‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 20 sur 35 · HO S SI ET · texte numérisé non relu

HO S SI ET

iiK'Ui'C eu fuile l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient il ses coups, lleslail cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dtml les gros bataillons serrés, seinblabb à autant de tours, mais à des toms qui sauraient réparer leius brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroule, et lançaient des leux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s efforça de rompre ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu on voyait, porté dans sa chaise et, malgré ses inGrmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. Mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers les bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés : le prince la prévenu ; les bataillons enfoncé." demandent quartier : mais la victoire va dev( nir plus terlible pour le duc d'Engbien que le combat. Pendant qu'avtr un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces bravrgens, ceux-ci toujours en garde craignent la surprise i\' quelque nouvelle attaque : leur effroyable décharge met \v> nôtres en furie : on ne \oit plus que carnage: le sang enivre le soldat : jusqu'à ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave

comte de Fontaines ! Mais il le trouva par terre, parmi ces milliers de morts dont 1 Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince (|ui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Ilocroy en devait achever les restes dans les plaines de Lens. .Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d autres. Le prince fléchit le genou et, dans le champ de bataille, il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. Là on célébra Rocroy délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne qui devait être si beau, commencé par un si heureux présage. L'armée commença l'action de grâce ; toute la France suivit ; on y élevait jusqu'au ciel le coup d'essai du duc d'Engbien : c'en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne; mais pour lui, c est le premier ])as de sa course... Loin de nous les héros sans humanité ! Ils pourront bien

lorccr It's respects et ravir radiniratioii, coiuiuo fout tous les objets extraordinaires ; mais ils n'auront pas les eœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'Iiomme, il y mit premièrement la bonté, comme le propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante d'où nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur, et devait être en même kmps le premier attrait que nous aurions nous-mêmes pour ;]ugner les autres lionunes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d'affaiblir la bonté, n'est faite que pour l'aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix, et les grands dont la bonté n'est pas le partage demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie bumaine, c'est-à-dire des douceurs de la société. Jamais bomme ne les goûta mieux que le prince dont nous parlons : jamais bonuue ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçait les villes et gagnait les batailles ? Quoi ! il semble avoir oublié ce haut rang qu'on lui a vu si bien défendre! Reconnaissez le héros qui, toujours égal à lui-même, sans se hausser pour paraître grand, sans s'abaisser pour être civil et obligeant, se trouve tout naturellement ce qu'il doit être envers tous les hommes : comme un fleuve majestueux et bienfaisant, qui porte paisiblement dans les villes l'abondance qu'il a répandue dans les campagnes en les arrosant; qui se donne à tout le monde, et ne s'élève et ne s'enfle que lorsqu'avec violence on s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la douceur, et telle a été la force du prince

de Coudé

Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé n a fait dans l'Europe? Ce n'était pas seulement la guerre qui lui donnait de l'éclat, son grand génie embrassait tout : l'antique comme le moderne, l'histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime et les arts avec les sciences ^ Il n'y avait livre qu'il ne lût, il u'y avait honmie excellant ou dans quelque spéculation, ou dans quelque ouvrage, qu'il n'entretînt ; tous sortaient plus éclai-

1 Élève des jésuites , le prince avait su proGter des leçons de ces maîtres illustres. Le vainqueur de Rocroi, on se le rappelle, fut un jour tenté de jouter contre Bossuet dans l'arcne théologique.

:J50 HOSSLKT.

rés d'avec lui, ri rcctiliairnl leurs pensées, ou par ses pénëtranfes questions, ou par ses réflexions judieieuses. An.-sa eonversalion était un cliarmc, parce qu'il savait parlei chacun selon ses talents, et non-senleinent aux gens il guerre de leurs entreprises, aux courtisans de Icins inh rdts, aux politiques de leurs négociations, mais encore aii\ voyageurs curieux do ce (piiis avaient découvert, ou danla nature, ou dans le gonverneinent, ou dans le conmiercr à l'arlisan , de ses inventions; et enfin aux savants de touilles sortes, de ce qu'ils avaient trouvé de plus merveilleux. (]'est de Dieu que viennent ces dons, qui en doute? Ce^ dons sont admirables, qui ne le voit pas? Mais, pour confondre l'esprit liumain, qui s'enorgueillit de tels dons. Dieu ne craint pas d'en faire part à ses ennemis. Saint .Augustin considère parmi les païens tant de sages, tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d'excellents citoyens un Socrate, un Marc-.Aurèle, un Scipion, un César, nii .Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu, et exclus de son royaume éternel. X'est-ce donc pas Dieu qui les a faits? Mais quel antre les pouvait faire, si ce n'es! Celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? Mais poiuquoi les a-t-il faits? Kt quels étaient les desseins particulieis de celte sagesse profonde, qui jamais ne fait rien en lain .' Ecoutez la réponse de saint Augustin : « Il les a faits, nondit-il , pour orner le siècle présent. « 1 1 ordinem seciili pvœsentis ornnret. Il a fait dans les grands hommes ces rares qualités comme il a fait le soleil. Qui n'admire ce bel astre? Qui n'est ravi de l'éclat de son midi et de la superbe parure de son lever et de son coucher? Mais puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais, ce n'est pas un si bel objet qui nous rend heureux; Dieu l'a fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De raôrae, quand il a fait dans ses ennemis, aussi bien que dans ses serviteurs, ces belles lumières d'esprit, ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté, ce n'est pas pour les rendre heureux qu'il leur a fait ces riches présents, c'est une décoration de l'univers, c'est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu'il a choisis pour être les ornements de leur siècle. Qn'ontils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent? Peut-être que, pour les confoa-

