J2 SKVIGXK
roux jusqu'à ce que j'y sois nn ptiu acc-outumée; mais ce. ne sera jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé ; je sais ce que votre absence m'a fait souffrir; je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait iiuprudemment une liabitude nécessaire devons loir. 11 me semble que je ne vous ai point assez embrassée en parlant; qu'avais-je à ménager"? Je ne vous ai point assez (lit combien je suis contente de votre tendresse; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan, je ne lai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi ; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres .. Je suis déjà dévorée de curiosité; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous : I)ieu me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je vous aime... Jamais un voyage n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours; bêlas! nous revoilà dans les lettres. Assurez M. l'arclievèque de mon respect très-tendre, et embrassez le coadjuteur; je vous recommande à lui. \ous avons encore diné à vos dépens. Voilà M. de Sainl- (îénicz qui \ient me consoler. Ma fille, plaignez-moi de vous avoir quittée.
A M. de Grignan.
Nous avons réuni en un faisceau toutes les lettres si pleines d'intérêt , d'émotion et d'éloquenre , où madame de Sévigné parle de la mort de Turenne. C'est loule une oraison funèbre, et elle est dicjne du héros.
A Paris, ce 31 juillet ]67.'».
C'est à vous que je m'adresse, mon cber comte, pour vous écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de AI. de Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi toucbé et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles : le roi en a été affligé, comme on doit l'être de la mort du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes, et M. de Condnm ' pensa s'évanouir.
' lîossuet.
SÉVIGXÊ. 2:53
On était prêt d'aller se diiertir à Fontainebleau, lont a élt' rompu; jamais un homme n'a été re,ç[retté si sincèrement: tout ce quartier où il a logé ', et tout Paris, et tout le peuple était dans le trouble et dans léniotion; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de sa vie. Il avait le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis devant lui; et le 27, qui était samedi, il alla sur une petite hauteur pour observer leur marche : son dessein t'Iail de donner sur l'arrière-garde, et il mandait au roi à midi que, dans cette pensée, il avait envoyé dire à Rrissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande la mort du jeune d'Hocquincourt ', cl qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise : il cachette sa lettre et l'envoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes : on tire de loin à I aventure un malheureux coup de canon qui le coupe par le milieu i\u corps, et vous pouvez ])enser les cris et les pleurs de cette armée : le courrier part à l'instant; il arriva lundi, comme je vous ai dit; de sorte qu'à une heure l'une de l'autre le roi eut une lettre de M. de Turenne, et la nouvelh; de sa mort.
A madame de Griguan.
A Paris, vendredi 2 août 1675.
Je pense toujours, ma lille, à l'élonnement et à la donleur que vous aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon ' est inconsolable : il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de Louvigny, qui voulut être le premier à lui faire son compliment; il arrêta son carrosse, comme il revenait de Pontoise à Versailles : le cardinal ne comprit rien à ce discours; comme le gentilhomme s'aperçut de son ignorance, il s'enfuit; le cardinal fit courre '
' Le Marais.
- Gabriel de Mnncliy, comte d'Hocquincourt. ■' \rveu de Turenne.
' Courir. Courre n'est plus usité que dans la lano[ue de la vénerie.
234 SEVIGNK.
après, et sut ciinsi cotte terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à Ponloisc, où il a été deux jours sans mantjjer, dans des pleurs et dans des cris continuels. Madame de Guénégaud et Cavoye ' 1 ont été voir; ils ne sont pas moins affligés que lui Je viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon : je lui dis par avance votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et par l'admiration que vous aviez pour le héros. Xoubliez pas de lui écrire ; il me paraît que vous écrivez très-bien sur toutes sortes de sujets : pour celui-ci, il n'y a qu'à laisser aller sa plume. On paraît fort touché à Paris de cette grande mort. Xous attendons avec transissement le courrier d'Allemagne; Montecuculli , qui s'en allait, sera bien revenu sur ses pas, et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues; nulle considération ne les pouvait retenir; ils criaient qu'on les menât au combat; qu ils voulaient venger la mort de leur père, de leur général, de leur protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignaient rien, mais qu'ils vengeraient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils étaient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d un gentilhomme qui était à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi ; il a toujours été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis et les détails de la mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps; vous pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! Cependant le reste des esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même il serra la main par convulsion, et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce Boisguyot, c'est ce gentilhomme, ne le quitta point qu'on ne l'eût porté sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges était à plus d'une demi-lieue de là; jugez de son désespoir; c'est lui qui perd tout, et qui demeure chargé du soin de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée de M. le prince, qui a vingt-deux jours de marche. Pour moi, je pense mille fois le jour au chevalier de Grignan ^ et je n'imagine pas qu'il puisse soutenir cette perte sans perdre la raison. Tous ceux qu'aimait M. de Turenne sont fort à plaindre... Adieu,
1 Le marqois de Cavoye, ami de Racine. ^ Frère dn comte de Grignan.
SEVIGXE. 2:15
ma chirc enfant , jn ions aime si passionnément, qne je ne* pense pas qn'on puisse aller plus loin; si ([uehjuun souhaitait mon amitié, il devrait être content qne je l'aimasse seulement autant que j'aime votre portrait.
A madame de Grignan.
A Paris, vendredi 9 aoiît 1075.
Voilà donc nos pauvres amis qui ont repassé le Rbin fort heureusement, fort à loisir, et après avoir battu les ennemis ; e'est une gloire bien complète pour M. de Lorges. Nous avions tous bien envie que le roi lui envoyât le bâton après une si belle action, et si utile, dont il a tout rboniieiir. Il a eu un cheval tué sous lui d un coup de canon, qui lui passa entre les jambes : il était à cheval sur un coup de canon... lia perte des ennemis a été grande ; ils ont eu, de leur aveu, quatre mille hommes de tués; nous n'en avons perdu que sept ou huit cents... On dit que Montécuculli*, après avoir envoyé témoigner à M. de Lorges la donl(;ur qu'il avait de la perte d'un si grand capitaine, lui manda qu'il lui laisserait repasser le Rhin, et qn'il ne voulait point exposer sa réputation à la rage d'une armée furieuse et à la valeur des jennes Français, à qui rien ne peut résister dans leur première impétuosité. Eu effet, le combat n'a point été général, et les troupes qui nous ont attaqués ont été défaites...
Parlons un peu de M. de Turenne ; il y a longtemps que nous n'en avons parlé. X'admirez-vous point que nous nous trouvions heureux d'avoir repassé le Rhin , et que ce qui aurait été un dégoût, s'il était au monde, nous paraisse une prospérité, parce que nous ne l'avons plus? Voyez ce que fait la perte d'un seul homme. Ecoutez, je vous prie, une chose qui est à mon sens fort belle ; il me semble que je lis l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, fit arrêter M. de Turenne, qui avait toujours galopé, pour lui faire voir une batterie; c'était comme s'il eut dit : Monsieur, arrêtez vous un peu, car c'est ici que vons devez être tué. Le coup de canon vient donc, et emporte le bras de Saint-Hilaire, qui montrait cette batterie, et tue M. de
* Généralissime des armées de l'emperenr, di<{ne adversaire de Turenne.
