OS S L ET
loiis iiièiicra au grand roi qui vicut de uailicl (l'jlécalw/i sur les mystères, 17' semaine, 'i^ Élév.)
De la mort : bassesse et dignité de notre nature.
Les pages qu'on va lire , pour n'avoir jamais trouve place parmi les modèles lilléraires , n'en sont pas moins au nombre des plus belles qui soient sorties de la plume de lîossuef. C'est dans ce sermon que k [jrand lhéoloc[ien , inspiré par saint Thomas, a exposé le procédé pratique par lequel l'âme s'élève à la connaissance de Dieu.
Qu'est-ce doue que ma substance, o grand Dieu.'
Jeulrc daus la vie pour en sortir bientôt; je viens me montrer comme les autres; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort : la nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier quelle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, et qui ne doit pas demeurer daus les mêmes mains
Celte recrue continuelle du genre humain , je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous repousser de l'épaule, et nous dire : « Retirez-vous, c'est maintenant notre tour, n i)insi, comme nous en voyons passer d'autres deiant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. 0 Dieu, encore une fois, qu'est-ce que de nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus! Et que j'occupe peu de place daus cet abîme immeuse du temps! Je ne suis rien; un si petit intervalle n'est pas capa])le de me distinguer du néant : on ne m'a envoyé que pour faire nombre; encore n'avait-on que faire de moi, et la pièce n en aurait pas moins été jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre '...
Je suis emporté si rapidement , qu'il me semble que tout me fuit, et que tout m'échappe. Tout fuit, en effet, messieurs; et, pendant que nous sommes ici assemblés, et que nous croyons être immobiles, chacun avance son chemin, chacun s'éloigne, sans y penser, de son ])!us proche voisin, puisque chacun marche insensiblement à la dernière séparation : Ecce niensurahiles posuisli dies ineos.
1 Cf. Pascal, plus haut, p. 171. in fine.
.\'en doutons pas, clirëtiens, quoique uous soyons relé- ,q[ués dans celte dernière partie de l'univers, qui est le théâtre des changements et l'empire de la mort; bien plus: quoiqu'elle nous soit inhérente, et que nous la portions dans notre sein, toutefois, au milieu de cette maticre, et à trav ers l'obscurité de nos connaissances, qui vient des préjugés de nos sens, si nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons quelque chose qui montre bien par une certaine vigueur son origine céleste, et qui n'appréhende pas la corruption.
Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connaissances humaines; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler, sans admiration, ces merveilleuses découvertes qu'a fait* la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. 1,'homme a presque changé la face du monde ; il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force; il a su discipliner leur humeur brutale, et contraindre leur liberté indocile. Il a même fléchi par adresse les créatures inanimées : la terre n'a-t-elle pas été forcée, par son industrie, à lui donner des aliments plus convenables, les plantes à corriger eu sa faveur leur aigreur sauvage, les venins mêmes à se tourner en remèdes pour l'amour de lui? Il serait superflu de vous raconter comme il sait ménager les éléments, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau, ces deux grands ennemis qui s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires! Quoi plus? il est monté jusqu'aux cieux : pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages : pour mesurer plus également sa vie , il a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération, et contentons-nous de remarquer en théologiens, que Dieu ayajit formé l'homme, dit l'oracle de l'Ecrituie, pour être le chef de l'univers; d'une si noble institution, quoique changée par son crime, il lui a laissé un certain instinct de chercher ce qui lui manque dans toute l'éloudue de la nature. C'est pourquoi, si je l'ose dire, il
' On ferait anjonrd'lmi accorder le participe.
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foiiilli' p;irt(uit liardimrnt, comme dans son bien, et il n'y a aucune! partie de l'univers où il n'ait signalé son indui^tric
Pensez maintenant, messieurs, conmient aurait pu prendre un tel ascendant «ne créature si faible et si exposée , selon le corps, aux insultes de toutes les autres, si elle n'avail en son esprit une force supérieure à toute la nature visible, lin souffle immortel de l'esprit de Dieu , un rayon de «a face, un trait de sa ressemblance : non, non, il ne se peiil autrement. Si un excellent ouvrier a fait quelque rare maeliine, aucun ne peut s'en servir que par les lumières qui! donne. Dieu a fabriqué le monde comme une grande maehinf! que sa seule sagesse pouvait inventer, que sa seule puissance pouvait construire. O liomrae ! il t'a établi pour t'en servir; il a mis, pour ainsi dire, en tes mains, toute la nature pour l'appliquer à tes usages; il t'a même permis d l'orner et de l'embellir par ton art : car qu'est-ce aulii chose que l'art, sinon l'embellissement de la nature? 'i'n peux ajouter quelques couleurs pour orner cet admirable tableau; mais comment pourrais-tu faire un trait convenable dans une peinture si riche, s'il n'y avait en toi-même, el dans quelque partie de ton être, quelque art dérivé de (e premier art , quelques fécondes idées tirées de ces idées originales, en un mot quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier qui a fait le monde ! Que s'il en est ainsi, chrétiens, qui ne voit que toute la nature conjurée ensemble n'est pas capable d'éteindre un si beau rayon, cette partie de nous-mêmes, de notre être, qui porte un caractère si noble de la puissance qui la soutient, et qu'ainsi notre àme, supérieure au monde et à toutes les vertus qui le composent, n'a rien à craindre que de son auteur?
Mais continuons , chrétiens , une méditation si utile de l'image de Dieu en nous, et voyons de quelle manière cette créature chérie, destinée à se servir de toutes les autres, se prescrit à elle-même ce qu'elle doit faire. Dans la corruption où nous sommes, je confesse que c'est ici notre faible; et toutefois, je ne puis considérer sans admiration les règles immuables des mœurs que la raison a posées. Quoi! cette âme plongée dans le corps, qui en épouse toutes les passions avec tant d'attache, qui languit, qui se désespère, qui n'est pins à elle-même quand elle souffre , dans quelle lumière
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a-t-cllc vu qu'elle oùt néaumoins sa félicité à part? qu'elli! dût dire quelquefois hardiuient, — fous les sens, toutes les passions et toute la nature criant à l'encontre — : « Ce m'est un tjain de mourir ^ ; » et quelquefois : u Je me réjouis dans les afflictions ^.1) Ne faut-il pas, chrétiens, qu'elle ait découvert intérieurement une beauté bien exquise dans ce qui s'appelle devoir, pour oser assurer positivement qu'elle doit s'exposer sans crainte, qu'il faut s'exposer même avec joie à des fati<jues immenses, à des douleurs incroyables et à uno mort assurée, pour les amis, pour la patrie, pour le prince, pour les autels ?. .. Sans doute , il y a au dedans de nous une divine clarté : un rayon de votre face, ô Seigneur! s'est imprimé en nos âmes '. C'est laque nous découvrons, dans un globe de lumière, un agrément immortel dans Ibonnèteté et la v(;rtu; c'est la première raison qui se montre à nous par son image '' ; c'est la vérité elle-même qui nous parle et qui doit bien nous faire entendre qu'il y a quelque chose qui ne meurt pas, puisque Dieu nous a fait capables de trouver le bonheur, même dans la mort... 0 éternité! 6 infinité, dit saint .Augustin, que nos sens ne soupçonnent seulement pas, par où donc es-tu entrée dans nos âmes? Si nous sommes fout corps et tout matière, comment pouvonsnous concevoir un esprit pur? et comment avons-nous pu seulement inventer ce nom?
Je sais ce que l'on peut dire en ce lieu et avec raison, que, lorsque nous parlons de ces esprits, nous n'entendons pas trop ce que nous disons : notre faible imagination no pouvant soutenir une idée si pure, lui présente toujours quelque petit corps pour la revêtir. Mais après qu'elle a fait son dernier effort pour les rendre bien subtils et bien déliés, ne sentez-vous pas en même fenq)s qu'il sort du fond de notre âme une lumière céleste, qui dissipe tous ces fantômes , si minces et si délicats que nous ayons pu les figurer? Si vous la pressez davantage et que vous lui demandiez ce que c'est, une voix s'élèvera du centre de l'âme : Je ne sais pas ce que c'est, mais néanmoins ce n'est pas cela. Quelle force, quelle énergie, quelle secrète vertu sent en
» Philip., I, 21. — 2 Coloss., I, 2 4. — 3 Ps. vi, 7. '' C'est la doctrine de saint Thomas, exprimée dans une langae qui semblait perdue depuis Platon,
elln-nn'mr rcllo Ame , pour se corrifjor, se dénifinlir clli»mémo, ot pour osor rejclcr toiil ce qu'elle pense ! Oui ne voit qu'il y a en elle un ressort caché, qui n'agit pas encor*' tle toute sa force, et lequel, quoiqu'il soit contraint, quoiqu'il n'ait pas son mouvement libre, fait bien voir, par une certaine vigueur, qu'il ne tient pas tout entier à la matière, et qu'il est attaché par sa pointe à quelque principe plus haut ?
11 est vrai, chrétiens, je le confesse, nous ne soutenons pas longtemps cette noble ardeur; ces belles idées s'épaississent bientôt, et l'âme se replonge bientôt dans sa matière. Elle a ses faiblesses , elle a ses langueurs , et permettez-moi de le dire, car je ne sais plus comment m'exprimer, elle a des grossièretés incompréhensibles qui, si elle n'est pas éclairée d'ailleurs, la forcent presque elle-même de douter de ce quelle est. C'est pourquoi les sages du monde, voyant l'homme, d'un côté si grand, de l'autre si méprisable, n'ont su ni que penser ni que dire d'une si étrange composition. Demandez aux philosophes profanes ce que c'est que l'homme : les uns en feront un dieu, les autres en feront un rien ; les autres diront que la nature le chérit comme une mère et qu'elle en fait ses délices ; les autres , qu'elle l'expose comme une marâtre et qu'elle en fait son rebut ; et un troisième parti, ne sachant plus que deviner touchant la cause de ce grand mélange , répondra qu'elle s'est jouée en unissant deux pièces qui n'ont nul rapport, et ainsi, que par une espèce de caprice, elle a formé ce prodige qu'on appelle l'homme.
Vous jugez bien, messieurs, que ni les uns ni les autres n'ont donné au but, et qu'il n y a plus que la foi qui puisse expliquer une si grande énigme. Vous vous trompez, ô sages du siècle ; l'homme n'est pas les délices de la nature sensible. D'oi'i vient donc une si étrange disproportion ? Faut-il, chrétiens, que je vous le dise ? Et ces masures mal assorties, avec ces fondements si magnifiques, ne crient-elles pas assez hant que l'ouvrage n'est pas en son entier? Contemplez cet édifice, vous y verrez des marques d'une main divine ; mais l'inégalité de l'ouvrage vous fera bientôt remarquer ce que le péché a mêlé du sien. 0 Dieu ! quel est ce mélange ? J'ai peine à nie reconnaître; peu s'en faut que je ne m'écrie avec le Prophète : ;; Est-ce là .lérusalem, est-ce là cette
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liile, est-ce là ce temple, rhniinenr et la joie de toute la terre? » El moi je dis : Est-ce là cet homme lait ù l'image de Dieu , le miracle de sa sagesse et le chef-d'œuvre de ses mains ? C'est lui-même, n'en doutez pas. D'où vient donc cette discordance ? et pourquoi vois-je ces parties si mal rapportées ? C'est que l'homme a voulu bâtir à sa mode sur l'ouvrage de son Créateur, et il s'est éloigné du plan : ainsi contre la régularité du premier dessein, l'immortel et le corruptible, le spirituel et le charnel, l'ange et la béte, eu un mot, se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de l'énigme*, voilà le dégagement de tout l'embarras: la foi nous a rendus à nous-mêmes , et nos faiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dignité naturelle ^. {Sermon sw l<( mort)
De la raison humaine : son orgueil , sa faiblesse.
Considérez, je vous prie , à quoi se passe la vie humaine. Chaque âge n'a-t-il pas ses erreurs et sa folie? Qu'y a-t-il de plus insensé que la jeunesse bouillante , téméraire et malavisée, toujours précipitée dans ses entreprises, à qui la violence de ses passions empêche de connaître ce qu'elle lait ? La force de l âge se consume en mille soins et mille travaux inutiles. Le désir d'établir son crédit et sa fortune;
* Cf. avec ce que dit plus haut Pascal, p. 1.38 et suiv.
2 Dans le sermon pour la profession de madame de la Valiière, Rossuet a résumé les mêmes idées en peu de mots et avec une force admirable :
0 Dieu! qu'est-ce donc que l'homme? Est-ce un prodige? est-ce un composé monstrueux de choses incompatibles? ou bien est-ce une énigme inexplicable '!
- Non, messieurs, nous avons expliqué l'énigme. Ce qu'il y a de si grand dans l'homme est un reste de sa première institution : ce qu'il y a de si bas et qui paraît si mal assorti avec ses premiers principes , c'est le malheureux effet de sa chute. Il ressemble à un édifice ruiné, qui, dans ses masures renversées, conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan, l'ondé dans son origine sur la connaissance de Dieu et sur son amour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruine ; le comble s'est ahollK sur les mm ailles , et les murniUes sur les fondements. Mais qu'on remue ces ruines , on trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé, et les traces des fondations, et l'idée du premier dessin, cl la marque de l'architecte, »
l'ambition, it les vengeances, et les jalousies, quelles tempêtes ne causent-elles pas à cet âge ? Et la vieillesse paresseuse et impuissante, avec quelle pe.-anteur s'emploie-t-elle aux actions vertueuses ! Combien elle est froide et languissante ! Combien trouble-t-elle le présent par la vue d'an avenir qui lui est funeste !
Jetons un peu la vue sur nos ans qui se sont écoulés ; nous désapprouverons presque tous nos desseins , si nous sommes juges un peu équitables... Quand avops-nous cherché la bonne constitution de notre àme? Quand nous sommes-nous donné le loisir de considérer quel devait être
notre intérieur el pourquoi nous étions en ce monde?
Ainsi se passe la vie , parmi une infinité de vains projets et de folles imaginations, si bien que les plus sages, après que cotte première ardeur qui donne l'agrément aux choses du monde est un peu tempérée par le temps, s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés pour rien. Et d'où vient cela, chrétiens? n'est-ce pas manque d'avoir bien compris les solides devoirs de l'homme et le vrai but où nous devons tendre ?
Il est vrai, et il le faut avouer, que ce n'est pas une entreprise facile ni un travail médiocre : tous les sages du monde s'y sont appliqués, tous les sages du monde s'y sont trompés. Tu me cries de loin, ô philosophie, que j'ai à marcher en ce monde dans un chemin glissant et plein de ))énls : je l'avoue, je le reconnais, je le sens même par expérience; tu me présentes la main pour me conduire, mais je veux savoir auparavant si ta conduite est bien assurée, u Si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans le précipice. »
Et comment puis-je me fier à toi, ô pauvre philosophie? Que vois-je dans tes écoles, que des contentions inutiles qui ne seront jamais terminées ? On y forme des doutes , mais on n'y prononce pas de décisions. Remarquez s'il vous plaît, chrétiens, que depuis qu'on se mêle de philosopher dans le monde, la principale des questions a été des devoirs essentiels de l'homme, et quelle était la fin de la vie humaine. Ce que les uns ont posé pour certain, les autres 1 ont rejeté comme faux^ Dans une telle variété d'opinions,
t Matih., XV, 14.
(jiic l'on mette au milieu d'une assemblée de pliilosophes un homme ignorant de ce qu'il aurait à faire en ce monde; qu'on ramasse, s'il se peut, en un même lieu tous ceux qui ont jamais eu laré|)utation de sagesse; quand est-ce que ce pauvre homme se résoudra, s'il attend que de leurs conférences il résulte enfin quelque conclusion arrêtée ? Plutôt on verra le froid et le chaud cesser de se faire la guerre, que les philosophes convenir entre eux de la v^érité de leurs dogmes, u Nous nous semblons insensés les uns aux autres, » disait autrefois saint Jérôme *. \on, je ne le puis, chrétiens, je ne puis jamais me fier à la seule raison hinnaine : elle est si variable et si chancelante; elle est tant de fois tombée dans l'erreur, que c'est se commettre à un péril manifeste que de n'avoir point d'autre guide qu'elle. (Juand je regarde quelquefois en moi-même celte mer si vaste et si agitée , si j ose parler de la sorte , des raisons et opinions humaines, je ne puis découvrir dans une si vaste étendiu» , ni aucun lieu si calme, ni aucune retraite si assurée, qui ne soit illustre par le naufrage de quelque personnage célèbre. Si bien que le prophète Job, déplorant, dans la véhémence de ses douleurs, les diverses calamités qui affligent la vie humaitic, a eu juste sujet de se plaindre de notre ignorance à peu près en cette manière : u 0 vous qui naviguez sur les mers, vous qui trafiquez dans les terres lointaines, et qui nous en r.q)portez des marchandises si précieuses, dites-nous : n'avcz-vons point reconnu où réside l'intelligence, et dans quelle bienheureuse province la sagesse s'est retirée ^? » Certes, elle s'est cachée des yeux de tous les vivants; les oiseaux mêmes du ciel, c'est-à-dire les esprits élevés, n'ont pu découvrir ses vestiges. La mort et la corruption, c'est-à-dire l'âge caduc et la décrépite \'ieillesse, qui, courbée par les ans, semble déjà regarder sa fosse ', « la mort donc et la corruption nous ont dit : r enfin après de longues enquêtes et plusieurs rudes expériences, Il nous en avons oui quelque bruit confus, » mais nous ne pouvons vous en rapporter de nouvelles bien assurées.
