A. DE C
254 150SSLKT.
WTIQL'ITK S.ICRÉK.
Moïse, la loi écrite.
Après avoir dit rapidement let premiers âges du monde, Dieu créant le ciel et la terre par sa parole , et l'homme i son image ; la chute d'Adam et d'Kve, funeste à toute leur posicrilé ; le déluge universel , et la vocation d'Abraham , Bossuet ])a$sc à la qunoicmc époque, et poursuit en ces termes ;
Après la mort de Jacob, le pouplo de Dieu detueiira en Egypte jusqu'au temps de la mission de Moïse, e' est-à-dire environ deux cents ans.
Ainsi il se passa quatre cent trente ans avant que Dieu donnât à son peuple la terre qn il lui avait promise
Le temps étant arrive , il écoute les cris de son peiiplc cruellement allligé par les Egyptiens, et il envoie Moïse pour délivrer ses enfants de leur tyrannie.
Il se fait coniiailre à ce grand homme j)lus qu'il n'avait jamais fait à aucun homme vivant. Il lui apparaît d une manière également magnifique et consolaiile : il lui déclare qu'il est celui qui est. Tout ce qui est devant lui n'est qu'une ombre. « Je suis, dit-il, celui qui suis : l'être et la perfection m'appartiennent à moi seul. ;) Il prend un nouveau nom qui- désigne lètre et la vie en lui connue dans leur source; et c'est ce grand nom de Dieu, terribl'-, mystérieux, incommunicable, sous lequel il veut dorénavant être servi...
Jusque-là, Dieu n'avait rien donné par écrit qui pût ser* vir de règle aux hommes. Les enfants d'Abraham avaient soulemcnt la circoncision , et les cérémonies qui l'accompagnaient, pour marque de l'alliance que Dieu avait contractée avec cette race élue. Ils étaient séparés par cette marque des peuples qui adoraient les fausses divinités. Au reste, ils se conservaient dans l'alliance de Dieu par le souvenir qu'ils avaient des promesses faites à leurs pères, et ils étaient connus conunc un peuple qui servait le Dieu dWbraham, d'Isaac et de Jacob. Dieu était si fort oublié, qu'il fallait le discerner par le nom de ceux qui avaient été ses adorateurs, et dont il était aussi le protecteur déclaré.
Il ne voulut pas abandonner plus longtemps à la mémoire des hommes le mystère de la religion et de son alliaucc. Il
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étail temps d»^ donnor de plus fortes barrières à l'idolûlrie qui inondait tout le genre humain, et achevait d'y éteindre les restes de la lumière naturelle.
L'ignorance et l'aieuglemeut s'étaient prodigieusement
accrus depuis le ten)ps d'Abraham Le vrai Dieu n'était
plus connu en Egypte comme le Dieu de tous les peuples de l'univers, mais comme le Dieu des Hébreux. On adorait jusqu'aux bètes et jusqu'aux reptiles. Tout était Dieu excepté Dieu même, et le monde que Dieu avait fait pour manifester sa puissance sembhiit être devenu un temple d'idoles...
.^u milieu de tant d'ignorance, l'homme vintjirsqu'à adorer l'œuvre de ses mains. Il crut pouvoir renfermer l'esprit divin dans des statues, et il oublia si profondément que Dieu l'avait fait, qu'il crut à son tour pouvoir faire un Dieu. Qui le pourrait croire, si l'expérience ne nous faisait voir qu'une erreur si stupide et si brutale n'était pas seulement la plus universelle , mais encore la plus enracinée et la plus incorrigible parmi les hommes?...
Le moment était venu où la vérité, mal gardée dans la mémoire des honmies, ne pouvait plus se conserver sans être écrite; et Dieu ayant résolu d'ailleurs de former son peuple à la vertu par des lois plus expresses et en plus grand nombre , il résolut en même temps de les donner par écrit.
Moïse fut appelé à cet ouvrage. Ce grand homme recueillit l'histoire des siècles passés ; celle d'.Adam, celle de Noé, celle d' .Abraham, celle d'Isaac, celle de Jacob, celle de •foseph, ou plutôt celle de Dieu même et de ses faits admirables.
1! ne lui fallut pas déterrer de loin les traditions de ses ancêtres. 11 naquit cent ans après la mort de Jacob. Les vieillards de son temps avaient pu converser plusieurs années avec ce saint patriarche : la mémoire de Joseph et des merveilles que Dieu avait faites par ce grand ministre des rois d'Egypte était encore récente. La vie de trois ou quatre hommes remontait jusqu'à Noé, qui avait vu les enfants d'.Adam, et touchait, pour ainsi parler, ù l'origine des choses.
Ainsi les traditions anciennes du genre humain, et celles de la famille d'Abraham n'étaient pas malaisées à recueillir: la mémoire en était vive, et il ne faut pas s'étonner si Moïse, dans sa Genèse, parle des choses arrivées dans les
])rnniors su'-flos comino de choses constantes, dont même on voyait nicoie, et dans les peuples voisins, et dans la terre (le Chanaan, des monuments remarquables.
Dans le temps qu'Abraham, Isaac et Jacob avaient habité cette terre, ils y avaient érigé partout des monuments des t hoses qui leur étaient arrivées. On y montrait encore les lieux où ils avaient habité , les puits qu'ils avaient creusés dans ces pays secs, pour abreuver leur famille et leurs troupeaux ; les montagnes où ils avaient sacrifié à Dieu et où il leur était apparu ; les pierres qu'ils avaient dressées ou entassées pour servir de mémorial à la postérité; les tombeaux où reposaient leurs cendres bénites. La mémoire de ces grands hommes était récente, non-seulement dans tout le pays, mais encore dans tout l'Orient, où plusieurs nations célèbres n'ont jamais oublié qu'elles venaient de leur race... Ceux qui connaissent tant soit peu les antiquités .savent combien les premiers temps étaient curieux d'ériger et de conserver de tels monuments , et combien la postérité retenait soigneusement les occasions qui les avaient fait dresser. C'était une manière d'écrire l'histoire : on a depuis façonné et poli les pierres ; et les statues ont succédé après les colonnes aux masses grossières et solides que les premiers temps érigeaient. On a même de grandes raisons de croire que dans la lignée où s'est conservée la connaissance de Dieu, on conservait aussi par écrit des mémoires des anciens temps. Car les hommes n'ont jamais été sans ce soin. Du moins est-il assuré qu'il se faisait des cantiques que les pères apprenaient à leurs enfants; cantiques qui, se chantant dans les fêtes et dans les assemblées, y perpétuaient la mémoire la plus éclatante des siècles passés.
De là est née la poésie , changée dans la suite en plusieurs formes, dont la plus ancienne se conserve encore dans les odes et dans les cantiques employés par tous les anciens, et encore à présent par les peuples qui n'ont pas l'usage de.^ lettres, à louer la Divinité et les grands hommes.
Le style de ces cantiques, hardi, extraordinaire, nature] toutefois, en ce qu'il est propre à représenter la nature dans ses transports, qui marche pour cette raison par de vives et impétueuses saillies, affranchi des liens ordinaires que recherche le discours uni , renfermé d'ailleurs dans des cadences nombreuses qui en augmentent la force, surprend l'oreille,
saisit rimaf^inalioii , émniif le tœiir, et s'imprime plus aiséiTieiil dans la mémoire.
Parmi tous les peuples du monde, celui où de tels cantiques ont été en usage a été le peuple de Dieu. Moise en marque un grand nombre, qu'il désigne par le premier vers, parce que le peuple savait le reste; lui-même en avait fait deux de cette nature... .Avant que de mourir, il composa ce long et admirable cantique, qui commence par ces paroles : " Ocieux! écoutez ma voix, que la terre prête l'oreille aux paroles de inabouche. » Dans ce silence de toute la nature, il parle d'abord au peuple avec une force inimitable , et, prévoyant ses infidélités , il lui en découvre l'horreur. Tout d'un coup il sort de lui-même, comme trouvant tout discours humain au-dessous d un sujet si grand; il rapporte ce que Dieu dit, et le fait parler avec tant de hauteur et tant dibonté, qu'on ne sait ce qu'il inspire le plus, ou la crainte et la confusion, ou l'amour et la confiance.
Tout le peuple apprit par cœur ce divin cantique par ordre de Dieu et de Moïse. Ce grand homme après cela mourut content, comme un homme qui n'avait rien oublié pour conserver parmi les siens la mémoire des bienfaits et de.s préceptes de Dieu...
Tous les prophètes qui ont suivi dans l'ancienne loi, et tout ce qu'il y a eu d'écrivains sacrés, ont tenu à gloire d'être ses disciples. Eu effet, il parle en maître. On remarque dans ses écrits un caractère tout particulier, et je ne sais qiuti d'original qu'on ne trouve en nul autre écrit; il a dans sa simplici'é un sublime si majestueux, que rien ne le peut égaler, et, si en entendant les autres prophètes on croit entendre des hommes inspirés de Dieu, c'est pour ainsi din- Dieu même en personne qu'on croit entendre dans la voix et dans les écrits de Moïse.
David, Salomon , les prophètes.
La royauté est affermie dans la maison de David. Cette maison commence par deux rois de caractère différent, mais admirables tous deux. David, belliqueux et conquérant, subjugue les ennemis du peuple de Dieu, dont il fait craindre les armes par tout fOrieut, et Salomon, renouuné par sa sagesse au dedans et au dehors, rend ce peuple heu-
rcux par une paix profonde; mais la suite de la rclijjion nous demando ici qiiolquos remarques particulières sur l.i vie de ces doux grands rois.