2Î0 SKVKÎXK.
'J'iiiciiiic : le fils de Siiiiit llilairc se j<'llt' ii son pnc , «■! sf meta crior et à pleurer : Taisez-vous, mon enfant, lui di(-il, voyez, en liii nionlraiil M. do 'J'iircniio roido morl, roilà ce qu'il faut pleurer éternellement , roilà ce qui est irréparable ; et, sans faire nulle allcnlion sur lui, s(! met à crier el fl pleurer celle «jrande perle. M. de la Hocliefoucauld pleure lui-tnèine, en adniiranl la iio!)l<'Sse de ce senlinienl.
A madame de Grignan.
\ Paris , vendredi 16 août 1673.
Je voudrais meltre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne dans une oraison funèbre : vraiment votre style est d'une énergie el d'une heaulé extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne l'émotion de la douleur. \e croyez point, ma (ille , que son souvenir soil déjà lini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout n'entrainc pas sitôt une telle mémoire; elle est consacrée à l'immorlalilé'. .l'étais l'autre jour chez AI. de la Hochefoucauld avec madame de Lavardin , madame de la Fayette et M. de Marsillac*. M. le Premier"^ y vint : la conversation dura deux lieures sur les divines qualités de ce véritable héros : tous les yeux étaient haij^nés de larmes, et vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte était profondément {{ravée dans les cœurs : vous n'avez rien par-dessus nous que le soulagement de soupirer tout haut et d'écrire son panéfjyrique. \ous remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cœur, l'élendue de ses lumières et l'élévation de son âme; tout le monde en était plein pendant sa vie; et vous pouvez penser ce que fait sa perte par-dessus ce qu'on était déjà; enfin ne croyez point que cette mort soit ici comme celle des autres. \'0us pouvez en parler tant qu'il vous plaira, sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fut pas en bon état: on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans son cœur;
< Le prince de Marsillac , fils du duc de la Rochefoucauld. - M. le premier écuyer, M. de lîerin^hen.
s K VI CXI'). 2:î7
sa conversion si sitict-ie ' nous a paru comtno un baptdnio; chacnn coulo l'innoronce do ses mœurs, la pureté de ses inlenlious, son humilité éloignée de tonte sorte d'afleetation, la solide gloire dont il était plein, sans faste et sans ostentation, aimant la lertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes; une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je dit comme il rhabilla ce régiment anglais^? Il lui en conta quatorze mille lianes, et il resta sans argent. Les Anglais ont dit à M. de I.orges qu'ils achèveraient de servir cette campagne pour venger la mort de M. de Turenne; mais qu'après cela ils se retireraient, ne pouvant obéir à d'antres que lui. Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient nu peu dans les marais, où ils étaient dans l'ean jusqu'aux genoux; et les vieux leur disaient : « Quoi ! vous vous plaignez! on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Turenne; il est plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe, à l'heure qu il est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous dormons; c'est notre père; ou voit bien que vous êtes jeunes, « et ils les rassuraient ainsi.
A madame de Grignan.
A Paris, mercredi 28 août 107.').
Vraiment, ma fdle, je m'en \ais bien encore vous parler de M. de Turenne. Madan^e d'KIbenf^ qui demeure pour quelques jours chez le cardinal de Houillon, me pria hier de (lîner avec eux deux, pour parler de leur alUiction : madame de la rayetle y vint : nous fîmes bien précisément ce que nous avions résolu; les yeux ne nous séchèrent pas. Madame d'F-lbeuf avait un portrait divinement bien lait de ce héros, dont tout le train était arrivé à onze heures : tous ces pauvres gens étaient en larmes, et déjà tout habillés de deuil ; il vint trois gentilshommes qui pensèrent mourir en voyant ce portrait; c'étaient des cris qui faisaient fendre le cœur; ils ne pouvaient prononcer une parole; ses valets de cham-
' Turenne était protestant ; sa conversion fut l'ouvraf^e de lîossuel.
- Il s'ajtil du ré «jimenl de Monmoutli ; les capitaines de ce réfjimeni, apri'-s avoir reçu l'ar;(ent du roi, passÎTcnt en Anjjlelerre et no revinrent pas en l''rance,
•'■ Klisalieili de la l'our, striir du cardinal de Bouillon, femme de Ciiarles de Lorraine, duc dl'lll)puf.
238 si: VIGNE.
brp, srs laqnni<;, ses pafjes, ses trompettes, tout était fondu en larmes et faisait fondre les autres. I,e premier qni fiil en état de parler répnndit à nos tristes questions : nous nous fîmes raconter «a mort. Il voulait se confesser, et, en se cacholant, il avait donné ses ordres pour le soir, et devait eommunier le lendemain dimantlie, qni était le jour qu'il eroyait donner la bataille.
Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et, comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'KIbeuf* : ;. Mon neveu, demeurez là; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître. ') M. d'Haniillon , qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit : " Monsieur, venez par ici, on lire du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, vous avez raison , je ne veux point du tout être tué aujourd'hui; cela sera le inieux du monde. >• Il eut à peine tourné son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui dit: (i Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là » M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassé du même coup qni emporta le bras et la main qui tenaient le chapeau de Sain(-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Klbeuf; il n'était point encore tombe, mais il était penché le nez sur l'arçon : dans ce moment, le cheval s'arrête, le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche , et demeure tranquille pour jamais : songez qu'il était mort et qu'il avait une partie du cœur emportée. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser ce bruit et ôler le petit d'Elbcuf, qui s'était jeté sur le corps, qui ne voulait pas le quitter, et se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie; on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente : ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye et beaucoup d'autres pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le
' Henri de Lorraine . fils de Charles de Lorraine.
SliVlG-VK. 2;3'J
véritable deuil : loas les ofliciers avaicnl poiulaiil des ccliarpes de crêpe; tous les tambours en étaient couverts; ils ne battaient qu nn coup; les piques traînantes et les mousquets renversés; mais ces cris de toute une année ne se peuvent pas représenter sans que l'on en soit tout énui. Les deux neveux étaient à cette pompe dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye , fout blessé, s'y fit porter; car cette messe ne l'ut dite que quand ils curent repassé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier' était bini abîmé de douleur. Quand ce corps a quitté son armée, ç'aélé encore uue autre désolation; et partout où il a passé on n'entendait que des clameurs : mais à Lan<}res ils se sont sur|)assés; ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie; il y eut un service solennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense , qui monta à ein([ mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que ditesvous de ces marques naturelles d'une allectiou fondée sur un mérite extraordinaire".'' Il arrive à Saint-Denis ce soir ou demain ; tous ses gens l'allaieiit reprendre à deux lieues dici; il sera dans une eha|)elle en dépôt; on lui fera un service à Saint-Denis, en attendant celui de \olre-Danie , qui sera solennel.
Au comlc (le Biissij-Habulin.
A Litry, ce 3 novembre 1G77.