Doue, ô sagesse incompréhensible, agitée de cette leui-
* Nobis inricem videmur iiismiire. Kpist. xxviii, ad Asel.
2 Job, XXVIII, 20, 21.
•^ Hossuei, qui traduit Job, y ajoute des traits admirables.
298 r.OSSLKT.
pt'le do divorse^ opinions pleinesd ignorance il d incoililndi je ne vois de refujft' qui' vous; vous serez le port assuré on se lermineronl mes erreurs... Je nie défuTais d'une prudence et je secouerais aisément le jou<j d'une aulon; purement humaine : « celle-là est trop sujette à l'erretn celle-ci est trop exposée au mépris *... Comment ne voyoïi nous pas u qu'étant d'une race divine, ^ comme dit l'apôli saint i'ani, il faut prendre de bien plus haut la règle de in alTaires ?
La deuxième partie de ce magnifique sermon sur la loi de Dieu se termine par quelques considérations où le grand orateur i-lablit avec une clarté merreillouse la différence qui existe entre la raison superbe, déréglée , arrogante , et la juste et s/iine raison assujettie à la règle souveraine :
u Voyez cet or;pieilleu.\ comme il se contemple, avec quelle complaisance il se considère de toutes parts! l'orgueil le fait rentrer en soi-même. Kt n'est-ce pas 1 orgueil, chrétiens, qui a retiré tant de philosophes du milieu de la multitude ? \ous voulons, disaient-ils, vaquer à nou.«-mèmes : et certes, ils disaient vrai; c était en eux-mêmes qu ils voulaient s'occuper à contempler leurs belles idées, à se contenter de leurs liean.x et ajjréables raisonnements, à se former à leur fantaisie une iina«{e de vertu, de laquelle ils faisaient leur idole *. Ils ne reconnaissaient pas comme il faut ce grand Dieu duquel toutes leurs lumières étaient découlées : superbes et arrogants qu"il.> étaient, ils ne songeaient qu'à se plaire à eux-mêmes dans leurs subtiles inventions^. C'est là tout le désordre, c'est la vraie source du dérèglement. (Jui donc nous ramènera utilement en nous-mêmes, nous retirant de tant d'objets inutiles dans lesquels notre àme s'est elle-même si longtemps dissipée ? Ce sera sans doute la loi de Dieu et Ihumilité chrétienne. C'est l'humilité chrétienne qui nous rappelle véritablement en nous-mêmes, parce qu'elle nous fait rentrer dans la considération de notre néant; elle nons fait entendre que nous tenons tout de la miséricorde divine ; et ainsi elle nous abaisse sous la
1 Tam illa/alU facilis, quatn isla conlemni, Tertull., Ajjotog. - ■ II est naturel à l'homme de vouloir tout régler excepté luimême , - dit Rossuel ( Frogmenln sur los gens, de hieii ).
IJOSSIET. 2yj
loi de Dieu; i-llu nous assuji-Uil à sa voloulc , qui est la rèj;l<' souveraine de noire vie '.
Dieu a lait l'hoinme droil, dit rEcclésiaste ; et voiti en (|uoi le docte saint Au<]ustin reeonnaît cette rectitude. La rectitude'et la juste rè<]le et l'ordre sont inséparables : or, chaque chose est bien ordonnée! quand elle est soumise aux causes supérieures qui doivent dominer sur elle par leur naturelle condition : c'est en cela que l'ordre consiste quand chacun se range aux volontés de ceux auxquels il (loit ^Ire soumis. Dieu donc, dit saint Angustin, a donné ce précepte à l'homme « de réjjir ses inférieurs et d'être hii-mémi! régi par la puissance suprême ^. » De même donc que la règle des mouvements inférieurs, c'est la juste et saine raison; ainsi la règle de la raison c'est Dieu même : et Iftrsqne la raison humaine compose ses mouvements selon la volonté de son Dieu, de là résulte cet ordre admirable, de là ce juste tempérament, de là cette médiocrité raisonnable ^ qui fait toute la beauté de nos <àmes. Pour pénétrer an fond de cette doctrine excellente de saint Augustin, élevons un peu nos esprits et considérons attentivement que la volonté de Dieu est la règle suprême selon laquelle fontes les autres règles doivent être nécessairement mesurées ''.
Dans un sermon sur la divinitc de la religion, IJossuet, après avoir établi que la vérité est une reine qui habile en elle-même, et qu'elle est elle-même son tronc, elle-même sa grandeur, elle-même sa félicité, « Bossuet revient avec une nouvelle force sur les arguments qu'il a fait valoir plus haut -- contre les esprits arrogants et témérairement curieux , qui croient suçoir le chemin et refusent lu conduite : ■>
'( Que je suis étonné, chrétiens, quand j'entends des hommes profanes qui, dans la nation la plus florissante de la chrétienté , s'élèvent ouvertement contre l'Evangile! Les
' " La faiblesse de notre raison égarée, dit Bossuet [Hist. univ.^ 2" p. ), a besoin d'une autorité qui la ramené au principe. ■<
^ licgi il. siipi.riorc, regcre in/eriorcm. S. Aug. , in Ps. cxlv.
■' >' Aveugles enfants d'.^dam, que le désir de savoir a précipités dans un abîme d'ignorance, ne trouverczvous jamais la médiocrité, où la justice, où la vérité, où la droite raison a posé son trône .' > Bossuet, Or. /un. de X. Cornet, t. xvii, p, C20. )
* Sermon sur (a loi de Dieu, t. su" des OEtivres complètes , éd. Lcbcl, '
300 BOSSL'ET.
eiitendrai-je toujours, él Irs Irouvcrai-jo toujours dans le inonde , ces libertins déclarés , esclaves de leurs passions et téméraires censeurs des conseils de Dieu; qui, tout plonjrés qu'ils sont dans les choses basses , se mêlent de décider hardiment les plus relevées? Profanes et corrompus, lesquels, comme dit saint Jude , blasphèment ce qu'ils ignorent, et se corrompent dans ce qu'ils connaissent naturellement '. Hommes deux fois morls, dit le même apôtre , morts premièrement, parce qu'ils ont perdu la charité; morts secondement, parc<' qu ils ont même arraché la foi; u arbres infructueux et déracinés *, » qui ne tiennent à l'Église par aucun lien. 0 Dieu ! les verrai-je toujours triompher dans les compagnies et empoisonner les esprits par leurs railleries sacrilèges ?
Mais, honunes doctes et curieux, si vous voulez discuter la religion, apportez-y du moins et la gravité et le poids que la matière demande. \c faites pas les plaisants mal à propos dans des choses si sérieuses et si vénérables "". Ces importanles questions ne se décident pas par vos demimots et par vos branlemenls de tète, par ces fines railleries que vous nous vantez et par ce dédaigneux souris. Pour Dieu , comme disait cet ami de Job ', ne pensez pas être les senls hommes, et que toute la sagesse soit dans votre esprit, dont vous nous vantez la délicatesse. Vous qui voulez pénétrer les secrets de Dieu , çà paraissez . venez en présence, développez-nous les énigmes de la nature; choisissez ou ce qui est loin , ou ce qui est près, ou ce qui est à vos pieds, ou ce qui est bien haut suspendu sur vos têtes : quoi! partout votre raison demeure arrêtée ! partout ou elle gauchit '% ou elle s'égare , ou elle succombe ! Cependant vous ne voulez pas que la foi vous prescrive ce qu'il faut croire! Aveugles, chagrins et dédaigneux, vous ne voulez pas qu'on vous guide, et qu'on vous donne la main. Pauvre
' Jud. 10, 12.
- Arbores in/rucluosœ, eradicalœ, bis mortiue.
■^ - La dérision , dit lîossuet dans l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague, est le dernier excès et le triomphe de l'orgueil. »
^Uob, XII, 1.
5 >: La raison humaine, toujours téméraire et présomptueuse, ayant entrevu quelque petit jour dans les ouvrages de la nature, s'estima-
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voyageur é<i[aré et présomptueux, qui croyez savoir le chemin, qui vous refusez la conduite, que voulez-vous qu'on vous fasse"? Quoi! voulez-vous donc qu'on vous laisse errer ? Mais vous irez vous engager dans des détours infinis, dans quelque chemin perdu; vous vous jetterez dans quelque précipice. Voulez-vous qu'on vous fasse entendre clairement toutes les vérités divines? Mais considérez où vous êtes, et en quelle basse région du monde vous avez été relégué. Voyez cette nuit profonde , ces ténèbres épaisses qui vous environnent, la faiblesse, l'imbécillité, 1 ignorance de votre raison. Concevez que ce n'est pas ici la région de l'intelligence. Pourquoi ne voulez-vous donc pas qu'en attendant que Dieu se montre à découvert ce qu'il est, la foi vienne à votre secours et vous apprenne du moins ce qu'il faut eu
Nous trouvons dans le premier point d'un sermon de Bossuel, sur Yutilité (les souffrances , les considérations suivantes qui complètent celles qu'on vient de lire sur la faiblesse de la raison humaine :
Saint Thomas, voulant nous décrire ce que c'est qu'un bon entendement, et quel est l'homme bien sensé, dit que c'est celui dont l'esprit est disposé conuue une glace nette et bien unie, « où les choses s'impriment telles qu'elles sont, » .sans que les couleurs s'altèrent , ou que les traits se cour- !) bent et se défigurent ; » in quo objecta non dis tort a , sed simplici inluitu recta videntur. Qu'il y a peu d entendements qui soient disposés de cette sorte! Que cette glace est inégale et mal polie! Que ce miroir est souvent terni, et que rarement il arrive que les o])jets y paraissent en leur naturel! Mais il u'estpas encore temps de nous plaindre de nos erreurs; il en faut rechercher les causes, et tous les sages sont d'accord que l'une des plus générales, ce sont nos préventions, nos vains préjuges, nos opinions anticipées.
Le même saint Thomas remarque qu'il y a un certain mouvement dans nos esprits qui s'appelle précipitation, et je vous prie, messieurs, de le bien entendre. Ce grand
giné découvrir quelque grande et merveilleuse lumière ; au lieu d'adorer son Créateur, elle s'est adorée elle-même. >•■ (Bossuet, Panég. de saint François d'Assise. )
• Sermon sur la divinité de la religion, t. xi des OEuvres complètes.
:i02 noSSLKT.
lioiniiir, |)iiiii' iiutis le i'cikIic sensible, iiuiis I explique parla resseinblarue (les iiiouveiiieiils corporels. Il v a beaucoup de dil'féience entre un homme qui descend et un homme qui se précipite : Celui qui descend, dit- il, marche posément et avec ordre, et s'appuie sur tous les dejjrés; mais celui qui se précipite, se jette comme à l'aveugle, par un mouvement rapide et impétueux, et semble voidoir alleiudn? les extrémités sans passer par le milieu. A|)pliquons ceci, aiec saint ! Thomas, aux mouvements de l'esprit. La raison, poursuit ce !' grand homme, doit s avancer avec ordre, et marcher, aller , considérément d'une chose à l'autre ; si bien qu ClIe a comme ' ses dejjrés par où il faut qu'elle passe avant que d'asseoir son jugement : mais l'esprit ne s'en donne pas toujours le ■ loisir; car il a je ne suis quoi de vil" qui l'ait qu'il se hâte : toujours, et se précipite. 11 aime mieux juger que d'examiner ^t les raisons, parce que la décision lui plaît, et que l'examen i le travaille. Comme donc son mouvement est fort vif, et sa vitesse incroyable, comme il n'est rien de plus malaisé que i de fixer la mobilité, et de contenir ce feu des esprits, il ^ s'avance témérairement, il juge avant que de connaître : il n'attend pas que les choses se découvrent et se représentent ; comme d'elles-mêmes, mais il prend des impressions qui i ne naissent pas des objets, et, trop subtil ouvrier, il se v forme lui-même de fausses images. C'est ce qui s'appelle i précipitation, et c'est la source féconde de tous les faux pré- '■ jugés qui obscurcissent notre intelligence.
En effet, messieurs, ces préventions et ces opinions anti- : cipées sont autant de nuages devant l'esprit et autant de ta- i ches sur ce beau miroir, qui empêchent que la vérité n'y soit i imprimée. Vous sollicitez un juge, vous vous excusez envers , un maître, vous voulez instruire un égal; vous le trouvez prévenu : ô le grand et inutile travail ! ô que vos paroles ; sont faibles , et que vous vous consumez par un vain effort! ! L'esprit est engagé, et a pris sa forme ; les idées qui sont déjà ; au dedans, repoussent tout ce qui vient du dehors : .Leju- i )) gemeilt s est retiré de nous, et la justice s'est tenue éloignée, ;î parce que la vérité a été renversée dans les places publi- » ques et que 1 équité n y a trouvé aucune entrée « (Isaïe, Lix, li). La vérité se présente, on ne la voit plus, on ne l'entend plus. Combien de fois on ferme l'oreille aux plaintes des innocents! Ah! mes frères, donnons-nous garde de
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cette dangercuso précipitation. Laissons agir les raisons, laissons faire les choses; c'est-à-dire recevons les impressions que la vérité fera sur notre esprit, mais n'en prenons point de nous-mêmes. Apprenons à arrêter cette mobilité inquiète , car ensuite, pour l'ordinaire, on ne revient plus, et, comme si notre entendement avait fait son effort, il semble n'avoir plus d'activité que pour suivre l'impression qu'il s'est donnée à lui-même, et s'engager dans la routt; qu'il a commencée; car ces pernicieuses préoccupations nous troublent tellement la vue, que ula lumière de nos yeux n'est plus arec nous, » et elles nous enchantent de [telle] sorte, si vous me permettez de parler ainsi, que nous ne sommes capables de voir ni les objets qui se présentent, ni même ce voile obscuiqu'elles nous mettent subtilement devant les yeux. {Sermon sur l'utilité des souffrances, t. xii, p. 28 et suiv. )
Il faut aller à la liberté par la dépendance.
C'est en des jours comme les nôtres. » où l'homme se rend esclave par l'affeclalion de l'indcpeDdaDce ' qu'il conïient de faire lire à la jeunesse des pages telles que celles-ci :
...Dans ce grand et infini voyage, où nous devons marcher .sans repos, et nous avancer sans relâche, je remarque trois états, et comme trois lieux, on nous avons coutume de nous arrêter : ou bien nous nous arrêtons dans les plaisirs des sens, ou bien dans la satisfaction de notre esprit propre et dans l'exercice de notre liberté, ou bien enfin dans la vue de notre perfection. Voilà conuiu^ trois pays étrangers dans lesquels nous nous arrêtons, et ensuite nous n'arrivons pas en notre patrie.
Mais, poiu- aller à la source et rendre la raison profonde de ces tn.is égarements, considérons tous les pas et remarquoiis les divers progrès que fait l'âme durant ce voyage : ou nous nous arrêtons au-dessous de nous, ou nous nous arrêtons en nous-mêmes, ou nous nous arrêtons au-dessus de rrous. Lorsque nous nous attachons aux plaisirs des sens, nous nous arrêtons au-dessous de nous; c'est le premier attrait de l'âme, encore ignorante, lorsqu'elle commence son voyage. Elle trouve premièrement en son chemin cette basse région; elle y voit des fleuves qui coulent, des fleurs
' S*' Sermon pour vue n'hire.
