‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 23 sur 35 · LECHIEll · texte numérisé non relu

LECHIEll

fil lui trop de coiiHaucc, et vous nous clélciidez dans vos Ecritures* de uous faire un bras de chair et de nous 'confier aux enfants des hommes. Peut-être est-ce une punition de notre orgueil, de notre ambition, de nos injustices. Comme il s'élève du fond des vallées des vapeurs jjrossières dont se forme la foudre qui tombe sur les montajjnes , il sort du cœur des peuples des iniquités dont vous déchargez les châtiments sur la tête de ceux qui les gouvernent ou qui les défendent. Je ne viens pas, Seigneur, sonder les abîmes de vos jugements, ni découvrir ces ressorts secrets et invisibles qui font agir votre miséricorde ou votre justice : je ne veux et ne dois que les adorer. Mais vous êtes juste : vous nous affligez; et, dans un siècle aussi corrompu que le nôtre, nous ne devons chercher ailleurs que dans le dérèglement de nos mœurs toutes les causes de nos misères.

Tirons donc, messieurs, lirons de notre douleur des motifs de pénitence, et ne cherchons qu'en la piété de ce grand homme de vraies et solides consolations. Citoyens, étrangers, ennemis, peuples, rois, empereurs, le plaignent et le révèrent; mais que peuvent-ils contribuer à son véritable bonheur"? Son roi même , et quel roi! l'honore de ses regrets et de ses larmes : grande et précieuse marque de tendresse et d'estime pour un sujet, mais inutile pour un chrétien. Il vivra, je l'avoue , dans l'esprit et dans la mémoire des hommes ^ : mais l'Ecriture m'apprend que ce que I homme pense ', et l'homme lui-même, n'est que vanité. Ln magnifique tombeau i-enfermera ses tristes dépouilles; mais il sortira de ce superbe monument, non pour être loué de ses exploits héroïques, mais pour être jugé selon ses bonnes ou mauvaises œuvres. Ses cendres seront mêlées avec celles do tant de rois qui gouvernèrent ce royaume, qu'il a si généreusement défendu; mais, après tout, que leur reste-t-il, à ces rois non plus qu'à lui, des applaudissements du monde, de la foule de leur cour, de l'éclat et de la pompe de leur fortune, qu'un silence éternel, une solitude affreuse et une terrible attente des jugements de Dieu , sous ces marbres précieux qui les couvrent? Que le monde honore donc comme il voudra les grandeurs humaines. Dieu seul est la récompense des vertus chrétiennes.

1 II Parai. , c. xxxii. — - Ps. xcui. — ^ p^. xxxvni.

BOURDALOUE (Louis).

(lG;}i-170 4.)

Oïl sait lrès-])OU de chose sur la vie de Bourdaloue dans le monde . (ar, selon les expressions de madame de Piinîjy, il soilil de l'enCanee pour entrer dans les voies laborieuses du rliristianisine ; " et, plus lard, prier, éludier, eiiseiijuer, prèclier, consoler, ce fut toute son exisleiice , au sein de la Conipaijnie de Jésus.