Je suis venue ici achever les beaux jours et dire adieu aux feuilles ; elles sont encore toutes aux arbres, elles n'ont fait que changer de couleur: au lieu d'être vertes, elles sont aurore, et de tant de sortes d'aurore, que cela compose un brocart d'or riche et magnifique que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer. Je suis logée à l'hôtel de Carnavalet. C'est une belle et grande maison ; je souhaite d'y être longtemps, car le déménagement m'a beaucoup fatiguée. J'y attends la belle comtesse ^ qui sera fort aise de savoir que vous l'aimez toujours. J'ai reçu ici votre lettre de Bussy. Vous me parlez
1 I>e Grignan.
- Madame de Grignan.
240 SKVIGXE.
lort bit'ii en vérité de Uaciiie et de Despréaux. Le roi leur dit, il y a quatre jours : •■ Je suis lâché que vous ue soyez venus à cette dernière canipajjnc ; vous auriez vu la «jutrre tl votre voyaye n'eût pas été Ion;;, n Racine lui répondit : .. Sire, nous sommes deux bourgeois qui n avons que des habits de ville, nous en commandâmes de eampayne ; mai^ les places que lous attaquiez lurent plus tôt prises que nos habits ne lurent faits. » (lela l'ut reçu ajjréablement. Ah ! que je connais un homme de qualilé à qui j'aurais bien plutôt lait écrire mon histoire qu à ces bour<jeois-là, si j étais son maître. C'est cela qui serait dijjne de la postérité * !..
A madame de Grignan .
.\ Paris, mercredi l^r mai J080.
.Madame de Dreux - sortit hier de prison ; elle fut admonestée, qui est une très-légère peine, avec cinq cents livres d'aumône. Cette pauvre femme a été un au dans une chambre où le jour ne venait que d'un très-petit trou d'en haut, sans nouvelles, sans consolation. Sa mère, qui l'aimait très-passionnément, qui était encore assez jeune et bien faite, et qu'elle aimait aussi, mourut, il y a deux mois, de la douleur de voir sa fille en cet état. Madame de Dreux, à qui on ne l'avait point dit, fut reçue hier à bras ouverts de son mari et de toute sa famille, qui lallèrent prendre h cette chambre de 1' .Arsenal. La première parole qu'elle dit, ce l'ut: Kt où est ma mère, et d'oii vient quelle n'est pas ici? M. de Dreux lui dit qu'elle l'attendait chez elle. Elle ne put sentir la joie de sa liberté , et demandait toujours ce qu'avait sa mère, et qu'il fallait quelli' fût bien malade puisqu'elle ue venait point T embrasser. Elle arrive chez elle : Quoi ! je
' Le comte de Bussy-Rabutin, dans une lellre écrite à madame de Sévigné , sa cousine, à la date du ]6 oclobre 1677, avait dit qu'il ne pensait pas que Dcsprcaux et Uacinc fussent copablcs île lien faire r/tistoire tîu roi; madame de Sévigné répond par celle flatterie à la pensée toutentitre du comte de Tîussy.
- Convaincue de nombreux empoisonnements, la \ oisin compromit, par des révélations plus ou moins calomnieuses, une foule de personnes liaut placées dans la société dr ce temps. Klle avait accusé, entre autres, madame de Dreux de lui avoir offert 6,000 fraucs et donné une croix de diamants pour se défaire de son mari.
SliVIGXI'-. 241
lie vois poiiil ma mère? Quoi! je ne l'euteiids point? Elle monte avec précipitation , on ne savait que lui dire : tout lu monde pleurait; elle courait dans sa chambre, elle l'appelait. Entin un père célestin , son conl'esseur, parut et lui dit qu'elle ne la trouverait point, qu'elle ne la verrait que dans le ciel, qu'il fallait se résoudre à la volonté de Dieu. Celle pauvre lemme s'évanouit et ne revint que pour faire des plaintes et des cris qui faisaient fendre le cœur, disant que c'était elle et la vue de son malheur qui l'avait tuée; qu'elle voudrait être morte en prison ; qu'elle ne pouvait rien sentir que la perte d'une si bonne mère. Le petit Coulanges était présent à ce spectacle, il avait couru chez M. de Dreux, comme beaucoup d'autres, et il nous conla tout ceci hier au soir, si naturellement et si touché lui-même , que iuadame de Coulanges en eut les yeux rouges, et moi j'en pleurai sans pouvoir m'en empêcher. Que dites-vous , ma fille, de celle amertume qui vient troubler sa joie et sou triomphe elles embrassements de toute sa famille et de tous ses amis ?. ..
A madame de Grignan.
\ \antes, lundi au soir, 27 mai 1680.
Je fus hier au Buron ^ jeu revins le soir; je pensai pleurer en voyant la dégradation de cette terre : il y avait les plus vieux bois du monde ; mon Gis, dans son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de cognée. Il a encore voulu vendre un petit bouquet qui faisait une assez ;{randc beauté ; tout cela est ])iloyable. Il en a rapporté quatre cents pistoles dont il n'eut pas un sou un mois après. Il est impossible de comprendre ce qu'il fîvit ni ce que son voyage de Bretagne lui a coûté, quoiqu'il eût renvoyé ses laquais et son cocher à Paris, et qu'il n'eût que le seul Larmechin dans cette ville où il fut deux mois. Il trouve l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer, et de payer sans s'acquitter ; toujours une soif et un besoin d'argent, en paix comme en guerre; c'est un abîme de je lie sais pas quoi, car il n'a aucune fantaisie, mais sa main <st un ereuset où l'argent se fond. Ma fdle, il faut que vous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affligées que je vis
' Terre de la maison de Sévign^, dans le pays nanlais.
242 SliVIGXi:.
hier, Ions ces lieux sylvuiiis qtii ne sa\i'iil plus du se lelil'cr, tous vos anciens corbeaux établis (le|)uis deux cents ans dans l'horreur de ces bois, ces chouettes qui, dans celle obscurité, annonçaient, par h*urs funestes cris, les malheurs de tous les houjuies ; tout cela me lit hier des plaintcb qui me touchèrent sensiblement le cœur ; et que sait-on même si plusieurs de ces vieux chênes n'ont point parlé, connue celui où était Clorinde ' ! C(; lieu était un Itiogo d'incanto^ s'il en fut jamais...
Je suis ravie de m Cu aller dans mes bois ; j'espère au moins en trouver aux Rochers qui m; sont point abattus.
A madame de Grignan.
Paris, lundi 21 février 1689.
il est vrai, n)a chère (ille , que nous voilà bien cruellement séparées l'une de l'autre, aco fa trembla ■". Ce serait une belle chose si j'y avais ajouté le chemin d'ici aux Rochers ou à Rennes , mais ce ne sera pas sitôt ; madame de Chaidnes v<'ut voir la fin de plusieurs affaires, et je crains seulement qu'elle ne parte trop tard, dans le dessein que j'ai de revenir l'hiver prochain, par plusieurs raisons, dont la première est que je suis très- persuadée que .M. de Grignan s< ra obligé de revenir pour sa chevalerie, et que vous ne sauriez prendre un meilleur temps pour vous éloigner de votre château culbuté et inhabitable, et venir faire un peu votre cour avec M. le chevalier de l'ordre, qui ne le sera qiTen ce temps-là '. Je fis la mienne l'autre jour à Saint-Cyr plus agréablement que je n'f'usse jamais pensé. Nous y allâmes samedi , madame de Coulanges , madame de Bagnols, l'abbé Têtu et moi. Nous trouvâmes nos places gardées ; un oflicier dit à madame de Coulanges que madame de Maintenon luifaisait garder un siège auprès d'elle, vous voyez quel honneur. «Pour vous, madame, me dit-il, vous pouvez choisir, n Je me mis avec madame de Bagnols au second banc, derrière les duchesses. Le maréchal de bellefonds vint se mettre par choix à mon côté droit , et
' \ oir le Chant XIII de la Jcrustdem délit rée.