dre, Dieu refusera eetfe gluire à leurs vains désirs? Xon, il !es confond mieux en la leur donnant, et même au delà de leur attente. Cet Alexandre, qui ne voulait que faire du bruit dans le monde, y en a fait plus qu'il n'aurait osé espérer. Il faut encore qu'il se trouve dans tous nos panégyriques ; et il semble , par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne les partage. S'il a fallu quelque récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l'empire du monde, comme un présent de nul prix. 0 rois, confondez-vous dans votre grandeur; conquérants, ne vantez pas vos victoires. Il lenr donne pour récompense la gloire des hommes , récompense qui ne vient pas jusqu'à enx, qui s'efforce de s'attacher, quoi? peut-être à leurs médailles ou à leurs statues déterrées, restes des ans et des barbares; aux ruines de leurs monuments ou de leurs ouvrages, qui disputent avec le temps; ou plutôt à leur idée, à leur ombre, à ce qu'on appelle leur nom. Voilà le digne prix de tant de travaux, et dans le comble de leurs vœux la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez-vous, grands de la terre; saisissezvous si vous pouvez de ce fantôme de gloire, à l'exemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée; et, «vains, ils ont reçu une récompense aussi vainc que leurs désirs. » Receperunt mercedem siiam vani i-anain.

Il n'en sera pas ainsi de notre grand prince, l'heure de Dieu est venue , heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti par la maladie, sans être pressé par le temps, il exécute ce qu'il méditait. Un sage religieux, qu'il appelle exprès, règle les affaires de sa conscience; il obéit, humble chrétien, à sa décision, et nul n'a jamais douté de sa bonne foi. Dès lors aussi on le vit toujours occupé du soin de se vaincre soi-même , de rendre vaines toutes les attaques de ses insupportables douleurs, d'en faire par sa soumission un continuel sacrifice. Dieu, qu'il invoquait avec foi, lui donna le goût de son Ecriture, et, dans ce livre divin, la solide nourriture de la piété, Ses conseils se réglaient plus que jamais par la jus-

352 DOSSIET.

tice Sérieux autant qii'afjréablc père de famille, dans lis

douceurs qu'il goûtait avec ses enfants, il ne cessait de leiii inspirer les sentiments de la véritable vertu; etcejeuni prince, son petit-fds, se sentira éternellement d'avoir éi' cultivé par de telles mains. Toute sa maison profitait de sou exemple. Plusieurs de ses domestiques avaient été mallieiireusemenf nourris dans l'erreur que la France tolérait alors ' , conibien de fois l'a-t-on vu inquiété de leur salut, afflijjé de leur résistance, consolé par leur conversion! Avec quelle incomparable netteté d'esprit leur faisait-il voir l'anticpiilf et la vérité de la nlijjion catholique! Ce n'était plus cet ardent vainqueur qui semblait vouloir tout emporter; c'éliiil une douceur, une patience , une charité qui sonfjcait à «ijagner les cœurs et à guérir des esprits malades. Ce sont , messieurs, ces choses simples, gouverner sa famille, édilici ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir if bien que Dieu veut, et souffrir les luaux qu'il envoie; ce sont ces communes pratiques de la vie chrétienne que Jésus-Christ louera au dernier jour devant ses saints anges et devant son Père céleste. Les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Pendant qu'il passait sa vie

dans ces occupations, la nouvelle de la maladie de ];i

duchesse de Bourbon vint à Chantilly comme un coup de

foudre C'est donc dans cette occasion que devait mourir

ce héros! Celui que tant de sièges et tant de batailles n'oni

pu emporter va périr par sa tendresse! Chrétiens, soyez

attentifs, et venez apprendre à mourir, ou plutôt venez apprendre à n'attendre pas la dernière heure pour commencer il bien vivre. Quoi! attendre à commencer une vie nouvelle lorsque, entre les mains de la mort, glacés sous ses froides mains, vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou avec les vivants ! Ah! prévenez par la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres! Par là, sans être étonné de cette dernière sentence qu'on lui prononça, le prince demeurii un moment dans le silence; et tout à coup : " 0 mon Dieu, dit-il, vous le voulez, votre volonté soit faite; je me jette entre vos bras, donnez-moi la grâce de bien mourir. » Que désirez vous davantage? Dans cette courte prière, vous

' Louis M\ n'avail pas encore rc^foqué i'édit de Nantes.

ROSSIET. 353

voyez la soumis^sion aux ordres de Dieu, l'abandon à sa providence, la confiance en sa grâce et loute la piété. Dès lors aussi, tel qu'on l'avait vu dans tous ses combats, résolu, paisible, occupé sans inquiétude de ce qu'il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc, et la mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu'elle se présente au milieu du l'eu sous l'éclat de la victoire qu'elle montre seule...- .

Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu'il avait commises, et, trop faible pour exprimer avec force ce qu'il en sentait, il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde , à ses domestiques et à f es amis. On lui répondit par des sanglots : ah! répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence d'esprit. Avec quelle foi, et combien de fois pria-t-il le Sauveur des âmes, en baisant sa croix, que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement ! C'est ce qui justifie le pécheur, c'est ce qui soutient le juste , c'est ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes prières des agonisants, où, dans les efforts que fait l'Eglise, on entend ses vœux les plus empressés et comme les derniers cris par où celte sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste? Il se les fit répéter trois fois, et il y trouva toujours de nouvelles consolations... Tout retentissait de cris, tout fondait en larmes; le prince seul n'était pas ému, et le trouble n'arrivait pas dans l'asile où il s'était mis. O Dieu! vous étiez sa force, son inébranlable refuge, et, comme disait

David, « ce ferme rocher où s'appuyait sa constance! »

