BOIRDALOLE
d'esprit opiniâtrp, qui n'en doive être louché. Venons nii détail.
Non , chrétiens , il n'appartient qu'à un Dieu de pénétrer dans l'avenir jusqu'à l'avoir absolument en sa puissance, et jusqu'à pouvoir dire infailliblement et en maître : Cela sera, quoique la chose dépende d'une infinité de causes libres qui y doivent concourir. Il n'appartient qu'à un Dieu de connaître distinctement et par soi-même le fond des cœurs, et d'en révéler les plus intimes secrets, les intentions les plus cachées, jusqu'à savoir mieux ce qui est ou ce qui sera dans la pensée et dans la volonté de l'homme, que l'homme même. Or c'est ce qu'a fait Jésus-Christ à 1 égard de sa passion et de sa mort. Je m'explique. A l'entendre parler de sa passion, longtemps avant sa passion même, et sans que les Juifs eussent encore formé nul dessein contre lui, on dirait qu'il en parle comme d'un événement déjà arrivé et dont il raconte l'histoire : tant il est exact à en marquer jusqu'aux moindres circonstances; et à le voir le jour de sa mort subir les différents supplices qu'il endure , on croirait que les bourreaux qui le tourmentent sont moins les exécuteurs des jugements rendus contre sa personne que de ses prédictions C'est moi , disait-il à ses disciples en les entretenant
de sa mort prochaine , c'est moi qui suis cet homme de douleurs annoncé par Isaïe *. C'est moi qui vais remplir jusques à un point tout ce qui en est écrit. Xous voici arrivés au terme de la consommation des choses, et vous en allez être les spectateurs et les témoins. Mais il m'importe que dès maintenant vous en soyez avertis, afin que dans la suite vous n'en soyez pas troublés.
.'\ussi tout ce que cet adorable Sauveur leur avait marqué des livres de Moïse et des prophètes comme se rapportant à lui s'exécuta-t-il bientôt après, et à la lettre , dans la sanglante catastrophe de sa passion et de sa mort. Mais ce que j'ajoute doit faire encore plus d'impression sur vous. Il meurt, cet Homme-Dieu, faisant des miracles ; et quels miracles! Ah! chrétiens, y en eut-il jamais et jamais y en aura-t-il de plus éclatants ? Tout mourant qu'il est, il fait trembler la terre , il ouvre les sépulcres, il ressuscite les
* Is. , L, LU et un. Cf. saint Augustin, De civitate Dei , xvm, 29; Enarrat. in Psalm. Lxvni, serm. i.
BOIJRDALOLE. 379
morts , ii déchire le voile du temple , il obscurcit le soleil : prodiges aussi surprenants qu'inouïs ; prodiges dont les soldats furent tellement émus, qu'ils s'en retournèrent convertis ; mais du reste, remarque saint Augustin ', convertis par l'eflicacité du même sang qu'ils avaient répandu : Ipso redempti sanguine quem fuderunt. Que dis-je que saint -Matthieu n'ait pas rapporté en termes exprès ^ ? Viso terramotu , et his quœ Jîebant , timuerunt valde , dicentes : Vere Jilius Dei erat iste. Je sais qu'il s'est trouvé, jusque dans le christianisme , des impies plus ennemis de Jésus- Ohrist que les Juifs et les païens mêmes, qui n'ont point eu honte de contester la vérité de ces miracles, prétendant qu'ils pouvaient être supposés , que, par un dessein formé, les évangélistes avaient pu s'accorder entre eux pour les publier à la gloire de leur maître. Mais c'est ici que l'impiété, pour me servir du terme de l'Ecriture ', se confond elle-même, et qu'en s'élevant contre Dieu elle fait paraître autant d'ignorance que de malignité. Car sans examiner combien ce doute est téméraire, puisqu'il n'a point d'autre fondement que la prévention et l'esprit de libertinage , il faudrait montrer, dit saint Augustin '', quel intérêt auraient eu les évangélistes à publier ces miracles de Jésus-Christ, s'ils eussent été persuadés que c'étaient de faux miracles. X'est-il pas évident que tout le fruit qu'ils en devaient attendre, et qui leur en revint, fut la haine publique, les persécutions, les fers, les tourments les plus cruels? Bien loin donc de croire qu'ils eussent pris plaisir à inventer et à débiter ces miracles, dont ils auraient connu la fausseté, il faudrait plutôt s'étonner que, les ayant même connus pour vrais, ils eussent eu assez de force pour en rendre, aux dépens de leur propre vie, le témoignage qu'ils en ont rendu. De plus, poursuit saint Augustin , le style seul dont les évangélistes ont écrit l'histoire de Jcsus-Chri:jt et de sa passion, leur simplicité, leur naïveté, font bien voir qu'ils n'écrivaient pas en hommes passionnés et prévenus , mais en témoins fidèles et irréprochables de la vérité, dont ils furent les martyrs jusqu'à l'effusion de leur sang. Ce n'est pas tout : car si ces miracles étaient
1 \ oy. à ce sujet Sermo ccxviii, De pussione Domini.
- Matth. , c. xxvn.
•5 Proverbes, xin, 5.
^ De civitale Dei, xvni, 50.
•J80 r.Ol CI) AI.Ol K.
supposés, l<^s Juifs, ;ï qui il imporlait tant de dt-ooinrir l'iniposliiro, l't qui ne manquaient pas alors d'écrivains célèbres, n'niissent-ils pas pris soin d'en détromper le monde? Xe se fussent-ils pas inscrits contre? et c'est néanmoins ce qu'ils n'ont jamais fait, et ce qu'ils ne font pas même encore, puisque leurs propres auteurs, et Josèplie entre les autres, les démentiraient. Celte éclipse universelle , arrivée contre le cours de la nature, (;ut quelque chose de si prodif![ienx et de si remarquable, que Terlullien, deux siècles après, en parlait encore aux païens, magistrats de Rome, comme d'un fait dont ils conservaient la tradition dans leurs archives ^.
Que dirai-je de ce fameux criminel crucifié avec Jésus- Christ, et tout à coup converti par ce même Sauveur? Ce «•hangement si subit, qui d'un scélérat fit un vaisseau d'élection et de miséricorde -, pouvait-il être l'effet d'une persuasion humaine, et ne partait-il pas visiblement d'un principe surnaturel et divin ? Si .lésus-Christ n'eût agi en Dieu, eûtil pu , mourant sur la croix, faire connaître à ce malheureux et confesser sa divinité ? Et ce miracle de la grâce ne sert' il pas encore à confirmer tous les prodiges de la nature dont le ciel et la terre, comme de concert, honorèrent ce. Dieu agonisant et expirant?