- Lieu d'enchantement.
•' Phrase provenraic. Cela f ail Irvmblcr.
^ .\1. de Grignan ne fut chevalier de l'ordre que le P' janvier IGDi.
SEVIGXE. 243
devant celaient mesdames d'Auvergne, de Coislin et-de Snlly. Xous éconfâmes , le maréchal et moi, cette trage-dic avec une attention qui fut remarquée, et de certaines loiian- <jes sourdes et bien placées, qui n'étaient peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée; c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaile rien ; les filles qui font des rois' et des personnages sont faites exprès; on est aftenlif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimahie pièce ; tout y est simple , tout y est innocent, tout y est sublime et touchant : cetle fidélité de l'histoire sainte donne du respect; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des psaumes ou de la Sagesse , et mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes : la mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. J'en fus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui était bien digne d'avoir vu Esther. Le roi vint vers nos places, et, après avoir tourné, il s'adressa à moi, et me dit : « Madame, je suis assuré que vous avez été contente. » Moi, sans m'étonner, je répondis : '< Sire , je suis charmée , ce que je sens est au-dessus des paroles. » Le roi me dit : « Racine a bien de l'esprit. » Je lui dis : « Sire, il en a beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi : elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose, n ■. Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai. " Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa l'objet de l'envie. Comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue , le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le prince et madame la princesse vinrent me dire un mot : madame de Maintenon un éclair; elle s'en allait avec le roi; je répondis à tout, car j'étais en fortune. Xous revînmes le soir aux flambeaux : je soupai chez madame de Coulanges , à qui le roi avait parlé aussi, avec un air d'être chez lui qui lui donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir >L le chevalier; je lui contai tout naïvement mes petites prospérili'-s, ne voulant point
\c6. cachoter sans savoir pourquoi, coninu; de cerlaino porsonncs; il m fut rontrnt, ci voilà qui osl fait ; ji^ sninssiirtM* qu'il ne m'a puiiil trouvé dans lu suili- ni une go(l> vnnitc, ni un transport de l)ourj]»'oisr : dcuiandez-liii M. de M<'aux ' me parla fort dr vous, M. le prince aussi jr vous plaijjnis d«' n rlro |)as la; mais le moyen? On n • poul pas ètri' partiMit. Vous (-lie/ à \otri' Op»*ra de .Marsoillr : cominc Alys est non-seuliMuent Irop heureux *, mais trop eliarmant, il est impossible que vous vous y soyez ennuyée. Pauline doit avoir été surprise du spectacle : elle n'est pas en droit d'en souhaiter un plus parfait. J'ai une idée si ajjréahle de Marseille , que je suis assurée que vous n'avez pas pu vous y ennuyer, et je parie pour cette dissipation conire celle tl Aix.
Mais ce samedi menu-, après cette belle Eslher, le roi apprit la mort de la jeune reine d'Kspajjne ', en deux jours, par de fjrauds vomisseuu'uts ; cela sent hien le fafjof, I.e roi le dit à Monsieur, le lendemain , qui é'tait hier : la douleur fut vive, Madame criait les hauts cris, le roi sortit tout en larmes.
On dit de bonnes nouvelles d'Anfjleterre : non-seulement le prince d'Orange n'est point élu roi ni protecteur, mais on lui fait entendre que lui et ses troupes n'ont qu'à s'en retourner : cela abrège bien des soins. Si cette nouvelle continue, notre Bretagne sera moins agitée, el mon fils n'aura point le chagrin de commander la noblesse de la \icomté de Rennes et de la baronnie de Vitré : ils l'ont ('-lu malgré lui pour être à leur tèle ; un autre serait charmé de cet honneur; mais il en est fâché, n'aimant, sous quelque Dom que ce puisse être, la guerre par ce côlé-là .. Adieu , ma très-aimable : de tous ceux qui commandent dans les provinces, croyez que M. de (irignan est le plus îigréablement placé.
.J madame de Grignan.
Aux Rocherg , mercredi 1 1 janvier 1690. Quelles étrenues, bon Dieu! quels souhaits! en fut -il jamais de plus propres à me charmer, moi qui en connais
' Rossuet.
- Allusion à an hémistiche de l'opéra â' itys , par Ooinaull.
■' Atarie-I.ouise d'Orléans, on croit qu'elle mourut empoisonnée.
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les Ions, et qui vois le ccpiir doiil ils paid'nt? Je m'en vais vous diro u» sentiment que je trouve en moi; s'il pouvait payée le v<^tre, j'en serais fort aise, car je n'ai point d'autre monnaie : au lieu de ces craintes si aimahles que vous donnent toutes ces morts qui volent sans cesse autour de vous, et qui vous font penser à d'autres, je vous présente la véritable consolation et même la joie que me donne souvent l'avance d'années que j'ai sur vous : vous savez que je ne suis pas insensible à la tristesse de ces états; mais je le suis encore moins à la pensée que les premiers vont devant, et que vraisemblablement et naturellement je garderai mon laiig avec ma cbère lille; je ne puis vous représenter la véritable douceur de cette conliancc. Que n ai-je point soufferl aussi dans les temps où votre mauvaise saute me faisait craindre un dérangement! Ce temps a été rigoureux : ab ! n'en parlons point, ne parlons point de cela , vous vous portez bien, Dieu merci; toutes cboses ont repris leur place naturelle; Dieu vous consene! Je pense que vous entendez 0)011 ton aussi et que vous me connaissez.
Je \iens à M. le cbevalier : je n ai point de peine à croire que le climat de Provence lui soit meilleur que celui de Paris. Tous ceux qui, comme les hirondelles, s'en vont cliercber votre soleil, en sont de bons témoins...
Pour Pauline, je crois que vous ne balancez pas entre le parti d'en faire quelque chose de bon, ou quelque chose de mauvais. La supériorité de votre esprit vous fera suivre facilement la bonne route : tout vous convie d'en faire votre devoir, et l'iionneur, et la conscience, et le pouvoir (|ue vous avez en main. Quand je pense comme elle s'est corrigée en peu de temps pour vous plaire , comme elle est ilevenue jolie', cela vous rendra coupable de tout le bien qu'elle ne fera pas. Pour vos lectures, ma chère enfant, vous avez trop à parler, à raisonner pour trouver le temps <le lire : nous sommes ici dans un grand repos et nous en profitons. Je relis même avec mon fils de certaines choses (|ue j'avais lues en courant à Paris et qui me paraissent toutes nouvelles. Xous relisons aussi, au travers de nos grandes lectures, des rogatons'^ que nous trouvons sous
• Joli se prenait très-souvent dans le sens d'aimable, an dix-seplicme siècle.