Tranquille entre les bras de son Dieu où il s'était une fois Jeté, il attendait sa miséricorde, et implorait son secours, jusqu'à ce qu'il cessa enfin de respirer et de vivre... Venez, peuples, venez maintenant! Mais venez plutôt, princes et seigneurs! Et vous qui jugez la terre, et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel, et vous, plus que tous les autres , princes et princesses , nobles rejetons de tant de rois , lumières de la France, mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage, venez voir le peu qui nous reste d'une si auguste naissance , de tant de grandeur, de tant de gloire! Jetez les yeux de toutes parts; voilà tout ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour

honorer un héros : des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est phis, des figures qui sein))lcnt pleurer autour d'un tombeau, et de frajjiies images d'une douleur que le temps ciuporle avec tout le reste, des colonnes qui semblent porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage dr leur néant*, et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on les rend! Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, picuriv sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros! Mais approchez, en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides! Quel antre fut plus digne de vous commander, mais dans quel autre avez-vous trouvé le eonuriandement plus bounète? Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant : \'oilà celui qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre : son ombre eût pu gagner des batailles, et voilà que, dans son silence, son nom même nous anime, et ensemble'^ il nous avertit que , pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et n'arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure avec le roi de la terre il faut encore servir le Roi du ciel. Servez donc le Roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom, plus que tous les autres ne feront " jamais de tout votre sang répandu, et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant! Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis -je, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tiimbeau, versez des larmes avec des prières, et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien; ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus, et que sa mort, que vous déplorez, vous serve h la fois de consolalion et d'exemple ! Pour moi, s'il m'est permis, après tous les

* Alliance de mots sublime.

^ En mnne femps.

" Celte manière de dire est passée d'usage.

ROSSLET. 355

lutres, de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ) prince, le digne sujet de nos larmes et de nos regrets, lOus vivrez éternellement dans ma mémoire; votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la tictoire, non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface ; vous aurez dans celte image des traits immortels : je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour, sous la main de Dieu, lorsque sa gloire commença à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant (jii'à Fribourg et à Rocroi , et, ravi d'un si beau triomphe, je dirai en actions de grâces ces belles paroles du bien-aimé iisciple : Et hœc est Victoria quœ rincit mundum , fuies iiostra; " la véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi. >> Jouissez, prince, de celte victoire ; jouissez - en éternellement par l'immortelle verlu de ce sacrifice, .agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, je vpu.v apprendre de vous à rendre la mienne sainte ; heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration , je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint!

Ce fat en effet par ce chef-d'œurre que Bossuet termina sa carrière oratoire. .\ partir de ce jour, il se réserva entièrement pour son troupeau, et les chaires de Paris e{ de Versailles ne l'entendirent plus.

Maximes et réjlexions tirées de Bossuet.

* Toutes les grandeurs ont leur faible : Grand en puissance, petit en courage ; grand courage et petit esprit ; grand esprit dans un corps infirme, qui empêche ses fonctions. Qui peul se vanter d'être grand en tout? Xous cédons, et on nous c('de; tout ce qui s'élève d'un côté, s'abaisse de l'autre. C'est pourquoi il y a entre tous les hommes une espèce d'égalité : ttllement qu'il n'y a rien de si grand que le petit ne puisse atteindre par quelque endroit. ( Premier sermon pour la Visitation.)

* 0 pauvreté et impuissance des rois, qui peuvent faire leurs serviteurs riches, puissants, fortunés, mais qui ne peuvent pas les faire heureux ! (Ibid.)

356 r.ossi i:t.

" De quel(|iie siipcrhc disliiiclion qui- s«> flalti'iil I. hommes, ils ont tous une mi-mc origiiip, et cette orijjine t >i petite. Leurs aimées se poussent sueeessivement eomme di flots : ils ne cessent de s'écouler, tant qu'enfin après avoii fait un peu plus de hruit, et traversé un peu plus de pays li > uns que les autres, ils vont tous ensemble se confond i( dans un abîme où l'on ne connaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de même que ces fleuves tant vantes demeur'Mil sans nom et sans gloire , mêlés dans l'Océan avec les rivières les plus inconnues. (Oraison funèbre de In durhessi d'Orléans.)

^ Qui n'aime pas Dieu, n'aime que soi. (Méditations sui r Évangile.)

* Pour aimer son prochain comme soi-m<!me, il faut éli. auparavant sorti de soi-même, et aimer Dieu plus que soimême. L'amour une fois uni à cette source se répand avec égalité sur le prochain. (Ihid.)

* Les grands succès qui augmentent la puissance, dérèglent le cœur. (Polit, sacr., 1. X.)

Toute âme inquiète et ambitieuse est incapable de règle. (Omis, f un, de Le Tellier.)

* C'est le malheur et la condition essentielle des choses humaines, qu'il est toujours aisé de faire beaucoup de mal, et infiniment difficile de faire beaucoup de bien. (Serm. siu la justice.)

^' Il est naturel à l'homme de vouloir tout régler, excepté lui-même. (Serm. sur la haine contre In vérité.)

' La jeunesse et même l'enfance durent longtemps parmi les hommes, ou plutôt on ne s'en défait jamais entièrement. (Réjlex. sur la comédie.)

* Nul ne fait moins ce qu'il veut que celui qiii peut faire tout ce qu'il veut. (Serm. sur les dangers des plaisirs.)

* Encore qu'il n'y ait rien dans le inonde que les hommes estiment tant que la liberté, j'ose dire qu'il n'y a rien qu'ils conçoivent moins ; et ils se rendent eux-mêmes fous les jours esclaves, par l'affectation de l'indépendance. (3" Ser- )iion pour une rrture.)

* Vous arrivez à la servitude par la liberté... Prenez une V oie contraire : allez à la liberté par la dépendance. [Panèg. de saint Benoît.)

* Notre liberté n'est pas une indépendance. (4** Serm. pour une vêture.)

* C'est le plus grand malheur des choses humaines, que nul ne se contente d'étro insensé pour soi, mais veut faire passer sa folie aux autres*. {Serm. sur la prédira t. èvonrjêl.)

* Il n'y a dans le monde ni fortune ni astre dominant ; rien ne domine que Dieu. {Pol. sacr., l. IX.)

Que je méprise ces philosophes qui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général d'où le reste se développe comme il peut! Comme s'il avait, à notre manière, des vues générales et confuses, et comme si la souveraine intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières qui seules subsistent véritablement! {Or. fun, de Marie-Thé' ri se d'Autr.)