304 BOSSIET.
qui se flétrissfut tin matin au soir; tout y passe dans une grande inconstance. Mais dans ces fleuves qui s'écoulent, elle trouve de quoi rafraîchir sa soif; elle promène ses désirs errants dans cette variété d'objets, et, quoiqu'elle perde toujours ce qu'elle possède, son espérance flatteuse ne cesse de l'enchanter, de telle sorte qu'elle se plaît dans cette basse région. Egredere, sors : songe que tu es faite à l'image de Dieu; rappelle ce qu'il y a en toi de divin et d'immortel : veux-tu être toujours captive des choses inférieures? Que si elle obéit à cette voix, en sortant de ce pays, elle se trouve comme dans nu autre, qui n'est pas moins dangereux pour elle; elle commence à s'arrêter en elle-même. La voilà dans des objets et dans des attaches qui sont plus convenables à sa dignité, et tontefois l'oracle la presse et lui dit encore : Egredere, sors. Ame, ne sens-tu pas, par quelque chose de pressant qui te pousse au-dessus de toi, que tu n'es pas faite pour toi-même? Ln bien infini t'appelle; Dieu même le tend les bras : sors donc de celte seconde région, c'està-dire de la satisfaction de ton esprit propre.
Ainsi, mes frères, elle arrivera à ce qu'il y a de plus relevé et de plus sublime, et commencera de s'unir à Dieu; et alors ne lui sera-t-il pas permis de se reposer? Xon, il n'y a rien de plus dangereux; car c'est là qu'une secrète complaisance fait qu'on s'endort dans la vue de sa propre perfection. Tout est calme, tout est soumis; toutes les passions sont vaincues, toutes les humeurs domptées; l'esprit même, avec sa fierté et son audace naturelle, [est] abattu et mortiOé; il est temps de se reposer. Non, non : Egredere, sors. Il nous est tellement ordonné de cheminer sans relâche, qu'il ne nous est pas même permis de nous arrêter en Dieu ; car, quoiqu'il n'y ait rien au-dessus de lui à prétendre, il y a tous les jours à faire en lui de nouveaux progrès, et il découvre pour ainsi dire tous les jours à notre ardeur de nouvelles infinités. Ainsi, nous renfermer dans certaines bornes, c'est entreprendre de resserrer l'immensité de sa nature.
Allez donc, sans vous arrêter jamais; perdez la vue de toute perfection que vous pouvez avoir acquise; marchez de vertus en vertus , si vous voulez être digne de voir le Dieu des dieux en Sion. Telle est la vie chrétienne, telle est l'institution monastique. . .
Saint Augustin dit que, dans cette grande dinte do notre nature, l'homme, en se séparant de Dieu, tomba premièrement sur soi-même. Il n'en est pas demeuré là, à la vérité, et, s' étant brisé par l'effort d'une telle chute, ses désirs, qui étaient réunies en Bien, mis en plusieurs pièces par cette rupture, furent partagés deçà, delà, et tombèrent impétueusement dans les choses inférieures. Mais ils ne furent pas précipités tout à coup à ce bas étage, et notre esprit, détaché de Dieu, demeure premièrement arrêté en luimême par la complaisance à ses volontés et l'amour de sa volonté déréglée. En effet, cet amour de la liberté est la source du premier crime. Un saint pape nous apprend que « l'homme a été déçu par sa liberté; sua in œternum lihertate deceptns. Il a été trompé par sa liberté, parce qu'il en a voulu faire une indépendance; il a été trompé dans sa liberté, parce qu'il l'a élevée jusqu'à l'audace de la rébellion ; il a été trompé par sa liberté , parce qu'il a voulu goûter la fausse douceur de faire ce que nous voulons, au préjudice de ce que Dieu veut. Tel est le péché du premier homme, qui, ayant passé à ses descendants tel qu'il a été dans sa source, a imprimé au fond de nos cœurs une liberté indomptée et un amour d'indépendance.
Nous nous relevons de notre chute avec le même progrès par lequel nous sommes tombés; comme donc, en nous retirant de Dieu, nous nous sommes arrêtés en nous-mêmes avant que de nous engager tout à fait dans les choses inférieures : ainsi, sortant de ce bas étage, nous avons beaucoup à craindre Av nous arrêter encore à nous-mêmes, plutôt que de nous réunir tout à fait à Dieu. C'est à quoi s'est opposé le grand saint Benoît, lorsqu'il vous a obligés ^ si exactement à la loi de l'obéissance. Il la fonde sur les motifs les plus pressants : la nécessité de se quitter soi-même et de renoncer à la volonté propre; pour parvenir, en s'élevant au-dessus de ses désirs et de ses cupidités, à se fixer pleinement en Dieu ; et connue il suffit de se réserver une partie de son propre esprit pour le recouvrer tout entier et s'y arrêter, aussi le saint législateur veut-il que l'obéissance qu'il prescrit soit prompte, parfaite et sans bornes. Il va jusqu'à exiger qu'on laisse tous les ouvrages imparfaits, afin
* Bossuct s'adressait à des religieux.
2fi.
306 ROSSriîT.
(jiic roinrajje de l' obéissance soiL parfaitcinciil accompli. C'psl iiiif; imago do la soineraiiieté de Dion, qui demande que nous quittions tout, au moindre sijjne de sa volonté, pour honorer la dépendance souveraine où sa grandeur et sa majesté tiennent toutes choses. Rien donc de plus exact que la manière dont la règle de saint Benoît décrit l'obéissance, et rien de plus propre que cette juste dépendance pour dompter par la discipline celte liberté indomptable.
Pratiquez donc, mes Pères, avec joie, une obéissance si salutaire et si glorieuse. Les mondains courent à la servitude par la liberté; vous, au contraire, vous parvenez à la liberté pas la dépendance. Car, hélas! plus nous suivons nos désirs déréglés, plus nous devenons Cciptifs; plus nous nous conduisons par notre volonté propre, moins nous faisons ce que nous voulons. <■' Je suis, dit saint Augustin, qui l'avait bien éprouvé, je suis parvenu où je ne voulais pas, en obéissant à ma volonté; rolens que nollem perreneram^ . » Voulez-vous que vos passions soient invincibles? Qui de nous n'espère pas de les vaincre un jour? Mais en les autorisant par notre liberté indocile, nous les mettons en état de n'être plus réprimées. Vous suivez vos inclinations, vous faites ce que vous voulez; vous ne pouvez plus en être le maître, vous voilà où vous ne voulez pas : vous vous engagez à cet amour, vous allez où vous voulez; vous ne pouvez plus vous en déprendre, et les chaînes que vous avez vous-mêmes forgées vous coûteront plus à rompre que le fer le plus dur. Vous voilà donc où vous ne voulez pas : ainsi vous arrivez à la servitude par la liberté ^.
* Con/ess. , lib. vin, cap. 5.
2 « L'orgueilleux aime la licence, parce qu'elle lui semble un débordemeut de la liberté. " ( IJossuet, 1*"^ Serm. sur la Penlecàli'. )
Dans le 2^ Sermon sur la purijicatioii de la sainte Vierge, Bossuet (lit encore :
Ce n'est pas s'opposer à un fleuve ni à la liberté de son cours que de relever ses bords de part et d'autre de peur qu'il ne se déborde, et ne perde ses eaus dans la campagne ; au contraire , c'est lui donner ' les moyens de couler plus doucement dans son lit, et de suivre plus ' certainement son cours naturel, .\insi ce n'est pas perdre la liberté - que de lui imposer des lois, que de lui donner des bornes deçà et delà, pour empêcher qu'elle ne s'égare, c'est l'adresser plus assurément à la voie qu'elle doit tenir : par une telle précaution , on ne
BOSSIET. 307
Prenez une voie contraire; allez à la liberté par la dépendance. Qu'est-ce que la liberté des enfants de Dieu, sinon une dilatation et une étendue d'un cœur qui se dégage de tout le fini? Egredere; par conséquent coupez, retranchez. Xotre volonté est linie , et , tant qu'elle se resserre en ellemême, elle se donne des bornes. Voulez -vous être libre, dégagez -vous, n'ayez plus de volonté que celle de Dieu : ainsi vous entrerez dans les puissances du Seigneur, et, oubliant votre volonté propre , vous ne vous souviendrez plus que de sa justice. {Panégyrique de saint Benoit.)
Traité de la concupiscence , ou exposition de ces paroles de saint Jean : X'aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde, etc.
Bossuet, dans cet admirable Traité, a touché tous les sujets, employé tous les styles , et nulle part il ne s'est élevé plus haut.
il ... N'aimez pas le monde , ni ce qui est dans le monde. » Cela est conforme à ce que dit le même apôti-e saint Jean, au commencement de son Evangile, en parlant de Jésus- Christ : Il II était dans le monde , et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a point connu'. » Et la source de tout cela est dans les paroles du Sauveur : u Je vous don- » lun-ai l'esprit de vérité que le monde ne peut recevoir, 1) parce qu'il ne le veut pas, et ne le reçoit pas, et ne le 11 reconnaît pas ^... « Et encore : u Vous avez de l'affliction X dans le monde; mais prenez courage : j'ai vaincu le V monde *... «
Toutes ces paroles de notre Sauveur font voir que tous ceux qui font profession d être ses disciples sont tirés du monde, parce qu'ils sont sanctifiés en vérité, que la parole (le Dieu est en eux, qu'ils le connaissent pendant que le monde ne le connaît pas, et qu'ils connaissent Jésus-Christ , le suivent et l'imitent. La vie du monde est donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ; et la vie chrétienne, la vie des disciples de Jésus-Christ, est la vie conforme à sa doctrines et à ses exemples.
C est ce que saint Jean nous explique plus en détail
^ la gèue pas, mais on la conduit ; on ne la force pas , mais on la dirige. — Comparaison d'une justesse admirable! ' Joan. , I, 10. — - Joan,, xiv, 17. — -^ .toan. , xui. 53.
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par ces touchantes paroles : « Mes petits enfants, '- jeunes et vieux, u je vous l'écris, v je vous le répète, « n'aimez j)as le monde, r: n'aimez pas ceux qui s'attachent aux choses sensibles, aux biens périssables; ne les aimez pas dans leur erreur; ne les suives pas dans leur égarement; aimez -les pour les en tirer, comme Jésus -Christ a aimé ses disciples, qu'il a tirés du milieu du monde, du milieu de la corruption. Mais gardez -vous bien de les aimer comme amateurs du monde, d'entrer dans leur commerce , dans leur société , dans leurs maximes, et d'imiter leurs exemples, parce qu'il n'y a parmi eux que corruption. Et en voici les trois sources : c'est " qu'il n'v a dans le monde que concupiscence de la n chair, que concupiscence des yeux et orgueil de la vie, n qui sont toutes choses trompeuses , inconstantes , périssables , et qui perdent ceux qui s'y attachent. Je le crois, il est ainsi : c'est le Saint-Esprit qui la dit par la bouche d'un apôtre; mais il faut encore tâcher de l'entendre, afin de haïr le monde avec plus de connaissance...
D'où vient en nous la chair de péchc , c'est-à-dire la concupiscence de la chair.
a Dieu a fait l'homme droit, » dit le Sage ', et cette droiture consistait en ce que l'esprit étant parfaitement soumis à Dieu, le corps aussi était parfaitement soumis à l'esprit. Ainsi tout était dans l'ordre, et c'est cet ordre que nous appelons la justice et la droiture originelle. Comme il n'y avait pas de péché, il n'y avait point de peine; par la même raison, il n'y avait point de mort, la mort étant établie comme la peine du péché. Il y avait encore moins de honte : Dieu n'avait rien mis que de bon, que de bienséant, que il' honnête dans notre corps, non plus que dans notre âme : l'ouvrage de Dieu subsistait tout entier. « Ils étaient nus l'un et l'autre, dit l'Ecriture ^, et ils n'en rougissaient pas. » .Mais aussitôt qu'ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent : •! J'ai entendu votre voix," dit Adam, et je rae suis caché
dans le bois, parce que j'étais nu »; Le corps cessa d'être
soumis dès que l'esprit l"ut désobéissant; l'homme ne fut plus maître de ses mouvements Depuis ce temps, les
' Eccles. , VII. 30. — - Gènes., ii, 2.5.
lisions (le la chair, par une juste punition de Dieu, sont ■venues victorieuses et tyranniques; l'homme a été plonjjé ms les plaisirs des sens; u et au lieu, dit saint Augustin, )' que, par son immortalité et la parfaite soumission du corps î) à l'esprit, il devait être spirituel, même dans la chair, il
)) est devenu charnel, même dans l'esprit ^ "
Ce désordre a commencé dans nos premiers parents : nous en naissons, et cette ardeur démesurée est devenue le principe de notre naissance et de notre corruption tout ensr'inhle. Par elle nous sommes unis à Adam rehelle, à Adam pécheur ; nous sommes souillés en celui en qui nous étions tous, comme dans la source de notre être. Nos passions insensées ne se déclarent pas tout à coup: mais le germe qui les produit toutes est en nous dès notre; origine. Notre vie commence par les sens. Qu'est-on autre chose dans l'enfance, pour ainsi parler, que corps (!t chair?
Mais poussons encore plus loin : nous nous trouverons corps et chair encore plus en quelque façon dans le sein de nos mères ; et, dès le moment de notre conception, où, sans aucun exercice de la vue ni de l'ouïe, qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus réveiller notre raison, nous étions sans raisonnement, sans intelligence, une pure niasse do chair, n'ayant aucune connaissance de nousmêmes, ni aucune pensée que celles qui sont tellemeni conjointes au mouvement du sang, qu'à peine encore pouvons-nous les en distinguer. C'est donc ce qui fait dire au Sauveur que nous sommes tout chair, en tant que nous naissons par la chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux qui nous produisent; nous n'avons pas le moindre petit usage de la raison au commencement et durant les premières années de notre être : dès qu'elle commence à poindre, tous les vices se déclarent peu à peu : quand son exercice commence à devenir plus parfait , les grands dérèglements de la sensualité commencent en même temps à se déclarer. C'est donc là ce qui s'appelle la chair de péché.
Livrés au corps, et tout corps dès notre conception, cette première impression fait que nous en demeurons toujours
* Qui ftituriis eral eliam carne spirilalis , faclus est mente carnaJis ( De cir. Dei, xiv, 15).
esclaves. Quels efforl.s ik- faut-il poinl pour faire que nous distintjuions noire ànu' travée nolie corps ?Conil)ieii yen a-Uil parmi uou.s qui ne peuvent jamais venir à connaître ou à sentir cette distinction ? Kt ceux même qui sortent un peu de cette niasse de cliair, et en séparent leur ûme, ne s'y replongeraient- ils pas toujours comme naturellement, s'ils ne faisaient de continiu-ls efforts pour empêcher leur imagination de dominer, et non-seulement de dominer, mais encore de faire tout, et racme d'être tout en nous? Xous sommes donc entièrement corps, et nous ne serions jamais autre chose, si, par la grâce de Jésus-Christ, nous ne renaissions de l'esprit.
Voyons un peu ce que c'est que la nature humaine dans ce reste immense de peuples sauvages qui n'ont d'esprit que pour leur corps, et en qui, pour ainsi parler, ce qu'il y a de plus pur est de respirer. Et les peuples plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la cliair et du sang?' Comment en sortiraient-ils, s'il y a si peu de chrétiens qui eu sortent? De quoi s'entretient, de quoi s'occupe notre jeunesse dans cet âge où l'on se fait un opprobre de la pudeur? Que regrettent les vieillards lorsqu'ils déplorent leurs ans écoulés, et qu'est-ce qu'ils souhaitent continuellement de rappeler, s'ils pouvaient, avec leur jeunesse, si ce n'est les plaisirs des sens? Que sommes-nous donc autre chose que chair et que sang? Et combien devons-nous haïr le monde et tout ce qui est dans le monde, selon le précepte de saint Jean, puisque ce que dit cet apoire est si véritabli' : il Que tout ce qui est au monde , c'est la concupiscence de la chair! i
De la conciipiiceuce des yeux.
Le désir d'expérimenter et de connaître s'appelle
concupiscence des yeux, parce que, de tous les organes des sens, les yeux sont ceux qui étendent le plus nos connaissances. Sous les yeux sont en quelque sorte compris les autres sens, et dans l'usage du langage humain, souvent sentir et roii' c'est la même chose. On ne dit pas seulement : Voyez, que cela est beau! mais : Voyez, que cette fleur sent bon! que cette chose est douce à manier! que celle musique
bossu:'!'. :ill
fsl ayrcable à (Mileiidro ! C'est donc pour cela , dit saint Augustin ', que toute curiosité se rapporte à la concupiscence des yeux
Cette curiosité s étend aux siècles passés les plus éloignés, et c'est de là que nous vient cette insatiable avidité de savoir l'histoire. On se transporte en esprit dans les cours des anciens rois, dans les secrets des anciens peuples; on s'iraaîjine entrer dans les délibérations du sénat romain, dans les conseils ambitieux d'un Alexandre ou d'un César, dans les jalousies politiques et raffinées d'un Tibère. Si c'est pour en tirer quelque exemple utile à la vie humaine, à la bonne heure; il le faut soufirir et même louer, pourvu qu ou apporte à celte recherche une certaine sobriété. Mais si c'est, comme on le remarque dans la plupart des curieux, pour se repaître l'imaaiuation de vains objets, qu'y a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui n'est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont passé par la tète d'un mortel, que de rappeler avec tant de soin ces images que Dieu a détruites dans sa cité sainte, ces ombres qu il a dissipées, tout cet attirail de la vanité qui de lui-même s'est replongé dans le néant d'où il était sorti?