Mais, me direz-vous, les pharisiens, malgré ces miracles, ne laissèrent pas de persister dans leur incrédulité. J'en conviens, mes chers auditeurs; mais sans entrer sur ce point dans la profondeur et dans l'abîme des jugements de Dieu, toujours justes et saints, quoique terribles et redoutables, vous savez quelle fut l'envie des pharisiens contre Jésus-Christ, et vous n'ignorez pas ce que peut une telle passion pour aveugler les esprits et pour endurcir les cœurs. Quelque inconcevable qu'ait été l'obstination des pharisiens, peut-être encore aujourd'hui trouverait-on dans le monde , et dans le monde chrétien, des hommes aussi incrédules, s'ils voyaient leurs ennemis faire des miracles, et qui plutôt attribueraient ces miracles à l'enfer, comme les pharisiens attribuaient ceux du Sauveur du monde au prince des ténèbres, que de renoncer à leurs préjugés et à leur haine. Quoi
1 Voy. l'ApoIoget., c. xxi ; cf. saint Augustin, Episi. , class. ni, 110. - C'est-à-dire : un élu de Dieu, un objet de sa miséricorde.
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qu'il en soit, c'est par là mriue que commença la réprobation des pharisiens; et ce mystère de la prédestination et de la réprobation divine parut en ce que les mêmes miracles qui convertirent les soldats et une grande l'oule de peuple, ne servirent qu'à rendre les pharisiens plus indociles et plus opiniâtres. Mais c'est encore à cette différence que nous devons reconnaître dans Jéfus-Christ mourant la toute-puissante vertu dont nous parlons. Car mourir eu sauvant les uns, et en réprouvant les autres; en éclairant les aveugles qui vivaient dans les ténèbres de l'infidélité, et en aveuglant les plus éclairés qui abusaient de leurs lumières; convertissant ceux-là par miséricorde, et laissant périr ceux-ci par justice : n'était-ce pas faire éclater, jusque dans sa mort, les plus glorieux et même les plus essentiels attributs de Dieu?
Il n'y eut qu'un miracle que Jésus- Christ ne voulut pas faire dans sa passion : c'était de se sauver lui-même, comme Ini proposaient ses ennemis, l'assurant qu'ils croiraient en lui s'il descendait de la croix : Si rex Israël est, descendat nunc de cruce , et credimus ei^. Mais pourquoi ne le fit-il pas, ce miracle? On en voit aisément la raison, dit saint Augustin, et c'est que ce seul miracle eut détruit tous les autres, et arrêté le grand ouvrage qu'il avait entrepris et à quoi - tous les autres miracles se rapportaient comme à leur fin, savoir, l'ouvrage delà rédemption des hommes qui devait être consommé sur la croix. D'ailleurs ses ennemis, préoccupés de leur passion , auraient aussi peu déféré à ce miracle qu'à celui de la résurrection de Lazare. Car si l'évidence du fait qui les obligea de convenir que Lazare, mort et enseveli depuis quatre jours, était incontestablement ressuscité, au lieu de les déterminer à croire en Jésus-Christ, lenr fit prendre la résolution de le perdre, parce que ce n'était plus la raison, mais la passion qui présidait à leurs conseils, peut-on juger que , le voyant descendre de la croix , ils eussent été de meilleure foi et plus disposés à lui rendre la gloire qui lui était due?
Mais sans m'arrêter aux pharisiens, répondez- moi, mes chers auditeurs, etdiles-moi : Jésus-Christ, dans la conjone-
' Matthieu , xxvii , 42.
- Auquel, écrirait-on anjourd'luii.
382 lîOURDALOLE.
turc où je le considère, pouvant, comme il est indubitable sp sauver lui-même, et ne le voulant pas, n'a- 1- il pas fait quelque chose de plus grand et plus au-dessus de l'homme que s'il l'eût en effet voulu? Miracle pour miracle (appliquezvous à ceci que vous n'avez peut-être jamais bien pénétré et qui me parai't plus édiliant), miracle pour miracle, la douceur avec laquelle il permet aux soldats de se saisir de sa personne, après les avoir renversés par terre en se présentant seulement à eux, et leur disant cette parole : « C'est moi, « Efjo sum ; la réprimande qu'il fait à saint Pierre sur l'indiscrétion de son zèle, le blâmant d'avoir tiré l'épée contre un domestique du grand prêtre, lui faisant entendre qu'il n'avait qu'à prier son Père, et que son Père lui enverrait des légions d'anges qui combattraient pour sa défense; et afin de le convaincre quil ne parlait pas en vain, guérissant actuellement par un miracle le serviteur que Pierre avait blessé : ce silence si admirablement et si constamment soutenu devant ses juges, surtout devant Pilate , qui, convaincu de son innocence, ne l'interrogeait que pour avoir lieu de l'absoudre; ce refus de contenter la curiosité d'Hérode, dont il lui était si facile de s'attirer la protection ; cet abandon de sa propre cause, et par conséquent de sa vie; cette tranquillité et cette paix au milieu des insultes les plus outrageantes; celle détermination à supporter tout sans en demander justice , sans prendre personne à partie , sans former la moindre plainte; cette charité héroïque qui lui fait excuser en mourant ses persécuteurs ' : tout cela, je dis tous ces miracles de patience, dans un homme d'ailleurs d'une conduite irréprochable et pleine de sagesse, n'étaient-ils pas plus miraculeux que s'il eût pensé à se tirer des mains de ses bourreaux et qu'il se fût détaché de la croix?
Il n'est donc mort que parce qu'il la voulu, et même encore de la manière qu'il la voulu : ce qui n appartient, dit saint Augustin ^, qu'à un homme-Dieu, et ce qui marque dans la mort même la souveraineté et l'indépendance de Dieu. Or, voilà, chrétiens, sur quoi j'ai fondé cette autre proposition , que la mort de Jésus-Christ, bien considérée en ellemême , avait été non-seulement un miracle , mais le plus
1 Voyez, pour tons ces détails, saint Matthieu , c. xxvi et xxvir. - Voyez le sermon cité De passiom Domini ; cf. Enarrat. in Psulm. x\\iv et ixxxvi.
