longueville est cause de .su mort et de celle des autres, et que M. le prince ;) été père uniquement dans cette occasion et point du tout général d armée ^ Je disais hier, et l'on m'approuva, que, si la guerre continue, M. le duc * sera cause de la mort de M. le prince ; son amour pour lui passe toutes ses autres passions. . . Savez-vous où l'on mit le corps de M. de Longueville? Dans le même bateau où il avait passé tout vivant, il y avait deux
' Ce récit, celle scène, ce tableau de la douleur de la duchesse de Longueville est un des passages les plus touchants de la correspondance de madame de Séïigné.
- Alexandre de Choiseul, comte du Plessis, fils du maréchal duc de Choiseul.
3 II courut pour rejoindre el dégager son fils.
' Henri-Jules de Bourbon , fils de M. le prince.
SEVIGNE. 229
homes. M. U' piiiuc, qui était ble^^sé , \v lit nirttrc auprès dr lui, couvert d'un luauteau, en repassant le Rhin avec plusieurs autres blessés pour se l'aire panser dans une ville en deçà de ce fleuve, de sorte que ce retour fut la plus triste chose du monde. On dit que le chi'valier de .Mdntchev reiiil ', qui était attaché à M. de Longueville, ne veut point (in'mi le panse d'une blessure qu'il a reçue auprès de lui -.
.Mon fils m'a écrit : il est sensiblement touché de la perle de M. de Longueville. Il n'était point à cette première expédition; mais il sera d'une antre : peut- on trouver quelque sûreté dans un tel métier?...
Du même jour , à dix heures du soir.
Il y a deux heures que j'ai l'ait mon paquet, et en revenant de la ville je trouve la paix laite, selon une lettre qu'on m'a envoyée. Il est aisé de croire que toute la Hollandi' est en alarme et soumisf! : le bonheur du roi est au-dessus de tout et- qu'on a jamais vu. On va connnencer à respirer; mais quel redoublement de douleur à madame de Longueville et à ceux qui ont perdu leurs chers enfants!...
A madame de Gvignan.
.^Livry, dimanche au soir, 3 jnillel 1672.
Vous devez avoir reçu des relations fort exactes; elles vous auront fait voir que le Rhin était mal défendu; le grand miracle, c'est de l'avoir passé à la nage. M. le prince et ses -Argonautes étaient dans un bateau : les premières troupes qu'ils rencontrèrent au d( là demandaient quartier, quand le malheur voulut que M. de Longueville, qui sans doute ne l'entendit pas, s'approche de leurs retranchements, et, poussé d'une bouillante ardeur, arrive à la bariièic, où il tue le premier qui se trouve sous sa main : en même temps on le perce de cinq ou six coups. M, le duc le suit, M. le prince suit son fils, et tous les autres suivent M. le prince : voilà où se lit la tuerie, qu'on aurait, comme vous voyez, très -bien évitée, si l'on avait su l'envie que ces gens -là avaient de se rendre; mais tout est marqué dans Tordre delà Providence.
1 Philippe de Mornay, chevalier de Malte. - Il en mourut.
2 30 SKVIGXK.
Le cuiiilo de Guiclic u i'ait uiit* aclioii duiil !«■ succès le couvre de j^loiic, car si elle eût tourné aiilrcmciit, il eût ëlc criiniiu'l. Il se charge de reconnaître si la rivière est yuéable, il dit qu'oui : elle ne lest pas; des escadrons eiilier.pass<'iit à la nage sans se déranger; d est vrai qu'il passe !<• premier : cela ne s'est jamais hasardé; cela réussit, il eiivel()|)pe des escadrons, et les force à se n-ndre : vous voyez hieii que son bonheur et sa valeur ne se sont point séparés; mais vous devez avoir de graiides relations de tout cela.
I,e chevalier de \aulouillet ' était tombé de cheval : i\ va au fond de ICau, il revient, il retourne, il revient encore; entln il trouve la queue d'un cheial; il s'y attache; ce cheval le mène à bord , il monte sur le che\al, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, et revient gaillard : voilà qui est d'un sang-froid qui me fait souvenir d'Oronte '■', prince des Massagèfes.
Au reste il n'est rien de plus vrai que M. de Lougueville avait été à confesse avant qiu' de partir : comme il ne se vantail jauiais de rien, il n'en avait pas même fait sa cour à madame sa mère; mais ce fut inu- confession conduite par nos amis •' et d(uit l'absolution fut différée plus de deu,\ mois : cela s'est trouvé si vrai que madame de Longuevillc ncn peut pas douter : vous pouvez penser quelle consolation. Il faisait une infinité de libéralités et de charités que personne no savait, et qu'il ne faisait qu'à condition qu'on n'en parlât point... Il était au-dessus des louanges; pourvu qu'il fût content de lui, c'était assez. Je vois souvent des gens '' qui sont encore fort éloignés de se consoler de cette perte ; mais, pour tout le gros du monde, ma pauvre enfant, cela est passé; cette triste nouvelle n'a assommé que trois ou qua-
1 Franrois Duprat, descendant du chancelier. Madame de Sésignc l'a immortalisé en six lignes ; mais il faut avouer que jamais on n'a peint d'une manière plus vire la brillante valeur d'un chevalier français.
- Personnajje d'un de ces romans héroïques pour lesquels madame de Sévignc avouait humblement son faible.
'^ SoKs-enitndu de Port-Uoyal. Madame de Lon<]uevillc était la grande protectrice des amis dont parle ici madame de Sévi;jné,
4 M. le duc de la Rochefoucauld, madame de la Fayette, Gourville,. etc.
SKVinXK. 231
Irp jours; la mort do madanic * dura hion plus longtemps. Les intériUs particuliers de cliacun pour ce qui se passe à l'armée empêchent la tjjrande application pour les malheurs d'antrni. Depuis ce premier coinl)at, il u a été question que de villes rendues et de députés qui viennent demander la ji[rAce d'être reçus au nombre dos sujets nouvellement conquis de Sa Majesté.
N'ouhliez pas d'écrire un petit mot à la Troche sur ce que son fils s'est distiiifjué et a passé à la nage; on l'a loué devant le roi, comme un des plus hardis... Adieu, ma divine l'iifant, pardonnez le chagrin que j'avais d'avoir été si longtemps sans recevoir de vos lettres; elles me sont toujours si agréahles, qu'il n'y a que vous ^ qui puissiez me consoler de n'en avoir point.
A madame de Grignau.
Montélimar, jeudi 5 octobre 1673.
Voici un terrible jour '\ ma chère enfant ; je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je lais, et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous puissions ja- .uais nous rencontrer. Mon coMir est en repos quand il est auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible, et mo fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons : je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le cœur et l'imagination tout remplis do vous; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de sorte (|ue l'état ou je suis n'est pas une chose soutenable : comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout mo manque, parce que vous me manquez. Mes yeux qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois ne vous trouvent plus : le temps agréable qui est passé rend celui-ci doulou-
1 Henriette-Anne d'.An^leterre , duchesse d'Orléans , emportée par une mort si soudaine dans la nuit du 29 ju;n lUTO.
2 C'est-à-dire votre présence.
•^ \tadame de Sévigné venait de quitter Grignan ; elle retournait à Paris, et madame de Grignan se rendait k Salon et à Aix.