* Nul ne fait ce qu'il veut; une foi'ce majeure domine partout^. {Pol. sacr., 1. V.)

'^' Les empires sont entre les mains de Dieu ; ils meurent en leur temps comme le reste des choses humaines^. {Méd. sur l'Evang.)

* Tout prince faible est injuste '. {Pol. sacr., 1. IV.)

* Les bonnes maximes outrées perdent tout. Qui ne veut jamais plier casse tout à coup. {Ihid.)

* C'est la plus grande de toutes les faiblesses que de craindre trop de paraître faible. {Ihid.)

1 Xemn sibi tuntum erra/, sed aliis erroris rausa et av.clor est { Si';\'. , De rit. bent/i, ci).

- rcs humanas ris abdiln quœdani

Oblerii. { LvcRET., 1. V, v. 123.3. )

•' Les royaumes, les républiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse comme nous (MoNT\i(i.\E, Essais, \iv. II, c. 23).

' Rien ne tourne plus vite à l'oppression et à l'injustice qu'un jfou- \crnement faible ( Kum. I'iuki'. , /téjl. sur ht rrr. frtinr. i.

358 BOSSIET.

* Le caraclère de la sagesse osl d'avoir iim* rondnil. suivie. (Polit, sncr., 1. V.)

* Qui veut trop s'assurer cl trop prévoir, ne fera rifti {Polil. sacr., I. V.)

* Il y a un certain sens droit qui fait qu'on prend S(»ii parti. (Ibid.)

* Il n'fst pas donné aux lioninies de trouver l'assuranf c entière dans leurs eonseiis et leurs affaires. Après avoir raisonnablement considéré les choses, il faut prendre le meilleur parti, et abandonner le surplus à la Providence. {Ih'ul. ,

' On a beau avoir la vérité devant les yeux, qui ne le^ ouvre pas, ne la voit point. [Ibid.)

"' L'homme prévoyant prend garde aux petites choses, parée qu'il voit que de celles-là dépendent les grandes'. ( Jhid. )

* N'écoutez pas les vains et infinis raisonnements qui uc sont pas fondés sur l'expérience. (Ihid., I. V.)

* Si vous voulez savoir ce qui fera du bien et du mal aux siècles futurs, regardez ce qui en a fait aux siècles passés. Il n'y a rien de meilleur que les choses éprouvées.

* Les conquérants... ne sont pour la plupart que des instruments de la vengeance divine. Dieu exerce par eux sa justice, et puis il l'exerce sur eux-mêmes. (Hist. utiiv., 2* partie.)

* Toute louange donnée aux vivants est suspecte. [Polit, son-., 1. VIII.)

Peu à peu tout va en ruine lorsqu'on a ébranlé les fondements. (Hist. des rnr., 1. VII.)

* La crainte de Dieu est le vrai contre-poids de la puissance. (Polit, sacr., 1. IV.)

* Pour maintenir les maurs comme pour soutenir la foi, il y faut le ferme fondement d'une autorité infaillible. (6* Axert. aux protest.)

1 Scepè parvis momenlismagni cams (Cf.SAB, De Jiell. Gull. , lib. Ij; et Napoléon : ^ J'ai vu dans les plus çjrandes circonstances qu'un rien a toujours décidé des plus grands événements. {Lettre an min. des relai. exln: , 1 G Tandem . an vi. )

BOSSILIT. 359

* Ne point être catholique, c'est être nécessaircmeut iiidifiTérent. (H" Avert, aux prolest.)

"^ La justice rendue à demi n'est qu'une injustice colorée, et elle n'en est que plus dangereuse. {Polit, sacr., 1. VIII.)

* Ce que la justice demande , c'est l'égalité entre les citoyens, et que celui qui opprime demeure toujours le plus laible. (Ibid.)

'* Le comble du crime, c'est l'audace de l'excuser, et la présomption de le défendre. {Serin, sur le jng, dcrn.)

* La dérision est le dernier excès et le triomphe de l'orgueil. {Orais. fun. d'Anne de Gonzague.)

* Il n'y a point d'abîme d'erreur où l'esprit humain ne se précipite lorsque, enflé des sciences humaines, et secouant le joug de la foi, il se laisse emporter à sa raison égarée. (2* Serm. sur les dénions.)

* Nous avons tous dans le fond du cœur un principe d'opposition et de répugnance à toutes les vérités divines. (Serm. sur l'Eglise.)

* Il y a un athéisme caché dans tous les cœurs, qui se répand dans toutes les actions. (Pensées détachées.)

* La lumière de Dieu étant une fois éteinte , les principes de la droiture entamés et la conscience affaiblie , tous les crimes l'un après l'autre se naturalisent, pour ainsi parler, dans notre cœur, et nous tombons d'excès en excès. (3'- Se; tnon sur la Cire, de iV. S.)

* Il n'y a erreur si extravagante, ni passion si désordonnée, dont nous n'ayons en nous le principe : que Dieu seulement laisse aller la main pour nous livrer à nous-mêmes, comme dit saint Paul; qu'il lève tant soit peu la digue, notre âme sera inondée. (Ibid.)

* La flatterie de notre amour-propre nous fait si grands à nos propres yeux, que nous prenons pour un attentat la moindre apparence de contradiction. (4'^ Serm. pour le vendredi saint.)

* Chacun épùs de soi-même, veut tout mettre à ses pieds. {Traité de la concup.)

360 liUSSLKT.

* Il y a en nous une certaine nialignito qui a gàhi noln nature jusqu'à la racine, qui a répandu dans nos cœurs le jiiiiicipe de tous les vices*. Us sont caches et enveloppés en cent replis tortueu.x, et ils ne demandent qu'à inonlrer la tète (Scnii. contre l'ambition.)

* Xe croyez jamais rien de bon de ceux qui outrent la vertu. Le dérèglement de leur esprit qui mêle tant d'excès dans leurs discours, introduit mille désordres dans leur vie. {Hist. des var., 1. XI.)