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siagulioi- de lous les miracles, l'ouiquoi ? Parce qu au lieu que les autres hommes meurent par faiblesse, meurent par violence, meurent par nécessité; il est mort, je ne dis pas précisément par choix et par une disposition libre de sa volonté, mais par un effet de son absolue puissance. Eu sorte que jamais il n'a fait, comme Fils de Dieu et comme Dieu, un plus grand effort de cette puissance absolue , que dans le moment où il consentit que son âme bienheureuse fût séparée de son corps; et les théologiens en apportent deux raisons. Comprenez -les. Premièrement, disent -ils, parce que Jésus-Christ ayant été exempt de tout péché, il devait être et il était naturellement immortel : d où il s'ensuit que son corps et son <àme ne pouvaient être séparés sans un miracle. Il fallut donc que Jésus-Christ, pour faire cette séparation, forçât, pour ainsi dire, toutes les lois de la providence ordinaire, et qu'il usât de tout le pouvoir que Dieu lui avait donné, pour détruire cette belle vie, qui, quoique humaine, était autrefois la vie d'un Dieu. Secondement, parce que Jésus -Christ, en vertu de son sacerdoce, étant par excellence le souverain pontife de la loi nouvelle, il n y avait que lui qui pût ni qui dût offrir à Dieu le sacri- (ice de la rédemption du monde , et immoler la victime qui y était destinée. Or cette victime , c'était son corps. Aul autre que lui ne devait donc l'immoler, ce corps, nul autre que lui n'avait le pouvoir pour cela nécessaire. Les bourreaux qui le crucifiaient étaient bien les ministres de la justice de Dieu , mais ils n'étaient pas les prêtres qui devaient sacrifier cette hostie à Dieu. Il fallait un pontife qui fût saint, qui fût innocent, qui fût sans tache, qui fût séparé des pécheurs et revêtu d un caractère particulier. Or ce caractère ne pouvait convenir qu'à Jésus -Chri.st; d'où saint .Augustin concluait que Jésus- Christ, par l'effet le plus merveilleux, avait été tout ensemble et le prêtre et l'hostie de son sacrifice : Idem sacerdos et hostia '. Ce fut donc lui-même qui se sacrifia, hii-même qui exerça sur sa propre personne cette fonction <le prêtre et de pontife, lui-même qui détruisit, au moins pour quelques jours, cet adorable composé d'un corps souffrant et d'une âme glorieuse; eu un mot, lui-même qui se lit mourir. Car ce ne furent point les bourreaux qui lui otèrcnt la vie, mais il la quitta de lui-même... 1 Enorrat. in Psalm. cxxxii.
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(loncliious par une dernière prcuvr , mais essentielle; c'est de voir un lioiunic que ri'jnoininic de sa mort, que la (•oulusion. l'opprobre, l'Iiumiliation infinie de sa mort, élève à toute la gloire que peut prétendre un Dieu : tellement qu'à son seul nom et en vue de sa croix, les plus hautes puissances du monde flceliissent les genoux et se prosternent pour lui l'aire horinnage de leur grandeur ; Humiliacit semetipsum , faclus ohedieiis usque ad mortem , mortem autem cruels. Propler quod et Deus exaltât it illum : ut in nominc Jesu oiniie (jenu /lectatur , ctvlestium , terresirium et infernorum. Voilà ce que Dieu révélait à saint Paul ' dans un temps, remarque bien importante, dans un temps où tout semblait s'opposer à l'accomplissenient de cette prédiction; dans un temps où, selon toutes les vues de la prudence humaine, cette prédiction devait passer pour chimérique, dans un temps où le nom de Jésus-Christ était en horreur. Toutefois, ce qu'avait dit l'Apôtre est arrivé; ce qui fui ))our les chrétiens de ce temps- là un point de foi a cessé en quelque façon de l'être pour nous, puisque nous sommes témoins de la chose et qu'il ne faut plus captiver nos esprits pour la croix. Les puissances de la terre fléchissent maintenant les genoux devant ce crucifié. Les princes, et les plus grands de nos princes, sont les premiers à nous en donner l'exemple, et il n'a tenu qu'à nous , les voyant en ce saint jour au pied de l'autel adorer Jésus -Christ sur la croix, de nous consoler et de nous dire à nous-mêmes : Voilà ce que m'avait prédit saint Paul, et ce que du lenips de saint Paul j'aurais rejeté comme un songe, c'est ce que je vois et de quoi je ne puis douter. Or un honuue, mesehers auditeurs, dont la croix, selon la belle expression de saint Augustin-, a passé du lieu infâme des supplices sur le front des monarques et des empereurs, un homme qui, sans autre secours , sans autres armes, par la vertu seule de la croix, a vaincu l'idolâtrie, a triomphé de la superstition, a détruit le culte des faux dieux, a conquis tout l'univers, au lieu que les plus grands rois de l'univers ont besoin pour les moindres conquêtes de tant de secours, un homme qni, comme le chante l'Eglise, a trouvé le moyen de régner par
1 Épît. aux Philip., II, 8. 9 et 10.
- Il la répétée plusieurs fois : Enarral, in Psalm. ui, ui, xcv,
CSLl.
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où les autres cessent de vivre, c'est-à-dire par le bois qui fut l'instrumeut de sa mort ; et ce qui est encore plus merveilleux, un homme qui pendant sa vie a\ait expresséuïcnl marqué .que tout cela s'accomplirait, et que du niomenl (|u'il sei-ait élevé de la terre, il attirerait tout à lui : un tel liounne n'est-il pas plus qu'homuie? X'est-il pas homme et Dieu tout ensemble? Quelle vertu la croix, où nous le contemplons, n'a-t-elle pas eue pour le l'aire adorer des peuples? Combien d' apôtres de son Evangile, combien d'imitateurs de ses vertus, combien de confesseurs, combien de martyrs, combien d'âmes saintes dévouées à sou culte, combien de disciples zélés pour sa gloire; disons mieux, combien de nations, combien de royaumes, combien d'empires n'a-t-il pas attirés à lui par le charme secret mais tout-puissaut de cette croix? Christum crucijixum , Dei virtutein.