David régna d'abord sur Juda, puissant et victorieux, et ensuite il fut reconnu par tout Israël. Il prit sur les Jébuséens la forteresse de Sion , qui était la citadelle de Jérusalem. Maître de celte ville, il y établit par ordre de Dieu le siège de la royauté et celui de la religion. Sion fut sa demeure, il bâtit autour, et la nonuua la Cité de David. Joab, fils de sa sœur, bâtit le reste de la ville , et Jérusalem prit une nouvelle forme. Ceux de Juda occupèrent tout le pays, et Benjamin, petit en nombre, y demeura mêlé avec eux.
L'arcbe d'alliance bâtie par Moïse, où Dieu reposait sur les chérubins, et où les deux tables du Décalogue étaient gardées, n'avait point de place fixe. David la mena en triomphe dans Sion, qu'il avait conquise par le tout-puissant secours de Dieu , afin que Dieu régnât dans Sion , et qu'il y fût reconnu comme le protecteur de David, de Jérusalem et de tout le royaume. Mais le tabernacle, où le peuple avait servi Dieu, était encore à Gabaon, et c'était là que s'offraient les sacrifices, sur l'autel que Moïse avait élevé. Ce n'était qu'en attendant qu'il y eût un temple où l'autel fût réuni avec l'arche, et où se fît tout le service. Quand David eut défait tous ses ennemis, et qu'il eut poussé les conquêtes du peuple de Dieu jusqu'à l'Euphrate, paisible et victorieux, il tourna toutes ses pensées à l'établissement du culte divin, et, sur la même montagne où Abraham, prêt à immoler son fils unique, fut retenu par la main d'un ange, il désigna par l'ordre de Dieu le lieu du temple.
Il en fit tous les dessins: il en amassa les riches et précieux matériaux; il y destina les dépouilles des peuples et des rois vaincus. Mais ce temple, qui devait être disposé par
le conquérant, devait être construit par le Pacifique
Salomon le bâtit sur le modèle du tabernacle. L'autel des holocaustes, l'autel des parfums, le chandelier d'or, les tables des pains de proposition , tout le reste des meubles sacrés du temple fut pris sur des pièces semblables que Moïse avait fait faire dans le désert. Salomon n'y ajouta que la magnificence et la grandeur. L'arche que l'homme de Dieu avait construite fut posée dans le Saint des saints , lieu inaccessible, symbole de l'impénétrable majesté de Dieu, et
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(lu ciel, interdit anx hommes jusqu'à ce que Jésus-Christ leur en eût ouvert l'entrée par son sang. Au jour de la dédicace du temple, Dieu y parut dans sa majesté. Il choisit ce lieu pour y établir son nom et son culte. Il y eut défense de sacrifier ailleurs. 1,'unité de Dieu fut démontrée par l'unité de son temple. Jérusalem devint une cité sainte, image de l'Eglise, où Dieu devait habiter connue dans son véritable temple, et du ciel, où il nous rendra éternellement heureux par la manifestation de sa gloire.
Après que Salomon eut bâti le temple, il bâtit encore le palais des rois, dont l'architecture était digne d'un si grand prince. Sa maison de plaisance, qu'on appela le bois du Liban , était également superbe et délicieuse. Le palais qu'il éleva pour la reine fut une nouvelle décoration à Jérusalem. Tout était grand dans ces édifices, les salles, les vestibules, les galeries, les promenoirs, le trône du roi et le tribunal où il rendait la justice : le cèdre fut le seul bois qu'il employa dans ces ouvrages. Tout y reluisait d'or et de pierreries. Les citoyens et les étrangers admiraient la majesté des rois d'Israël. Le reste répondait à cette magnificence, les villes, les arsenaux, les chevaux, les chariots, la garde du prince. Le commerce, la navigation et le bon ordre, avec une paix profonde, avaient rendu Jérusalem la plus riche ville de l'Orient. Le royaume était tranquille et abondant. Tout y représentait la gloire céh>ste. Dans les combats de David , on voyait les travaux par lesquels il la fallait mériter; et on voyait dans le règne de Salomon combien la jouissance en était paisible.
Au reste, l'élévation de ces deux grands rois et de la famille royale, fut l'effet d'une élection particulière. David célèbre lui-même la merveille de cette élection par ces paroles : a Dieu a choisi les princes dans la tribu de Juda. Dans la » maison de Juda, il a choisi la maison de mon père. Parmi !> les enfants de mon père, il, lui a plu de m'élire roi sur » tout son peuple d'Israël; et parmi mes enfants (car le n Seigneur m'en a donné plusieurs), il a choisi Salomon î) pour être assis sur le trône du Seigneur et régner sur » Israël, »
Cette élection divine avait un objet plus haut que celui qui paraît d'abord. Ce Messie, tant de fois promis comme le (ils d'Abraham, devait être aussi le fils de David et de toi s
260 nossiKï.
les rois de Jiulii. (le fut on vue du Messie et de son n'-jjne éternel que Dieu promit à David que son trône subsisterait éternellement. Salomon, choisi pour lui succéder, était destiné à représenter la personne du Messie. C'est pourquoi Dieu dit de lui : « Je serai son père, et il sera mon fils^ ; » chose qu'il n'a jamais dite avec ceUc force d'aucun roi ni d'aucun homme.
Aussi, du temps de David, et sous les rois ses enfants, le mystère du Messie se dcclare-t-il plus que jamais par des j)rophéties magnifiques et plus claires que le soleil.
David l'a vu de loin, et l'a chanté dans ses Psaumes avec une mafjnificence que rien n'égalera jamais. Souvent il ne pensait qu'à célébrer la gloire de Salomon, son fds; et tout d'un coup, ravi hors de lui-même et transporté bien au delà, il a vu Celui qui est plus que Salomon en gloire, aussi bien qu'en sagesse ^. Le .Messie lui a paru assis sur un trône plus durable que le soleil et la lune. Il a vu à ses pieds toutes les nations vaincues, et ensemble bénites en lui ^ , conformément à la promesse faite à .Abraham. Il a élevé sa vue plus haut encore : il l'a vu dans les lumières des saints, et devant l'aurore, sortant éternellement du sein de son Père, pontife éternel et sans successeur, ne succédant aussi à personne,* créé extraordinairement, non selon l'ordre d'.Aaron, mais selon l'ordre de Melchisédech, ordre nouveau que la loi ne connaissait pas. Il l'a vu assis à la droite de Dieu, regardant du plus haut des cieux ses ennemis abattus. 11 est étonné d un si grand spectacle, et ravi de la gloire de son fils, il l'appelle son seigneur".
Il l'a vu Dieu, que Dieu avait oint pour le faire régner sur toute la terre par sa douceur, par sa vérité et par sa justice •\ Il a assisté en esprit au conseil de Dieu, et a ouï de la j)ropre bouche du Père éternel cette parole qu'il adrese à son Fils unique : Je t'ai engendré aujourd'hui , à laquelle Dieu joint la promesse d'un empire perpétuel qui s'étendra sur tous les gentils, et n'aura point d'autres bornes que celles du monde *. Les peuples frémissent en vain : les rois et les princes font des complots inutiles '. Le Seigneur se rit du haut des cieux de leurs projets insensés, et établit
< Reg., VIII, 14. — 2xfatlh. , vi , 29; xii , 42. — 3 pg. ixxt , 5, 11, 17. — * Ps. cix. — 5 Ps xLiv, 3, 4. 5, 6, 7, 8. — c Ps. Il, 7, 8. — "Ps. H, 1, 2, i, 9.
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malgré eux l'empiro de son Christ. Il l'élablit sur oux-mêines, et il faut qu'ils soient les premiers snjets de ce Christ dont ils voulaient secouer le joug. Et encore que le règne de ce grand Messie soit souvent prédit dans les Ecritures sous des idées magnifiques , Dieu n'a pas caché à David les ignominies de ce béni fruit de ses entrailles. Cette instruction était nécessaire au peuple de Dieu. Si ce peuple encore infirme avait besoin d'être attiré par des promesses temporelles, il ne fallait pourtant pas lui laisser regarder les grandeurs humaines comme sa souveraine félicité, et comme son unique récompense : c'est pourquoi Dieu montre de loin ce Messie tant promis et tant désiré, le modèle de la perfection et l'objet de ses complaisances, abîmé dans la douh'ur. La croix paraît à David comme le trône de ce nouveau roi. Il voit ses pieds et ses mains percés , tous ses os marqués sur sn peau * par tout le poids de son corps violemment suspendu , ses habits partagés, .sa robe jetée au sort, sa langue abreuvée de fiel et de vinaigre, ses ennemis frémissant autour de lui el .s' assouvissant de son sang '^. Mais il voit en même temps les glorieuses suites de ses humiliations : tous les peuples de la terre se ressouvenir de leur Dieu oublié depuis tant de siècles, les pauvres venir les premiers à la table du Messie, et ensuit(> les riches et les puissants; tous l'adorer et le bénir; lui présidant dans la grande et nombreuse Eglise, c'est-àdire dans l'assemblée des nations converties, et y annonçant à ses frères le nom de Dieu ^ et ses vérités éternelles. David, qui a vu ces choses, a reconnu, en les voyant, que le royaume de ce Fils n'élait pas de ce monde. Il ne s'en étonne pas, car il scit que le monde passe; et un prince toujours si hunibb; sur le trône voyait bien qu'un trône n'élait pas un lieu où se dussent terminer ses espérances.
Les autres prophètes n'ont pas moins vu le mystère du Messie. Il n'y a rien de grand ni de glorieux qu'ils n'aient dit de son règne. L'un voit Bethléem, la plus petite ville de Judas, illustrée par sa naissance; et, en même temps, élevé plus haut, il voit une autre naissance par laquelle il sort de toute éternité du sein de son Père ^ : l'antre voit la virginité de sa mère; un Emmanuel, un Dieu avec nous =• sortir
> Ps. xxi, 17, 18, 19. — 2 Ps. Lxviii, 22. Ps. \\i, 8, 13, 14, ]7,2\,22. —-i Ps. XXI, 26, 27. —4 Midi. , v, 2. — ^Is. , vu, I i.