Louis Bourdaluue naquit à Buur;|es en 163'2. Comme il avait, dit un eimtcnipnrain , suer la vertu arec h lait, il manifesta de lionne heure un •|uût prononcé pour la vie rciif(iense. Contrarié dans sa vocation, à quinze ans il s'enfuit un jour de sa maison, et il alla se réfujjier au novi- ( ial des jésuites à Paris. Ramené dans sa famille, le fujjilif obtint facilement le consentement de son père, mafjistrat inlè;(re, qui , lui-même, à une autre épuque , avait voulu entrer dans la Cumpa<[nie. Là, le» pro- ;irès du jeune novice furent rapides. Professeur de philosophie, de belles-lettres, de théologie, partout il avait donne des preuves d'une rare supérioiité d'esprit, lorsque ses supérieurs, l'ayant entendu prêcher, décidèrent qu'il s'appliquerait uniquement à ce ministère. Il avait alors trente-quatre ans. A peine eut-il paru dans la chaire, qu'une foule immense accourut pour l'entendre. Devait-il prêcher le vendredi? dès le mercredi, l'éjjlisc était iniahic par les laquais charjjés de ijarder des places à leurs maîtres. Dans les quartiers où il devait prononcer nn sermon, tout commerce était ce jour-là suspendu. On pouvait craindre qu'une réputation si rapidement acquise ne s'évanouit de même. Il n'en fut rien. Plus on cnlenilait le nouvel orateur, plus on le voulait entendre. Ce (|ui frappait surtout en lui, selon le P. Breloiiueau , c'étaient certains sentiments, certains tours élevés , tourhanis et nouveaux. La plume infalirjable de madame de Sévi;{né donnait jour par jour à madame de Gri- {(uan le bulletin de ces triomphes oratoires : — // pusse toute» les merveilles passées; — ])ersonne n'a prtchc jusqu'ici, — (quoi! pas même Bossuet!) Jamais prédicateur érangélique n'a annoncé si généreusement les vérités chrétiennes ; — sa Passion est plus parfaite qu'on ne piul imaginer; — il prêche comme un ange du ciel; — certains endroits furent poussés comme les aurait poussés Tapôtre saint Paul; — enfin, tout est au-dessous des louanges qu'il mérite! — La cour, comme la ville, parla.ijeait cet enthousiasme. Tantôt , c'est le maréchal de Grammont qui , transporté par cette éloquence, s'écrie, en pleine église : « Vrai Dieu! il a raisun! n Tantôt c'est le grand Condé lui-même, qui, voyant paraître le prédicateur, crie à la foule agitée et bruyante : » Silence! voici 1 ennemi I « Il n'est pas jusqu'à madame de Maintenon, d'ordinaire si réservée dans l'eipression de ses sentiments , qui ne se laisse gagner par lémolion : « Le P. Bourdalouc, dit-elle , a parlé au roi sur sa santé, sur I amour de son peuple , sur les craintes de la cour; // a fait verser bien des larmes , il en a versé lui-même : c'était son cœur qui parlait à tous les cœurs ! ■>

Cette émotion, ces larmes, ces transports nous étonnent un peu aujourd'hui. Pourquoi? C'est que nous lisons froidement les sermons de Bourdalouc, au lieu de les entendre débiter d'une coix pleine, résonnante, douce et harmonieuse, par un prédicateur chci lequel tout était action oratoire, selon le P. Bretouneau. A de tj-ùs-rares exceptions près , les discours

BOl'RDALOUE. 375

(lei plus grands maiires de la parole perdent presque tout à la Icclure. Ciréron , le mot de Miion l'atteste , rel'aisiit à loisir toutes ses harangues. Chez lai , n'est-re pas l'écrivain qui a fait en çrande partie la renommée de l'orateur? Il y a un quart de siècle à peine on vantail, parmi nons . l'éloquence entraînante d'un noble général. Qu'on jette maintenant les yeni »ur ses discours imprimés .' et que sera-ce donc dans deux cents ans? Mais ce qui fera vivre les sermons de Bourdaloue, quoique l'on y cherche en vain l'élan, l'éclair, la flamme et te je ne sais quoi de tragique dont parle Cicéron, et qui distingue l'orateur, ce qui fera vivre ces sermons , disonf>-nous , c'est la connaissance la plus exacte et la plus étendue de la religion; c'est le choix des citations qu'il emprunte aux Pères de l'Eglise, et dont il sait tirer un parti racrieilleux; c'est cette pénétrante sagacité qui dévoile tous les sophismes ; c'est cette dialectique serrée, invini ihie, qui presse, convainc, entraine ; c'est cette sagesse qui n'exagère jamais aucun de» devoirs du christianisme, et ne change point en préceptes le» simples conseils évangéiiques ; c'est la simplicité d'un style ferme, rapide, lumineux, où l'expression est toujours vraie comme la pensée; c est , enfin, ce talent de disposer ses preuves, de présenter ses arguments, que Quint'Iien comparait à la savante habileté d'un général ran:;canl son armée en balaille : l'elul imperatoria rirtiix.