- On va voir quels rogoioim : madame de Séri<i[né , s'il faut en
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notre main; par oxomplo, toiilos les bcUos oraiyons fiinèhns de M. Bossuot, de M. Flédiior, de M. Mascaron , dti P'ti Bourdaloiio : nous reploiirons M. do Tiirenne, madame de Monfausier, M. le prinee, feu Madame, la reine d'Angleterre; nous admirons ce porirait de Croniwell; ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence qui charment l'esprit : il ne fai I point dire : Oh! cela est vieux; non, cela n'est pas vieux, cela est divin. Pauline en serait instruite et ravie; mais toni cela n'est bon qu'aux Rochers. Je ne sais quel livre conseiller à Pauline ; Davila est beau en italien : nous l'avons lu; Guicbardin est long; j'aimerais assez les anecdotes de Médicis, qui en sont un abrégé; mais ce n'est pas de l'italien. Je ne veux plus nommer Bentivoglio ; qu'elle s'en tienne à sa poésie, ma iîlle; je n'aime point la prose italienne; le Tasse, X Aininte , le Pastor Jido , la Filli di Sciro , je n'ose dire l'Arioste, il y a des endroits fâcheux; et du reste, qu'elle lise l'histoire ; qu'elle entre dans ce goût qui peut si longtemps consoler son oisiveté : il est à craindre qu'en retranchant celte lecture, on ne trouve plus rien à lire : qu'elle commence par la vie du grand Théodosc, et qu'elle me mande comme elle s'en trouvera. V'oilà, mon enfant, bien des bagatelles : il y a des jours qu'on destine à causer sans préjudice des choses sérieuses, à quoi l'on prend toujours un très-sensible intérêt. Adieu, ma très-aimable; nous vous souhaitons toute sorte de bonheur cette année.
avertir nos plus jeunes lecteurs , se sert, pour plaisanter , du mot qni caractérise le moins le sérieux de ses lectures.
Le 2" septembre 162", à Dijon, cette ville qui avait déjà donué saint Bernard à la France , naissait un enfant appelé , lui aussi , à dominer son siècle par l'ascendant de la vertu et du ijénie , et à rouvrir la liste , depuis lonjjlemps fermée, des Pères de l'Éjjlise. Ce même jour, l'aïeul de Jarqucs-Ik'ui<jne Bossuet écrivit sur le refjistre de sa famille, qui avait fourni plusieurs mayislrats au parlement de Bour.ijoqne , un verset de l'Ecriture, où il plaçait le nouveau-né sous la tutelle de Dieu : Circumduxit eum , et doniit et ntslodivil quasi piipilhm oriili.
L'enfant annonça de bonne heure ce qu'il serait un jour dans la piété et dans la science. Élevé par les célèbres relifjicnx qui furent aussi les maîtres de Descartes, de Pierre Corneille et du grand Condé, le jeune Bossuet savait à peu près par cœur Homère et Virgile , lorsque , un jour, à quatorze ans, la Bible frappa ses regards. Comme saint Augustin, qu il devait plus tard choisir pour guide , l'enfant prit le livre et lut. Cette lecture fut décisive. A l'école de Moïse , ■ le plus excellent et le premier de» propliites , ■> de Moïse dans la vois duquel il croijait entendre, pour ainsi dire , Dieu même en personne, il apprit cette sagesse qui descend du Père des lumières, et cette science qu'éclaire une science plus haute. Les récits si simples et si sublimes de la Gi'nèsc se gravèrent profondément dans sa mémoire , et le commerce d'Isaïe , de Job , de David et des autres écrivains sacrés, lui donna, sans qu'il le cherchât, ce style extraordinaire, mélange de simplicité et de magnificence, de hardiesse et de naïveté, que semblent illuminer parfois les éclairs et les foudres du Sinaï.
Conduit à Paris p^ur y tfrminer ses études, Bossuet ne tarda pas à se faire connaître. Un soir, à l'holel de Rambouillet, il improvi.sa un sermon auquel assistait, dit-on, le grand Corneille, et qui obtint de Voiture la faveur d'un jeu de mots; à la Sorbonnc , peu de temps après, il soutenait, avec nn éclat inouï, devant le grand Condé , une thèse de théologie oii le vainqueur de Rocroy fut tenté de jouter contre lui : et , au sortir de la lutte, un illustre prélat, montrant à ses amis le nouveau bachelier, s'écriait : « Re,gardez-le bien, il sera un jour l'une des lumières de l'Église! » »
Après d'aussi brillants succès, le jeune théologien pouvait aspirera nu poste importante Paris. Mais, humble et sans ambition, comme il le fut jusqu'à la fin, il se hâta d'aller rejoindre son père à Metz, où il retrouvait encore le souvenir de saint Bernard, qui l'avait sauvée au moyen âge. Là, pendant six années, à l'ombre du sanctuaire, sa vie s'écoula dans la piété, l'élude et la retraite.
Il avait vingt-sept ans lorsqu'il publia la Réfutation du catéchisme de Ferry, où se faisait déjà pressentir le génie de l'écrivain et de l'orateur. Ce ne fut pourtant qu'en 1659 que le missionnaire des protestants de Metz fit entendre dans les chaires de Paris cette vois , à jamais sans rivale, « qui ne parle pas une langue humaine, qui éclaire, qui tonne, qui étourdit , qui abat tout esprit créé sous l'obéissance de la foi. • — Ce sont les propres paroles de Bossuet pour peindre l'évangéliste saint Jean , cet enfant du tonnerre. — On a longtemps méconnu la valeur de CCS sermons , qui , n'ayant point été imprimés du vivant de 1 orateur, comme ceux de Bonrdaloue et de Massiilon , nous sont parvenus pour la
•l'ts nossLirr.
plupart iiuililt's. Mais aujourd'liui personne ne voudrait répf'tL'r les incroyahlfs jui^onicnts dp la critique du di\-liuilièmc siècle sur ces chefsd'œuvre de la jeunesse de Bossucl. N'ost-ce pas là, en effet, que, «'adressant tour à tour au cœur et à l'intellifjencc , à la foi et à la raison ; nitMantla passion à la dialectique, employant, ' tous nos iiliomes comnif Homère tons les dialectes, » Bossuet a laissé déborder les flots de celle éloquence amoureuse des glorieuses bassesses du ehristianisme , et qui trou\e pour persuader des moyens fjue la Grèce n'enseigne jyas et que Home n'a peis appris .'
Au douhie point de vue de la religion et de l'éloquence, de la philosopliie et de l'art, on ne saurait donc conseiller avec trop d'insistance la lecture de ces sermons , dont la lau'juc sans doute n'est ni aussi achevée, ni aussi pompeuse que celle des Oraisons funi-bres , mais où l'orateur, ans prises avec un auditeur qui doute, qui discute, qui résiste, met tout en œuvre pour édiircr, lonvaincre, entraîner, et rencontre, au fort de la lutte, des pensées d'une incroyable profondeur et des accents d'une éloquence incomparable.