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de ce soin virginal, ot un enfant admirable qn'il appelle Dieu *. Cclui-ei le voit entrer dans son temple ^; cet antre le voit glorieux dans son tombeau, où la mort a été vaineue \ En publiant ses niagnilicences, ils ne taisent pas se» opprobres. Ils l'ont vu vendu; ils ont su le nombre et l'emploi des trente pièces d'argent, dont il a été acheté *. En même temps qu'ils l'ont vu grand et élevé °, ils l'ont v»i méprisé et méconnaissable au milieu des hommes; l'étonncment du monde, autant par sa bassesse que par sa grandeur; le dernier des hommes, l'homme de douleur chargé de tons nos péchés; bienfaisant et méconnu; défiguré par SCS plaies, et par là guérissant les nôtres; traité comme un criminel, mené au supplice avec des méchants, et se livrant, comme un agneau innocent, paisiblement à la mort; une longue postérité naître de lui • par ce moyen, et la vengeance déployée sur son peuple incrédule. Afin que rien ne manquât à la prophétie, ils ont compté les années jusqu'à sa venue ', et, à moins que de s'aveugler, il n'y a plus moyen de le méconnaître.
X'on-seulement les prophètes voyaient Jésus-Christ , mais encore ils en étaient la figure, et représentaient ses mystères, principalement celui de la croix. Presque tous ont souffert persécution pour la justice, et nous ont figuré dans leurs souffrances l'innocence et la vérité persécutée en \otre- Seigneur. On voit Élie et Elisée toujours menacés Combien de fois Isaïe a-t-il été la risée du peuple et des rois , qui à la fin, comme porte la tradition constante des Juifs, l'ont immolé à leur fureur? Zacharie, fils de Joïada, est lapidé; Ezéchiel paraît toujours dans l'affliction : les maux de Jérémie sont continuels et inexplicables : Daniel se voit deux fois au milieu des lions. Tous ont été contredits et maltraités; et tous nous ont fait voir, par leur exemple, que si l'infirmité de l'ancien peuple demandait en général d'être soutenu par des bénédictions temporelles , néanmoins les forts d'Israël, elles hommes d'une sainteté extraordinaire étaient nourris dès lors du pain d'affliction, et buvaient par avance, pour se sanctifier, dans le calice préparé au Fils de Dieu ; calice d'autant plus rempli d'amertume, que la personne de Jésus-Christ était plus sainte.
1 Is., IX, 6.-2 Mal., m, 1. — 3ls., xi, 10; un, 0. — -^Zach., XI, 12, 13. — ^ Is. , LU, 13. — "^ Is., Mil. — " Daniel., ix.
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Mais ce que les prophètes ont vu le plus elaircnient, et re qu'ils nous ont aussi dcelaré clans les ternies les plus inagniliques, c'est la bénédiction répandue sur les gentils par le Messie. Ce rejeton de Jessé et de David a paru au saint prophète Isaïe comme un signe donné aux peuples et aux gentils, afin qu'ils l'invoquent*. L'homme de douleur, dont les plaies devaient faire noire guérison, était choisi pour laver les gentils par une sainte aspersion, qu'on reconnaît dans son sang et dans le baptême. Les rois, saisis de respect en sa présence, n'osent ouvrir la bouche devant lui. Ceux qui n'ont jamais oui parler de lui, le voient; et ceux à qui il était inconnu sont appelés pour le conleniphr ^. C'est le témoin donne au peuple; c'est le chef et le précepteur des gentils. Sous lui un peuple inconnu se joindra au peuple de Dieu, et les gentils y accourront de tous côtés '. C'est le Juste de Sion , qui s'élèvera connue une lumière; c'est son Sauveur, qui sera allumé comme un llambeau. Les gentils verront ce Juste , et tous les rois connaîtront cet honuue tant célébré dans les Prophéties de Sion ''.
Le voici mieux décrit encore, et avec un caractère particulier. Un homme d'une douceur admirable, singulièrement choisi de Dieu, et l'objet de ses complaisances, déclare aux gentils leur jugement : les îles attendent sa loi. C'est ainsi "que les Hébreux appellent l'Europe et les pays éloigiu^s. H ne fera aucun bruit : à peine l'entendra-t-on, tant il sera doux et paisible. Il ne foulera pas aux pieds un roseau brisé, ni n'éteindra un reste fumant de toile brûlée. Loin d'accabler les infirmes et les pécheurs, sa voix charitable les appellera, et sa main bienfaisante sera leur soutien. Il ouvrira les yeux des aveugles, et tirera les captifs de leur prison *. Sa puissance ne sera pas moindre que sa bonté. Son caractère essentiel est de joindre ensemble la douceur avec l'efficace * : c'est pourquoi cette voix si douce passera en un moment d'une extrémité du monde à l'autre; et, sans exciter aucune sédition parmi les hommes, elle excitera toute la t^irre. Il n'est ni rebutant ni impétueux, et celui qu'on connaissait à peine quand il était dans
1 ts., XI, 10. — ^h., ui, 13. — -^ Is. , Lv, i, ô. — Ms., un, 1,2, — ^ Is., XLii, 1, ^, 3, 4, 5, 6.
• Efficace^ en îljle religieux, pour f/(c!(C(<l'.
la Jmlcc no scia [)as seulement le l'ondcnieiil de l'allianco du peuple, mais encore la lumière de tous les gentils. Sous son règne admirable , les Assyriens et les Egyptiens ne seront plus avec les Israélites qu'un même peuple de Dieu. Tout d(!vient Israël , tout devient saint. Jérusalem n'est plus une ville particulière ; c'est l'image d'une nouvelle société où tous les peuples se rassemblent : l'Europe, l'Afrique et l'Asie reçoivent des prédicateurs dans lesquels Dieu a mis son signe , afin qu'ils découvrent sa gloire aux gentils. Les élus jusques alors appelés du nom d'Israël auront un autre nom où sera marqué l'accomplissement des promesses et un amen bienbeureux. Les prêtres et les lévites, qui jusques alors sortaient d Aaron , sortiront dorénavant du milieu de la g(Mitilité *. Un nouveau sacrifice plus pur et plus agréable que les anciens sera substitué à leur place ^, et on saura pourquoi David avait célébré un pontife d'un nouvel ordre ■'. Le Juste descendra du ciel comme une rosée, la terre produira son germe, et ce sera le Sauveur, avec lequel on verra naître la justice '. Le ciel et la terre s'uniront pour produire, comme par un commun enfantement, celui qui sera tout ensemble céleste et terrestre : de nouvelles idées de vertu paraîtront au monde dans ses exemples et dans ses doctrines; et la grâce qu'il répandra les imprimera dans les cœurs. Tout change par sa venue, et Dieu jure par luimême que tout genou Déchira devant lui, et que toute lan- | gue reconnaîtra sa souveraine puissance *. ■
Voilà une partie des merveilles que Dieu a montrées aux prophètes sous les rois enfants de David, et à David avant tous les autres. Tous ont écrit par avance l'histoire du Fils de Dieu, qui devait aussi être fait le fils d'Abraham et de David. C'est ainsi que tout est suivi dans l'ordre des conseils divins. Le Messie montré de loin comme le fils d'Abraham, est encore montré de plus près comme le fils de David. Un empire éternel lui est promis : la connaissance de Dieu répandue par tout l'univers est marquée comme le signe certain et comme le fruit de sa venue : la conversion des gentils et la bénédiction de tous les peuples du monde, pro-
1 Is. , Lx , 1 , 2 , 3, 4 , ] 1 ; Lxi , 1 , :2, 1 1 ; lxv, 1,2, 15,16; Lxn, 19, 20, 21. — '-i Malach., 1 , 10, 11. — =^ Ps. cix, 4. — Ms., XLV, 8, 23. —^Ibi(l.,2i.
mise depuis si lonylemps à Abraham, à Isaac cl à Jacob, esl de nouveau confirmée, et tout le peuple vit dans cette attente. (Disc, sur l'hist. univ., II' partie.)
Création de l'Eglise.
Le panégyrique d'où nous avons extrait le fragment qu'on va lire, fut prononcé aux Carmélites de la rue Saint-Jacques , le jour de la Saint-André, 1668. Turenne. converti depuis un mois, était présent.
Jésus va commencer ses conquêtes : il a déjà prêché son Evantjile ; déjà les troupes se pressent pour écouter sa parole. Personne ne s'est encore attaché à lui, et parmi tant d'écoulants, il n'a pas encore gagné un seul disciple : aussi ne reçoit-il pas indifféremment tous ceux qui se présentent pour le suivre. Il y en a qu'il rebute, il y en a qu'il éprouve, il y en a qu'il diffère. Il a ses temps destinés, il a ses personnes choisies. Il jette ses filets ; il tend ses rets sur cette mer du siècle, mer immense, mer profonde, nier orageuse et éternellement agitée. Il veut prendre des honunes dans le monde; mais quoique cette eau soif trouble, il n'y pèche pas à l'aveugle : il sait ceux qui sont à lui; et il regarde, il considère, il choisit. C'est aujourd'hui le choix d'importance; car il va prendre ceux par qui il a résolu de prendre les autres; enfin il va choisir ses apôtres.