* On n'a ni oreilles, ni yeux, ni cœur, ni esprit, ni raison pour Dieu. (Leltr. au maréchal de Bellrfonds.)

* La hardiesse humaine n'aime pas à demeurer court; où elle ne trouve rien de certain, elle invente. {Or. /un. de H. de G orna]}.)

^ L'esprit gâté a bientôt corrompu le cœur, {lar., I. XIV.)

* Il y a une fausse sagesse qui, se renfermant dans l'enceinte des choses mortelles, s'ensevelit avec elles dans le néant. {Or.fun. de ta duch. d'Orl.)

* La sagesse sauve les Etats plutôt que la force. ( Polit, sacr., I. V.)

* Il y a des lois fondamentales qu'on ne peut ébranler sans ébranler tous les fondements de la terre. (Pol. sacr., 1. 1.)

* Chaque éclair de notre pensée a des suites éternelles. (Sermon sur le fondement de la grâce ditinc.)

' Dans sa défense de \' Esprit des lois , Montesquieu, qu'on accusait de n'avoir point parlé da piclic originel, répond qu'il n'a pas /ait un iriiité lie thiologic. Le mot est peu digne d'un si grand espiit, et marqué au coin du dii-Iiuitième siècle. Ou'on examine, en effet, les erreurs les plus dangereuses qui aient, dans tous les temps, menacé les sociétés, et l'on verra que toutes s'appuient sur cette fausse hypothèse qut; l'homme n'apporte en naissant que de bonnes inclinations. In célèbre politique, qu'on n'accusera pas de préjugés religieux, a écrit ce qui suit sur cette (jueslion fondamentale : - Tous ceux qui ont traité de la politique ont démontré, l'histoire en main, que quiconque veut organiser un Étal et y établir des lois, doit partir de ce principe que tous les hommes sont ' mauvais, et toujours prêts à exercer leur maliguité naturelle toutes ' les fois qu'ils en trouveront l'occasion. Ces paroles sont de Machiavel. (Discours, 1. Le. 3.)

FLÉCHIER (Esprit).

(1632-niO.)

Klccliicr iiaquil ù Pcnies., dans le comtut d' Avignon, le 10 juin 1632,

même année que Bourdalouc , dont l'éloquente mâle et simple devait

peu ressembler à la sienne. Les lettres de Balzac , alors très-admirées,

enl lune des premières lectures de sa jeunesse, et il y puisa cet

uour de la phrase pompeuse, ce sentiment de l'harmonie, eet art de

mbiucr les mots et les idées, qui ont fait de lui un niaitre à son four.

liossuct, Bourdaloue et Fénelon , comme Descaries et Pascal, s'étaient

t remarquer par la maturité précoce de leur intelligence. Rien de l'u-

Ic n'existait chez ces esprits sérieux. Chez Fléchier, au contraire , la

avité ne vint que très-tird. Admis dans la congrégation de la duclrine

iiétienne, sous les auspices du célèbre Père Audiffrel , son oncle, il

■( ippait à vingt-sept ans une chaire de rhétorique à Karbonne. Là, dans

s loisirs que lui laissaient ses fonctions, il s'amuse à composer d'ingé-

euses bagatelles , par exemple , un plaidoyer latin en faveur de l'arai-

née , pro iiratieii. Ces jeux d'esprit d'un inaitre peu sérieux, à qui des

périeurs indulgents permettaient de ue point donner toujours l'exemple

vec le précepte, ne firent, à ce qu'il parait, qu'ajouter à la réputation

c Fléchier; car, dès ICiî), on le voit appelé à prononcer, devant les

tais du Languedoc , l'oraison funèbre de l'archevêque métropolitain.

elte œuvre n'est point parvenue jusqu'à nous. Mais il est à croire

u'elle fit honneur à l'ovaleur, puisqu'il alla aussitôt chercher la renom-

ée sur un théâtre plus vaste.

Les études du brillant rhéteur ne furent pas plus sérieuses à Paris u'à Narbonne. A l'âge où Bossuet avait déjà réfuté Paul Ferry et s'ocupait de convertir Turenne ; où Bourdaloue, professeur de théologie, tudiait sans cesse les Pères grecs et latins, c'était à célébrer, en vers, carrousel de 1662 que Fléchier consacrait son temps ! En lui dominait ors ce moi de l'homme de lettres, dont Pascal s'est si spirituellement noqué dans ses Pen&ées. C'est à cette époque qu'il adressait à madenoiselle Deshoulières une épitre où il se décerne , sans le moindre cni- )arras , les éloges les plus outrés, parlant de soi à la troisième personne ijmme Jules César en ses Commcnlaires : - Pour son style et pour ses

)uvrages , il y a de la netteté, de la douceur, de l'élégance On ne

>eut rien ajouter à ce qu'il écrit sans y mettre du superflu, et l'on n'en

peut rien ôter sans y retrancher quelque chose de nécessaire Il est

sensible aux approbations sincères et désintéressées : un homme qui le oue sans le connaître, un auditeur qui s'écrie; un passant qui le montre, et qui dit .- C'est lui! ce sont là les éloges qui le touchent davantage , etc. ■

Il y avait, en ce temps-là, à Paris, un certain Richesource qui tenait une école de rhétorique , et qui avait pris le titre emphatique de mode' râleur de l'académie des philosophes orateurs. Ce fut cet étrange personnage que le futur panégyriste de Turenne choisit pour professeur d'éloquence. Sous une telle discipline il aurait vraisemblablement fini par se fausser le jugement et le goût, si l'accès du salon de M. de Cauroartin ne l'avait mis à même d'étudier de près et l'esprit et le langage de la bonne compagnie. C'est là qu'il eut occasion de connaître M. le duc de Montausier, dont il était destiné à faire l'éloge funèbre, après avoir

;}(}2 FLliCHIEU.

i)ayé le mèiiK; tribut ilo louun<|cs cl «le regreti» k I'Ik-i'iiiih' de l'Iii'ilrl Rambouillot , à la lélèbrc Jiilif d'Auiicimcs , ducbcssc de Muntaiiiiii'i