C'est encore s'abandonner à cette concupiscence que Dieu réprouve que d'apporter des yeux curieux à la recherche des choses divines ou des mystères de la religion. 1! Ne cherchez pas, dit le Sage, ce qui est au-dessus de
vous - n La foi et l'humanité sont les seuls guides qu'il
faut suivre. Quand on se jette dans labîme, on y périt. Combien ont trouvé leur perte dans la trop grande méditation des secrets de la prédestination et de la grâce!... Cette vie est le temps de croire, comme la vie future est le temps
* GonfciS. , lib. X, c. 35.
^Eccles., ni, 22. « La seconde lempète de l'Église, c'est la curiosité qui l'excite... La sagesse divine a donné des bornes à nos connaissances : car, comme cette Providence infinie, voyant que les eaux de la mer se répandraient par toute la terre , et en couvriraient toute la surface , lui a prescrit un terme qu'il ne lui permet pas de passer ; ainsi , sachant que l'intempérance des esprits s'étendrait jusqu'à l'infini par une curiosité démesurée , il lui a marqué des limites auxquelles il lui a ordonné d'arrêter son cours... Mais la curiosité des esprits superbes ne peut souffrir cette modestie , etc. ( Bossuct , Sermon sur l'Egli-H-. t. xn. p. 156 et suiv. )
312 BOSSLET.
(I(! voir. C'est loiit savoir, dit un Pîtc, quo do ne rien savoir (lavanla'je : \ihit ultra mire, omnia scirc est.
Toute âme curieuse est faible et vaine, par là nièine elh est discoureuse, elle n'a rien de solide, et veut seulcnifn' étaler un vain savoir qui ne cherche pas à instruire, niai^ éblouir les ignorants
De l'orgueil de la vie.
On ne comprendra jamais la chute de l'homme sans entendre la situation de l'âme raisonnable et le rang qu'elle lient natiirelleinriit entre les choses qu'on appelle biens.
Il y a donc premièrement le bien suprême, qui est Dieu, autour duquel sont occupées toutes les Vertus, et où se trouve la félicité de la nature raisonnable. Il y a en dernier lieu les biens inférieurs, qui sont les objets sensibles et matériels, dont l'âme raisonnable peut être touchée. Elle tient elle-même le milieu entre ces deux sortes de biens, pouvant, par son libre arbitre, s'élever aux uns ou se rabaisser vers les autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen cuire tout ce qui est bon.
Klle est donc , par son état, le plus excellent de tous 1rs biens après Dieu; infiniment au-dessous de lui, et de beaucoup au-dessus de tous les objets sensibles, auxquels elle ne peut s'attacher, en se détachant de Dieu , sans faire une chute affreuse. Mais afin quelle tombe si bas, il faut nécessairement qu'elle passe, pour ainsi parler, par le milieu, qui est elle-même; et c'est là sans difficulté sa première attache. Car ne trouvant au-dessous de Dieu, auquel elle doit s'unir et y trouver sa félicité, rien qui soit plus excellent qu'ellemême, qui est faite à son image , c'est là premièrement qu'elle tombe ; et saint Augustin a dit très -véritablement que c( l'homme, en tombant d'en haut et en déchéant de Dieu, tombe premièrement sur lui-même*. » C'est donc là que, perdant sa force, il tombe de nécessité encore plus bas, et de lui-même, où il ne lui est pas possible de s'arrêter ; ses désirs se dispersent parmi les objets sensibles et inférieurs, dont il devient le captif. Car le devenant de son corps, qu'il trouve lui-même assujetti aux choses extérieures et in-
* S. Aug. , De civlt. Dei.
BOSSLET. 31:3
((•rieiuTs, il en est liii-inème dcpondant, et contraint de mendier dans ces objets les plaisirs qui en reviennent à ses -ens.
Voilà donc la chnte de l'homme tout entière : semblable à une eau qui dune haute montafjue coule premièrement sur un haut rocher, où elle se disperse , pour ainsi parler, jusqu'à l'infini, et se précipite jusqu'au plus profond des abîmes, l'âme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même, et
se trouve précipitée à ce qu'il y a de plus bas Telle est
donc 1 extrémité de notre nature.
Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes. Car <omme cette eau, qui tombe premièrement sur ce rocher, le cave* à l'endroit de sa chute, et y fait ime impression profonde, ainsi l'âme , tombant sur elle-même, fait aussi en l'ile-même une première et profonde plaie, qui consiste dans l'impression de son excellence propre, voulant toujours se persuader qu'elle est quelque chose d'admirable, se Kîpaissant de la vue de sa propre perfection, qu'elle veut toujours concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour d'elle qu'elle ne veuille s'assujettir : d'où vient l'ambition ,
a domination, la jalousie , ni rien en elle-même qu'elle ne veuille s'attribuer comme sien : d'où vient la présomption
l(^ ses propres forces. Et c'est en tout cela qu'il faut reconnaître la naissance de ce qui s'appelle orgueil Ecoutons
ainl Paul qui nous en n)arque les fruits par ces paroles : " Les fruits de la chair, « dit-il, et sous ce nom il comprend lOrgueil , x sont les inimitiés, les disputes, les jalousies, les ((dères, les querelles, sous lesquelles il faut comprendre les guerres, les dissensions, les schismes, les hérésies, les s('(tes, l'envie, les meurtres, dont la vengeance, fille de I orgueil, cause la plus grande partie; les médisances, où Ion enfonce jusqu'au vif une dent aussi venimeuse que celle des vipères, dans la réputation qui est une seconde vie du |ir()chain : ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la l'ace de la terre, sont autant d'enfants de l'orgueil, autant de branches sorties de celte racine empoisonnée -. »
' C'est-à-dire le creuse, y fait une excavation. -Gai., v, 19.
;jri iiossiiiï.
Kfftit (le l'orgueil.
Arréloiis-iioiis un iiis(un( sur chucuii de ces vices, (|ti' sailli Paul ne l'ail que iiMiiiiiier, el nous verrons coriihien s' ('tend l'empire de lorjjueil. On en voil les derni-jrexcès dans les guerres, dans loiil leur appareil sanyiiinaire,
dans lous leurs l'unestes elïels puisque dans lout cela il
ne s'ajjit souvent que d assouvir le désir de doniination ei ii gloire dont les premières tètes du genre humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies font encore mieux voir cel esprit d'orgueil, puisque c'est là uniquement ce qui anime t ceux qui , pour se faire un nom parmi les hommes , les arrachent à Dieu, a Jésus-Christ, à son Eglise, pour se faire des disciples qui portent le leur. Kl si nous voulons entendre la malignité de I orgueil dans des vices plus communs, il ne faut que s'altaeher un nionient à 1 envie et à sa fille la médisance, pour voir lous les hommes pleins de venin et de haine mutuelle qui lait changer la langue en arme offensive, plus tranchante qu'une épée et portant plus loin qu une flèche, pour désoler tout ce qui se présente. Tout cela vient de ce que chacun, épris de soi-même, veut tout mettre à ses pieds, el s'élahlir une damnahle supériorité en dénigrant tout le genre humain. Voilà le premier effet de l'orgueil, et ce qu'il fait parailre an dehors. Il entre dans toutes les passions et donne aux autres concupiscences, plus grossières et plus charnelles, je ne sais quoi qui les pousse à l'extrémité. Voyez-moi cette femme dans sa superbe beauté, dans son oslenlalion, dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend premièrement à elle-même celte adoration ; elle est elle-même son idole; et e'esl après s'être adorée elle-même,
qu'elle veut tout soumettre à son empire Telle est dond
la séduction, telle est la faiblesse de la louange, de la réputation, de la gloire. La gloire, ordinairement, n'est qu'ntt miroir où l'on fait paraître le faux avec un certain éclat. Qn'est-ce que la gloire d'un César ou d'un Alexandre, dc ces deux idoles du monde que les hommes semblent encore s'efforcer de porler, par leur louange el leur admiration, au faile des choses humaines ? Qu'est-ce, dis-je, que leur
BOSSIKT. 315
;Ioiro , si ce n'osl un amas confus do fansscs vérins ot tlt; icos éclatants, qui, soutenus par des actions d'une vigueur liai entendue, puisqu'elle; n'aboutissait qu'à des injustices, lu en tous cas à des cliosi'S péiissables, ont imposé au fjenre iiiiniain , et ont même ébloui les sajjes du monde, qui sont 1 ngacjcs dans de semblables erreurs et transportés par de semblables passions? Vanité des vanités, et (ont est vanité !....
i'n bel esprit , un philosoplu'.
Parlons d'une autre espèce d'orgueil, c'est-à-dire d'une autre espèce d(; faiblesse. On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une période, en un mot, à rendre agréables des choses non-seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à cbanter un amour feint on agréable, et à remplir l'univers des folies de leur jeunesse égarée '. Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux des autres ; ils tâchent, parmi les grands, dont ils flattent les erreurs et les faiblesses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S'ils remportent, ou qu'ils s'imaginent remporter l'applaudissement du public , enflés de ce .succès, ou vain ou imaginaire, ils apprennent à mettre leur félicité dans des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l'air, et prennent rang parmi ceux à qui le l'rophète adresse ce reproche : u Vous qui vous réjouissez dans le néant ^. »
Que si quelque critique vient à leurs oreilles, avec un dédain apparent et une douleur véritable, ils se font justice à eux-mêmes : de peur de les affliger, il faut bien qu'une troupe d'amis flatteurs prononce pour eux et les assure du public. .Attentifs à son jugement, où le goûl , c'est-à-dire ordinairement la fantaisie et l'humeur, a plus de part que la raison , ils ne songent pas à ce sévère jugement où la vérité condamnera l'inutilité de leur vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries, et à la fois le venin de leurs
' Qu'on n'accuse pas Rossnet de tomber ici dans l'eicès ; un pliilosoplie païen, Platon . ne s'est-il pas montri' encore plus sévère pour ces portes qui melUnl leur félînlé ilmis un lu ni' qui se /«il <hius l'uir !
- Araos, VI, 14.
316 DOSSIET.
niordanles satires ou de leurs t'pijjrainuies piquanfes, plus que (ont cela les douceurs et les agréments ([u'ils auront versés sur le poison de leurs écrits ennemis de la piété et de la pudeur. Si leur siècle ne leur ])araît pas assez favorable à leurs folies, ils attendront lu justice de la postériti-, c'est-à-dire qu'ils trouveront beau et beureux d'être loués ])ariui les hommes pour des ouvrages que leur conscience aura c(mdanHiés avec Dieu même, et qui aura allumé autour d'eux un feu vengeur. 0 tromperie! ô aveuglement! <) vain triompbe de l'orgueil!
Une autre espèce d'orgueilleux. Les philosophes coadamnent ces vains écrits. Il n'y a rien en apparence de plus grave ni <le plus vrai que le jugement qu'un Socrate, un Platon, d'autres philosophes, à leur exemple, portent des écrits des poi-tes. Ils n'ont, disent-ils, c'est le discours de Platon, aucun égard à la vérité : pourvu qu'ils disent des clioses (|ui plaisent, ils sont contents; c'est pourquoi on trouvera dans leurs vers le pour et le contre, des sentiments admirables ])our la vertu et contre elle; les vices y seront Itlàmés et loués également; et pourvu qu'ils le fassent en de lieaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera dans ce |)hilosophe un recueil de vers d Homère pour et contre la vérité et la vertu : le poëte ne parait pas se soucier de ce qu'on suivra; et pourvu qu'il arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art : comme un peintre qui, sans se mettre en peine d'avoir peint des objets qui portent an vice, ou qui représentent la vertu, croit avoir accompli ce qu'on attend de son pinceau, lorsqu'il a parfaitement imité la nature, (l'est pourquoi, c'est encore ici le raisonnement de Platon , sous le nom de Socrate , lorsqu'on trouve dans les poètes de grandes et admirables sentences, on n'a qu'à approfondir, étales faire raisonner dessus, on trouvera qn'ils ne les entendent pas. Pourquoi ? dit ce philosophe. Parce que, songeant seulement à plaire, ils ne se sont mis en aucune peine de chercher la vérité.
Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également. Il trouve à propos de décrire dans son Enéide l'opinion de Platon sur la pensée et l'intelligence qui anime le monde; il le fera en vers magnifiques. S'il plaît à sa verve poétique et au feu qui en anime les mouvements, de décrire le con-
cours d'alonics qui assemble forkiitement les premiers principes des terres, des mers , des airs et du feu , et d'en faire sortir l'univers, sans qu'on ait besoin pour l'arranger du secours d'une main divine, il sera aussi bon épicurien dans l'une de ses églogues que bon platonicien dans son poëme liéroïque. 11 a contenté loreillc ; il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses vers et la vivacité de ses expressions : c'est assez à la poésie ; il ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire.
Les poëtes et les beaux esprits cbrétiens prennent le même esprit : la religion n'entre non plus dans \o dessein et dans la composition de leurs ouvrages que dans ceux des païens. Celui-là s'est mis dans l'esprit de blâmer les femmes * ; il ne se met pas en peine s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède; pourvu qu'avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à son humeur satirique, et qu'il fasse de belles peintures d'actions bien souvent très-laides, il est content. l'n autre ^ croira fort beau de mépriser l'homme dans ses vanités et ses airs; il plaidera contre lui la cause des b<?te8, et attaquera en forme jusqu'à la raison, sans songer qu'il déprise l'image de Dieu, dont les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui sont si heureusement renouvelés par notre régénération '. Ces grandes vérités ne lui sont de rien ; au contraire, il les cache de dessein formé à ses lecteurs, parce qu'elles rompraient le cours de ses faus- .^es et dangereuses plaisanteries ; tant on s'éloigne de la vérité quand on cidtive les arts, à qui la coutume et l'erreur ne donnent dans la pratique d'aulre objet que le plaisir '.
Un philoso])he blâme ces arts et bannit les poct(;s de sa république avec des couronnes sur la tète et une; branche de laurier dans sa main. Mais ce philosoplu; (;st-il lui-même
* Bossuèt fait allusion ici à la Satire sur les femmes , par Roileau. Eq plusieurs occasions, el de vive voix, l'évêque de Meaux avait frappe d'un blâme sévère celle œuvre de Despréaux.
- Montaigne.
■' Ainsi, Bossuet ne veut pas qu'on attaque la raison, parce que c'est (Upriser l'imot/e de Dieu , dont les restes sont encore si virement empreints dons notre chute.
* Si ces sévères critiques étaient fondées au dix-septième siècle, combien aujourd'hui ne le sont-elles pas davanlajje !
318 nOSSlET.
plus sérirux, lui qui, ayant connu Dion, ne \o ronnail pas pour Dieu , qui n'ose annoiucr au pruple la plus injporlunle véiilt'', qui adore avec lui des idoles, et sacrifie la vérité ;i la coutume? Il en est de même des autres, qui, enflés di leur vaine philosophie, parce qu'ils seront ou pliysiciens, ou géomètres, ou astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à leur jugement les oracles que Dieu envoie au monde pour le redresser: la smiplicité de l'Ecriture causera un dégoût extrême à leur esprit préoccupé ; et autant qu'ils sembleront s'approcher de Dieu par l'intelligence , autant s'en éloigneront-ils par leur orgueil : Quantum propinquarerunt intelligenlià , tantum superbiâ recesseritnt , dit saint Augustin ^ Voilà ce que fait dans l'homme la philosophie quand elle n'est pas soumise à la sagesse de Dieu : elle n'engendre que des superbes et des incrédules^
SninI Jean e.rpUqne toute hi corruption orlijhielk dans les troin concupiscences.
Ainsi il est manifeste que saint Jean, en nous expliquant la triple concupiscence, celle de la chair et des sens, celle des yeux et de la curiosité, et enfin celle de l'orgueil, est remonté à l'origine de notre corruption... Qui pourrait dire quelle complication, quelle infinie diversité de maux sont sortis de ces trois concupiscences? On craint, on espère, on désespère, ou entreprend, on avance, on recule suivant
' Serm. cxli, n" 2, t. v, c. 683.