Les hommes jettent leurs filets de tous côtés; ils amassent toutes sortes de poissons, bons et mauvais, dans les filets de l'Eglise, selon la parole de l'Evangile. Jésus choisit; mais puisqu'il a le choix des personnes, peut-être commencerat-il ses conquêtes par quelque prince de la synagogue, par quelque prêtre, par quelque pontife, ou par quelque célèbre docteur de la loi , pour donner réputation à sa mission et à sa conduite. Xullement. Ecoutez , mes frères : « Jésus marchait le long de la mer de Galilée. Il vit deux pêcheurs, Simon et André son frère, et il leur dit : Venez après moi, et je vous ferai devenir des pêcheurs d'hommes. »
V'oilà ceux qui doivent accomplir les prophéties , dispenser la grâce, annoncer la nouvelle alliance, faire triompher la croix. Est-ce qu'il ne veut point des grands de la terre, ni des riches, ni des nobles, ni des puissants, ni même des doctes, des orateurs et des philosophes? II n'en est pas ainsi. Voyez les âges suivants. Les grands viendront en foule
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se joindre à lluimblc (roupeau du sauveur Jésus. Les empereurs et les rois abaisseront leur tête superbe pour portoile joug. On verra les faisceaux romains abattus devant la croix de Jésus. Les Juifs feront la loi aux Romains : ils recevront dans leurs Etats des lois étrangères qui y seront plus fortes que les leurs propres; ils verront sans jalousie un empire s élever au milieu de leur empire, des lois au-dessus des leurs; un empire s'élever au-dessus du leur, non pour le détruire, mais au contraire pour l'affermir. Les orateurs viendront, et on leur verra préférer la simplicité de l'Evangile à ce langage mystique, à celte magnificence de leurs discours vainement pompeux. Ces esprits polis de Rome et d' .Athènes viendront apprendre à parler dans les écrits des barbares. Les philosophes se rendront aussi, et, après s'être longtemps débattus et tourmentés, ils donneront enfin dans les filets de nos célestes pêcheurs, où, étant pris heureusement , ils quitteront les rets de leurs vaines et dangereuses subtilités où ils tâchaient de prendre les âmes ignorantes et curieuses Ils apprendront, non à raisonner, mais à croire, et à trouver la lumière dans une intelligence captivée.
Jésus ne rebute donc point les grands, ni les puissants, ni les sages : <: Il ne les rejette pas, mais il les diffère. » Differuntur isti superbi , aliqua soliditatc sanandi sant '. Les grands veulent que leur puissance donne le branle aux affaires; les sages que leurs raisonnements gagnent les esprits. Dieu veut déraciner leur orgueil; Dieu veut guérir leur enflure. Ils viendront en leur temps, quand tout sera accompli, quand l'Eglise sera établie, quand l'univers aura vu et qu'il sera bien constant que l'ouvrage aura été achevé sans eux ; quand ils auront appris à ne plus partager la gloire de Dieu, à descendre de cette hauteur, à quitter dans l'Eglise, au pied de la croix, cette primauté qu'ils affectent; quand ils se réputeront les derniers de tous ; les premiers partout, mais les derniers dans l'Eglise; ceux que leur propre grandeur éloigne le plus du ciel, ceux que leurs périls et leur tentation approchent le plus de l'abîme. Etes-vous ceux, ô grands, ô doctes, que la religion estime les plus heurens, dont elle estime l'état meilleur? Non, mais au con= traire, ceux pour qui elle tremble, ceux qu'elle doit d'au-
^ Saint .\ujjusliD , Serir. Lxxxiii , n'' I^.
tant plus humilier, pour les guérir et les sauver, que tout contribue davantage à les élever et à les perdre. Ainsi votre besoin et la gloire du Tout-Puissant exigent que vous soyez d'abord rebutés dans l'exécution de ces hauts desseins, pour vous apprendre à concevoir de vous-mêmes le juste mépris que vous méritez.
En attendant, venez, ô pécheurs; venez, saint couple de frères, André et Simon ; vous n'êtes rien, vous n'avez rien : il n'y a rien en vous qui mérite d'être recherché; il y a seulement une vaste capacité à remplir : « \ihil est quod in te crpectatur, sed est quod in te impleatur *. Vous êtes vides de tout , et vous êtes principalement vides de vous-uïêmes : " Venez recevoir, venez vous remplir à cette source infinie, n Tam largo fonti vas inane admorendum est. Les autres se réjouissent d'avoir attiré à leur parti les grands et les doctes; Jésus d'y avoir attiré les petits et les simples : ConJiteJior tihi , Pater, Domine cœli et terra', quia nhscondisti hac a sapientibus et prudcntihus , et revelasti ea parrulis^ : « Je vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et de ce que vous les avez révélées aux plus simples. »
Et quel est le motif d'une conduite qui blesse si fort nos idées? C'est afin que le faste des hommes soit humilié, et que toute langue confesse que vraiment c'est Dieu seul qui a fait l'ouvrage. Jésus, considérant ce grand dessein de la sagesse de son Père, tressaillit de joie par un mouvement du Saint- Esprit : In ipsa hora ersultarit Spiritii Sanclo. ^ C'est quelque chose de grand, que ce qui a donné tant de joie au Seigneur Jésus. <i Considérez, mes frères, qui sont ceux » d'entre vous qui ont été appelés à la foi, et voyez qu'il y w en a peu de sages selon la chair, peu de puissants et peu » de nobles. Mais Dieu a choisi ce qu'il y a d'insensé selon » le monde, pour confondre ce qu'il y a de fort. Il a choisi » ce quil y a de vil et de méprisable selon le monde, et qui » n'est rien, pour détruire ce qui est grand, afin que nul » homme ne se glorifie devant lui ''. n
Rien n'était plus propre sans doute à faire éclater la
* Saint Augustin , Serm. lxxxiii , n'' 12. — S Malth. xi, 2."i. — 3 Luc, X, 21. —41 Cor., i, 20.
268 nOSSlET.
grandeur do Dicii cl son indépondancf» (ja'un paroil rlioiv, A loi seul il apparlienl de se clioisir pour ses ceuvres des instruments qui, loin d'y paraître propres, semblent n'èln' capables que d'en empêcher le succès, parce que c'est lui qui leur donne toute la vertu qui peut les rendre efficaces. Il e>t bon, pour qu'on ne puisse douter qu'il a fait tout lui seul, qu'il s'associe des coopérateurs qui, en eux-mêmes, soient absolument inaptes aux grands desseins qu'il veut accomplir par leur ministère. Et comme autrefois entre les mains des soldats de Gédéon , de faibles vases d'argile cachaient !a lumière qui devait jeter l'épouvante dans le camp des Madianites, ici de même ces trésors de sagesse, que Dieu a voulu faire éclater dans le monde pour le salut des uns et la confusion des autres , sont portés dans des vaisseaux très-fragiles, afin que la grandeur de la puissance qui est en eux soit rfconnue venir de Dieu, cl non de ces faibles instruments, et qu'ainsi tout concoure à démontrer la vérité de rÉvangilc Admirez les circonstances frappantes que Dieu choisit pour former son Eglise. Comme il avait différé jusqu'à la dernière extrémité l'exécution du commencement de sa promesse, de même ici il en prolonge le plein .accomplissement jusqu'au moment où tout doit paraître sans ressource. Abraham et Sara se trouvent stériles, lorsque Dieu leur annonce qu'ils auront un fils : il attend la vieillesse décrépite devenue stérile par nature , épuisée par l'âge, pour découvrir ses desseins; c'est alors qu'il envoie son ange , qui les assure de sa part que dans un certain temps Sara concevra. Sara se prend à rire, tant elle est merveilleusement surprise de la nouvelle qu'on lui déclare. Dieu, par cette conduite, vent faire voir que cette race promise est son propre ouvrage. Il a suivi le même plan dans l'établissement de son Eglise; il laisse tout tomber, jusqu'à l'espérance : Sperahamus * , a Xous espérions, » disent ses disciples depuis sa mort. Quand Dieu veut faire voir qu'un ouvrage est tout de sa main, il réduit tout à l'impuissance et au désespoir, puis il agit. Sperahamiis : c'en est fait; notre espérance est tombée et ensevelie avec lui dans le tombeau. Après la mort de Jésus- Christ, ils retournent à la pêche; jamais ils ne s'y étaient livrés durant sa vie; ils espéraient toujours : Spera-.
' Luc, x\iv , il.
DOS su M T. 20)9
hamus. C'est Pierre qui en fait la proposition : l'ado piscnii , reniinus et nos terum ' ; retournons aux poissons , laissons les hommes. V^oilà le fondement qui abandonne l'édifice, le capitaine qui quitte l'armée : Pierre, le chef des apôtres, va reprendre son premier métier, et le filet et le bateau qu'il avait quittés. Evangile, que deviendrez- vous? Pèche spirituelle, vous ne serez plus! Mais dans ce moment Jésus vient ; il ranime la foi presque éteinte de ses discij)les abattus; il lonr commande de reprendre le ministère qu'il leur a confié et les rappelle au soin de ses brebis dispersées : Pasce ores meas. C'en est assez pour leur rendre la paix et relever leur courage. Rassurés désormais par sa parole, fortifiés par sou esprit, rien ne les étonnera, rien ne sera capable de les troubler . ni le sentiment de leur faiblesse, ni la vue des obstacles, ni la grandeur du projet, ni le défaut des ressources humaines, rien ne saurait les ébranler dans la résolution d'exécuter tout ce que leur maître leur a prescrit. Armés d'une ferme confiance dans le secours qui leur est promis, loin d'hésiter, ils s'affermissent par les oppositions mêmes qu'ils éprouvent; loin d'hésiter, de craindre, ils ressentent une joie indicible au milieu des menaces et des mauvais traitements que la seule idée du dessein qu'ils ont formé leur attire; et déjà, espérant contre toute espérance, ils se regardent comme assurés de la révolution qu'ils méditent. Quel étrange changement dans ces esprits grossiers! Quelle folle présomption, ou quelle sublime et céleste inspiration les anime !