Cependant, nommé évèque de Condom en 1GG9, et, peu après, précepteur ilu Diupliin, Hussuet n'hésita point à renoncer à la prédication, non , comme on l'a prétendu, pour courir à des triomphes plus érlalanls. mais pour se consacrer tout entier à ses nouveaux devoirs. Si les efforts du fjrand éièque pour faire de son élève un prince di;(ne de Louis XI\' ne lurent point récompensés par le succès , du moins le fruit de ses immenses travaux n'a-t-il pas été perdu pour la France. Obligé de se replonger dans l'étude de l'antiquité profane, de relire les poètes, les historiens, les philosophes de Home et de la Grèce, Bossuet, sans rien perdre de son originalité , acquit à leur école de nouvelles qualités de style, la correction, le goût sévère , l'exquise délicatesse. A ce seul point de vue, les trois ouvrages composés pour l'éducation du Dauphin, et qui sont des cliefs-d'œuvre , mériteraient l'examen le plus attentif et le plus approfondi. Dans le traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même , Bossuet, qui avait peu d'attrait, comme tous les grands génies, pour le pur philosophique , recherche, sans abstraction, la vérité en théologie, on philosophie, en histoire, en physiologie; et sa parole est si. simple, si précise , si claire , que l'adolescent lui-même le peut suivre , sans faligue, dans les plus hautes régions de la science.
« Seigneur, s'écrie David dans l'un de ses psaumes. Seigneur, j'ai lire (le mot une merveilleuse connaissance de ce que vous êtes. - C'est sur cette parole, — Bossuet le dit formellement dans sa lettre au pape Innocent XI, — que s'est formé le plan de son traité philosophique, dans lequel on a été chercher un mélange des anciens philosophes et de Descartes, au lieu d'y voir ce qu'on y trouve réellement, c'est-à-dire la doctrine presque textuelle de saint Thomas : ^ L'homme ne pourrait dominer le monde, s'il ne tenait à Dieu, créateur du monde, s'il n'avait en luimême, dans quelque partie de son être, quelque art dérivé de ce premier art , quelques fécondes idées tirées de ces idées originales , en un mot, quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier qui a fait le monde. " C'est Bossuet qui parle ainsi : ne croil-ou pas entendre l'ange de l'école lui-même.'
La Politique sacrée, ouvrage destinéà l'Iiéritier du grand roi, mais qui renferme des leçons pour les hommes de tous les siècles et de tous les pays, la Politique sacrée n'est qu'un long enchaînement de textes de l'Kcriture sainte, Irnduits et commentés. Mais quelle traduction et quels
DO SSL ET. 249
commentaires! 11 fallait, comme Bossuet , aroir sans cesse présents tous les siècles, toutes li-s doctrines, toutes les histoires, pour pouvoir composer ce livre extraordinaire, où la science de l'homme d'Etat et du jurisconsulte éclate, comme celli> du philosophe et du théolo<]ien. Il s'est rencontré, touti'fois, des critiques qui ont reproché au grand évèque de ne point assez protéger, dans cet écrit, les peuples contre les souverains, et les souverains contre eux-mêmes. Il est certain que le précepteur du fils de Louis MV, perlé naturellement vers une monarchie grande et forte, a fait à la liherlé une part moindre que ne la faisaient les grands théologiens du moyen âge, et même Fénelon , au dixseptième siècle. Cependant il faut se hâter de dire , pour être juste , que Bossuet ne confond jamais le pouvoir absolu et le pouvoir aibilrnire; qu'il veut qui' le prince soit assisté des plus sages tètes de la nation et iippHtji' sur l'expèrienee des siieles passés : qu'il proclame que les bonnes maximes outrées perdent tout, et qu'enfin à l'aulorilé souveraine il opuose toujours, comme un frein, et la loi divine, et la crainte des jugements de Dieu, et ces principes sacrés, ces lois éternelles, ■ contre lesquels tout ce qui se fait est nul de droit. "
Après la Politique sacrée, et, « pour réunir en ini seul corps toutes les preuves de la religion ,que fournissent et les premiers apologistes , et saint Augustin , et les Ecritures , et les Pères , en y ajoutant même des raisons nouvelles tirées le plus souvent des adversaires eus-mêmes ' , » Bossuet se mit à composer le Discours sur l'histoire unirerscllc . le seul de ses trois grands ouvrages d'éducation auquel il ait mis la dernière main, et qui ait été publié de son vivant. C'est incontestablement dans la Cité de Dieu de saint Augustin, où Paul Orose et Salvien avaient déjà puisé de si hautes conceptions , que Bossuet a pris le plan de son œuvre historique Le grand évèque d'Hippone avait dit les origines, I histoire, la fin dernière des deux cités bâties ^wr deux amottrs dijférents. Bossuet, à son tour, déroule les annales de ces deux cités. Des hauteurs où il se place, il voit les nations s'avancer guidées par la Providence; il nous montre Dieu tenant dans sa main le cœur des monarques et les rênes des empires, arrêtant ou précipitant les peuples qui marchent, courent, chancellent, tombent les uns sur les autres . et meurent sous les ruines des royaumes écroulés. Conquérants et politiques . législateurs et guerriers travaillent à l'envi à une œuvre inconnue , et , quand leur tâche est accomplie. Dieu les fait disparaître d'un souffle.
l.'e//et d'un art consommé , a dit Bossuet quelque part, est de réduire en petit tout un grand ouiraç/e. Or, voilà précisément ce qu'on admire dans V Histoire universelle , ce livre immortel que les plus instruits ne ii'lisent jamais sans fruit; où, dans un style enflammé, hardi, comme celui des Sermons, ferme, rapide, comme celui de V Histoire des variations, éhqacnl , splendide, majestueux, comme celui des Oraisons funèbres, le théologien, le philosophe, le politique, l'orateur, on serait tenté de dire le prophète, se succèdent, se confondent, et où. si l'on ne connaissait la profonde humilité de l'écrivain, on pourrait croire qu'il a voulu donner comme un abrégé de son incomparable génie !
Xous ne nous arrêterons pas sur les Oraisons funlhres L'admiralion universelle s'est épuisée sur ces chefs-d'œuvre où le grand évèque,
' lliissnrt, Di.trnins sur l'hisloire tmireiselle.
cluTclianl avor ardour lo vrai spuI en loulos «liosos, a Ironvt'-, par »iircroit, le boau f/vi en e»t la ipletiileiir.
Que n'anrions-nons pas à dire des Klih-ation» sur le» myxlrres et des Mèdiluliovi »vr l'I'Jraiigile / Qui n'a pas lu <('s deux ouvrage», ('rrivail Laliarpe, ne connait point Bossuet. i>e mot est juste. Là, en eiïet , à lelte éloquence, aux rires et ininctneinei saillies, qui »êlrre comme pur bonds et ne tmiclic pas h terre , succèdent des accents ifune suavité divine. Aii.r pieds de Jésus enfant, Bossuct murinure des liymnes d'adoralion et d'amour; et l'on croirait parfois entendre la voix de saint François de Sales ou celle de Fénelon !