L hi.storien de Bossuct et de Fénelon , le cardinal de Hanssct , a écrit que la rie de lioiirdalvue ilait enrore plua éloquente que ses sermons. Tout le monde, au dix-septième siècle, même les jansénistes , même les incrédules, rendait cet hommage à l'illustre jésuite. Cet homme austère qui ne faisait grâce à aucun vire, qui, en chaire, frappait comme un sourd, était, dans la vie privée, d'une admirable mansuétude pour les pécheurs les plus endurcis. Son esprit était charmant c'est madame de Sévigné qui le diti, et M. de L'amoignon, sou ami, lui rend ce témoignage qu'i/ était aussi appliqué auprès d'un homme de lu lie du peuple qu'auprès des tètes couronnées. l'ius sa réputation et son nom inspiraient de timidité aux pauvres, à ceux qui n'avaient point reçu d'éducation, plus il s'étudiait à gagner leur confiance, afin de les pouvoir secourir et consoler. Lorsqu'il était à Bàville , on s'apercevait tout à coup qu'il était sorti du salon. \ul ne demandait où il était allé. On se disait qu'il \ ai ait sans doute dans les eni irons quelque pauvre paysan prêt à monrii, ou quelque famille qu'il fallait consoler d'une perte cruelle. Aussi, dit le pieux jésuite à qui l'on doit la relation de sa mort, la médisance fnt-elle foicée de respecter sa vie, même sous un habit qu'on a coutume d'épari/ner si peu. Paroles touchantes par leur accent de douceur résignée!

Bourdaloue aiait beaucoup d'amis, et on remarqué que tous lui étaient demenrés fidèles. Boileau , qui partageait en grande partie les raucunes de Port-Royal, Boileau ne se bornait pas à admirer dans Bourdaloue

l.e plus grand orateur dout la chaire >e vaole;

lui , l'admirateur si exagéré d'AmanId , il écoutait avec respect les critiques du docte prédicateur, il admirait sa raison, il vénérait ses vertus :

Ma franchise sortont S^gna sa bienveillance,

a dit le poêle. Bourdaloue n'était pas moins sincère; et l'antenr des Satires eut plus d'une fois à se défendre contre ses critiques toujours bien- \eillantes, mais non moins fermes que justes. Cette douceur de caractère M éiait point naturelle à Bourdaloue. Il n'y était arrivé qu'à force de

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luttes. Aussi a-t-on remarqué à sa louan;(e que jamais un mot blessant ne s'échappa de ses lèvres contre ceux (|ul alta(|uaiont avec le plus d'injustice l'ordre où il était entré par choix, et pour lequel , jusqu'à la fin. il ne cessa de professer le rcs|)ect le plus profond.

M. Sainte-Hcuvc a dit, avec une impartialité qui l'honore, que la prédication de Bourdaloue, pendant trente ans, n'avait été qu'une /ongui- cl puissuiilc réfiitiUion des Provinciales , fjii'iiiie vloquenle et jouriialihe manche sur Pascal '. Alais comme il y manque, ajoute l'émincnt critique, \' éclair cl le coup de foudre cher aux Français, Pascal, dans ses immoricls pamphlets, est resté arce. les honneurs de la victoire. Il en sera toujours ainsi , et en France et ailleurs. Dans quel temps et en quel lieu la malij{nité humaine a-t-elle donc écoulé la raison calme et impartiale qui défend , avec la même faveur que la passion haineuse qui attaque? Dieu veut que ses serviteurs souffrent ici-has persécution pour la justice. C'est ce qui explique I inaltérahlo douceur de Bourdaloue, lorsque, sans jamais nommer Pascal, il répondait à ses calomnieuses accusations. « 11 savait bien, comme le disait najjuère un homme apostolique et éloquent comme lui, il savait bien que c'est dans les calomnies, dans les humiliations , dans les douleurs , dans les œuvres méconnues, qu'on puise la force et la vie , et que c'est avec ces armes que l'Évangile a vaincu le monde. - A. de C

l\ PASSIOV DE .lESlS-CHRIST.