On se rappolle qu'en 1670, ISoKitucl, cbai'ijr de l'éducation du I).i pliin, avait dû descendre delà cbaire, pour n'y reniouter, durant tni années, qu'une seule fois, lors de la prise d'habit de madame d' Vallière. C'est dans cet intervalle, et pendant le silence du <[rand o. leur, <|ue l'iétbier prononça ses quatre oraisons funèbres de madame . Montausicr, de madame d'Aijjuillon , du man'clial de Turcnne et du pi sident de Lamoijjnon, Dès la première de ces compositions, l'Acadérn française, où Uossuet n'avait été admis (|ue récemment, ouvrit ses poii au brillant orateur. Là nu véritable triompbc l'attendait. Son discom semé de mille fleurs, débité avec une raie perfection, obtint un sui i inouï; et, dans les transports de son admiration exclusive, le p.iM voulut à peine é(0Utcr l'auteur A' Audrnmnqiic et de Jirildiinictis , iy\ lui aussi, était reçu ce même jonr. La renommée déjà si éclatante <]■ l'orateur ne fit que s'accroître; et le jour vint où l'on osa bien le coin |)arer à Bossuet. Mais la postérité, maljjré les efforts du bon Rolliii ■ de ses disciples, n'a point lalilié ce jujjenient; et, sans contester les i lents de Fléchier, dont l'art achevé semble parfois s'élever jusqu ^éuie , elle s'est refusée de le placer au rang des Bossuet et des Fénebip des Bourdalouc et des Massillon.

Nommé à l'âge de cinquante-trois ans à l'évôcbé de Lavaur, puicelui de \imes, après avoir suivi Fénelon dans sa mission en Poilu Plécbier se consacra sérieusement à l'administration de son diocèse. l'u sa modération, par sa douceur, par sa charité, il réussit k désarmer d( ■ haines invétérées, et à maintenir la paix parmi ses ouailles. Aussi \' souvenir de ses vertus pastorales s'est perpétué dans ce pays si souvent agité par les discordes religieuses, et le nom de Fléchier est rcs-lr presque aussi populaire à Nimcs, que celui de Fénelon à Cambrai.

A. UK C.

Oraison funèbre de Henri de la Tour-d' Auvergne, vicomte de Turenne * .

l'Ieverunt eum omnis populas Israël pianctu majjDo , et Iu3ebaul dics muitos, et diierunt : Quomodô cecidit potens, qui salvum facicbat populum Israël !

'i'out le peuple le pleura amèrement ; et, après avoir pleuré durant plusieurs jours, ils s'écrièrent : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël I (I Micii.. ix, 20, 21. )

Je ne puis, messieurs, vous donner d'abord uue plii:haute idée du triste sujet dont je lieus vous eutretenir, qu'en recueillaiit ces tenues uobles et expressifs dont l'Ecriture sainte se sert pour louer la vie et pour déplorer la mort

' Prononcée à Pans, dans l'église Saint-Eustachc , le 10 jannet

FLECHIER. 363

il sage et vaillant Macliabée ^ : cet homme qui portait la oire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre; qui )uvrait son camp du bouclier, et forçait celui des ennemis ec l'épce ; qui donnait à des rois ligués contre lui des déiiisirs mortels, et réjouissait Jacob par ses vertus et par ■s exploits, dont la mémoire doit être éternelle. Cet bomme qui défendait les villes de Juda, qui domptait orgueil des enfants d'Ammon et d'Esaii, qui revenait largé des dépouilles de Samarie, après avoir brûlé sur urs propres autels les dieux des nations étrangères; cet imme que Dieu avait mis autour d'Isracl comme un mur airain où se brisèrent tant de fois toutes les forces de Asie, et qui, après avoir défait de nombreuses armées, •concerté les plus fiers et les plus habiles généraux des )is de Syrie, venait tous les ans, comme le moindre des raélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines u sanctuaire, et ne voulait d'autre récompense des serres qu'il rendait à sa patrie que l'honneur de l'avoir sere : ce vaillant homme poussant enfin, avec un courage vincible, les ennemis qu'il avait réduits à une fuite honuse, reçut le coup mortel, et demeura comme enseveli ans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident, utes les villes de Judée furent émues, des ruisseaux de rmes roulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent lelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douur rompant enfin ce long et morne silence, d'une voix ntrecoupée de sanglots que formaient dans leurs cœurs la istesse , la pitié, la crainte, ils s'écrièrent : " Comment st mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël! » i ces cris Jérusalem redoubla ses pleurs ; les voûtes du temle s'ébranlèrent; le Jourdain se troubla, et tous ses rivages etentirent du son de ces lugubres paroles : « Comment est lort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël ! v Chrétiens, qu'une triste cérémonie assemble en ce lieu, e rappelez-vous pas en votre mémoire ce que vous avez u , ce que vous avez senti il y a cinq mois ? Xe vous reonnaissez-vous pas dans l'affliction que j'ai décrite ? et ne letlez-vous pas dans votre esprit, à la place du héros dont larle l'Ecriture, celui dont je viens vous parler? La vertu

I Mach. . c. m, iv. v, etc.

364 FLIiCHIER.

et le malheur do l'un et l'aiilre sont semblables; et il ne manque aujourd'hui à ce dernier qu'un élojje digne de lui. 0 si 1 Esprit divin, l'Ksprit de l'orce et de vérité, avait enri- <hi mou discours de ces images vives et naturelles qui représentent la vertu, et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirais-je vos esprits, et quellr impression ferait sur vos cœurs le récit de tant d'action-

édifiantes et glorieuses !