Ah! mes frères, les pharisiens voyaient les miracles de ce Dieu crucifié, et ils ne se convertissaient pas. C'est ce que nous avons peine à comprendre. Mais ce qui se passe dans nous est-il moins incompréhensible : car nous voyons actuellement un miracle de la mort de Jésus-Christ encore plus grand, un miracle subsistant, un miracle avéré et incontestable, je veux dire le triomphe de sa croix; le nioude converti, le monde devenu chrétien, le monde sanctifié par sa croix; nous le voyons, et notre foi, malgré ce miracle, est toujours languissante et chancelante : voilà ce que nous devons pleurer, et ce qui nous doit faire trembler. Mais pour profiter de ce mystère, au lieu de trembler et de pleurer par le sentiment d'une dévotion passagère et superficielle, tremblons et pleurons dans l'esprit d'une salutaire componction. Jésus-Christ mourant a fait des miracles : il faut qu'il en fasse encore un, qui doit être le couronnement de tous les autres, et c'est le miracle de notre conversion. Il a fait fendre les pierres, il a ouvert les tombeaux, il a déchiré le voile du temple. Il faut que la vue de sa croix lasse fendre nos cœurs, peut-être |)lus durs que les pierres. Il faut qu'elle ouvre nos consciences, peut-être jusqu'à présent fermées comme des tombeaux. 11 faut qu'elle déchire notre chair, cette chair de péché, par les saintes rigueurs de la pénitence. Car pourquoi ce Dieu mourant ne nous convertira-t-il pas, puisqu'il a bien converti les auteurs de sa mort? et quand nous couvertira-t-il , si ce n'est en ce
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•{raiid jour oii son .saii|{ coule avec abondance pour noln sailli cl notre .sanctification?
l'cclit'urs qui ni'écoutez, voilà ce qui doit vous rciuiilii de confiance. Tandis que vous êtes pécheurs, vous êtes en qualité de pécheurs les ennemis de Jésus-Christ; vous ètcses persécuteurs : le dirai-je? Mais puisque c'est après saint Paul, pourquoi ne le dirais-je pas? Vous êtes (uémc ses bourreaux. Car autant de fois qu'il vous arrive de succomber à la tentation et de commettre le péché, vous crucifie/: tout de nouveau ce Sauveur dans vous-mêmes. Mais souvenez-vous que le sang de cet Homme-Dieu a eu le pouvoir d'effacer même le péché des Juifs qui l'ont répandu. C'e.'^l en cela, dit saint Augustin, qu'a paru la vertu toute divim de la rédemption de Jésus-Christ, c'est en cela qu'il a paru sauveur. De ses ennemis il a fait des prédestinés , de ses persécuteurs il a fait d<'S saints : tout pécheurs que vous êtes, quel droit n'avez-vous donc pas de prétendre à ses miséricordes? .Approchez du trône de sa grâce, qui est sa croix; mais approchez-en avec des cœurs contrits et humiliés, avec des cœurs soumis et purifiés de la corruption du monde, avec des cœurs dociles et susceptibles de toutes les impressions de l'esprit céleste. Car tel est le miracle que c<' Dieu sauveur veut, par la vertu de sa croix, opérer aujourd'hui dans vous. Votre retour à Dieu est un retour parfait après de si longs égarements, votre pénitence est une pénitence exemplaire après tant de désordres et de scandales, la profession que vous ferez, et une profession haute et publique, de vivre en chrétiens après avoir vécu en libertins, voilà le miracle qui prouvera que Jésus-Christ crucifié est lui-même personnellement la force et la vertu de Dieu. Ah! Seigneur, serais-je assez heureux pour obtenir que ce miracle s'accomplît visiblement dans mes auditeurs, comme il s'accomplit en effet dans les soldats qui furent présents à votre mort, et dont plusieurs s'attachèrent à vous comme à l'auteur de leur salut? Donnerez-vous pour cela. Seigneur, à ma parole assez de bénédiction; et puis-je espérer qu'entre ceux qui mécontent il y en aura d'aussi touchés que le centenier, c'est-à-dire qui sortiront de cette prédication non-seulement attendris, mais convertis; non-seulement baignés de larmes, mais sanctihés et pénétrés des sentiments chrétiens que cette première \érité a dû leur imprimer?
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Que le Juif infidèle se scandalise de la croix; Jésus-Chi-ist mourant est la puissance et la force de Dieu incarnée. Chrislum crucijixum , Dei virtutem : vous l'avez vu. 0"^ le gentil s'en moque, et qu'il traite la croix de folie; Jésus- Christ mourant est la sagesse de Dieu même ; Cliristum crucijixum , Dei sapientiam.
Boardaloue n'a prononcé dans sa vie que deux oraisons funèbres : celle de M. le prince, père du «jrand Condé, et celle de l'illustre capitaine. Dans une lettre à IJussy , madame de Sévigné parle avec enthousiasme de la dernière, où l'orateur s'est élevé en effet au-dessus de lui-même.
On voit tous les jours dans le monde des hommes avec peu de mérite, aidés du hasard et de la fortune, ne laisser pas de s'acquérir de la gloire et faire de grandes actions, sans en être eux-mêmes plus grands. On voit dans le monde des hommes d'un mérite distingué, mais d'un mérite borné. On y voit des braves, mais dont les autres qualités ne répondent pas à la valeur; de grands capitaines, mais hors de là de petits génies. On y voit des esprits élevés, mais en même temps des âmes basses; de bonnes têtes, niais de méchants cœurs. On y voit des sujets dont le mérite, quoique vrai, n'a pas le bonheur de plaire, et qui, avec tous les talents dont le ciel les a pourvus, n'ont pas celui de se faire aimer. On y voit des hommes qui brillent dans le mouvement et dans l'action , mais que le repos obscurcit et anéanlit; que les emplois font valoir, mais qui dans la retraite ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils ont été.
Oit voit-on l'assemblage de toutes ces choses? c'est-àdire où voit-on tout ensemble et dans le même homme une gloire éclatante fondée sur un mérite infini; de grandes actions faites par des principes encore plus grands ; un courage invincible pour la guerre, et une intelligence supérieure et dominante pour le conseil; un esprit vaste, pénétrant, sublime, n'ignorant rien, et né pour décider de tout; une âme encore plus belle et encore plus noble; les vertus militaires avec les civiles, l'élévation du génie avec la bonté, la vivacité des lumières avec les charmes de la douceur? Où voil-on un Jiomme également aimable et redoutable, égale-
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ment aimé et admiré; un homme, l'honneur de sa nation, la terreur des ennemis de son roi, rorncment de la cour, l'admiration des savants, l'amour et les délices des honnèles gens; un homme aussi grand dans la n-lraitc qu'à la télé des armées; aussi comblé de gloire, réduit à lui-même et se possédant lui-même, que remportant des lictoires et donnant des combats? Où voit-on, dis-je, tout cela, et dans im éminent degré?