Premier point.

Oii'nn Dieu, ronime Dieu, agisse en inaîtfo et en sonverain , qu'il ait ( rc'é d'une parole le ciel et la terre , qu'il fasse (les prodiges dans Tnnivers, et que rien ne résiste à sa puissance, c'est une chose, chrétiens, si naturelle pour lui , que ce n'est presque pas un sujet d'admiration pour nous. Mais qu'un Dieu souffre, qu'un Dieu expire dans les tourments, qn'tin Dieu, comme parle l'Ecriture, goi'ite la mort, lui qui possède seul l'immortalité ; c'est ce que ni les anges ni les hommes ne comprendront jamais. Je puis donc bien m'écrieravec le prophète-: Ohstupescite, cœli : 0 cienx, soyezen saisis d'étonnement ! Car voici ce qui passe toutes nos vues, et ce qui demande toute la soimiission et tonte l'obéissance de notre foi; mais aussi est-ce dans ce grand mystère que notre foi a triomphé du monde : Et liœc est tictoria qiiœ rincit mumlum, fides noatra. Il est vrai , chrétiens: Jésus-Christ a souffert, et il est mort Mais en vous parlant

• V. dans les Ctiusmes du lundi, t. ix . p. 2tO cl soirantes , l'an des meilleors ailicles qoi soient sortis de la plome do M. Sainte lîenve.

■- Jérémie, ii.

BOLRDALOIE. 377

(le sa mort et de ses souffrances, je ne crains pas d'avancer une proposition que vous traiteriez de paradoxe, si les paroles de mon texte ne vous avaient disposes à l'écouter avec respect, et je prétends que Jcsus-Christ a souffert et qu'il est mort en Dieu, c'est-à-dire d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à nu Dieu ; d'une manière tellement propre à Dieu, que saint Paul , sans autre raison, a cru pouvoir dire aux Juifs et aux gentils : Oui, mes frères, ce crucifié que nous vous prêchons, cet homme dont la mort vous scandalise, ce Christ qui vous a paru au CaUaire frappé de la main de Dieu et réduit dans la dernière faiblesse , est la vertu de Dieu même. Ce que vous méprisez en lui, c'est ce qui nous donne de la vénération pour lui. Il est notre Dieu , et nous n'en voulons point d'autre marque ni d'autre preuve qne sa croix * —

Je dis que Jésus-Christ est mort d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à im Homme-Dieu. La seule exposition des choses va vous en convaincre. En effet, un homme qui meurt après avoir prédit lui-même clairement et expressément toutes les circonstances de sa mort; un homme qui meurt en faisant actuellement des miracles, et les plus grands miracles, pour montrer qu'il n'y a rien que de surhumain et de divin dans sa mort; un homme dont la mort, bien considérée, est elle-même le plus grand de tous les miracles, puisque, bien loin de mourir par défaillance, comme le reste des hommes, il meurt au contraire par un effort de sa toute-puissance; mais ce qui surpasse tout le reste, un homme qui par l'infamie de sa mort parvient à la plus hauts gloire, et qui, expirant sur la croix, triomphe par sa croix même du prince du monde , dompte par sa croix l'orgueil du monde, érige sa croix sur les ruines de l'idolâtrie et de l'infidélité du monde, n'est-ce pas un homme qui meurt en Dieu, ou si vous voulez, en Homme-Dieu? Et voilà sur quoi s'est fondé l'Apôtre en disant que cet homme mort sur la croix était non pas le ministre de la vertu de Dieu , mais la vertu même de Dieu incarnée : Christum crucijîxum , Dei virtutem. Xe séparons point ces quatre preuves ; et vous avouerez qu'il n'y a point d'esprit raisonnable, ni même

' Dans un sermon sur la Passion, Massiilon montre aussi le Christ coiironnr par un supplice horrible , marque de royculé.

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