En effet, considérez, je vous prie, l'entreprise de ces pêcheurs : jamais prince, jamais empire, jamais république n'a conçu un dessein si haut. Sans aucune apparence de secours humain , ils partagent le monde entre eux pour le conquérir. Ils se sont mis dans l'esprit de changer, par tout l'univers, les religions établies, et les fausses et la véritable, et parmi les gentils et parmi les Juifs. Ils veulent établir un nouveau culte, un nouveau sacrifice, une loi nouvelle, parce que, disent -ils, un homme qu'on a crucifié en Jérusalem l'a enseigné de la sorte. Cet homme est ressuscité; il est monté aux cieux, où il est le Tout-Puissant, \ulle grâce que par ses mains, nul accès à Dieu qu'en son nom. Eu sa
' Joan. , XX, 3.
270 BOSSLET.
croix est établie la jjloire de Dieu; en sa mort, le salut et la vie des hommes.
Mais voyons par quels artifites ils se concilièrent les esprits. «Venez, disent-ils, servir Jésus-Clirist : quiconque se donne à lui sera heureux quand il sera mort; en attendant il faudra souffrirles dernières extrémités. » Voilà leur doctrine et voilà leurs preuves; voilà leur fin, voilà leurs moyens.
Dans une si étrange entreprise, je ne dis pas avoir réussi comme ils ont fait, mais avoir osé espérer, c'est une marque invincible de la vérité. Il n'y a que la vérité ou la vraisemblance qui puisse faire espérer les hommes. Qu'un homme soit avisé , qu'il soit téméraire s'il espère, il n'y a point de milieu : ou la vérité le presse, ou la vraisemblance le flatte, ou la force de celle-là le convainc, ou l'apparence de celleci le trouble. Ici tout ce qui se voit étonne, tout ce qui so prévoit est contraire, tout ce qui est humain est impossible : donc, où il n'y a nulle vraisemblance, il faut conclure iiéces-sairement que c'est la seule vérité qui soutient l'ouvrage. Que le monde se moque tant qu'il voudra, encore faut-il que la plus forte persuasion qui ait jamais paru sur la terre, et dans la chose la plus incroyable, et parmi les épreuves les plus difficiles, et dans les hommes les plus incrédules et les plus timides, dont le plus hardi a renié lâchement son maître, ait une cause apparente. La feinte ne va pas si loin, la surprise ne dure pas si longtemps, la folie n'est pas si réglée.
Car enfin poussons à bout le raisonnement des incrédules et des libertins. Qu'est-ce qu'ils veuleut penser de nos saints pêcheurs? Quoi! qu'ils avaient inventé une belle fable qu'ils se plaisaient d'annoncer au monde? mais ils l'auraient laite plus vraisemblable. Que c'étaient des insensés et des imbéciles qui ne s'entendaient pas eux-mêmes? mais leur vie, mais leurs écrits, mais leurs lois et la sainte discipline qu'ils ont établie, et enfin l'événement même, prouvent le contraire. C'est une chose inouïe, ou que la finesse invente si mal, ou que la folie exécute si heureusement. Ni le projet n'annonce des hommes rusés, ni le succès des hommes dépourvus de sens; ce ne sont pas ici des hommes prévenus qui meurent pour des sentiments qu'ils ont sucés avec le lait; ce ne sont pas ici des spéculatifs et des curieux qui, ayant rêvé dans leur cabinet des choses imperceptibles sur
des mystères éloignés des sens, font leurs idoles de lenrs opinions, et les défendent jusqu'à mourir. Ceux-ci ne nous disent pas : c Xous avons pensé, nous avons médité, nous avons conclu; » leurs pensées pourraient être fausses, leurs méditations mal fondées, leurs conséquences mal prises et défectueuses ; ils nous disent : >i Xous avons vu , nous avons ouï, nous avons touché de nos mains, et souvent, et longtemps, et plusieurs ensemble, ce Jésus-Christ ressuscité des morts! ;> S'ils disent la vérité, que reste-t-il à répondre? S'ils inventent, que prétendent - ils? Quel avantage, quelle récompense , quel prix de tous leurs travaux? S'ils attendent quelque chose, t'était ou dans celte vie ou après leur mort. D'espérer pendant cette vie, ni la haine, ni la puissance, ni le nombre de leurs ennemis, ni leur propre faiblesse ne le souffre pas. Les voilà donc réduits aux siècles futurs, et alors ou ils attendent de Dieu la félicité de leurs âmes, ou ils attendent des hommes la gloire et l'immortalité de leur nom. S'ils attendent la félicité que promet le Dieu véritable, ils est clair qu'ils ne pensent pas à tromper le monde, et si le monde veut que le désir de se signaler dans l'histoire ait été flatter ces esprits grossiers jusque dans leurs bateaux de pêcheurs, je dirai seulement ce mot : si un Pierre, si un André, si un Jean, parmi tant d'opprobres et tant de persécutions, ont pu prévoir de si loin la gloire du christianisme, et celle que nous leur donnons , je ne veux rien de plus fort pour convaincre tous les esprits raisonnables que c'étaient des hommes divins, auxquels et l'esprit de Dieu et la force toujours invincible de la vérité faisaient voir dans l'extrémité de l'oppression la victoire très-assurée de la bonne cause.
Voilà ce qu'a fait voir la vocation des pécheurs : elle montre que l'Eglise est un édifice tiré du néant, une création , l'œuvre d'une main toute-puissante. Voyez la structure , rien de plus grand : le fondement, c'est le néant même; rocat ea quœ non sunt. Si le néant y paraît , c'est donc une véritable création; on y voit quelques parties brutes pour montrer ce que l'art a opéré. Si c'est Dieu, bâtissons dessus, ne craignons pas. Laissons-nous prendre, et, tant de fois pris par les vanités, laissons-nous prendre une fois à ces pécheurs d'hommes et aux filets de l'Evangile, « qui ne tuent point n ce qu'ils prennent, mais qui le conservent; qui font passer
272 BOSSIKT.
)) à la liiiiiièrc ceux qu'ils liicnl iliifond di* l'abdiip, ci Irans- » portent de la tcrnr a.ii ciel ceux qui s'agitent dans celte » lange. » {J*anéffyri(/ue de saint André , t. XVI, p. 527.)
AXTIQLITKS l'ROKA.VES.
I.e.1 révolutions des empires ont des causes particulières que les princes doivent étudier.
Dieu qui a fait rcnchaînemeut de l'univers, et qui,
tout-puissant par lui-même, a voulu, pour établir l'ordre, que les parties d'un si grand tout dépendissent les unes des autres; ce même Dieu a voulu aussi que le cours des choses humaines eût sa suite et ses proportions : je veux dire que les hommes et les nations ont eu des qualités proportionnées à l'élévation à laquelle ils étaient destinés, et qu'à la réserve de certains coups extraordinaires, où Dieu voulait que sa main parût toute seule , il n'est point arrivé de grand changement qui n'ait eu ses causes dans les siècles précédents.
Et , comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare , ce qui détermine à les entreprendre et ce qui les fait réussir ; la vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands changements, et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver.
En effet, il ne sufût pas de regarder seulement devant les yeux , c'est-à-dire de considérer ces grands événements qui décident tout à coup de la fortune des empires. Qui veut entendre à fond les choses humaines doit les reprendre de plus haut, et il lui faut observer les inclinations et les mœurs ou, pour tout dire en un mot, le caractère, tant des peuples dominants en général que des princes en particulier, et enfin de tous les hommes extraordinaires, qui, par l'importance du personnage qu'ils ont eu à faire dans le monde, ont contribué, en bien ou en mal, au changement des Etats et à la fortune publique.
J'ai tâché de vous préparer à ces importantes réflexions... Vous aurez pu observer [dans la première partie de ce discours] le génie des peuples et celui des grands hommes qui les ont conduits; les événements qui ont porté coup dans la suite ont été montrés; et, afin de vous tenir attentif à l'en-
BOSSIET. 273
cliaînemcnt des grandes affaires dn monde, que je voulais principalement vous faire entendre , j'ai omis beaucoup de faits particuliers dont les suites n'ont pas été si considérables. Mais parce que, en nous attachant à la suite, nous avons passé trop vite sur beaucoup de choses pour pouvoir faire les réflexions qu'elles méritaient, vous devez maintenant vous y attacher avec une attention plus particulière , et accoutumer votre esprit à rechercher les effets dans les causes les plus éloignées.
Par là vous apprendrez ce qu'il est si nécessaire que vous sachiez : qu'encore qu'à ne regarder que les rencontres particulières, la fortune semble seule décider de l'établissement et de la ruine des empires, à tout prendre il en arrive à peu près comme dans le jeu, où le plus habile l'emporte à la longue.
En effet, dans ce jeu sanglant où les peuples ont dispulé de l'empire et de la puissance, qui a prévu de plus loin, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps dans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux ou se pousser, ou se ménager suivant la rencontre, à la fin a eu l'avantage et a fait servir la fortune même à ses desseins.
Ainsi ne vous lassez point d'examiner les causes des grands changements, puisque rien ne servira jamais tant à lotre instruction ; mais recherchez-les surtout dans la suite des grands empires, où la grandeur des événements les rend plus palpables.
Les Egyptiens.
Il n'a jamais été écrit dans aucune langue rien de plus achevé , de plus vraiment classique que les pages qu'on va lire : ce sont d'éternels modèles de narration historique.