Vous l'avez vu, chrétiens, et je ne sais si vous le verrez jamais. Des siècles ne suffisent pas pour en produire un exemple, et notre siècle est le siècle heureux où cet exemple a paru. Mais l'idée que j'en donne est trop singulière pour pouvoir convenir ni être appliquée à nul autre qu'au prince incomparable que j'ai prétendu vous marquer; et je ne crains pas que, remplis de celte idée, vous ayez pu vous y méprendre ni en imaginer un autre que lui. Or, concluez de là encore une fois quel fonds de solidité il a donc fallu qne Dieu lui donnât pour le fortifier contre une telle gloire, c'est-à-dire , non pas contre la vaine et fausse gloire , dont il n'v a que les petits esprits qui soient susceptibles, mais contre la gloire selon le monde la pins véritable , et par conséquent la plus propre à inspirer aux héros mêmes le poison subtil de l'orgueil et dune idolâtrie secrète de leurs personnes.
Xon, chrétiens, jamais lionune sur la terre n'a été ni dû être plus exposé à cette corruption de l' amour-propre, et à cette enflure de cœur qui naît de la connaissance de son propre mérite, que le prince dont je fais l'éloge. Pourquoi? Parce que jamais liomme n'a eu dans sa condition un mérite si complet, si généralement reconnu, «i hautement, si justement, si sincèrement applaudi. Qael bruit ne tirent |)as dans le monde ses premiers exploits, et par quels prodiges de valeur sa réputation naissante ne comraença-t-elle pas à éclater?
Comme il était né pour la guerre, il ne lui fallut point d'apprentissage pour le former. La supériorité de son génie lui tint lieu d art et d'expérience, et il commença par oii les conquérants les plus fameux auraient tenu à gloire de finir. Dans un âge où à peine confie-t-on aux autres la conduite d'eux-mêmes, il se vit tonte la fortune de la France entre les mains. Xous étions menacés des derniers malheurs : la
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Jaibifissc (l'une iiiinoiilé, une régence tumultueuse, un conseil en butte à l'inlrigue et à la cabale, des semences de division, des jjrands mécontents, l'agitation de la cour, l'épnisement des peuples, faisaient concevoir à l'Espagne des espérances prochaines de notre ruine.
La valeur du duc d'Enghien apporta le remède à tous ces maux
Quel trésor dans un Etat d'y posséder un tel homme! Et quel vide un tel homme par sa mort ne laisse-t-il pas dans un Etal! Or, de penser qu'on est cet homme, et l'être en effet, le savoir, le sentir, se l'entendre dire à toute heure, et jouir, mais aussi singulièrement que celui-ci, de cette haute réputation dont il semble que Dieu même a voulu paraître jaloux , ayant si souvent affecté de s'appeler dans l'Ecriture le Dieu des armées, c'est-à-dire être entre les hommes comme le Dieu des autres hommes; quelle tentalion et quel piège pour le salut, surtout dans les maximes d'une religion qui ne couronne que les humbles , et qui réprouve les vertus même séparées de l'humilité! Vous allez voir si notre prince succomba à cette tentation.
Mais auparavant joignez à la gloire des armes celle de l'esprit, dont l'abus n'est pas moins à craindre, et qui donna dans sa personne tant de lustre h la qualité même de héros; car il n'était pas, si j'ose me servir de ce terme, de ces héros incultes qui de la bravoure et de la science de la guerre se font un litre et un droit d'ignorance pour tout le reste. Avec le magnanime et l'héroïque, il sut accorder tout le brillant et tout le sublime des talents de l'esprit.
Quelle capacité plus vaste , quel discernement plus exquis, quel goût plus fin, quelle compréhension plus vive, quelle manière de penser et de s'énoncer plus juste et plus noble! Qu'ignorait-il? Et dans l'immensité des choses dont il avait acquis la connaissance, que ne savait-il pas exactement? Depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, aussi bien que le sage Salomon , c'est-à-dire depuis la plus relevée théologie jusqu'aux moindres secrets de la mécanique, de quoi n'étaitil pas instruit? Que n'avait-il pas lu et dévoré? Profane et sacré, antique et moderne, de quoi ne parlait-il pas, et ne jugeait-il pas en maître?
S'il fallait assister à un conseil, avec quelle force de politique, avec quelle abondance d'expédients, avec quel don
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de décision n'y opinail-il pas! S'il s'entretenait avec d. savants, que n'ajoutait-il pas à leurs lumières par ses n flexions ! et dans ce qu'ils croyaient savoir, de combien de faux préjugés, doué lui-même d'une science plus épurer ne les faisait-il pas revenir! Qao\ poids, s'ils le consultaient comme auteurs, sou approbation ne donnait-elle pas à leurouvrajjes! et quelle censure plus infaillible que la sienm leur répondait par avance du ju<]ement du public? Tout cel,i se trouvant en lui accompagné de ces vertus qui font l'orn"ment de la société civile, et qui, par une alliance rare, joignaient le parfait bonnéte homme à l'babile bomme, au grand homme, au prince, au héros, que lui manquait-il pour élre selon le monde un homme achevé?