2 Cf. avec Pascal. V. plus haut, p. 129 et suiv. — Bossuet , dans son Sermon sur In prédicolion •cvaiKjcîiqne (l. xii, p. 236) , s'exprime ainsi :
» Vous qui dites que vous savez tout, vous montrez bien p&r un te! discours que même vous ne savez pas quelle est la nature devotre esprit. Ksprit humain, abîme infini, Irop petit pour loi-même et trop étroit pour te comprendre tout entier , tu as des conduites si enveloppées, des retraites si profondes et si tortueuses dans lesquelles tes connaissances se recèlent, que souvent tes propres lumiùres ne le sont pas plus présentes que celles des autres. Souvent ce que tu sais, tu ne le sais pas; ce qui est en toi est loin de toi ; tu n'as pas ce que lu possèdes : donc, dit excellemment saint Augustin, notre esprit est trop • étroit pour se posséder lui-même tout entier.
Ne croirait-on pas lire l'une des Pensées de Pascal '
nOSSUET. 319
les désirs, cVst-à-diro suivaiil les concupiscences dont on esl prévenu ; on n'envie, on n'ôte aux autres que le bien qu'on désire pour soi-même, on n'est ennemi de personne qu'autant qu'on en est contrarié; on n'est injuste, ravisseur, violent, traître, lâche, trompeur, flatteur, que selon les diverses vues que nous donnent nos concupiscences; on no veut ôter du monde que ceux qui s'y opposent, ou qui y nuisent en quelque manière que ce soit, ou de dessein ou sans dessein; on ne veut avoir de puissance, ni de crédit, ni de biens, que pouf contenter ses désirs; on veut ne se rendre redoutable que pour effrayer ceux qui nous pourraient contredire ; on ne médit que pour avoir ses armes comme toujours prêtes dans sa langue, et s'élever sur la ruine des autres.
0 Dieu! dans quel abîme me suis-je jeté! Quelle infinité de péchés ai-je entrepris de décrire! C'est le monde dont Satan est le créateur; c'est sa création opposée à celle de Dieu. Et c'est pourquoi saint Jean nous crie avec tant de charité : « Mes petits enfants, n'aimez pas le monde ni tout ce qui est dans le monde, parce que tout ce qui est dans le monde, i' de quelque nom qu'il s'appelle, de quelque couleur qu'il se pare, n'est, après tout, « qu'amour du plaisir des sens , que curiosité et ostentation ; » et enfin que ce « fin orgueil » par lequel l'homme, enivré de son excellence, s'attribue l'ouvrage de Dieu et se corrompt dans ses dons... Saint Augustin compare un homme qui aime le monde, qui est guidé par les sens, ;i un arbre qui, s'élevant au milieu des airs, est poussé tantôt d un côté, tantôt d un autre, selon que le vent qui souffle le mène : « Tels, dit-il, sont les hommes sensuels et voluptueux ; ils semblent se jouer avec les vents, et jouir d'un certain air de liberté, en promenant deçà et delà leurs vagues désirs. » Tels sont donc les hommes du monde; ils vont deçà et delà avec une extrême inconstance, et ils appellent liberté leur extrême égarement, comme un enfant qui se croit libre lorsque, échappé à son ronducteur, il court deçà et delà, sans savoir où il veut aller.
0 homme, ne verras-tu jamais ton erreur? Tous ces désirs qui t'entraînent l'un après l'autre sont autant de fantaisies de malade, autant de vaines images qui se promènent dans un cerveau creux : il ne faudrait que la santé pour dis-
sipcr tout. Ta sant('' , ô liomine, c'ost de faire la volonté du Seigneur et de t'allacher à sa parole : u Le monde passe , la concupiscence passe, dit saint Jean \ mais celui qui fait
la volonté du Seigneur demeure éternellement » Ainsi,
dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants, ce n'aimez pas le monde ni tout ce qui est dans le monde , » parce qne tout y passe et s'en va en pure perte
u J<' vous l'écris, pères ; je vous l'écris, jeunes gens; je vous l'écris, petits enfants; » dit saint Jean ^. il parle à trois âges : aux pères, qui sont déjà vieux ou approchent de la vieillesse ; aux jeunes gens, qui sont dans la force; et aux euAints.
Vieillards qui, dans la faiblesse de votre âge, mettez votre gloire dans vos enfants, mettez-la plutôt à connaître Celui qui est dès le commencement, et à l'avoir pour votre père.
Jeunes gens, saint Jean vous parle deux fois; vous vous glorifiez dans votre force; et par vos vives saillies et vos fougues impétueuses, vous voulez tout emporter, mais vous devez mettre votre gloire à vaincre le malin ', qui inspire à vos jeunes cœurs tant de désirs d'autant plus dangereux qu'ils paraissent doux et flatteurs.
Je dirai un mot aux enfants : et puis, jeunes gens, dont les périls sont si grands, je reviendrai encore à vous. Petits enfants, c'est par tendresse que je vous appelle ainsi, car je n'adresserais pas mon discours à ceux qui, dans le berceau, ne m'écouteraient pas encore; je parle donc à vous, ô enfants qui coumiencez à avoir de la connaissance. Dès qu'elle commence à poindre, connaissez votre véritable père, qui est Dieu ; honorez-le dans vos parents , qui sont les images de son éternelle paternité ; a}ez sa crainte dans le cœur, et apprenez de bonne heure à vous laisser enseigner, corriger et conduire à sa sagesse.
Qu'on ne vous apprenne pas à aimer l'ostentation et les parures ; que la vanité ne soit en vous ni l'attrait, ni la récompense du bien que vous faites, et surtout qu'on ne fasse
pas un jeu de vos passions Le vice vient sans qu'on y
pense , et on ne sait quand il commence à germer.
Enfin, je reviens à vous, jeunes gens ; il est vrai, vous
1 Joan., u, 17. — - Joan. , n, 13.
•^ Le démon.
êtes dans la force : for les estls; mais votre force n'est que faiblesse, si elle ne se fait paraître que par l'ardeur et la violence de vos passions. Que la parole de Dieu demeure en vous : vous commencez à l'entendre, commencez à la révérer. Vous voulez l'emporter sur tout le monde, mais je vous ai déjà dit que celui sur qui il faut l'emporter, c'est le malin qui vous tente.
Tous ensemble, pères déjà avancés en âge, jeunes gens, enfants, chrétiens tant que vous êtes, « n'aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde, » car tout y est amour des plaisirs, curiosité et ostentation ; enfin un orgueil foncier qui étouffe la vertu dans sa semence, et, ne cessant de la persécuter, la corrompt non-seulement quand elle est née, mais encore quand elle semble avoir pris son accroissement et sa perfection.
Souvenons-nous, malheureux enfants d'Adam, qu'en quittant Dieu, en qui est la source et la perfection de notre être, nous nous sommes attachés à nous-mêmes, et que c'est dans ce malheureux et aveugle amour que consiste la tache originelle, principalement dans cet amour de notre excellence propre, puisque c'est celui qui nous fait véritablement dieux à nous-mêmes, idolâtres de nos pensées, de nos opinions, de nos vices, de nos vertus même, incapables de porter, je ne dirai pas seulement les faux biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent, mais encore les vrais biens qui viennent de Dieu, parce que, au lieu de nous élever à celui qui les donne, afin qu'on s'unisse à lui, nous nous y attachons, je ne sais comment, de même que s'ils nous étaient propres, et que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre, qui a trompé nos premiers parents, nous séduit encore : et parce que vous avez voulu, ô mon Dieu, qu'il concourût à votre grand œuvre, qui est notre sanctification, sans songer que c'est vous, ô moteur secret, qui lui inspirez le bon choix qu'il a fait, il s'arrête, je ne sais comment, en lui-même, et croit être quelque chose quoiqu'il ne soit rien.
Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité : que nous soyons saints, non pas à nos yeux, mais aux vôtres! Cachez-nous à nous-mêmes, et que nous ne nous trouvions plus qu'en vous seul !
Je me suis levé pendant la nuit avec David " pour voir
322 no SSL ET.
» vos fioiix qui sont les oiurafjfis tle vos doifjls, la Iniif ot n Ips ('toiles fjiio vous avoz fondées '. ;) Qii'ai-je vii, ô Seigneur! et quelle admirable image; des effets de votre lumière infinie! Le soleil s'avançait, et son approche se faisait connaître par une céleste blancheur qui se répandait de tous côtés : les étoiles étaient disparues, et la lime s'était levée avec son croissant d'un ar;{ent si beau et si vif que les yeux en étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil , en paraissant claire et illuminée par le côté qu'elle tournail vers lui : tout le reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait, seulement dans cet endroit-là, un ravis.sant éclat par les rayons du soleil, comme du père de la lumière. Ouand il la voit de ce côté, elle reçoit une leinte de lumière; plus il la voit, plus sa lumière s'accroît : quand il la voit tout entière, elle est dans son plein; et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui d'où elle lui vient. Mais voici un nouvel liommage qu'elle rend à son céleste illuminateur : à mesure qu'il s'approchait, je la voyais disparaître : le faible croissant diminuait peu à peu; et quand le soleil se fut montré tout entier, sa pâle et débile linnière s'évanouissant, se perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut comme absorbée. On voyait bien qu'elle ne pouvait avoir perdu sa lumière par l'approche du soleil, qui l'éclairait ; mais un petit astre cédait au grand, une petite lumière se confondait avec la grande : et la place du croissant ne parut plus dans le ciel, oîi il tenait auparavant un si beau rang parmi les étoiles ^.
Mon Dieu, lumière éternelle, c'est la figure de ce qui arrive à mon âme quand vous l'éclairez. Elle n'est éclairée que du côté que vous la voyez : partout où vos rayons ne pénètrent pas , ce n'est que ténèbres ; et quand ils se retirent tout à fait, l'obscurité et la défaillance sont entières. Que fimt-il que je fasse, ô mon Dieu, sinon de reconnaître de vous toute la lumière que je reçois! 0 lumière incora-
1 Ps. vin , i.
- Bien des poêles, et surtout de nos jours, ont décrit le clair de lune: Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, et tant d'autres. Mais tous avaient Yenseigve d'auteurs : tous voulaient avant tout contenter l'oreille, étaler le beau tour fie leur esprit, le beau son de leurs phrases. Mais ici la poésie a jailii comme de source, an seul souvenir d'un verset de David !
UOSSIET. 323
piéhrnsiblo , par laquelle vous illuiiiiiic/ Ions les lioinmcs
qui vionncnl au monde , outre l'Iiomiiiage que nous vous
devons de vous rapporter toute la lumière et toute la aràcc qui est en nous, eonime la tenant uniquement de vous qui Otes le vrai père des lumières, nous vous en devons encore un autre, qui est que notre lumière, telle qu'elle soit, doit
se perdre dans la vôtre, et s'évanouir devant vous
Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre Je
vous l'offre, ô Dieu vivant et éternel; autant de fois que je respire, je veux vous l'offrir; autant de fois que je pense ,
je souhaite de penser à vous 0 Seigneur, de qui
je tiens tout, je vous aimerai à jamais; je vous aimerai, ô Dieu qui êtes ma force. Allumez en moi cet amour; envoyez moi du plus haut des cieux et de votre sein éternel votre Saint-Ksprit, ce Dieu amour qui ne fait qu'un cœur et qu'une âme de tous ceuv que vous sanctifiez. Qu'il soit la flamme invisible qui consume mon cœur d'un saint et pur amour, d'un amour qui ne prenne rien pour soi-même, pas la moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout le bien (ju'il reçoit de vous !
De la vaine gloire.
Ce sermon fut prononcé devant Louis XI l pendant le carcoïc de l'année f66i. Le roi, âj{é de vingt-qualrc ans, venait de prendre en main , après la mort de Mazarin . la direction des affaires.
Tous les hommes sont nés pour la grandeur, parce
que tous sont nés pour posséder Dieu. Car comme Dieu est ;jrand, parce qu'il n'a besoin que de lui-même, 1 homme aussi est grand, chrétiens, lorsqu'il est assez droit pour n'avoir besoin que de Dieu. C'était la véritable grandeur de la nature raisonnable, lorsque, sans avoir besoin des choses extérieures, qu'elle possédait noblement sans en être en aucune sorte possédée, elle faisait sa félicité par la seule innocence de ses désirs, et se trouvait tcmt ensemble et rjrande et heureuse en s'attachant à Dieu par un saint amour. Kn effet, cette seule attache qui la rendait tempérante, juste, sage, vertueuse, la rendait aussi, par conséquent, libre, tranquille, assurée. La paix de la conscience répan- (lai( sur les sens une joie divine. L'homme avait en luimême toute sa grandeur, et tous le?, biens externes dont il
324 BOSSUKT.
jouissait lui t'iaient accorilcs lihéralcmont, non coniinc un iondcuicnt de son bonheur, mais comme une marque de son abondance. Telle clait lu première inslilution de la créature raisonnable.
Mais de même qu'en possédant Dieu elle avait sa plénitude, ainsi, en le perdant par son péché, elle demeure épuisée. Elle est réduite à son propre l'onds, c'est-à-dire à son premier néant: elle ne possède plus rien, puisque, devenue dépendante des biens qu'elle semble posséder, elle eu est plutôt la captive qu'elle n'en est la propriétaire et la souveraine. Toutefois, malgré la bassesse et la pauvreté où le péché nous réduit, le cœur de l'homme étant desfitié pour posséder un bien immense , quoique la liaison qui ly tenait attaché soit rompue , il en reste toujours en lui quelque impression qui fait qu'il cherche sans cesse quelque ombre d'infinité ^. L homme ])anvre et indigent au dedans tâche de s'enrichir et de s'agrandir comme il peut; et comme il ne lui est pas possible de rien ajouter à sa taille <'t à sa grandeur naturelle, il s'applique ce qu'il peut par le dehors"^. Il pense qu'il s'incorpore, si vous me permettez
* Cf. avec Pascal. V. pins haut, p. 1 iO et suiv. - Dans le sermon sur la Xalh-ili: de .Volrc- Seigneur ( t. ii, p. 3i0), Bossuct développe éloqnemmcnt la même pensée :
-Comme il ne peut rien ajoutera sa taille ni à sa substance *, comme Hit le Fils de Uieu, il tâche de se repaître d'une vaine ima<jination de •grandeur, en amassant autour de lui tout ce qu'il peut. Il pense qu'il s'incorpore, pour ainsi dire, toutes les richesses qu'il acquiert; il s'ir.ia<|ine qu'il s'accroît en élargissant ses apparlemenis magnifiques , ou'il s'étend en étendant son domaine, qu'il se multiplie avec ses titres, «t enfin qu'il s'agrandit eu quelque façon par celte suite pompeuse de domestiques qu'il traîne après lui pour surpendre les yeux du vulgaire.
•- Cette femme vaine et ambitieuse, qui porte sur elle la nourriture de tant de pauvres et le patrimoine de tant de familles , ne se peut considérer comme une personne particulière. Cet homme qui a tant de charges, tant de titres, tant d'honneurs , seigneur de tant de terres, possesseur de tant de biens, maître de tant de domestiques, ne se comptera jamais pour un seul homme, et il ne considère pas qu'il ne fait que de vains efforts, puisque, quelque soin qu'il prenne de s'accroître et de se multiplier en tant de manières et par tant de titres superbes , il ne faut qu'une seule mort pour tout abattre, et un seul tombeau pour tout enfermer. »
* Saint Mallh., Vi, 27.
BOSSIET. :J25
(le parler ainsi, tout ce qu'il amasse, tout ce qu il acquiert, tout ce qu il gague. Il s imagiue croître lui-même avec son traiu qu il augmente, avec ses appartements qu il rehausse, avec sou domaine qu'il étend '. Aussi à voir comme il marche, vous diriez que la nature ne le contient plus; et sa fortune enfermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme. Et, en effet, pensez-vous, messieurs, que cette femme vainc et ambitieuse puisse se renfermer en elle-même, elle qui a nonseulement en sa puissance, mais qui traîne sur elle, en des ornements, la subsistance d'une infinité de familles; qui porte, dit Tertullien, en un petit fil autour de son cou des patrimoines entiers ^; et qui tâche d'épuiser au service d'un seul corps toutes les inventions de l'art et toutes les richesses de la nature. Ainsi l'homme, petit en soi et honteux de sa petitesse, travaille à s accroître et à se multiplier dans ses titres, dans ses possessions, dans ses vanités : tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils, et ainsi du reste : toutefois qu il se multiplie tant qu'il lui plaira : il ne faut toujours pour l'abattre qu'une seule mort. Mais, mes frères, il n'y pense pas, et dans cet accroissement infini que notre vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste *.