Les Egyptiens sont les premiers où l'on ait su les règles du gouvernement. Cette nation grave et sérieuse connut d'abord la vraie fin de la politique, qui est de rendre la vie commode et les peuples heureux. La température toujours uniforme du pays y faisait les esprits solides et constants. Comme la vertu est le fondement de toute la société, ils l'ont soigneusement cultivée. Leur principale vertu a été la reconnaissance. La gloire qu'on leur a donnée, d'être les
plus reconnaissants de tous les hommes, fait voir qu'ils étaient aussi les plus sociables. Los bienfaits sont le lien de la concorde publique et particulière. Qhii reconnaît les jjràces aime à en faire ; et, en bannissant l'infjiatitude , le bonheur de faire du bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y être pas sensible. Leurs lois étaient simples, j)leiues d'équité et propres à unir entre eux les citoyens, (lelui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le faisait point, était puni do mort aussi rijjourensement que l'assassin. (Jue si l'on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dénoncer l'auteur de la violence, et il y avait des peines établies contre ceux qui manquaient à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la {Tarde les uns des autres, et tout le corps de l'État était uni contre les méchants. Il n'était point permis d'être inutile à l'Ltat; la loi assignait à chacun son emploi, qui se perpétuait de père en fds. On ne pouvait ni en avoir deux ni changer de profession; mais aussi toutes les professions étaient honorées. Il fallait qu'il y eût des emplois et des plus considérables, comme îl faut qu'il y ait des yeux dans le corps. Leur édat ne fait pas mépriser les pieds ni les parties les plus belles. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres- et les soldats avaient des marques d'honneur particulières; mais tous les métiers jusqu'aux moindres étaient en estime; et on ne croyait pas pouvoir sans crime mépriser les citoyens dont les travaux, quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public. Par ce moyen tous les aris venaient à leur perfection; l'honneur, qui les nourrit, s'y mêlait partout; on faisait mieux ce qu'on avait toujours vu faire, et à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance.
Mais il y avait une occupation qui devait être commune, c'était l'étude des lois et de la sagesse. L'ignorance de la religion et do la police du pays n'était excusée en aucun état. Au reste, chaque profession avait son canton qui lui était assigné. Il n'en arrivait aucune incommodité dans un pays dont la largeur n'était pas grande; et, dans un si bel ordre, les fainéants ne savaient où se cacher.
Parmi de si bonnes lois ce qu'il y avait de meilleur, c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige en Egypte, tout s'y faisait toujours do même, et l'exactitude qu'on y avait à
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garder les petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple qui ait eonscrvé plus longtemps ses usages et ses lois. L'ordre des jugements servait à entretenir cet esprit. Trente juges étaient tirés des principales villes pour composer la compagnie qui jugeait tout le royaume. On était accoutumé à ne voir dans ces places que les plus honnêtes gens du pays et les plus graves. Le prince leur assignait certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils pussent donner tout leur temps à faire ohserrer les lois. Ils ne tiraient rien des procès, et on ne s'était pas encore avisé de faire un métier de la justice. Pour éviter les surprises, les affaires étaient traitées par écrit dans cette assemblée. On y craignait la fausse éloquence qui éblouit les esprits et émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée d une manière trop sèche. Le président du sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses, d'où pendait ime figure sans yeux, qu'on appelait la Vérité. Quand il la prenait, c'était le signal pour
commencer la séance Le royaume était héréditaire,
mais les rois étaient obligés plus que tous les autres à vivre selon les lois. Ils en avaient de particulières qu'un roi avait digérées, et qui faisaient une partie des livres sacrés. Ce n'est pas qu'on disputât rien aux rois, ou que personne eût droit de les contraindre; an contraire, on les respectait comme des dieux; mais c'est qu'une coutume ancienne avait tout réglé, et qu'ils ne s'avisaient pas do vivre autrement que leurs ancêtres. Ainsi ils souffraient sans- peine, nonseulement que la qualité des viandes et la mesure du boire et du manger leur fût marquée (car ce n'était pas une chose ordinaire en Egypte , où tout le monde était sobre et où l'air du pays inspirait la fnigalité) , mais encore que toutes leurs heures fussent destinées. En s'éveillant au point du jour, lorsque l'espiit est le plus net, et les pensées les plus pures, ils lisaient leurs lettres pour prendre une idée plus droite et plus véritable des affaires qu'ils avaient à décider. SitOt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au temple. Là, environnés de toute leur cour, et les victimes étant à l'autel, ils assistaient à une prière pleine d'instruction, où le pontife priait les dieux de donner au prince toutes les vertus royales, en sorte qu'il fût religieux envers les dieux, doux euvcrs les hommes, modéré, juste, magnanime, sin-
270 nossiiii.
ci-i'c ci cloi<{iié du iiieusongc, libéral, luaîlru de lui-iiiéiiie , punissant au-dessons du mérite, <l réconipensaiil au-dessus. 1,»' nonlifc parlait ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il sup|)Osait toujours qu'ils n'y tombaient (|ue par surprise ou par if^iiorance, cliar;[eant d'impiécali(ins les ministres qui leur donnaient de mauvais conseils et leur dc;[uisaieut la vérité. Telle était la manière d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient qu'ai<;rir les esprits, et que le moyen le plus efficace de leur inspirer la vertu était de leur marquer leur devoir dans des louanjjes conformes au.x lois et prononcées gravement devant les dieux. A])rèsla prière et le sacrifice, on lisait au roi dans les saints livres les conseils et les actions des fjrands honnnes, afin qu'il «{ouvernàt son État par leurs maximes , et maintînt les lois qui avaient rendu ses prédécesseurs heureux aussi bien que leurs sujets.
Ce qui montre que ces remontrances se faisaient et s'é- I ontaient sérieusement, c'est qu'elles avaient leur effet. Parmi les Thébains, c'est-à-dire dans la dynastie principale, celle où les lois étaient en vigueur, et qui devint à la lin la maîtresse de toutes les autres, les plus grands hommes ont été les rois. Les deux Mercures, auteurs des sciences et de toutes les institutions des Egyptiens, l'im voisin des temps (lu déluge, et l'autre qu'ils ont appelé le Trismégiste ou le trois fois grand, contemporain de Moïse, ont été tous deux rois de Thèbes. Toute l'Egypte a profité de leurs lumières, et Thèbes doit à leurs in.structions d'avoir eu peu de mauvais princes. Ceux-ci étaient épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait ainsi : mais ils n'étaient pas exempts du jugement qu'il fallait subir après la mort. Quelques-uns ont été privés de la sépulture, mais on en voit peu d'exemples; et, au contraire, la plupart des rois ont été si chéris des peuples que chacun pleurait leur mort, autant que celle de son père ou de ses enfants.
Cette coutume de juger les rois après la mort parut si sainte au peuple de Dieu qu'il l'a toujours pratiquée. Nous voyons dans l'Ecriture que les méchants rois étaient privés de la sépulture de leurs ancêtres ; et nous apprenons de Josèphe que cette coutume diu-ait encore du temps des Asmonéens. Elle faisait entendre aux rois que, si leur majesté les met au-dessus des jugements humains pendant leur vie,
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Is y reviennent enlin quand la mort les a é-jalés aux autres lunnncs
I ne des choses qu'on imprimait le plus fortement dans esprit des Egyptiens, était l'estime et l'amour de la patrie.
■;il(" était, disaient-ils, le séjour des dieux : ils y avaient (■gué durant des milliers iniinis d'années. Elle était la mère les honiincîs et des animaux, que la terre d'Egypte, arrosée in \il , avait enfantés pendant que le reste de la nature était 'lérile. Les prêtres qui eomposaient l'histoire d'Egypte do ■cite suite immense de siècles, qu'ils ne remplissaient qu<! Il" fa]>les et de généalogies de leurs dieux, le faisaient pour imprimer dans l'esprit des peuples l'antiquité et la nohiessc (le leur pays. Au reste, leur vraie histoire était renfermée dans des hornes raisonnables; mais ils trouvaient beau de se perdre dans un abîme infini de temps qui semblait les approcher de l'éternité '.
(Cependant l'amour de la pairie avait des fondements plus solides. L'Egypte était, en effet, le plus beau pays de l'univers, le plus abondant par sa nature, le mieux cultivé par lart, le plus riche, le plus connnode et le plus orné par les soins et la magnificence des rois.
II n'y avait rien que de grand dans leurs desseins et dans leurs travaux. Ce qu'ils ont fait du \il est incroyable. Il pleut rarement en Egypte ; mais ce fleuve qui l'arrose toute par ses débordements réglés, lui apporte les pluies et les neiges des autres pays. Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Egypte était traversée d'une infinité de canaux d'une longueur et d'une largeur incroyable. Le Nil portait partout la fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les villes entre elles, et la grande mer avec la mer Rouge, entretenait le commerce au dedans et au dehors du royaume, et le fortifiait contre l'ennemi : de sorte qu'il était tout ensemble et le nourricier et le défenseur de l'Egypte. On lui abandonnait la campagne; mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie de celte hauteur toutes les plaines inondées, et tout ensemble fertilisées par le Nil. Lorsqu'il s'enflait outre mesure, de grands lacs, creusés parles rois, tendaient leur sein aux eaux répandues. Ils avaient leurs dé-
< Quelle admirable pensée! et comme elle est venue sans effort sous la plume de Bossuel!
278 BOSSLET.
charges préparées : (ie grandes écluses les ouvraiciil ou les fcrmaienl selon ie besoin; el les eaux, ayant leur retraite, ne séjournaient sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser.
Tel était l'usage de ce grand lac , qu'on appelait le lac de Mvris ou de Ma-ris ; c'était le nom du roi qui 1" avait fait laire. On est étonné quand on lit, ee qui néanmoins est certain , qu'il avait de tour environ cent quatre-vingts de nos lieues. Pour ne point perdre trop de bonnes terres en le creusant, on lavait étendu principalement du côté de la Libye. La pèche en valait au prince des sommes immenses; et ainsi , quand la terre ne produisait rien, on en tirait des trésors en la couvrant d'eau. Deux pyramides, dont chacune portait sur un trône deux statues colossales, l'une de Myri» et l'autre de sa femme, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac , et occupaient sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les avait érigées avant que le creux eût été rempli , et montraient qu'un lac de cette étendue avait été fait de main d homme sous un seul prince.