Jamais homme, encore une fois, n'eut donc tant de droit d'être rempli de lui-même, si jamais on peut avoir droil d'en être rempli; et jamais homtne, pour se défendre de l,i vanité, n'eut donc tant à craindre du côté de la vérité. Mais c'est ici où commence le miracle de la Providence : car en même temps, pane qu'il avait un cœur solide (or, voici à quoi je réduis la solidité de ce cœur, en le comparant et en l'opposant à lui-même), jamais homme avec tant de gloire n'a été si supérieur à sa propre gloire; jamais homme avec tant de mérite n'a été moins enflé de son mérite; jamaihomme avec tant d'éclatants succès n'a été si éloigné de l'ostentation, ni si ennemi de la flatterie; jamais homme avec tant de grandeur n'a allié tant d'humanité, tant d'affabilité, tant de bonté; jamais homme avec tant de capacité et tant de lumières n'a eu moins de présomption; jamais homme avec tant de sujets d'être content de lui-même n'a été moins occupé de lui-même, moins gâté ni moins infecté de l'amour de lui-même. Miracles, dis-je, de la Providence, mais d'autant plus miracles qu'ils paraissaient en lui comme naturels, A ces traits, mes chers auditeurs, vous reconnaissez encore ici le prince de Condé
Il est vrai, ce prince, ou livré à lui-même, ou , si vous voulez, emporté par l'esprit du monde, nous a paru quelque temps comme dans une espèce d'oubli de Dieu. Mais quoiqu'il ait paru oublier Dien, ô profondeur et abîme de miséricorde! il ne l'a jamais méconnu, et, malgré son relâchement dans la pratique des devoirs de la religion , il n'a jamais, dans le secret de son cœur, abandonné la religion, il n'a
BOLRDALOIE. 391
jamais perdu la foi, il n'a jamais douté de nos mystères. Ainsi l'a-t-il lui-même déclaré; et nous savons que son témoignafje est vrai , puisque jamais prince ne fut moins capable que lui, surtout dans un sujet pareil, de dissimuler ni de feindre. Quand il ne l'aurait pas assuré, certains traits de sa vie, quoique alors moins chrétienne et plus dissipée, nous en auraient suffisamment répondu. Ce soin qu'il avait, après une victoire remportée sur le champ même de bataille, les genoux en terre, d'en rendre à Dieu les premières actions de grâces, c'est ce qu'il fit à Rocroi : ces ordres si absolus et si sévères qu'il faisait garder, pour empêcher dans la licence de la guerre la profanation des lieux saints ; cette exactitude à ne confier les bénéfices auxquels il devait pourvoir, surtout quand ils étaient chargés de la conduite des âmes, qu'à des sujets choisis et sans reproche; chose qu'il observa toujours : ce zèle si louable qu'il témoignait pour la conversion du moindre de ses domestiques engagé dans l'hérésie, c'est ce que nous avons vu; ces conseils salutaires qu'il a si souvent donnés à ses amis mourants, et à ceux qui, dans les attaques, étaient blessés auprès de lui, les exhortant le premier à mettre leur salut en assurance, et s' employant à leur en procurer les prompts secours : ces marques de christianisme si édifiantes qu'il donna lui-même à Gand dans le danger d'une maladie; et ce qui nous-,a enfin paru à sa mort, où, comme parle le Saint-Esprit, se fait la manifestation des sentiments de l'homme et de ses œuvres : In fine hominis denudatio operum ipsius ' ; tout cela, dis-je, montre bien qu'au milieu même des égarements du monde la religion s'était conservée dans son cœur
S'il avait eu moins de lumières, semblable à ces demi-savants qui ne sont impies que parce qu'ils sont ignorants , il aurait, comme dit l'apôtre^, témérairement condamné tout ce qu'il aurait ignoré. S'il avait eu moins de droiture, il n'aurait cru que ce qu'il aurait voulu ; et, à l'exemple de l'insensé qui voudrait qu'il n'y eût point de Dieu, il aurait dit dans son cœur ; « Il n'y a point de Dieu ^ . " Mais parce (|ue la droiture de son cœur répondait parfaitement à l'abondance de ses lumières et à l'intégrité de sa raison, malgré l'impiété du monde, il a toujours dit et dans sa raison et
» Kccli., Il, 29, — 2 Jud. , Epist. — 3 Ps. xiii, 1.
392 llOLUDALOl K.
dans son t'œnr : « Il y a un Dieu ; « et par un cnchanu'ment de conséquences, contre l'évidence desquelles il a cent fois confessé que le lihertina;[(> le plus lier n'avait rien à opposer que de faible et de pitoyable, son cœur, de concert avec sa raison , lui a toujours fait conclure : « Il y a un ! Dieu. Il y a une relijjiitn qui est le vrai culte de Dieu. Dr ' toutes les reli<{ioiis du monde, la chrétienne est uniqiir- I) ment et incontestablement l'ouvrage de Dieu. De toiito :) les sociétés chrétiennes , il n'y a que dans la catholique " où se trouve l'unité, oii subsiste l'ordre, et par conséquent V où réside l'esprit <\.- Dieu. » C'est ainsi, mes chers auditeurs, que raisonnait ce grand prince, et c'est à quoi, s'en ouvrant lui-même à ses plus confidents amis, il protestait qu'il s'en était toujours tenu.
Or, voilà ce que je prétends avoir été l'heureuse ressource ou le remède souverain de ses froideurs et de ses relâchements dans la pratique des devoirs chrétiens : car d'un cœur ainsi disposé, que ne doit-on pas attendre? d'un cœur en qui la religion n'est pas éteinte, que n'a-t-on pas lieu d'espérer? avec ce principe de religion, de quoi ne revient-on pas? Tandis que la foi est encore vivante', faut-il s'étonner, si, malgré la dissipation des voies du siècle, malgré la dureté de la pierre, malgré les épines qui l'étouffent, celte divine semence, sur montant tout cela par sa vertu, produit enfin des fruits de i grâce, de salut et de sainteté ? Et n'est-ce pas le miracle de ' la miséricorde que nous avons vu dans la personne de notre 1 incomparable prince? Le dirai-je, chrétiens ? Dieu m'avait I donné comme un pressentiment de ce miracle ; et dans le 1 lieu même où je vous parle aujourd'hui, dans une cérémo- Il nie toute semblable à celle pour laquelle vous êtes ici as- i» semblés, le prince lui-même m'éeoulant, j'en avais non-seu- ;j lemcnt formé le vœu, mais comme anticipé l'effet, par une i prière qui parut alors tenir quelque chose de la prédiction. jÉ Soit inspiration, ou transport de zèle, élevé au-dessus de i moi, je m'étais promis, Seigneur, ou plutôt je m'étais as- j sure de vous que vous ne laisseriez pas ce grand homme, 'i avec un cœur aussi droit que celui que je lui connaissais, J dans la voie de la perdition et de la corruption du monde, .i Lui-même, dont la présence m'animait, en fut ému. Et qui t
' Luc. , I.
BOIRDALOUE. 393
sait, o mon Dieu, si, vous servant dès lors de mon faible organe, vous ne commençâtes pas dans ce moment-là à l'éclairer et à le toucher de vos divines lumières ? Quoi qu'il en soit, mes vœux et mes souhaits n'ont point été vains. Il vous a plu. Seigneur, de les exaucer, et j'ai eu la consolation de voir ma parole accomplie. Ce prince qui m'avait écouté a depuis écouté votre voix secrète ; et, parce qu'il avait un cœur droit, il a suivi l'attrait de votre grâce '.