C'est, messieurs, eu cette manière que Ihonmic croit se rendre admirable. Eu effet, il est admiré, et devient im ma-
1 Dans le sermon de vèlure pour la profession de madame de la \allière, Bossuet a peint en termes magnifiques l'état de la créature déchue, et qui ' chercbe à réparer ses ruines en empruntant de tous côtés de quoi se remplir : »
i Cet homme croit s'agrandir avec son équipage qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse . avec son domaine qu'il étend. Celte femme ambitieuse et vaine croit valoir beaucoup quand elle s'est chargée d'or, de pierreries etde mille autres vains ornements. Pour la parer toute la nature s'épuise, tous les arts suent , toute l'industrie se consume. Ainsi nous amassons autour de nous tout ce qu'il y a de plus rare : notre vanité se repait de cette fausse abondance... Ainsi l'âme veut se remplir, elle ne peut,... etc.
-Saillis et insulas leiiera cenix circiimfert (Tert., De cuit. fam. , >, 8).
•^ Irait admirable 1
•iiiiliqui; spectacle aux autres hoDimes aussi vains et autant trompes qu(! lui. Mais ce (pii le relève, c'est ce qui l'abaisse. Car ne voit-il pas, chrétiens, clans toute cette pompp qui l'environne, et de tous ces regards qu'il attire, que ce qu «»n regarde le moins, ce qu'on admire le moins, c'est luimême?
Mais ne parlons pas toujours de ces vanités qui regardent les biens de la lorlune et les ornements du corps; l'homme est vain de plus d'une sorte. Ceux-là pensent être les plus raisonnables, qui sont vains des dons de l'intelligence, les savants, les gens de littérature, les beaux esprits. A la vérité, chrétiens, ils sont dignes d'être distingués des autres, et ils font l'un des plus beaux ornenienis du monde. Mais qui les pourrait supporter lorsque, aussitôt qu'ils se sentent un peu de talent, ils fatiguent toutes les oreilles de leurs laits et de leurs dits? Et parce qu'ils savent arranger des mots, mesurer un vers ou arrondir une période, ils pensent avoir droit de se faire écouter sans lin, et de décider de tout souverainement K 0 justesse dans la vie, 6 égalité dans les mœurs, ô mesure dans les passions, riches et véritables ornements de la nature raisonnable, quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer? Mais laissons les beaux esprits dans leurs disputes de mots, dans leur commerce de louanges, qu'ils se vendent les uns aux autres à pareil prix, et dans leurs cabales tyranniques, qui veulent usurper l'empire de la réputation et des lettres. Je voudrais n'avoir que ces plaintes, je ne les porterais pas dans cette chaire. Mais dois-je dissimuler leurs délicatesses et leurs jalousies? Leur» ouvrages leur semblent sacrés : y reprendre seulement un mot, c'est leur faire une blessure mortelle. C'est là que la xanité, qui semble iialurellement n'être qu'enjouée, devient cruelle et impitoyable -. La satire sort bientôt des premières bornes, et d'une guerre de mots elle passe à des libelles diffamatoires, à des accusations outrageuscs contre les mœms et les personnes. Là on ne regarde plus combien les
1 Molière a exprimé la même pensée dans les Femmes lavanles :
II eemlilp à trois j^^redins 'lans leai pdil cerveau
\>oe pour ttrc imprimés cl relie» en veau ,
Les voilà dans l'F.tat d'impnrianles per»onneB,
Qu'avec leur plume ils font l'j dctiin des couR'Ilue^, e(c.
- CI'. |>a,'je .315 et suiv.
nOSSUET. :î27
Iraits sont envenimés, pourvu qu'ils soient lancés avec art, ni combien les plaies sont mortelles à l'honneur, pourvu que les morsures soient ingénieuses ; tant il est vrai, chrétiens, que la vanité corrompt tout, jusqu'aux exercices les plus innocents de l'esprit, et ne laisse rien d'entier dans la vie humaine! Elle ne se contente pas de donner aux crimes des ouvertures favorables, elle les autorise publiquement, et entreprend de les mettre en lionnenr par des maximes ruineuses de la pureté des mœurs. {Sermon sur l'honneur.)
Brièveté de la vie.
La vie humaine [est] semblable à un chemin dont l'issue est un précipice affreux. On nous avertit dès le premier pas; mais la loi est prononcée, il faut avancer tonjours. Je
voudrais retourner sur mes pas; marche, marche Une
force invincible nous entraîne; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route : encore si je pouvais éviter ce précipice affreux. Non, non; il faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des années. On se console pourtant, parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent, etc. On voudrait s'arrêter; marche, marche. Et ■('pendant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé; fracas effroyable, inévitable ruine. On se console parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en pas.sant, quon voit se faner entre ses mains du malin au soir, quelpies fruits qu'on perd en les goûtant : enchantement. Touours entraîné tu approches du gouffre affreux : déjà tout
ommence à s'effacer; les jardins [sont] moins fleuris, les
(leurs moiiis brillantes, leurs couleurs moins vives, les prai-
ies moins riantes, les eaux moins claires; tout se ternit,
tout s'efface; l'ombre de la mort se présente; on commenre
sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord; encore un pas. Déjà l'horreur trouble les sens, la tète tourne, les yeux s'égarent; il faut marcher. On voii- Irait retourner en arrière ; plus de moyen : tout est tombé, out est évanoui, tout est échappé. (Fragment d'un sermon prêche n Meaux le jour de Pâques, 13* v., p. 088.)
3Î8 DOSSIKT.
Fragment du Pauègijrique de saint Paul.
Cet admirable paDt',<jYrique fut prononcé à Paris, devant ta reino Anne d'Aulriche, en lOCl. Itossuet avait alors trente-quatre ans.
Dans le dessein que je me propose de faire aujourd'hui le panégyrique du plus illustre des prédicateurs et du pluzélé des apôtres, je ne puis vous dissimuler que je nie sen moi-même étonné de la grandeur de mon entreprise. QuauJ je rappelle à mon souvenir tant de peuples que Paul a con- (juis, tant de travaux qu'ila surmontés, tantde mystères qu'il a découverts, tant d exemples qu'il nous a laissés d'une charité consommée, ce sujet me paraît si vaste, si relevé, si majestueux, que mon esprit, se trouvant surpris, ne sait ni où s'arrêter dans celte étendue, ni que tenter dans cette hauteur, ni que choisir dans cette abondance : et j'ose bien me persuader qu'un ange ne suffirait pas pour louer cet homoie du troisième ciel.
Mais ce qui m'étonne le plus, c'est que cet amour mêlé de respect que je me sens pour le divin Paul, et duquel j'espérais de nouvelles forces dans un ouvrage qui tend à sa gloire, s'est tourné ici contre moi, et a confondu toutes mes pensées, parce que dans la haute idée que j'avais conçue de l'Apôtre, je ne pouvais rien dire qui lui (àt égal, et il ne me permettait rien qui fût au-dessous
X'attendez pas, chrétiens, de ce céleste prédicateur, ni la pompe ni les ornements dont se pare l'éloquence humaine. Il est trop grave et trop sérieux pour rechercher ces délicatesses; ou, pour dire quelque chose de plus chrétien et de plus digue du grand Apôtre, il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme , pour vouloir corrompre, par les vanités de l'éloquence séculière, la vénérable simplicité de l'Evangile de Jésus-Christ...
Trois choses contribuent ordinairement à rendre un orateur agréable et efficace : la personne de celui qui parle, la beauté des choses qu'il traite, la manière ingénieuse dont il les explique. Et la raison en est évidente; car l'estime de l'orateur prépare une attention favorable, les belles choses nourrissent l'esprit, et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise les fait doucement entrer dans le cœur.
Mais de la manière que se représente le prédicateur dont
ROSS r ET. 329
je parle, il est bien aisé de juger qu'il n'a aucun de ces avantages.
Et premièrement, chrétiens , si vous regardez son extérieur, il avoue lui-même que sa mine n'est pas relevée : prœsentia corporis iujirma * ; et si vous considérez sa position, il est pauvre, il est méprisable, et réduit à gagner sa vie par l'exercice d'un art mécanique. De là vient qu'il dit an.\ Corinthiens : « J'ai été au milieu de vous avec beaucoup de crainte et d infirmité ^ : » d'où il est aisé de comprendre combien sa personne était méprisable. (Chrétiens, quel prédicateur pour convertir tant de nations !
Mais peut-être que sa doctrine sera si plausible et si belle, qu'elle donnera du crédit à cet homme méprisé. \'on , il n'en est pas de la sorte : a il ne sait pas, dit-il, autre chose que son maître crucifié * » c'est-à-dire qu'il ne sait rien que ce qui choque, que ce qui scandalise, que ce qui paraît folie et extravagance. Comment donc peut-il espérer que ses auditeurs soient persuadés? Mais, grand Paul, si la doctrine que vous annoncez est si étrange, si difficile, cherchez du moins des termes polis, couvrez des fleurs de la rhétorique cette lace hideuse de votre Evangile, et adoucissez son austéril(' par les cliarmes de votre éloquence. A Dieu ne plaise, répond ce grand homme, que je mêle la sagesse humaine à la sagesse du Fils de Dieu; c'est la volonté de mon maître que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine paraît incroyable : non in persuasibilibus hunianœ sapientiw verbis '. C'est ici qu'il nous faut entendre les secrets de la Providence. Elevons nos esprits, messieurs, et considérons les raisons pour lesquelles le Père céleste a choisi ce prédicateur sans éloquence et sans agrément, pour porter par toute la terre, aux Romains, aux Grecs, mis. Barbares, aux petits, aux grands, aux rois mêmes, l'Evangile de Jésus-Christ.
Pour pénétrer un si grand mystère, écoutez le grand Paul lui-même, qui, ayant représenté aux Corinthiens combien ses prédications avaient été simples, en rend cette raison admirable : c'est, dit-il, que c; nous vous prêchons une sagesse qui est cachée, que les princes de ce monde
> II CoriDth. , X. 10. — 2 I Corinlh,, ii, 3. — ^ Ibid., 2. '' I Cor. II . -i.
330 r.OSSlET.
n'ont pas roconmic : » sapienliitm quœ ahscondUa est, Qucllt^ csl cette safjesse cachée? Clirctiens, c'est Jésus- Christ uiêinc; il est la sa;jesse dii l*ère; mais il est mit! sagesse incarnée, qui, s' étant couverte volontairement de l'infirmité de la ciiair, s'est cachée aux grands de la terre par l'obscurité de ce voile. C'est donc une sagesse cachée; et c'est sur cela que s'appuie le raisonnement de l'Apôtre. \c vous étonnez pas, nous dit-il , si, préchant une sagesse cachée, mes discours ne sont point ornés des lumières de l'éloquence. Cette merveill(;use faiblesse qui accompagne la prédication est une suite de l'abaissenjent par lequel mon Sauveur s'est anéanti ; et comme il a été humble en sa personne, il veut l'être encore dans son Kvangile
X'aKendez donc pas de l'Apôtre ni qu'il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses , ni qu'il veuilh' charmer les esprits par de vaincs curiosités. Ecoutez ce qu'il dit lui-même : u Nous prêchons une sagesse cachée ; nous prêchons un Dieu crucifié. » Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu qui rejette tout l'éclat du monde ; si notre simplicité déplaît aux superbes, qu'ils sachent que nous voulons leur déplaire, que Jésuo-Christ méprise leur faste insolent , et qu'il ne veut être connu que des humbles. Abaissons-nous donc à ces humbles; faisons-leur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de l'humiliation de la croix, et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.
C'est pour ces solides raisons que saint Paul rejette tous les artifices de la rliétorique; son discours, bien loin de couler avec cette douceur agréable , avec cette douce égalité tempérée, que nous admirons dans les orateurs, parait inégal et sans suite à ceux qui ne l'ont pas assez pénétré; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes frères, n'en rougissons pas. Le discours de l'Apôtre est simple, mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s'il méprise la philosophie, Jésus- Christ lui tient lieu de tout; et son nom qu'il a toujours à la bouche, ses mystères qu'il traite si divinement, rendront sa simplicité toute-puissante. Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution ' rude, avec cette phrase
' On dirait aujourd'hui : i-locutio».
r.OSSUET. :î3l
qui sent l'élraDcjer, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs, et malgré la résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes; il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler devant les tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul, adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron.
Et d'où vient cela, chrétiens? C'est que Paul a des moyens de persuader que la Grèce n'enseigne pas, et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plait de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Epîtres une certaine vertu plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant, qu'elle captive les entendements; qui ne llafte pas les oreilles , mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, celte force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine; ainsi cette vertu céleste, qui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend '.
1 Bossuet avait déjà employé celte magnlBque comparaison dans son Sermon sur hi dirmilè de lo religion :
... - Ce n'est point par l'art du bien dire, par l'arrangement des paroles , que les apôtres ont opéré ces «jrands effets. Tout se fait par une secrète vertu qui persuade contre les rèçjles. .. ; vertu qui, venant du ciel, sait se conserver tout entière dans la bassesse modeste et familière de leurs expressions, et dans la simplicité d'un style qui paraît vulgaire : Comme on voit unjleure rapide qui relient, eoulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il a acquise aux montagnes (d ou il tire son origine) d'où ses eaux se sont précipitées *. = (T. xi , p. 27.)-
* I.eB éditpors de Bossaet ne se sont pasapt-rcos que ces mol? : d'o» il lire son ortijxne, avaient i'Ié remplacés parceoi-ci : d'oii fes enit.r. > !c
332 BOSSIKT.
C'est par cotte vert» divine que la simplicité de l'Apùli a assujetti toutes choses. Klle a renversé les idoles, établi la Croix de Jésus, persuadé à un million d'hommes dt mourir pour en défendre la fjloire ; enfin, dans ses admirables Epitres, elle a expliqué de si j^rands secrets, qu'on i vu les plus sublimes esprits, après s'être exercés lon<}tem|i dans les plus hautes spéculations où pouvait aller la pliib.sophie, descendre de cette vaine hauteur oi'i ils se croyaieiil élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l'écoli (le Jésus-Christ, sous la discipline de Paul.
.Aimons donc, aimons, chrétiens, la simplicité de Jésus; aiujons l'KvanfjiK' avec sa bassesse, aimons Paul dans sou style rude et profitons d'un si ;jrand exemple. \e regardons pas les prédications comme un divertissement de l'espril; n'exigeons pas des prédicateurs les agréments de la rhétorique, mais la doctrine des Ecritures. Que si notre délicatesse, si notre dégoût les contraint à chercher des ornements étrangers, pour nous attirer par quelque moyen à l'Evangile du Sauveur Jésus, distinguons l'assaisonnement de la nourriture solide. .Au milieu des discours qui plaisent, ne jugeons rien digne de nous que les enseignements qui édifient; et accoutumons-nous tellement à aimer Jésus-Chiisl tout seul, dans la pureté naturelle de ses vérités toutes saintes, que nous voyons encore régner dans l'Eglise cetti première simplicité, qui a fait dire au premier apôtre : cutii infirmor, tum potens suni : u Je suis puissant, parce que je suis faible; : mes discours sont forts parce qu'ils sont simples; c'est leur simplicité innocente qui a confondu la sagesse humaine. Mais, grand Paul, ce n'est point assez : la puissance vient au secours de la fausse sagesse ; je vois les persécuteurs qui s'élèvent. .Après avoir fait des discours, où voire simplicité persuade, il faut vous préparer au combat où votre faiblesse triomphe. (Panégyrique de saint Paul).
276. ) Bossuet, tout en resserrant sa phrase dans le Panégyrique Je saint Paul, a sa la compléter par le trait qui la termine.
Fragment de l'oraison funèbre de Henriette-Marie de France, reine de la Grande-Bretagne '.
Bossuet dans son Sermon sur l'unité de l'Eglise , ou dans l'Oraison funèbre du grand Condé, s'est peut-être élevé à une plus haute éloquence que dans le chef-d'œurre qu'on va lire. Mais, ici, il a pris le pinceau de Tacite pour peindre ces passions furieuses qui égarent les peuples, et qui ébranlent tous les fondements de la terre.
