FLÉCHIER
lant (le lui- même, renvoyait (oiile la >^loiie à Celui à qui seul elle appartenait léijitimeracnt. S'il marche, il reconnaît qne c'est Dieu qui le conduit et qui le guide : s il défend des places, il sait qu'on les défend en vain si Dieu ne les garde; s'il se retranche, il lui semble que c'est Dieu qui lui fait un rempart pour le mettre à couvert de toute insulte; s'il combat, il sait d'où il tire toute sa force; et s'il triomphe , il croit voir dans le ciel une main invisible qui le couronne. Rapportant ainsi toutes les grâces qu'il reçoit à leur origine , il en attire de nouvelles. Il ne compte pins les ennemis qui l'environnent; et, sans s'étonner de leur nombre ou de leur puissance, il dit avec le Prophète * • (i Ceux-là se fient au nombre de leurs combattants et de «leurs chariots; pour nous, nous nous reposons sur la u protection du Tout-Puissant. ;i Dans cette fidèle et juste confiance, il redouble son ardeur, forme de grands desseins, exécute de grandes choses, et commence une campagne qui semblait devoir être si fatale à l'Empire.
la soumission et la dépendance où la créature doit être à l'égard de son Dieu ?
- M. deTnrenne n'a jamais plus virement senti qu'il y avait un Dieu au-dessus de sa tète que dans ces occasions éclatantes où presque tous les antres l'oublient. C'était alors qu'il redoublait ses prières; on l'a vu même s'écarter dans les bois , où la pluie sur la tète et les genoux dans la boue, il adorait en cette humble posture ce Dieu devant qui les légions des anges tremblent et s'humilient. Les Israélites, pour s'assurer de la victoire, faisaient porter l'arche d'alliance dans leur camp, et M. de Turenne croyait que le sien serait sans force et sans défense s'il n'était tous les jours fortifié par l'o'nlation de la divine victime qui a triomphé de toutes les forces de l'enfer. Il y assistait arec une dévotion et une modestie capables d'inspirer du respect à ces âmes dures à qui la vue des terribles mystères n'en inspirait pas.
-■ Dans le progrès même de la victoire, et dans ces moments d'amour-propre où un général voit qu'elle se déclare pour son parti, sa religion était en garde pour l'empêcher d'irriter tant soit peu le Dieu jaloux par une confiance trop précipitée de vaincre. En vain tout retentissait des cris de victoire autour de lui ; en vain les officiers se flattaient et le flattaient lui-même de l'assurance d'un heureux succès : il arrêtait tous ces emportements de joie, où l'orgueil humain a tant de part, par ces paroles si dignes de sa pieté : ' Si Dieu ne nous soutient
et s'il n'achève son ouvrage, il y a encore assez de temps pour être . battus. = < Ps. xi\.
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Il passe le Rhin et trompe la vijjilance d'un tjcnéral habile cl préi'ovaiit. 11 observe les monvemcnls des ennemis. Il relève le courage des alliés. Il ménafje la foi suspecte et chancelante des voisins. Il ôte aux uns la volonté, aux autres les niovens de nuire; et, profilant de toutes ces conjonctures iiiijiorlanles qui préparent les «grands et glorieux événements, il ne laisse rii.-n à la fortuni' de ce que le conseil et la prudence humaine lui peuvent ôter. Déjà frémissait dans son camp l'ennemi confus cl déconcerté. Déjà prenait l'essor, pour se sauver dans les montagnes, cet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces'. Ces foudres de bron/e que l'enfer a inventés pour la destruction des hommes tonnaient di; tous côtés pour favoriser et pour précipiter celte retraite; et la France en suspens attendait le succès d'une entreprise qui, selon toutes les règles de la guerre, était infaillible.
Hélas ! nous savions tout ce que nous pouvions espérer, et nous ne pensions pas à ce que nous devions craindre. La providence divine nous cachait un malheur plus grand que la perle d'une bataille. Il en devait coûter une vie que chacun de nous eût voulu racheter de la sienne propre; et tout ce que nous pouvions gagner ne valait pas ce que nous allions perdre ^. 0 Dieu terrible', mais juste en vos conseils sur les enfants des hommes, vous disposez et des vainqueurs et des victoires! Pour accomplir vos volontés, et faire craindre vos jugements, votre puissance renverse ceux que voire puissance avait élevés. Vous immolez à votre .souveraine grandeur de grandes victimes, et vous frappez quand il vous plaît ces tètes illustres que vous avez tant de fois couronnées.
N'attendez pas, messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique, que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées , que je découvre ce corps pâle et sanglant auprès duquel fume encore la foudre qui la frappé, que je fasse crier son sang comme celui d'Abel '', et que j'expo.se à vos yeux les tristes images de la religion et de la patrie éplorées. Dans les pertes médiocres, on surprend ainsi la pitié
* Inversion pleine d'élégance et d'harmonie. - Que d'antithèses ! Craindre et espérer, gagner et perdre, etc. 3 Ps. i.w.
'^ Rapprochement faux. Le sang de Turenne ne peut crier comme celui d'Abel. tué par son frère.
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des auditeurs; cl, par des mouvements étudies, on tire au moins de leurs yeux quelques larmes vaines et forcées. Mais on décrit sans art une mort qu'on pleure sans feinte. Chacun trouve en soi la source de sa douleur, et rouvre lui-même sa plaie, et le cœur, pour être touché, n'a pas besoin que limagination soit émue.
Peu s'en faut que je n'interrompe ici mon discours. Je me trouble, messieurs; Turennc meurt: tout se confond , la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s'éloigne, les brunes intentions des alliés se ralentissent, le courage des troupes est abattu par la douleur et ranimé par la vengeance ; tout le camp demeure immobile. Les blessés pensent à lapertc qu'ils ont faite, et non pas au.\ blessures qu'ils ont reçues. Les pères mourants envoient leurs fils pleurer sur leur général mort. L'armée en deuil est occupée à lui rendre les devoirs funèbres; et la renommée, qui se plaît à répandre dans l'univers les accidents extraordinaires, va remplir toute l'Europe du récit glorieux de la vie de ce prince et du triste regret de sa mort.
Que de soupirs alors ! que de plaintes ! que de louanges retentissent dans les villes, dans la campagne! L'un voyant ( roi'tre ses moissons bénit la mémoire c'c celui à qui il doit 1 espérance de sa récolte; l'autre, qui jouit encore en repos de l'héritage qu'il a reçu de ses pères, souhaite une clernelie paix à celui qui l'a sauvé des désordres et des cruautés de la guerre. Ici l'on offre le sacrifice adorable de Jésus-Christ pour l'âme de celui qui a sacrifié sa vie et son sang pour le bien public : là on lui dresse une pompe funèbre, où l'on s'attendait de lui dresser un triomphe. Chacun choisit l'endroit qui lui paraît le plus éclatant dans une si belle vie. Tous entreprennent son éloge; et chacun s'interrompant lui-même |)ar ses soupirs et par ses larmes admire le passé , regrette le présent et tremble pour l'avenir. .Ainsi tout le royaume pleure la mort de son défenseur; et la perte d'un homme seul est une calamité publique '.
1 Ici encore Mascaron est bien supérieur à Fléchier : - Vous ne favez point encore oublié, messieurs ; celle funeste noulelie se répandit par loute la France comme uu brouillard épais qui couvrit la lumière du ciel, et remplit tous les esprits des ténèbres de la mort. La terreur et la consternation la suivaient. Personne n'apprit la mort de M. de f urenne, qui ne crùl d'abord l'armée du roi taillée