Fragment de la jiéroraison.
Il ne m'appartenait pas, chrétiens, de vous faire goûter ni sentir l'onction d'une mort si précieuse : ce don était réservé à une bouche plus sacrée et plus éloquente que la mienne ^. L'illustre et savant prélat qui vous a parlé avant moi a déjà épuisé cette matière; et, après ce que vous avez ouï, c'est à moi de me taire ici, en me réduisant à cette seule parole de mon texte : Keqnaquam , ut mori soient if/navi , morluus est. Il est mort, mais non pas comme les mondains, à la mort desquels il ne paraît qu'impénitence, que dureté, qu'insensibilité pour Dieu, et que lâcheté. Voilà, monseigneur, ce qui devait mettre le comble à l'éloge de notre incomparable prince , et ce qui devait couronner sa glorieuse vie. Sans cela, tout ce qu'il a fait, et tout ce que j'ai dit de lui, serait devant Dieu non-seulement vanité (les vanités, mais sujet de réprobation. C'est par là que devait finir son éloge, et c'est par là qu'il a mérité d'être ce héros de la terre choisi de Dieu et prédestiné pour le ciel. Dieu, monseigneur, vous a donné dans sa personne l'idée de la véritable gloire : mais en vain et pour lui et pour vous serait-il aujourd'hui l'idée de la véritable gloire selon le monde , si vous ne trouviez en lui l'idée de la véritable
' Kn terminant l'oraison funèbre de M. le prince, Bouidaloue avait
adressé une prière directe au ciel pour le grand Condé présent : » (l'est
■ pour ce fils et pour ce héros, disait-il, que nous faisons conlinuelle-
ment des vreux ; et ces vœux, ô mon Dieu ! sont trop justes, Iroj)
» saints, trop ardents , pour n'être pas enfin exaucés de vous ! C'est
• pour lui que nous vous offrons des sacrifices : il a rempli la terre de
son nom, et nous vous demandons, si comblé de «{loire sur la terre.
qu'il soit encore écrit dans le ciel , elc. -
- Itossuel.
394 DOURDALOUE
piété. Vous avoz hérité de ses grandeurs, de ses liiniières, des rares talents de son esprit, et malgré le silence qae votre modestie m'impose, de ses qualités héroïques: mail tout cela séparé de sa piété, à quoi vous conduirait-il? comme, au contraire, tout cela sanctifié par sa piété, i quoi ne vous élèvera-t-il pas ? H y a peu d'années que luimême entendait ici l'éloge du prince son père, et vous eutende/ aujourd'hui le sien. Ainsi se termine la gloire def hommes; mais celle que vous aurez d'imiter sa foi et sa religion ne se terminera jamais. Les miséricordes et les grâces" singulières dont Dieu la prévenu , voilà ce qui fait le sujet de votre confiance ; voilà ce qui fait la consolation de la princesse votre digne épouse, dont ce grand homme a tant honoré la vertu, et dont je puis dire que la vertu est l'un des plus puissants motifs qui ont servi à la .sanctification de ce grand homme : car jusqu'à quel point n'en a-t-il pas été touché? et qu'y avait-il de plus propre à lui faire gortter Dieu et à lui faire aimer la religion que la conduite édifiante, que la vie irrépréhensihle, que la dévotion exemplaire de celte princesse selon son cœur, dont la douceur le charmait en même temps que son attachement à tous ses devoirs le persuadait? Une vie héroïque, chrétiennement et saintement terminée , voilà ce que le jeune prince votre fils aura sans cesse devant les yeux, ce qu'il se souviendra d'avoir vu, et ce qui lui inspire déjà ces nobles et généreux sentiments que nous admirons en lui. Formé et cultivé par ce héros, en pouvait-il avoir d'autres? Voilà le modèle que tous les princes de votre maison auront éternellement à se proposer, pour être eux-mêmes des princes parfaits et des princes prédestinés.
Mais après leur avoir représenté un modèle si propre à les toucher, et si capable de les convaincre , c'est à nous, monseigneur, de rendre aujourd'hui à ce héros les devoirs de la plus juste et de la plus solennelle reconnaissance dont nous nous acquitterons jamais. Je parle ici au nom de toute une compagnie qu'il a honorée de sa protection , de sa bienveillance, oserai-je le due? de sa confiance, de son estime et de son amitié. Vous le savez, mes Pères, et je suis sur qu'au moment que je dis ceci, vos cœurs, aussi vivement émus que le luien , répondent par un témoignage unanime à tout ce que je pense et à (oui ce que je sens. Vous savez
BOLRDALOUE. 395
ce que nous devons à ce grand prince, et ce que nous avons perdu eu le perdant. Il était notre appui , notre conseil , uoti'e consolation. \ous avions recours à lui comme à notre père; nos intérêts le touchaient, nos disgrâces l'affligeaient; il prenait part aux succès de nos ministères ; sa bonté pour nous nous servait dans le monde de défense, et nous valait mieux que toutes les apologies. Quelle marque ne nous at-il pas donnée de cette bonté? Après nous avoir confié pendant sa vie ce qu'il avait au monde -de plus cher, il a voulu mourir entre nos mains, et mourant, il nous a laissé une partie de lui-même, qui est son c(t'ur. Ce cœur, plus grand que l'univers, ce cœur que toute la France aurait aujourd'hui droit de nous envier, ce cœur si solide, si droit, si digne de Dieu , il a voulu que nous le possédassions, et que nous en fussions les dépositaires. \ous le serons, grand prince, et jamais dernière volonté n'aura été ni plus respectueusement ni plus fidèlement exécutée. Autant de cœurs que nous avons , ce sont comme autant de mausolées vivants où nous placerons le vôtre. Ce bronze et ce marbre ne sont destinés que pour en conserver les cendres; mais il vivra éternellement en nous. Tandis que cette compagnie subsistera, il y sera en vénération. Jusqu'aux extrémités de la terre , on prendra part à l'engagement où nous sommes d'honorer ce cœur. Dans l'ancien monde et dans le nouveau, il y aura des cœurs pénétrés des obligations immortelles que nous avons au prince de Condé. .\idez-nous, ministre de Jésus-Christ, à remplir dans toute son étendue un si saint devoir. Pontife du Dieu vivant, prélat, que ce héros a distingué entre ses plus chers et ses plus confidents amis, aidez-nous à lui rendre devant Dieu le tribut solide de notre véritable gratitude ; et, par le sacrifice de l'Agneau sans tache que vous allez immoler, achevez de purifier ce cœur que toute la gloire du monde n'a pu remplir , parce qu'il était né pour cette gloire éternelle et incorruptible que Dieu prépare à ses élus.
r,es pages , et bien d'autres de Bourdaloue dans ses Pnnégyriques des S'iiiils, prouvent bien qu'il lui suffisait de s'abandonner à son génie, pour s'élever à l'éloquence la plus haute et la phis touchante.