X'attendez pas, messieurs, que je suive la coutume dt^ orateurs, et que je loue M. de Turenne comme on loue les hommes ordinaires. Si sa vie avait moins d'éclat, je m'arrêterais sur la grandeur et la noblesse de sa maison ; et si son portrait était moins beau , je produirais ici ceux de ses ancêtres. Mais la gloire de ses actions efface celle de sa naissance, et la moindre louange qu'on peut lui donner, c'est d'être sorti de l'ancienne et illustre maison de la Tourd'Auvergne, qui a mêlé son sang à celui des rois et des empereurs , qui a donné des maîtres à l'Aquitaine, des princesses à toutes les cours de l'Europe, et des reines même à la France.

Mais que dis-je? il ne faut pas l'en louer ici, il faut l'en plaindre. Quelque glorieuse que fût la source dont il sortait, l'hérésie des derniers temps l'avait infectée. Il recevait avec ce beau sang des principes d'erreur et de mensonge; et parmi ses exemples domestiques il trouvait celui d'ignorer et de combattre la vérité. \e faisons donc pas la matière de son éloge de ce qui fut pour lui un sujet de pénitence ; et voyons les voies d'honneur et de gloire que la providence de Dieu lui ouvrit dans le monde, avant que sa miséricorde le retirât des voies de la perdition et de l'égarement de ses pères. Avant sa quatorzième année, il commença à porteries armes. Des sièges et des combats servirent d'exercice à son enfance , et ses premiers divertissements furent des victoires. Sous la discipline du prince d'Orange, son oncle maternel, il apprit l'art de la guerre en qualité de simple soldat, et ni l'orgueil ni la paresse ne l'éloignèrcnt d'aucun des emplois où la peine et l'obéissance sont attachées. On le vit en ce dernier rang de la milice ne refuser aucune fatigue et ne craindre aucun péril, faire par honneur ce que les autres faisaient par nécessité, et ne se distinguer d'eux que par un plus grand attachement au travail, et par une noble application àtousses devoirs.

FLECHIER. 365

Ainsi commençait une vie dont les suilrs devaient élre si «glorieuses , semblable a ces fleuves qui s'étendent à mesuif qu'ils s'éloignent de leur source, et qui portent enfin partout où ils coulent la commodité et l'abondance. Depuis ce temps, il a vécu pour la gloire et pour le salut de l'Elat. 11 a rendu tous les services qu'on peut attendre d'un esprit fermeeta;{issant, quand il se trouve dans un corps robuste et bien lonslitué. Il a eu dans la jeunesse toute la prudence d'un âge avancé, et dans un âge avancé toute la vigueur de la jeunesse. Ses jours ont été pleins', selon les termes de I Ecriture; et comme il ne perdit pas ses jeunes années dans la mollesse et dans la volupté , il n'a pas été contraint de passer les dernières dans loisiveté et dans la faiblesse.

Quel peuple ennemi de la Erance n'a pas ressenti les effets de sa valeur, et quel endroit de nos frontières n'a pas servi de théâtre à sa gloire? Il passe les Alpes; et dans les fameuses actions de Casai, de Turin , de la route de Quier.s, il se signale par son courage et par sa prudence ; et l'Italie le regarde comme un des principaux instruments de ces grands et prodigieux succès qu'on aura peine à croire un jour dans l'histoire. Il passe des Alpes aux Pyrénées, pour assister à la conquête de deux importantes places -, qui mettent une do nos plus belles pro\ inces à couvert de tous les efforts de l'Espagne. Il va recueillir au delà du Rhin les débris d'une armée défaite, il prend des villes , et contribue an gain des batailles '. Il s'élève ainsi par degrés, et par son seul mérite, au suprême commandement, et fait voir dans tout le cours de sa vie ce que peut pour la défense d'un royaume un général d'armée qui s'est rendu digne de commander en obéissant, et qui a joint à la valeur et au génie l'application et l'expérience

Si M. de Turenne n'avait su que combattre et vaincre ; s'il ne s'était élevé au-dessus des vertus humaines ; si sa valeur et sa prudence n'avaient été animées d'un esprit de foi et de charité , je le mettrais au rang des Scipion et des Fabius, je laisserais à la vanité le soin d'honorer la vanité, cl je ne viendrais pas dans un lieu saint faire l'éloge d'un

1 Ps. LXXII.

- l'erpignan et Collioure.

•^Trêves. Aschaffembourg . etc. Combat de Fribourg, balaille de Xoriingue.

366 FLKGHIER.

homme profane. S'il avait fini ses jours dans l'avcuglemenl et dans l'erreur, je louerais en lain des vertus que Dieu n'aurait pas; couronnées : je répandrais des larmes inutiles sur son loinbeau ; et si je parlais de sa gloire, ce ne serai i que pour déplorer son malheur. Mais, grâce à Jésus-Christ, je parle d'un chrétien éclairé des lumières de la foi, agissant par les principes d'une religion pure, et consacrant par une sincère piété tout ce qui peul flatter l'ambition ou l'orgueil des hommes. Ainsi les louanges que je lui donne retournent à Dieu, qui en est la source ; et, comme c'est la vérité qui l'a sanctifié, c'est aussi la vérité qui le loue.

Que sa conversion fut entière , messieurs ! et qu'il fut différent de ceu\ qui , sortant de l'hérésie par des vues intéressées, changent de sentiments sans changer de mœurs; n'entrent dans le sein de l'Kglise que pour la blesser de pins près par une vie scandaleuse, et ne cessent d'être ennemis déclarés qu'en devenant enfants rebelles ! Quoique son cœur se fût sauvé des dérèglements que causent d'ordinaire les passions, il prit encore plus de soin de le régler; il crut que l'innocence de sa vie devait répondre à la pureté de sa créance. Il connut la vérité, il l'aima, il la suivit. .'\vec quel humble respect assistait-il aux sacrés mystères ! Avec quelle docilité écoutait-il les instructions salutaires des prédicateurs évangéliques ! Avec quelle soumission adorait-il les œuvres de Dieu, que l'esprit humain ne peut comprendre ! \'rai adorateur en esprit et en vérité, cherchant le Seigneur, selon le conseil du Sage *, dans la simplicité du cœur, ennemi irréconciliable de l'impiété, éloigné de toute superstition, et incapable d'hypocrisie.