Le Traité dit libre arbitre , les Maximes et réflexions sur la comédie , les liéjlexions sur le f/iiiélisme . les Lettres, et surtout celles que l'évèqne de Aleaux adressait à la sœur Cornuau, renferment des lieaulés s:ins nombre, et témoi'fnent d'une fécondité d'imagination, d'une souplesse de style vraim<>nt inouïes. Mais, dans le cadre étroit où nous sommes enfermés, il nous est impossible de parler avec détail de ces divers ouvrages, dont l'analyse môme la plus rapide nous entraînerait trop loin. Aussi bien, avant de terminer celte notice, devons-nous appeler spécialement l'allention de nos jeunes lecteurs sur deux des cliefs-d'œuvre les moins populaires de Bossuel , Y Histoire des rariations et le Traité de la concupiscence.
Nommé, en 16S1 , à l'évécbé de Meaux, où le calvinisme, depuis son origine, avait obtenu droit de cité, Bossuet s'était retrouvé face à face avec cet adversaire si souvent terrassé de ses mains. Avec l'ardeur de foi et de prosélytisme qui avait fait de lui l'instrument de tant d'illustres conversions, l'invincible athlète descendit de nouveau dans l'arène; et , ramassant toutes ses forces , pour parler son langage , il porta à la réforme le coup le plus accablant qu'elle ait jamais reçu.
Les grands esprits du dix-septième siècle, et, de nos jours, quelques hommes éminents , entre autres le protestant Vinet , n'ont pas hésité à placer \ Histoire des variations au premier rang des chefs-d'œuvre de l'évêque de Meaux. 11 est incontestable, du moins, que, de tous les ouvrages de Bossuet, c'est le plus vasie, le plus travaillé, le plus méthodique; et que , par l'encliainement lumineux des faits, l'élude des caractères, la vérité dos portraits, la rapidité, la franchise, l'éclat du style, il pourrait être considéré comme le plus parfait, si le Discours sur l'histoire unirerselle n'existait pas. La critique moderne est presque unanime sur ce point. Seulement, elle s'est ingéniée à établir, dans ces derniers temps, que le livre des Variations, admirable comme aurre d'art, a dû perdre tout crédit auprès des prolestanls, Yércnement ayant donné tort à Bossuet. Ce mot a fait fortune. Et, cependant, accepter UQ tel jugement, n'est-ce pas méconnaître, départi pris, l'étonnanle sagacité avec laquelle Bossuet, au moment même où il décrit les commencements, les progrès, les luttes, les variations du protestantisme, en aperçoit, pour ainsi dire, les conséquences dernières, conséquences longtemps cachées dans son principe , mais que le temps a mises à découvert? N'est-ce pas, eu outre, fermer les yeux à plaisir aux faits éclatants accomplis dans les deux mondes depuis un quart de siècle? « Mon Dieu! s'écriait Mélanclithon avec terreur, quelle ti'.gédie verra la postérité; » Ces tragédies, qui, depuis plus d'un demi-siècle, occupent le théâtre, nous en avons vu quelque chose. Eh bien.' qni ne s'est rappelé, avec une vive admiration, en ces jours de folies sanglantes, les pages si vraies de l'immortel historien sur les révolutions religieuses el
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puliliques, où l'on /ail île la récolte un point </e leliyion, où nul ne ne contente d'èlrc insensé pour soi, mais ecut faire ptisser sa folie aux autres, et où , ciiliu , le plus modère est toujours le plus captif/
Amt'lotle a dit quelque part <le saint Thomas , qu'il s'est borné à traduire en pliilosopliie la simplicité de l'Evauyile. Voilà aussi ce qu'a fait Bossuct dans le Traité de la concupiscence , ce merveilleux petit livre où respire la tendresse de saint Jean unie à la <jrà( e de Platon, te De of/iciis clirélien, qui serait entre les mains de tout le monde si son titre tliéoloyique n'avait donné le cliaujie et au public (]ui ne le lit pas et aux éditeurs qui le retranchent des œuvres choisies du ijrand écrivain!
I, ordre clironolojjiquc , que nous avons à peu j)rès suivi jusqu'à présent, nous conduit à parler ici de Tune des œuvres les plus vantées du jlénie de Uossuet, le Discours sur l'unité de l'Eglise. Des hommes d'État et des légistes se sont efforcés, surtout depuis le dix-huitième siècle, d'étayer de l'autorité de l'évèque de Miiux le système antichrétien de la prééminence du pouvoir civil sur i'uuloiilc' relijjieuse. Bossuet , l'auteur de l'admirable panégyrique de saint Thomas Itecket ; Bossuet, qui , sous le grand roi, prolestait contre • l'élran'je op|)ression de ceux qui voulaient lier les mains aux cvèques en ce quijefjarde la foi qui est l'essentiel de leur ministère et le fondement de rÉ;jlise; ■■■ Bossuet (|ui s'indiynait que - des magistrats ne lui permissent pas d'allé,fjuer le concile de Trente, ■> et que « monsieur le chancelier voulut entrer dans l'intime de ses ordonnances ; ■> Bossuet qui , après avoir dénoncé les procé- « dures inouïes » de M. de Pontchartrain , s'écriait : » Pour raoi , j'y mettrais ma tète! » Bossuet, enfin, qui, dans sa chaire, disait : « Je suis l'humble sujet du roi dans tout le resie; mais en fait de relijjion , il n'est que mou second ; » Bossuet a été appelé au secours des prétentions parlementaires, qu'il repoussait ', et qui ont, abouti à telle fameuse constitution civile du clergé, contre laquelle l'Eglise de France lulla si jjlorieusement par le martyre! Certes, rien ne se peut imaginer de plus exlraordiniire !
Toutefois, que Bossuet, trompé par sou neveu, ail commis quelques fautes pendant la regrettable lutte de Louis \IU contre le saint-siége , on le peut reconnaître sans manquer au respect profond qui est dû à un si grand évèque. Mais n'oublions pas que, dans celte affaire, l'illustre pontife se plaça à la tète du clergé de France moins comme chef que comme médiateur, et que ce fut de concert avec lui que Louis \IV effara, dans les demandes du clergé violemment entraîné sur la pente du schisme , les mots de Concile national d'où pouvait sortir une dé|)lorable i-upture. Ce sentiment profond et sincère de l'unité catholique éclate à thaque page du discours prononté dans l'assemblée de ItiS'i, discours où une habileté prodigieuse le dispute à une sublime éloquence.
Kous avons cherché à caractériser en peu de mots chacune des œuvres capitales de Bossuet. Peut-être à faire admirer, avec trop d'insistance, les belles Jlcurs de l'élocution qu'il ne cueitlii jamais pour s'en parer *, avons-nous mérité, jusqu'à un certain point, les reproches qu'adresse Bossuet à ces délicats du siècle, lesquels, dit-il, « mettent leur félicité dans un bruit qui se fait dans l'air. ^ Uàtous-nous donc de dire que
1 DaoE une lettre aa cardinal d'Ettrées , Bossuet parle a des libertés de rK<|lise gallii-ane , telles qne les entendent les cliques , non telles que les enlenilcnt les maijistiuts. "
2 Oraibou fuucbrc du P. Uourjjoinjj.
252 BOSSLET.
Bossuet ne lui pas moins grand par le carattùre quo par If «ji-iiic. 'l'un' l'Iait équilibre . harmonie, unild, dans cette admirable nalure. L'Iiomrai le pontife, ré<rivain se coiirondaient en lui. Tous ses écrits sont (le* ficles, tous ses actes Inccomplissemciit d'un devoir. Disciple de saint l'anl , il prêche, non pour charmer l'oreille avec V harmonie qui Jclecli cl /es motiremenls qui rliatoiiillcnl , mais pour convertir les pécheurs urcc h v rrhiirs qui pcirent et les foudres qui drivent les cours: missionnaire, il lutte, il combat , non pour vaincre, mais pour sauver des frères éjjaréprécepteur, il étudie la litlcralurc , I histoire, la politi(|uc, les institutions des peuples, et il enfante coup sur coup trois chefs-d'œuvre; mai> ce n'est point pour faire briller sa science ni éclater son éloquence : \r seul but qu'il se propose, c'est d'instruire, c'est d'élever un jeune enfant!