Ceux qui ne savent pas jusqu à quel point on peut ménager la terre prennent pour fable ce qu'on raconte des villes d'Egypte. La richesse n'en était pas moins incroyable. Il n'y en avait point qui ne fût remplie de temples magnifiques et de superbes palais. L'architecture y montrait partout celte noble simplicité et cette grandeur qui remplit l'esprit. De longues galeries y étalaient des sculptures que la Grèce prenait pour modèles. Tlièbes le pouvait disputer aux plus belles villes de l univers. Les cent portes chantées par Homère sont connues de tout le monde. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste; et on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble dix mille combattants par chacune de ses portes. Qu'il y ait, si l'on veut, de l'exagération dans ce nombre , toujours est-il assuré que son peuple était innombrable. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence et sa grandeur, encore qu ils n'en eussent vu que les ruines ; tous les restes en étaient augustes.
Si nos voyageurs avaient pénétré jusqu'au lieu où celle ville était bâtie, ils auraient sans doute encore trouvé queU que chose d incomparable dans ses ruines : Car les ouvrages des Egyptiens ctaieut faits pour tenir contrôle temps. Leurs sUUues étaient dci colosses. Leurs colonnes étaient iuimeu-
ses. L'EgypIe visait au grand, et voulait frapper les yeux de loin, mais toujours en les contentant par la justesse des proportions
Il n'appartenait qu'à l'Egypte do dresser des monuments pour la postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui , autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la puissance romaine, désespérant d'égaler les Egyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.
L'Egypte n'avait point encore vu de grands édifices que la four de Babel quand elle imagina ses pyramides, qui, par leur figure autant que par leur grandeur, triomphent du temps et des barbares. Le bon goût des Egyptiens leur fit dès lors aimer la solidité et la régularité toute nue. N'est-ce point que la nature porte d'elle-même à cet air simple, auquel on a tant de peine à revenir quand le goût a été gâté par des nouveautés et des hardiesses bizarres? Quoi qu'il en soit, les Egyptiens n'ont aimé qu'une hardisse réglée : ils n'ont cherché le nouveau et le surprenant que dans la variété infinie de la nature; et ils se vantaient d'être les seuls qui avaient fait, comme les dieux, des ouvrages immortels. Les inscriptions des pyramides n'étaient pas moins nobles que l'ouvrage. Elles parlaient aux spectateurs. Une de ces pyramides, bâtie de briques, avertissait par son titre qu'on se gardât bien de la comparer aux autres, et u qu'elle était autant au-dessus de toutes les pyramides que Jupiter était au-dessus de tous les dieux. »
Mais quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout, (les pyramides étaient des tombeaux; encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sépulcre *.
1 Et ils n'ont pat joui de LEun sépli.crk ! Qael trait sublime, après celte longue énumération des grandeurs et des magnificences de l'antique Égjpte !
— Après ce magnifique fragment sur les Égyptiens, nous aurions voulu donner les pages non moins admirables que Bossuet a écrites sur les (îrecs et sur les Romains; mais l'espace nous manque : ces pages et beaucoup d'autres, dont il nous a fallu faire le sacrifice, trouveront place dans un ouvrage à part, où nous essayerons de montrer le génie du grand évêque sous ses aspects les plus divers.
280 BOSSU i:t.
Conclusion où Ion montre (jn'll faut tout rapporter à une providence.
Ce long enchainrment des causes particulières qui
font et défont les empires dépend des ordres secrets de la divine prmideuce. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes; il a tous les cœurs dans sa main : tantôt il retient les passions , tantôt il leur lâche la hride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants, il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldais une hardiesse invincihie. Veut-il faire des législateurs , il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les Etals et poser les fondements de la tranquillité publique. 11 connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit; il lédaire, il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances : il l'aveugle, il la précipite , il la confond par elle-même : elle s'enveloppe , elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les empires , tout est faible et irrégulier dans les conseils. L'Egypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le Seigneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils ; elle ne sait ce qu'elle fait , elle est perdue. Mais que les hommes ne s'y trompent pas: Dieu redresse quand il lui plaît le sens égaré, et celui qui insultait à l'aveuglement des autres tombe hii-raême dans des ténèbres plus épaisses sans qu'il faille souvent autre chose pour lui renverser le sens que ses longues prospérités.
C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce' qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut , c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin ; et c'est faute d'entendre le tout que
nous trouvons du hasard ou de l'irrt'«}ularité dans les rencontros partie ulic-res.
Par là se vérifie et; que dit l'Apôtre, que k Dieu est heureux, et le seul puissant. Roi des rois, et Seigneur des seigneurs. » Heureux, dont le repos est inaltérable, qui voit tout changer sans changer lui-même, qui donne et qui ôte la puissance, qui la transporte d'un homme à un autre, d'une maison à une autre, d'un peuple à un autre, pour montrer qu'ils ne l'ont tous que par emprunt, et qu'il est le seul en qui elle réside naturellement.
C'est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Us font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus. Xi ils ne sont maîtres des di.spositions que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside à tous les temps, et prévient tous les conseils.
Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines, ni ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand Brutus inspirait au peuple romain un amour immense de la liberté, il ne songeait pas qu'il jetait dans les esprits le principe de cette licence effrénée, par laquelle la tyrannie qu'il voulait détruire devait être un jour rétablie plus dure que sous les Tarquins. Quand les Césars flattaient les soldats, ils n'avaient pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs et à l'empire. En un mot, il n'y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que les siens.
L'âme connaît, par l'imperfection de son intelligence , qu'il y a ailleurs une intelligence parfaite.
Nous n'avons qu'à réfléchir sur nos propres opérations pour entendre que nous venons d'un plus haut principe.
Car, dès là que notre âme se sent capable d'entendre, d'affirmer et de nier, et que d'ailleurs elle sent qu'elle ignore beaucoup de choses, qu'elle se trompe souvent, et que souvent aussi, pour s'empêcher d'être trompée, elle est forcée
à siispondrc sou jii<T[enipnt, et à se tenir dans le doute ; dit' voit, à la vérité, qu'elU' a en elle un bon principe, mais elle voit aussi qn'il est imparfait, et qu'il y a une sagesse plus haute à qui elle doit son être.
En elïet, le parfait est plutôt que l'imparfait, et l'imparfait le suppose; comme le moins suppose le plus, dont il est la diminution : et comme le mal suppose le bien, dont il est la privation , ainsi il est naturel que l'imparfait suppose le parfait, dont il est, pour ainsi dire, déchu : et si une sagesse imparfaite, telle que la nôtre, qui peut douter, ignorer, se tromper, ne laisse pas d'être; à plus forte raison, devons-nous croire que la sagesse parfaite est et subsiste, et que la nôtre n'en est qu'une étincelle.
Car, si nous étions tout seuls intelligents dans le monde, nous seuls, nous vaudrions mieux, avec notre intelligence imparfaite, que tout le reste qui serait tout à fait brute et stupide; et on ne pourrait comprendre d'où viendrait, dans tout ce qui n'entend pas, cette partie qui entend, l'intelligence ne pouvant pas naître d'une chose brute et insensée. Il faudrait donc que notre âme , avec son intelligence imparfaite, ne laissât pas d'être par elle-même, par conséquent d'être éternelle et indépendante de toute autre chose; ce que nul homme, quelque fou qu'il soit, n'osant penser de soimême, il reste qu'il connaisse au-dessus de lui une intelligence parfaite, dont toute autre reçoive la faculté et la mesure d'entendre.
Xous connaissons donc par nous-mêmes, et par notre propre imperfection, qu'il y a une sagesse infînie, qui ne se trompe jamais, qui ne doute de rien, qui n'ignore rien, parce qu'elle a une pleine compréhension de la vérité, ou plutôt qu'elle est la vérité même.
Cette sagesse est elle-même sa règle; de sorte qu'elle ne peut jamais faillir, et c'est à elle à régler toutes choses.
Par la même raison, nous connaissons qu'il y a une souveraine bonté qui ne peut jamais faire aucun mal; au lieu que notre volonté imparfaite, si elle peut faire le bien, peut aussi s'en détourner.
De là nous devons conclure que la perfection de Dieu est infinie, car il a tout en lui-même ; sa puissance l'est aussi, de sorte qu'il n'a qu'à vouloir pour faire tout ce qu'il lui plaît.
C'est pourquoi il n'a eu besoin d'aucune matière précé-
dénie pour créer lo monde. Comme il en Ironve le plan et le dessein dans sa sagesse, el la source dans sa bonté, il ne lui faut aussi pour l'exécution que la seule volonté toute-puissante.
Mais, quoiqu'il fasse de si grandes choses, il n'en a aucun besoin, et il est heureux en se possédant lui-même.
L'idée même du bonheur nous mène à Dieu, car si nous avons l'idée du bonheur, puisque d'ailleurs nous n'en pouvons voir la vérité en nous-mêmes , il faut qu'elle nous vienne d'ailleurs; il faut, dis-je, qu'il y ait ailleurs une nature vraiment bienheureuse; que si elle est bienheureuse, elle n'a rien à désirer, elle est parfaite ; et celte nature bienheureuse , parfaite, pleine de tout bien, qu'est-ce autre chose que Dieu?
11 n'y a rien de plus existant ni de plus vivant que lui, parce qu'il est et qu'il vit éternellement. Il ne peut pas qu'il ne soit, lui qui possède la plénitude de l'être, ou plutôt qui est l'Etre même, selon ce qu'il dit , parlant à Moïse {Ëxod. , iir, 14) : Je suis celui qui suis; Celui qui est m'envoie à vous*.