Quand Dieu laisse sortir du puits de l'abîme la fumée qui obscurcit le soleil, selon l'expression de l'Apocalypse, f 'est-à-dire l'erreur et l'hérésie ; quand, pour punir les scandales, ou pour réveiller les peuples et les pasteurs, il permet à l'esprit de séduction de tromper les âmes hautaines, el de répandre partout un chagrin superbe, une indocile euriosilé et un esprit de révolte; il détermine, dans sa sagesse profonde, les limites qu'il veut donner aux malheureux progrès de l'erreur et aux souffrances de son Eglise. Je n'entreprends pas, chrétiens, de vous dire la destinée de ces derniers siècles, ni de marquer le ternie fatal dans lequel Dieu a résolu de borner leur cours. Mais si mon jugement ne me trompe pas; si, rappelant les siècles passés, j'en fais un juste rapport à l'état présent, j'ose croire, et je vois les sages concourir à ce sentiment, que les jours d'aveuglement sont écoulés, et qu'il est temps désormais que la lumière revienne. Lorsque Henri Vlll, prince en tout le reste accompli, s'égai-a dans les passions qui ont perdu Salomon et tant d'autres rois, et commença d'ébranler l'autorité de l'Eglise, les sages lui dénoncèrent qu'en remuant ce seul point il mettait tout en péril, et qu il donnait, contre son dessein, une licence effrénée aux siècles suivants. Les sages le prévirent, mais les sages sont-ils crus en ces temps demportemenls, et ne se rit-on pas de leurs prophéties? Ce qu'une judicieuse prévoyance n'a pu mettre dans l'esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l'expérience, les a forcés de le croire. Tout ce que la religion a de plus saint a été en proie ^. L'Angleterre a tant
1 Henriette-Marie, fille de Henri IV, roi de France, et de Marie de Médicis , avait épousé, en 1C2."), Charles I''"", roi d'Angleterre, qui périt sur l'échafaud le 9 février 16 49.
- C'est-à-dire ««^j/'Oi'e aux fureurs des faciions.
334 UOSSLKT.
changé qii'i-llc^ ne sait plus cllc-mt^iiu' à quoi s'l-ii U'uir; et plus agitée en sa terre et dans ses ports int'uje que l'Oeéan qui l'environne, elle se vctit inondée par l'effroyahle delnudenient de luille sectes ])izarres. Qui sait si, étant revenue de ses erreurs prodigieuses louchant la royauté, elle ne poussera j)as plus loin ses réde.vions; et si, ennuyée de ses changements , elle ne regardera pas avec complaisance l'état qui a précédé?
Quelque haut qu'on puisse remonter pour retrouver dans les histoires les exem])les des grandes mutations, on trouvera que jusqu ici elles sont causées ou par la mollesse , ou par la violence des princes. En elfet, quand les princes, négligeant de connaître leurs affaires et leurs armées, ne travaillent qu'à la chasse, comme disait cet historien*, n'ont de gloire que pour le luxe, ni d'esprit que 'pour inventer des plaisirs; ou quand, emportés parleur humeur violente, ils ne gardent plus ni lois ni mesures, et qu'ils ûtent les égards et la crainte aux hommes, en faisant que es maux qu'ils souffrent leur paraissent plus insupportahles que ceux qu'ils prévoient; alors, ou la licence excessive, ou la patience poussée à l'extrémité, menacent terrihlement les maisons régnantes.
Charles I"", rui d'Angleterre, était juste, modéré, magnanime , très-instruit de ses affaires et des moyens de régner. Jamais prince ne fut plus capable de rendre la royauté iionsenlement vénérable et sainte, mais encore aimable et chère ù ses peuples. Que lui peut-on reprocher, sinon la clémence? Je veux bien avouer de lui ce qu'un auteur célèbre a dit de César : u Qu'il a été clément jusqu'à être obligé de s'en repentir. » Cœsari proprium et peculiure sit clementiw iti' signe, qud usque ad panilentiam omnes superavit -.
Que ce soit là, si l'on veut, l'illustre défaut de Charles aussi bien que de César ; mais que ceux qui veulent croire que tout est faible dans les malheureux et dans les vaincus, ne pensent pas pour cela nous persuader que la force ait manqué à son courage, ni la vigueur à ses conseils. Foursuivi à toute outrance par I implacable malignité de la forlune, trahi de tous les siens, il ne s'est pas manqué à Uii-
1 Venatus maximus labor est. (Quint. Curt.. I. viti, n"9.) - Plin. . 1. V II . c. 2.Î.
liOSSLET. a:î5
iiu'iiic. Malgré li's niauvais succès do ses armes iiilorluiiérs, si ou a pu le vaincre, on n'a pu le forcer, et comme il n'a jamais refusé ce qui était raisonnable , étant vainqueur, il a toujours ri'jelé ce qui était faible et injuste, étant captif. J'ai peine à contempler son grand cœur dans ces dernières épreuves. Mais certes, il a montré qu'il n'est pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à un roi qui sait se connaître; et ceux qui ont vu de quel front il a paru dans la salle de Westminster et dans la place de White-Hall, peuvent juger aisément combien il était intrépide à la tétc de ses armées et majestueux au milieu de son palais et de sa
cour
Ceux qui sont instruits des affaires, étant obligés d'avouer que le roi n'avait pas donné d'ouverture ni de prétexte aux excès sacrilèges dont nous abhorrons la mémoire, en accusent la fierté indomptable de la nation, et je confesse que la haine des parricides pourrait jeter les esprits dans ce sentiment. Mais, quand on considère de plus près l'histoire de ce grand royaume, et particulièriMncnt les derniers règnes, où l on voit non-seulement les rois majeurs, mais encore les pupilles et les reines mêmes si absolues et si redoutées; quand on regarde * la facilité incroyable avec laquelle la religion a été ou renversée, ou rétablie par Henri, par Kdouard, par Marie, par Elisabeth, on ne trouve ni la nation si rebelle ni ses parlements si fiers et si factieux; au contraire, on est obligé de re])roclier à ces peuples d'avoir été trop soumis, puisqu'ils ont mis sous le joug leur foi même et leur conscience. X'accusons donc pas aveuglément le naturel des habitants de l'île la plus célèbre du monde, qui, selon les plus fidèles histoires, tirent leur origine des Gaules, et ne croyons pas que les Merciens, les Danois et les Saxons aient tellement corrompu en eux ce que nos pères leur avaient donné de bon sang, qu'ils soient capables de s'emporter à des procédés si barbares, s'il ne s'y était mêlé d'autres causes. Qu'est-ce donc qui les a poussés? Quelle force, quel transport, quelle intempérie ^ a causé ces agitations et ces violences? X'en doutons pas, chrétiens, les fausses religions, le libertinage d'esprit, la fureur de dis-
' C'esl-a-dirc quand on considcn.
- {tttellv UmjHie.
piller (1rs choses divines, sans lin, sans rèfjle, sans soumission , a emporté les courages. Voilà les ennemis que la reine a eu à eoniballre, et que ni sa prudence, ni sa douceur, ni sa fermeté n'ont pu vaincre.
J'ai déjà dit quelque chose de la licence où se jettent le^ esprits quand on ébranle les fondements de la religion, el qu'on remue les bornes une fois posées. Mais comme la luatière que je traite me fournit un exemple, manifeste el unique dans tous les siècles, de ces extrémités furieuses, il est, messieurs, de la nécessité de mon sujet de remonti i jusqu'au principe, et de vous conduire pas à pas par tou> les e\cès où le mépris de la religion antique et celui de l'autorité de l'Eglise ont été capables de pousser les honmics.
Donc la source de tout le mal est que ceux qui n'ont pas craint de tenter au siècle passé la réforme par le schisme, ne trouvant pas de plus fort rempart contre toutes leurs nouveautés que la sainte autorité de l'Eglise , ils ont élf obligés de la renverser. Ainsi les décrets des conciles, la doctrine des Pères et leur sainte unanimité , l'ancienne tradition du saint-siége et de l'Eglise catholique, n'ont pluété comme autrefois des lois sacrées et inviolables. Chacun s'est fait à soi-même un tribunal où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance; et encore qu'il semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits en le* renfermant dans les limites de l'Ecriture sainte, comme ce n'a été qu'à condition qnr chaque ildèle en deviendrait interprète, et croirait que le Saint-Esprit lui eu dicte l'explication, il n'est point de particulier qui ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses inventions, à consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu'il pense. Dès lors on a bien prévu que la licence n'ayant plus de frein, les sectes se mulliplieraieut jusqu'à rinTmi; que l'opiniâtreté serait invincible; et que, tandis que les uns ne cesseraient de disputer, ou donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres, fatigués de tant de folles visions, (t ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée par tant de sectes, iraient enfin chercher un repos funeste et une entière indépendance dans l'indifférence des religions ou dans l'athéisme'.
' Nous avons le triste privilège de pouvoir apprécier, mieui que nos pères , la profonde vcrilc de ces paroles.
BOSSLET. 337
Tels, et plus pei'uicieux encore, comme vous verrez dans la suite, sont les effets naturels de cette doctrine. Mais de niéuie qu'une eau débordée ne fait pas partout les mêmes ravages, parce que sa rapidité ne trouve pas partout les mêmes penchanis * et les mêmes ouvertures, ainsi, quoique cet espiit d'indocilité et d'indépendance soit également répandu dans toutes les hérésies de ces derniers siècles, il n'a pas produit universellement les mêmes effets. Il a reçu diverses limites, suivant (\ur, la crainte, ou les intérêts, ou l'humeur des particuliers et des nations, ou enfin la puissance divine, qui donne, quand il lui plaît, des bornes secrètes au.\ passions des bouimes les plus emportées, l'ont différemment retenu; que, s'il s'est montré tout entier à 1. Angleterre, et si sa malignité s'y est déclarée sans réserve, les rois en ont souffert , mais aussi les rois en ont été cause ^. Ils ont trop fait sentir aux peuples que l'ancienne religion se pouvait clianger. Les sujets ont cessé d'en révérer les maximes quand ils les ont vlies céder aux passions et aux intélêts de leurs princes. Ces terres, trop remuées, et devenues incapables de consistance, sont tombées de toutes parts, et l'ont l'ait voir que d'effroyablrs précipices '\ J'appelle ainsi tant d'erreurs téméraires et extravagantes qu'on voyait paraître tous les jours. Ne croyez pas que ce soit seulement la querelle de l'épiscopat, ou quelques chicanes sur la liturgie anglicane, qui aient ému les coniiiiunes; ces disputes n'étaient encore que de faibles commencements par où ces esprits turbulents faisaient comme un essai de leur liberté. Mais quelque chose de plus violent se renmait dans le fond des cœurs : c'était un dégoût secret de tout ce qui a de l'autorité et une démangeaison d'innover sans fin, après qu'on en a vu le premier exemple.
Ainsi les calvinistes, plus hardis que les luthériens, out servi à établir les sociniens, qui ont été plus loin qu'eux, et dont ils grossissent tous les jours le parti. Les sectes infinies des anabaptistes sont sorties de cette même source, et leurs opinions mêlées au calvinisme ont fait naître les indépendants, qui n'ont point eu de bornes, parmi lesquels on voit les trembleurs, gens fanatiques qui croient que toutes leurs
1 C'est-à-dire les mêmes pentes.
^ El nunc , rerjes , inlclligite; erudimitii , qui judicclis Urrum.
^ Image d'une justesse admirable.
:j:38 BOSSLKT.
n-verirs leur sont inspiréos, ol «•eux (ju on iiuiiimc «-hi'rcheurs, à raiisc qiip, dix-sf-pl cents ans après Jësus-(.'lirisl , ils flierchc'iit encore la religion, et n'en ont point d'arn-ft'e.
C'est, messieurs, en celte sorte que les esprits une (n:> émus, tombant de ruines en ruines, se sont divisés en tant de sectes. En vain les rrtis d'Angleterre ont cru les |)(>uvoir retenir sur celte pente dangereuse, en Cfuiservant I épiscrtpat ; car (|ue peuvent des é\ coques, qui ont anc'-anti eux-mêmes I autorité de leur chaire et la révérence ' qu on doit à la succession , en condamnant ouvertement leurs prédécesseius jusqu à la source même de leur sacre, ccst-à-dire jusqu'au pape saint Grégoire et au saint moine Augustin , son discipl< et le premier apôtre de la nation anglaise? Qu'est-ce qu< l'cpiscopat, quand il se sépare de l'Eglise qui est son t<»ul aussi bien que du saint-siége qui est son centre, pour s'altaclier, contre sa nature, à la royauté comme à son (bel ' (les deux puissances d un ordre si différent ne s'unissenl pas, mais s'embarrassent mutuellement quand on les confond ensemble; et la majesté des rois d Angleterre sérail demeurée plus inviolable si, con lente de ses droits sacrés, elle n avait point voulu attirer à soi les droits et 1 autorité df 1 Eglise. Ainsi rien n'a retenu la violence des esprits féconden erreurs, et Dieu, pour punir l'irreligiense instabilité i\r ces peuples, les a livrés à l'intempérance de leur folle curiosité; en sorte que l'ardeur de leurs disputes insensées, cl leur religion arbitraire, est devenue la plus dangereuse i\c leurs maladies.
Il ne faut pas s étonner s'ils perdirent le respect de la majesté et des lois, ni s'ils devinrent factieux, rebelles et opiniâtres. On énerve la religion quand on la change , et on lui 6te un certain poids qui seul est capable de tenir les peuples. Us ont dans le cœur je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappe, si on leur ôte ce frein nécessaire, et on ne leur laisse plus rien à ménager quand on leur permet de se rendre maîtres de leur religion. C'est de là que nous est né ce prétendu règne du Christ, inconnu jusqu'alors au christianisme , qui devait anéantir toute la royauté et égaler - tous les hommes : songe séditieux des indépendants, et leur chi* mère impie et sacrilège; tant il est vrai que tout se tourne
1 La vénération.
- Rendre égoiu.
BOSSLET. 339
on révoltes et on pensées sédiliruses quand rautorité de la religion est anéantie! Mais poiirqnoi chercher des preuves d'une visité que le Saint-Esprit a prononcée par une sentence manifeste? Dieu même menace les peuples qui altèrent la religion qu'il a établie, de se retirer du milieu d'eux, et par là de les livrer aux guerres civiles *. Ecoutez comnw il parle par la bouche du prophète Zacharie : u Leur âme, dit le Seigneur, a varié envers moi, » quand ils ont si souvent changé de religion, « et je leur ai dit : Je ne serai plus votre pasteur, » c'est-à-dire je vous abandonnerai à vousmêmes et à votre cruelle destinée ; et voyez la suite : « Que ce qui doit mourir aille à la mort , que ce qui doit être ro tranché soit retranché ; » entendez-vous ces paroles? » etqu(> ceux qui demeureront se dévorent les uns les autres ! > O prophétie trop réelle et trop véritablement accomplie! La reine avait bien raison déjuger qu'il n'y avait pas de moyen d'ôter les causes des guerres civiles qu'en retournant à l'unité catholique, qui a fait fleurir pendant tant de siècles l'Eglise et la monarchie d Angleterre autant que les plus saintes églises et les plus illustres monarchies du monde. C'est le mépris de cette unité qui a divisé l'Angleterre ^ Que si vous demandez comment tant de factions opposées et tant de sectes incompatibles, qui se devaient apparemment détruire les unes les autres, ont pu si opiniâtrement conspirer ensemble contre le trône royal, vous l'allez apprendre.
Un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ùter par conseil et par prévoyance, mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées; enfin un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent être nés pour remuer le monde. 0"^ le sort de tels esprits est hasardeux , et qu'il en paraît dans l'histoire à qui leuiaudace a été funeste! Mais aussi que ne font-ils pas, quand il plaît à Dieu de s'en servir! 11 fut donné à celui-ci de tromper les peuples et de prévaloir contre les rois "^ ; car,
1 « C'est une punition de Dieu pour un Y.Ut lorsqu'il change souvent de maître. . ( Bossuet, Polhiqm tirée de l'ICciUure sainte, I. vi. ) - .Apoc. , XIII, .3, 7.