Tel était Bossuet; et, au milieu de tant de travaux, exerçant sur le clerjjé de France une sorte de dictature intellectuelle, il conserva toujours sa simplicité, sa douceur, sa bonté. A Germi.ijny, ce beau lieu - ou les honnêtes gens étaient reçus avec joie, les savants avec estime, ]<•> vertueuï avi c respect, - le rieil éré(juc , comme il se nommait luimême , était accessible à tout le monde , aux petits comme aux grands , au pauvre paysan de la Brie comme aux illustres personnages qui le venaient consulter du fond de l'Allemagne ou de l'Angleterre. Dans cette demeure, la vie était grave, mais tout y respirait l'affabilité, la bienveillance, la charité. A vivre dans la retraite, à se nourrir de pensées austères, sous l'u-il de Dieu, la sensibilité ne s'éraousse pas. Ce qui indurcit le cœur, en desséchant la foi et la piété, c'est une orgueilleuse et stérile contemplation de soi-même.
Quoique pénétré des grandeurs divines, et vivant, pour ainsi parler, au milieu des prophètes, des évangélistes et des apôtres, Bossuet n'était pas étranger, tant s'en faut, aux affections humaines. Avec quelle douleur profonde, quoique résignée, il parle de la mort de son frère, dont l'absence le laisse si seul qu'à peine se peul-il soutenir ■' Et dans sa correspondance avec ses amis , qui tous lui demeurèrent fidèles jusqu'à la fin , quelle indulgence, quelle tendre affection, et, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, quelle charmante bonhomie! X'esl-ce pas ce grand évèquc, dont on fait un homme tout de puissance et de rigueur, parce que sa croyance était forte et inflexible comme la vérité; n'est-ce pas lui (jui a écrit sur madame de la Vallière repentante, mais faible et indécise encore , ces lettres pleines de mansuétude oii chaque mot est si profondément chrétien , et où s'épanche le crrur du pasteur voyant de loin s'a- «beminer lentement vers le bercail la brebis longtemps cherchée?
Mais ici des objections s'élèvent. On nous rappelle que Bossuet, si calme, si modéré, si plein de charité aux jours de sa jeunesse, plus tard applaudit à la révocation de l'édit de Nantes; et que, dans une controverse théologique avec l'un de ses collègues dans l'épiscopat, avec le doux, l'aimable Fénelon , autrefois son disciple et sou ami, il se laissa emporter à de regrettables violences. Tout n'est pas sans fondement dans ces reproches, il le faut bien avouer. Il est incontestable, par exemple, (|ue Bossuet partagea, jusqu'à un certain point, l'admiration de ses contemporains pour un acte dont madame de Sévigné écrivait « qu'il n'y avait rien de si beau. " Mais ce qu'on ne dit pas, c'est que l'évêque de -Mcaux ne fut pour rien dans cette mesure , et (|nc ni lui , ni personne à cette époque, pas même Louis XIV, ne songeait à employer contre les protestants, restés calmes dans uu si <;rand mouvement, > les odieuses
BOSSLET. 253
|H'iséculions qui , pcudaut douze années , dûsulèieul des milliers de ramilles.
On a souvent cité ce mot de Fénelon, lorsqu'il refusa les dra<{nns qu'on lui voulait donner pour auxiliaires dans sa mission en Snintonjje : « Les peuples nourris par l'hérésie ne se ^afjneut que par la parole. -^ Or, liossuct, lui aussi, agissait eiactemenl d'après celte maxime. En effet, dans son diocèse pas un excès, pas une violence, pas une persécution contre les prolestants. Ceux qu'on menaçait, l'éièque intercédait pour eux; ceux (ju'on perséculait, il leur accordait un asile dans son palais. Qu'aurait pu faire de plus l'arclievèque de Cambrai?
Quant à l'affaire du qiilétisme , la vérité oblige de reconnaître que 1 cvèque de Meaux y eut le double tort de se livrer conirc Fénelon à dos attaques personnelles, cl de faire intervenir l'autorité presque menaçante de Louis XIV dans un débat purement tliéolo,qique , où le saintsir;]c était appelé à prononcer. Mais ici encore il faut se liàler d'ajouter que ce qui excitait Bossuet , c'était la crainte, exafjérée peut-èlre , mais sincère, devoir se répandre, sous le patronage d'un prélat illustre et vénéré, celte théorie de ïaiiéanlissemenf , erreur de Moliuos, qui détruit I homme afin que Dieu soit tout, et dont les panthéistes allemands sont aujourd'hui les continuateurs.
— . Qu'auriez-vous fait, disait Louis XIV au grand docteur, si j'avais pris le parti de monsieur de Cambrai? -
— ■• Sire , j'aurais crié cent fois plus haut : »
Cette réponse ne prouverait-elle pas, s'il en était besoin, combien était profonde chez Bossuet la conviction que, dans cette lutte, ■> il y allait, comme il l'écrivait à sou neveu, de toute la religion? <-
Xou» avons essayé, dans les pages qu'on vient de lire, de peindre au vrai l'un des plus grands hommes dont se puissent glorifier et l'Eglise et la France. Chose remarquable .' voici qu'après plus d'un demi-siècle de révolutions inouïes el d'attaques incessantes contre foule règle divine et humaine, un évèque du temps de Louis XIV, inflexible sur le dogme, foulant aux pieds l'orgueil de la raison , ennemi de toute licence populaire, devient tout à coup l'objet de l'universelle admiration, comme si la France allait voir renaiire l'ère , glorieuse pour elle et pour la religion, que saint François de Sales et Henri IV avaient ouverte, et qui, après avoii vu passer saint Vincent de Paul et Bossuet , devait finir avec Fénelon et Louis XIV.' Certes, il y a là un magnifique présage. Dieu permetira-t-il qu'il se réalise? S'il devait en être ainsi, nul doulc que les ouvrages de Bossuet, étudiés moins encore comme des chefs-d'œuvre de style que comme d'invincibles démonstrations des vérités du christianisme, ne fussent appelés à relever la foi dans les ànies , la droilur» dans les cœurs , la règle dans les intelligences ; à rétablir parmi nous celle élévation dans les caractères , celte dignité dans les mœurs , cette harmonie entre l'éducation et la croyance, entre l'éducation et la vie, qui a fait la grandeur du dix-septième siècle, el dont l'absence frappe si douloureusement les regards là oii l'impiélé el le sophisme , le mensonge et la violence ont longtemps exercé leur empire .'