L'âme qui connaît Dieu, et se sent capable de l'aimer, sent dès là quelle est faite pour lui , et qu'elle tient tout de lui.
En la présence d'un htre si grand et si parfait, l'âme se trouve elle-même un pur néant, et ne voit rien en elle qui mérite d'être estimé, si ce n'est qu'elle est capable de connaître et d'aimer Dieu.
Elle sent, par là, qu'elle est née pour lui. Car si l'intelligence est pour le vrai, et que l'amour soit pour le bien, le premier vrai a droit d'occuper toute notre intelligence, et le souverain bien a droit de posséder tout notre amour.
Mais nul ne connaît Dieu que celui que Dieu éclaire ; et nul n'aime Dieu que celui à qui il inspire son amour. Car c'est à lui de donner à sa créature tout le bien qu'elle possède, et par conséquent le plus excellent de tous les biens, qui et de le connaître et de l'aimer.
1 On voit par une note sur le manuscrit de Bossuet que son dessein était de donner à cet article un peu plus d'étendue. \ oici ce qu'on y lit : " Quelque part ici marquer la démonstration de ce qui est, de «ce qui est immuable, de ce qui est éternel , de ce qui est parfait, » antérieur à ce qui n'est pas, à ce qui n'est pas toujours le même , à »ce qui n'est pas parfait. Saint Augustin; Boéce ; saint Thomas. » Édii. de Paris.
28't liOSSUKT.
Ainsi , Ift mrmo (|ni a doiiiK' Irlrc à la crcaturft raisonnable, lui a donné le l)i<>n - (Uro. 11 lui donne la vie, il lui donne la bonne vie, il lui donne dède juste, il lui donne d être saint, il lui donne enlln dètre bienheureux.
L'âme connaît sa nature , en connaissant qu'elle est faite à limage de Dieu.
.I(; commence ici à me connaître mieux que je n'avais jamais l'ail, en nio considérant par rapport à Celui dont je liens l'être.
Moïse, qui m'a dit que j'étais fait à l'image et ressemblance de Dieu, en ce seul mot, m'a mieux appris quelle est ma nature , que ne peuvent faire tous les livres et tous les discours des philosophes.
J'entends, et Dieu entend. Dieu entend qu'il est, j'entends que Dieu est, et j'entends que je suis. Voilà déjà un trait de celte divine ressemblance. Mais il faut ici considérer ce que c'est qu'entendre à Dieu , et ce que c'est qu'entendre à moi.
Dieu est la vérité même et l'intelligence même, vérité infinie, intelligence infinie. Ainsi, dans le rapport mutuel qu'ont ensemble la vérité et l'intelligence , l'une et l'autre trouvent en Dieu leur perfection ; puisque l'intelligence qui est infinie, comprend la vérité tout entière, et que la vérité infinie trouve une intelligence égale à elle.
Par là donc la vérité et l'intelligence ne font qu'un ; et il se trouve une intelligence, c'est-à-dire Dieu, qui, étant aussi la vérité même, est elle-même son unique objet.
Il n'en est pas ainsi des autres choses qui entendent. Car, quand j'entends cette vérité. Dieu est, cette vérité n'est pas mon intelligence. Ainsi l'intelligence et l'objet, en moi, peuvent être deux; en Dieu, ce n'est jamais qu'un. Car il n'entend que lui-même, et il entend tout en lui-même, parce que tout ce qui est, et n'est pas lui , est en lui comme dans sa cause.
Mais c'est une cause intelligente qui fait tout par raison et par art, qui , par conséquent , a en elle-même , ou plutôt qui est elle-même l'idée et la raison primitive de tout ce qui est.
Et les choses qui sont hors de lui n'ont leur être ni leur vérité, que par rapport à cette idée éternelle et primitive.
Car les nnvrajjos do l'art n'ont loin- t'Ire et leur vérité parfaite, que par le rapport qu'ils ont avec liilée de l'artisan.
L'arrhitecte a dessiné dans son esprit un palais ou un temple, avant d'en avoir mis le plan sur le papier; et celle idée intérieure de l'architecte est le vrai plan et le vrai modèle de ce palais ou de ce temple.
Ce palais ou ce temple seront le vrai palais ou le vrai temple que l'architecte a voulu l'aire, quand ils répondront parfaitement à cette idée intérieure qu'il en a formée.
S'ils n'y répondent pas, l'architecte dira : (]c n'est pas là l'ouvraye que j'ai médité. Si la chose est parfaitement exécutée selon son projet, il dira : Voilà mou dessein au vrai; voilà le vrai temple que je voulais construire.
.Ainsi tout est vrai dans les créatures de Dieu, parce que tout répond à l'idée de cet architecte éternel, qui fait tout ce qu'il veut, et comme il veut.
C'est pourquoi Moïse l'introduit dans le monde qu'il venait de faire , et il dit qu'après avoir vu son ouvrage, il le trouva bon, c'est-à-dire qu'il le trouva conforme à son dessein ; et il le vit bon. vrai et parfait, où il avait vu qu'il le fallait faire tel, c'est-à-dire dans son idée éternelle.
Mais ce Dieu, qui avait fait un ouvrage si bien entendu, et si capable de satisfaire tout ce qui entend , a voulu qu'il y eût parmi ses ouvrages quelque chose qui entendît et son ouvrage et lui-même.
Il a donc fait des natures intelligentes , et je me trouve être de ce nombre. Car j'entends et que je suis, et que Dieu est, et que beaucoup d'autres choses sont, et que moi et les autres choses ue serions pas, si Dieu n'avait voulu que nous fussions.
Dès là, j'entends les choses comme elles sont, ma pensée leur devient conforme , car je les pense telles qu'elles sont; et elles se trouvent conformes à ma pensée, car elles sont comme je les pense.
Voilà donc quelle est ma nature , pouvoir être conforme à tout, c'est-à-dire pouvoir recevoir l'impression de la vérité ; en un mot, pouvoir l'entendre.
J'ai trouvé cela en Dieu ; car il entend tout, il sait tout. Les choses sont comme il les voit ; mais ce n'est pas comme moi, qui, pour bien penser, dois rendre ma pensée conforme aux choses qui sont hors de moi. Dieu ne rend pas
sa pensée conforme aux choses qui sont hors de lui : an contraire, il rt'iid les choses qui sont hors de lui conformes à sa pensée éternelle. Enfin il est la règle, il ne reçoit pas de deliors l'iujpression de la vérité, il est la vérité même; il est la vérité qui s'entend p.irfailement elle-même.
En cela donc je me reconnais fait à son image ; non son image parfaite, car je serais comme lui la vérité même; mais fait à son image , capable de recevoir l'impression de la vérité. ( Connaissance de Dieu et de soi-même. )
Efficace et liberté du commandement dixin.
Dieu dit : « Que la lumière soit ; et la lumière fut '. » Le roi dit : Qu'on marche, et l'armée marche : qu'on fasse lelle évolution , et elle se fait : tonte une armée se remue an seul commandement d'im prince, c'est-à-dire à un seul petit mouvement de ses lèvres. (l'est, parmi les choses humaines, l'image la plus excellente de la puissance de Dieu; mais au fond que cette image est défectueuse ! Dieu n'a point de lèvres à renuier; Dieu ne frappe point l'air avec une langue pour en tirer quelque son ; Dieu n'a qu'à vouloir en lui-même , et tout ce qu'il veut éternellement s'accomplit comme il l'a voulu, et au temps qu'il a marqué.
Il dit donc : u Que la lumière soit, et elle fut; qu'il y ait » un firmament, et il y en .eut un; que les eaux s'assem- » blent, et elles furent assemblées; qu'il s'allume deux î) grands luminaires, et ils s'allumèrent; qu'il sorte des n animaux, et il en sortit - ; n et ainsi du reste : " il a dit, n et les choses ont été faites; il a commandé, et elles on! » été créées '. Rien ne résiste à sa voix *, •-- et l'oiobre ne suit pas plus vite le corps que tout ne suit au commandement du Ïout-Puissant.
Mais les corps jettent leur ombre nécessairement; le soleil envoie de même ses rayons; les eaux bouillonnent d'une source comme d'elles-mêmes, sans que la source les puisse retenir; la chaleur, pour ainsi parler, force le feu à la produire; car tout cela est soumis à une loi et à une cause qui les domine. Mais vous, ô loi suprême, ô cause des causes ! supérieur à vos ouvrages , maître de votre action , vous n'a-
« Gen. I, 3. — ^Ibid., i, .3, 6, 9, U, 20, 24. — 3 Ps. xixii, 9. — ^ Jadilh, XVI, 17.
DO SSL ET. 287
rjisscv. hors de vous qii'aiilant qu'il vous plaît. Tout est é|jaleineiit rien devant vos yeux; vous ne devez rien à personne; vous n'avez besoin de personne; vous ne produisez nécessairement que ce qui vous est égal; vous produisez tout le reste par votre pure bonté, par un conuuandemenl libre; non de cette liberté changeante et irrésolue qui est le partage de vos créatures; mais par une éternelle supériorité que vous exercez sur les ouvrages, qui ne vous font ni plus grand ni plus heureux; et dont aucun, ni tous ensemble, n'ont droit à i'étre que vous leur donnez.
Ainsi, mon Dieu, je vous dois tout. Je devrais moins à votre bonté, si vous me deviez quelque chose, si votre libéralité était nécessaire. Je veux vous devoir tout, je veux être à vous de la manière la plus absolue et la plus entière; car c'est elle qui convient mieux à votre suprême perfection , à votre domination absolue. Je consacre à votre empire libre et souverain tout ce que vous m'avez donné de liberté. {Elévations sur les mystères.)