A peine a-t-il embrassé la saine doctrine , qu'il en devient le défenseur ; aussitôt qu il est revêtu des armes de lumière, il combat les œuvres de ténèbres; il regarde en tremblant l'abîme d'où il est sorti, et il tend la main à ceux qu'il y a laissés. On dirait qu'il est chargé de ramener dans le sein de l'Eglise tous ceux que le schisme en a séparés : il les invite par ses conseils, il les attire par ses bienfaits, il les presse par ses raisons, il les convainc par ses expériences ; il leur fait voir les écueils oh la raison humaine fait tant de naufrages, et leur montre derrière lui, selon les termes de

1 j^ap. , I.

KLECHIER. 367

saint Augustin . le pont de la miséricorde de Dieu, par où il vient de passer lui-même

Suivons ce prince dans ses dernières campagnes, et regardons tant d'entreprises difficiles, tant de succès glorieux, comme des preuves de son courage et des récompenses de sa piété. Commencer ses journées par la prière, réprimer l'impiété et les blasphèmes, protéger les personnes et les choses saintes contre l'insolence et l'avarice des soldats, invoquer dans tous les dangers le Dieu des armées, c'est le devoir et le soin ordinaire de tous les capitaines. Pour lui, il passe plus avant. Lors même qu'il commande aux troupes, il se regarde comme im simple soldat de Jésus-Christ ; il sanctifie les guerres par la pureté de ses intentions, par le désir d'une heureuse paix, parles lois d'une discipline chrétienne; il considère ses soldats comme ses frères, et se croit obligé d'exercer la charité dans une profession cruelle où l'on perd souvent l'humanité même. Animé par de si grands motifs, il se surpasse lui-même, et fait voir que le courage devient plus ferme quand il est soutenu par des principes de religion; qu'il y a une pieuse magnanimité qui attire les bons succès, malgré les périls et les obstacles, et qu'un guerrier est invincible quand il combat avec foi, et quand il prête des mains pures au Dieu des batailles qui le conduit.

Comme il tient de Dieu toute sa gloire, aussi la lui rapporte-t-il tout entière, et ne conçoit autre confiance que celle qui est fondée sur le nom du Seigneur. Que ne puis-je vous représenter ici une de ces importantes occasions * où il attaque avec peu de troupes toutes les forces de l'Allemagne ! il marche trois jours, passe trois rivières, joint les ennemis, les combat et les charge. Le nombre d'un côté, la valeur de l'autre, la fortune est longtemps douteuse. Enfin le courage arrête la multitude ; l'ennemi s'ébranle et commence à plier. Il s'élève une voix qui crie : Victoire ! Alors ce général suspend toute l'émotion que donne l'ardeur du combat, et d'un ton sévère : « Arrêtez, dit-il, notre sort « n'est pas en nos mains, et nous serons nous-mêmes vain- » eus, si le Seigneur ne nous favorise, n A ces mots il lève les yeux au ciel d'où lui vient son secours; et, continuant à

' Combat d'Enlzlipim.

368 FLKCHIKU

donner ses ordres, il atloiid avec soumission, enlre l'espérance et la crainte, que les ordres du ciel s'exécntent '.

Qu'il est difficile, messieurs, d'être victorieux et d'être humble tout ensemble ! Les prospérités militaires laissent dans l'âme je ne sais quel plaisir toucliant, qui la remplit el l'occupe tout entière. On s'attribue une supériorité de puissance et de force ; on se couronne de ses propres mains ; ou se dresse un triomphe secret à soi-même ; on rejjardc comme son propre bien ces lauriers qu'on cu(!ille avec peine, et qu'on arrose souvent de son santj ; et lors même qu'on rend à Dieu de solennelles actions de <]riices, et qu'on pend aux voûtes sacrées de ses temples des drapeaux déchirés et sau;i[lants qu'on a pris sur les ennemis, qu'il est dangereux que la vanité n'étouffe une partie de la reconnaissance, qu'on ne mêle aux vœux qu'on rend au Seigneur des applaudissements qu'on croit se devoir à soi-même, et qu'on ne retienne au moins quelques grains de cet encens qu'on va bn'der sur ses autels !

C'était en ces occasions que M. de T urenne, se dépouil-

1 Si, dans l'ensemble de l'élofje de Turenne, ATascaron est inférieur à Vléchier, il est plus vrai, plus éloquent dans plusieurs morceaux . dans celui-ci, par exemple :

^ Ne pensez pas , messieurs , que notre héros perdît à la tète des armées et au milieu des vicloires ces sentiments de religion. Certes , s'il y a une occasion au monde où l'âme pleine d'elle-même soit en danger d'oublier son Dieu, c'est dans ces postes éclatants où un homme, par la sagesse de sa conduite, par la grandeur de son courage, par la force de son bras, et par le nombre de ses soldats, devient comme le dieu des autres hommes, et, rempli de gloire en luimême , remplit tout le reste du monde d'amour , d'admiration ou de frayeur. Les dehors même de la guerre , le son des instruments, l'éclat des armes, l'ordre des troupes, le silence des soldats, l'ardeur de la mêlée, le commencement, le progrès et la consommaiion de la victoire, les cris différents des vaincus et des vainqueurs, attaquent l'âme par tant d'endroits, qu'enlevée à tout ce qu'elle a de sagesse et de modération , elle ne connaît ni Dieu ni elle-même. C'est alors que les impies Salmonée osent imiter le tonnerre de Dieu , et répondre par les foudres de la terre aux foudres du ciel : c'est alors que les sacrilèges Antiochus n'adorent que leurs bras et leurs cœurs , et que les insolents Pharaon, enflés de leur puissance, s'écrient: C'est moi qui me suis fait moi-même. Mais aussi la religion et l'humilité paraissent-elles jamais plus majestueuses que lorsque , dans ce point de gloire et de grandeur, elles retiennent lecœur de l'homme dans

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