340 DOSSUET.
comme il eut aperçu que, danscemélatifje infini de sectes qui n'avaient plus de règles certaines, le plaisir de dogmatiser, sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière, était le cliaruie qui possédait les esprits , il sut si bien h's concilier par là, qu il fit un corps redoutable de cet assemblagi! monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la nuiltitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le noni^. (]eux-ci, occupés du premier objet qui les avait transportés, allaient toujours, snn.s regarder qu'ifs allaient à la servitude, et leur subtil conducteur, qui, en combattant, en dogmatisant, eu mêlant mille j)ersonnages divers, en faisant li' docteur et le propbète , aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté le monde (ju'il était regardé de toute l'armée comme un chef envoyé de Dieu pour la protection de l'indépendance, commença à s'apercevoir qu'il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ses fameuses victoires, dont la vertu était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné l'univers. C'était le conseil de Dieu d'instruire les rois à ne point quitter son Eglise. Il voulait découvrir par un grand exemple tout ce que peut l'hérésie, combien elle est naturellement indocile et indépendante, combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime. Au reste, quand ce grand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins, rien n'en arrête le cours : ou il entraîne, ou il aveugle, on il dompte tout ce qui est capabh; de résistance. « Je suis le Seigneur, dit- il par la bouche de Jérémie; c'est moi qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux , et je la mets entre les mains de qui il me plaît. Et maintenant j'ai voulu soumettre ces terres à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur-. » Je l'appelle son serviteur, quoique infidèle , à cause qu'il l'a nommé pour exécuter ses décrets. li Et j'ordonne, poursuit-il, que tout lui soit soumis, jusqu'aux animaux. » Tant il est vrai que tout ploie, et que tout est souple quand Dieu le commande. Mais écoutez la suite de la prophétie : « Je veux que les peuples Ini obéissent,
1 N'est-ce pas Jà l'Iiistoire de toutes les révolutions? - .lérém , xxvit, .">, (i.
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et qu'ils ohéisspiil encore à son fils jusqu'à ce que le lemps des uns et des autres vienne. » Voyez, chrétiens, comme les temps sont marques , comme les générations sont comptées : Dieu détermine jusques à quand doit durer l'assoupissement, et quand aussi se doit réveiller le monde ' !
Fragment de l'Oraison funchre d'Anne de Gonzague, princesse palatine ^.
La critique futile du dii-hnilième siècle s'est beaucoup raillée de ce si'rmon, où Bossuet raconte arec une admirable familiarilé de style le sontje qui décida la princesse palatine à revenir à Dieu. Mais un écrilain protestant, homme de conscience et de goût, M. \ inet, a fait observer avec raison que le souvenir de la conversion d'Anne de Gonzague importe plus aux nations que celui des batailles du grand Condé.
Le génie de la princesse palatine se trouva également propre aux divertissements et aux affaires. La cour ne vit jamais rien de plus engageant; et, sans parler de sa pénétration ni de la fertilité infinie de ses expédients, tout cédait au charme secret de ses entreliens. Que vois-je durant ce temps? Quel trouhle ! quel affreux spectacle se présente ici âmes yeux! la monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux : les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand : ce prince , que l'on regardait comme le héros de son siècle, rendu inutile à sa patrie dont il avait été le soutien ; et ensuite, je ne sais comment, contre
' In célèbre diplomate n'avait-il pas raison de soutenir que c'est à l'école de la théologie que se forment les vrais politiques? Il faut reconnaître du moins que personne n'a mieux possédé que Bossuet cette vraie science de l'histoire , comme il l'appelle lui-même , et qui consiste • à remarquer, dans chaque temps, ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands changements , et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver. ■■
- Anne de Gonzague était la seconde des trois filles de Charles de Gonzague-Clèves, premier du nom, duc de \evers, de Rhetel, de Mantoue et de Montferrat. Élevée à l'abbaye de Faremoustier, dans le diocèse de Meaui, elle épousa le prince Edouard, fils de Frédéric \ . duc de Bavière, et comte palatin du Rhin : elle mourut à Paris, en 168 4. Attachée au parti de la reine régente, elle avait joué un rôle considérable pendant les troubles de la Fronde.
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sa propre inclination, armé conlrc elle; un ministre perst'euté cl devenu nécessaire, non-seuletiieiil par l'importaiK < de ses services, mais encore par ses malheurs, où l'aiiloril souveraine était engagée. Que dirai-je? Etait-ce là de cr tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois .' l'it le calme profond de nos jours devait-il étr»; précédé par de tels orages? Ou bien étaient-ce les derniers efforts d'une liberté remuante qui allait céder la place à l'autorité légitime? Ou bien était-ce; comme un travail de la France prête à enfanter le r^gne miraculeux de Louis? Xon , non; c'est' Dieu qui voulait montrer qu'il donne la mort, et qu'il ressuscite, (pi'il plonge ju-qu'au\ enfers, et qu'il en retire, qu'il secoue la terre «-t la brise , et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures. Ce fut là que la princesse palatine signala sa fidélité, et fit paraître toutes les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui ne soit connu. Toujours fidèle à l'Etat et à la grande Arme d'Autriche, on sait qu'avec le secret de celte princesse elle eut encore celui de tous les partis : tant elle était pénétrante, tant elle s'attirait de confiance, tant il lui était naturel de gagner les cœurs! Elle déclarait aux chefs des partis jusqu'où elle pouvait s'engager; et on la croyait •incapable ni de tromper ni d'être trompée. Mais son caractère particulier était de concilier les intérêts opposés, et, en s'élevant au-dessus, de trouver le secret endroit et conmic le nœud par où on les peut réunir. Que lui servirent ses rares talents? Que lui servit d'avoir mérité la confiance intime de la cour, d'en goutenir le ministre deux fois éloigné, contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis, et enfin contre ses amis ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles? Que ne lui promit-on pas dans ces besoins? .Mais quel fruit lui en revint-il , sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs volontés changeantes ou leurs paroles trompeuses, lii diverse face des temps, les amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la nature, qui s'en vont avec les années et les intérêts; et la profonde obscurité du cœur de l'homme, qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché et moins trompeur à lui-même qu'aux autres? 0 éterntd Roi des siècles, qui possédez seul l'immortalité, voilà ce qu'on vous préfère ; voilà ce qui éblouit les âmes qu'on appelle grandes !
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Dans ces déplorables erreurs , la princesse palatine avait les vertus que le monde admire, et qui font qu'une âme séduite s'admire elle-même : inébranlable dans ses amitiés et incapable de manquer aux devoirs bumains. La reine sa sœur en fit répreuve dans un temps où leurs cœurs étaient désunis. Un nouveau conquérant s'élève en Suède. On y voit un autre Gustave non moins fier ni moins bardi, ou moins belliqueux que celui dont le nom fait encore trembler l'Allemagne. Cbarles-Gustave parut à la Pologne, surprise et trable, comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle? Où sont ces âmes guerrières, ces marteaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain ! Xi les cbevaux ne sont vites, ni les bommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur. En même temps la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque , par le Moscovile infidèle, et plus encore par le Tartare , qu'elle appelle à son secours dans sou désespoir. Tout nage dans le sang, et on ne tombe que sur des corps morts. La reine n'a plus de retraite; elle a quitté le royaume : après de courageux mais de vains efforts, le roi est contraint de la suivre : réfugiés dans la Silésie, où ils manquaient des choses les plus nécessaires, il ne leur reste plus que de considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre ébranlé par tant de mains, et frappé de tant de coups à sa racine, ou qui en enlèverait les rameaux épars. Dieu en avait disposé autrement. La Pologne était nécessaire à son Eglise, et lui devait un vengeur. Il la regarda en pitié. Sa main puissante ramène en arrière le Suédois indompté, tout frémissant qu'il était. Il se venge sur le Danois, dont la soudaine invasion l'avait rappelé, et déjà il l'a réduit à l'extrémité. Mais l'Empire et la Hollande se remuent contre un conquérant qui menaçail tout le Xord de la servitude. Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces et médite de nouveaux carnages, Dieu tonne du plus haut des cieux : le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie, et la Pologne est délivrée. Mais le premier rayon d'espérance vint de la princesse palatine...
Contez-nous donc maintenant, vous qui les savez toutes,
les grandes qualités de la princesse palatine; faites-nous
• voir, si vous le pouvez, toutes les grâce? de celte douce élo-
3U nos SI ET.
quence qui sinsinnaient dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels; dites qu'elle était jjénéreuse , libéralr reconnaissante, fidèle dans ses promesses, juste : vous n faites que raconter ce qui l'attachait à elle-mt^me. Je ne voi dans tout ce récit que le prodi<]ue de l'Kvangile , qin veut avoir son partage, qui veut jouir de soi-même et dv> l)iens que son père lui a donnés ; qui s'en va le plus loin qu'il peut de la maison paternelle , u dans un pays écarté, où il dissipe tant de rares trésors, et en un mot où il donniau monde tout ce que Dieu voulait avoir. Pendant qu'elle contentait le monde et se contentait elle-même, la princesse palatine n'était pas heureuse; et le vide des choses humaines se faisait sentir dans son cœur... Mais l'heure marquée par la divine Providence n'était pas encore venue. C'était le temps où elle devait être livrée à elle-même, pour mieux sentir dans la suite la merveilleuse victoire de la grâce. .Ainsi elle gémissait dans son incrédulité qu'elle n'avait pas la force de vaincre...
Déplorable aveuglement! Dieu a fait un ouvrage au milieu de nous, qui, détaché de toute autre cause et ne tenant qu'à lui seul, remplit tous les temps et tous les lieux, et porte par toute la terre, avec limpression de sa main, le caractère de son autorité : c'est Jésus-Christ et son Eglise. Il a mis dans cette Eglise une autorité seule capable d'abaisser l'orgueil et de relever la simplicité, et qui, également propre aux savants et aux ignorants, imprime aux uns et aux autres un même respect. C'est contre cette autorité que les libertins se révoltent avec un air de mépris. Mais qu'ont-ils vu, ces rares génies, qu'ont-ils vu plus que les autres ? Quelle ignorance est la leur! Et qu'il serait facile de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d'être instruits! Car penseut-ils avoir mieux vu les dilllcullés à cause qu'ils y succombent, et que les autres, qui les ont vues, les ont méprisées ! Ils n'ont rien vu i-ils n'entendent rien; ils n'ont pas même de quoi établir le néant, auquel ils espèrent après cette vie; et ce misérable partage ne leur est pas assuré. Ils ne savent s'ils trouveront un Dieu propice ou un Dieu contraire. S'ils le font égal au vice et à la vertu : quelle idole! Que s'ils ne dédaignent pas de juger ce qu'il a créé, et encore ce qu'il a créé capable d'un bon et d'un mauvais choix : qui leur dira ou ce qui lui plaît, ou ce qui l'offense, ou ce.
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qui l'apaise? Par où ont-ils deviné que tout ce qu'on pense de ce premiei- Être soit indifférent; et que toutes les religions qu'on voit sur la terre lui soient également bonnes? Parce qu'il y en a de fausses, s"ensuit-il qu'il n'y en ait pas une véritable; ou qu'on ne puisse plus connaître l'ami sincère, parce qu'on est environné de trompeurs? Est-ce peutêtre que tous ceux qui errent sont de bonne foi? L'homme ne peut-il pas, selon sa coutume, s'en imposer à lui-même? Mais quel supplice ne méritent pas les obstacles qu'il aura mis par ses préventions à des lumières plus pures? Où at-on pris que la peine et la récompense ne soient que pour les jugements humains; et qu'il n'y ait pas en Dieu une justice, dont celle qui reluit en nous ne soit qu'une étincelle? Que s'il est une telle justice, souveraine, et par conséquent inévitable; divine, et par conséquent infinie, qui nous dira qu'elle n'agisse jamais selon sa nature, et qu'une justice infinie ne s'exerce pas à la fin par un supplice infini et éternel? Où en sont donc les impies, et quelle assurance ont-ils contre la vengeance éternelle dont on les menace? Au défaut d'un meilleur refuge, iront-ils enfin se plonger dans l'abîme de l'athéisme, et mettront-ils leur repos dans une fureur qui ne trouve presque point de place dans les esprits? Qui leur résoudra ces doutes, puisqu'ils veulent les appeler de ce nom? Leur raison, qu'ils prennent pour guide, ne présente à leur esprit que des conjectures et des embarras. Les absurdités où ils tombent, en niant la religion, deviennent plus insoutenables que les vérités dont la hauteur les étonne ; et, pour ne vouloir pas croire des mystères incompréhensibles, ils suivent, l'une après l'autre, d'incompréhensibles erreurs.
Qu'est-ce donc après tout, messieurs, qu'est-ce que leur malheureuse incrédulité, sinon une erreur sans fin, une témérité qui hasarde tout; un étourdissement volontaire et, en un mot, un orgueil qui ne peut souffrir son remède, c'est-à-dire qui ne peut souffrir une autorité légitime? Ne croyez pas que l'homme ne soit emporté que par l'intempérance des sens. L'intempérance de l'esprit n'est pas moins flatteuse. Comme l'autre, elle se fait des plaisirs cachés, et s'irrite parla défense. Ce superbe croit s'élever au-dessus de tout et au-dessus de lui-même, quand il s'élève, ce lui semble, au-dessus de la religion qu'il a si longtemps rêvé-
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rée : il sfi mol au ranj( (1rs jjitis désahiisés ' , il insullr en son cœur aux laiblns esprits, qui no fonl que suiiro leaulros sans rien trouver par eux-iuétnes, ot , devenu le seul objet do ses complaisances, il se fait lui-mOme son Dion - '
ORAISO.N' KU.NKURË UV (;RA\U CONUK*.
Fragment et péroraison.
C'est Dieu qui fait les «jucrriors et les conquérants, u C'est vous, lui disait David '', qui avez instruit mes mains à coui* hattre et u)es doijjls à tenir l'épée. » S'il inspire le couratje, il ne donne pas moins les autres ({randes qualités naturelles et surnaturelles ot du cu'ur et di l'esprit. Toul part de sa puissante main
Quel autre a fait Cyrus , si ce n'est Dieu qui l'avait nommé deux cents ans avant sa naissance dans les oracles d'Isaïe? (c Tu n'es pas encore, lui disait-il, mais je te vois, et je t'ni 1) nonuué par ton nom : tu t'appelleras Cyrus. Je marcherai » devant toi dans les combats ; à Ion approche , je mettrai » les rois en fuite, je briserai les portes d'airain. C'est moi n qui étends les cieu.\, qui soutiens la terre, qui nomme ce n qui n'est pas connue ce qui est '. » C'est-à-dire c'est moi qui lais tout, et moi qui vois, dès l'éternité, tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n'est ce mémo Dieu qui en a fait voir do si loin , et par dos figures si vives, l'ardeur indomptable à son prophète Daniel? » Le voyez-vous, dit-il*, ce conquérant; avec quelle rapidité il s'élève do l'Occident comme par bonds, et ne touche pas la lerre ? » Semblable , dans ses sauts hardis ot dans sa légère démarche, à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s'avance que par vives et impétueuses saillies, et n'est arrétini par nu)utagnos ni par précipices. Déjà le roi de Perse
* // sr mrl nu rang des gens désnhiisés ! X'esl-cc pas là l'une des faiblesses les plus communes aujourd'iiui ?
2 C'est dans des temps comme les nôtres qu'éclate toute la vérité d'un tel tableau.
3 Louis de Bourbon, d'abord duc d'Enghien, puis prince de Condé, était né en 1621. Ami de Bossuet et de Bourdaloue, il mourut en quelque sorte dans leurs bras, le 11 décembre 1C86. âgé de soiianlecinq ans.
''' Ps. CXI.11I, 1. — ■' Is. xLv, 1, 2. .3, i, 7. — "Daniel, vni, 5.
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est cnlro ses mains; à sa vue, il s esl anime : Ejfenilus est in eum, dit le Prophète : « il l'abat , il le foule aux pieils : nul ne le peut défendre des eoups qu'il lui porte, ni lui arracher sa proie. » A n'entendre que ces paroles de Daniel , qui croiriez-vous voir, messieurs, sous celte figure, Alexandre ou le prince de Condé ? Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France, durant la minorité d'un roi de quatre ans. Laissez-le croître, ce roi chéri du ciel, tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens et aux ennemis , il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et seul sous la main de Dieu, qui sera continuellement à son secours , on le verra l'assuré rempart de ses Etats. Mais Dieu avait choisi le duc d'Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi vers les premiers jours de son règne, à l'âge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre ; mais la victoire le justifia devant Rocroy. L'armée ennemie est plus forte, il est vrai; elle est composée de ces vieilles bandes wallonnes, italiennes et espagnoles qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors. Mais pour combien fallait-il compter le courage qii'inspirait à nos troupes le besoin pressant de l'Etat, les avantages passés et un jeune prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux? Don Francisco de Mellos l'attend de pied ferme; et sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans des bois et dans des marais pour décider leurs querelles, comme deux braves en champ clos.
Alors que ne vit-on pas? Le jeune prince parut un autre homme. Touché d'un si digne objet, sa grande âme se déclara tout entière : son courage croissait avec les périls, el ses lumières avec son ardeur. A la nuit qu'il fallut passer eu présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier, mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel : et on sait que le lendemain, à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous, comme il vole à la victoire ou à la mort .' Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vil presque en même tenips pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier le Français à demi vaincu.