(IHWCOISE DAUBIGXÉ, MARQUISK DK).
Madanif de M;iiiilcnoii pnrlajji' avec niadumc de SéviyiU' le priiilcnp d'èlrc comptre |>ainii nos nii'illciirs écrirains , sans aïoir Janini.s |irélenuu à la réjMilalion d'auteur; et clic le diiit éyalcnieut à la jiuhlieation, raallieurcuscnient trop peu exacte cl iuconipiclc encore aujourd'hui, «le sa prtfcicusc correspondance.
On lit dans le Mànorial de Stiinlc-Ht'liiic que Xapolcon |)ri-féiail le» lettres de madame <lc Mainlenon à celles de madame de Sciiync - parce qu'eUiS (lisent plus de choses. ' Et pourtant l'i-mpereur ne coiinaiss:iit jtag SCS lettres à la princesse des Ursins, correspondance toute poliliijue, qui n'a été publiée qu'en 1S26, et qui ne l'orme pas moins de quatie \oluracs. Madame de Mainlenon dit en effet plus de choses, et sa situation presque royale donne à ses lettres l'importance d'un monument historique. Mais il ne faut pas y chercher, Xapoléon en convenait, le charme incomparable de madame de Séii«(né. Ce n'est point celte inia;]iuation mobile cl brillante, celle nature tout en dehors, cet esprit, ce cœur qui débordent. Da^s madame de Mainlenon, l'ima.'jination paraît peu; c'est le juijement qui domine ; son cœur ne se répand jamais ; son esprit même se coulicnl ; on le sent plus qu'on ne le voit ; il est au fond plutôt qu'à la surface de son style. La plume de madame de Sévijjnc se joue le plus sourenl et semble voltijjcr autour de sa pensée : la plume de madame de Mainlenon ne se permet aucun caprice ; elle va sans détour au fait.
Lu homme plus porté au blànic ([u'à l'éloge, cl qui laisse percer à chaque instant des sentiments hostiles à madame de Mainlenon, Saint- Simon, en parlant de sa coniersalion , n'a pu s'empêcher de vanter son lunrjagc dou.r , juste , en bons termes, et natnielleinent éloqiteiil et court. Oui, c'est sans doute ainsi qu'elle devait ])arler; du moins nous reconnaissons là tout ce qui dislinyiie son style. Ces deux mots, éloquent cl court, caraclérisent parfailement X imperutoria brerilas qu'on remarque dans sa manière, et qui sied bien, il faut l'avouer, à la compagne de Louis XIV. Mais une qualité sur laquelle nous ne saurions trop insister, c'est cette rectitude de ju;(ement qui ne l'abandonne jamais, c'est la justesse de la pensée , la justesse de l'expression , la justesse en tout et partout. Sa correspondance lappelle sans cesse la léponse si connue de son jeune élève, le due du Maine : « Comment ne scrais-je pas raisonnable , je suis ilcrè par la raison même .' " Elle rappelle encore cette espèce de titre que Louis XIV semble avoir voulu créer pour une épouse respectée (]uc le mystère de son raariajje ne ])ermellail pas de désigner par un titre plus éclatant : Qu'en pense rotrc solidité.' se plaisait-il à lui dire lorsqu'il la consultail sur quelque grave question. Celte solidité était relevée (l'agrémeul; cette raisou savait s'envelopper de grâce. « Esprit aimable et merceilleusement droit, » a dit d'elle un excellent juge qui l'avait souvent \uc avant sou élévation, et dont le senliraent doit avoir ici une valeur toute particulière : c'est madame de Sévigné elle-même qui rend ce témoignage à madame de Mainlenon.
Kous ne raconterons point la vie de cette femme illustre. Les principaux événements eu sont connus de tout le monde , et en abordant les
MAINTENOX. 397
diilails , nous dépasserions ile beaucoup les bornes où nous arons cru devoir renfermer nos notices. On pourrait appliquer à la destinée de madame de Maintenon ce que dit Bossuet d'Henriette de France. On y voit rassemblées aussi toutes les exlnvtitcs des choses humaines. Elle est née dans une prison, elle a presque occupé un trône, et elle est morte dans un doitre. Dans quelque situation qu'elle se soit trouvée, la petitefille d'Agrippa d'Aubigné a fait preuve d'un caractère supérieur aux événomcnls. Trente ans d'adversité ne l'ont point abattue, trente ans de prospérité ne l'ont point enivrée. Elle a donné dans l'indigence l'exemple de la dignité, et dans la plus liante fortune l'exemple de la modestie. Au faite des grandeurs, elle n'a oublié aucun des plus lé,jers services qu'on avait pu lui rendre quand elle était pauvre et obscure. Elle ne s'est montrée avide ni pour elle ni pour les siens. Elle a été compatissante et seconrablc aux malheureux. La piété la plus sincère a réglé toute sa conduite. Sa vie et sa correspondance , étudiées sans prévention et contrôlées l'une par l'autre , ont fait tomber successivement toutes les calomnies. La dénigrer est aujourd'hui la marque d'un mauvais esprit. Au contraire , on se fait honneur en parlant d'elle avec respect. La fondatrice de Saint-Cyr est une des gloires de la France , une des gloires de son sexe. Une chose sufCrait seule pour recommander sa mémoire : sans l'ascendant qu'elle a exercé sur Racine , nous n'aurions jamais eu Eslher ni Athalie. V. R.
Lettre de madame de Maintenon à Charles d'Aubigné *.
On n'est malheureux que par sa faute : ce sera toujours mon texte et ma réponse à vos lamentations. ^Songez, mon cher frère, au voyage d'Amérique, aux malheurs de notre père, aux malheurs de notre enfance, à ceux de notre jeunesse , et vous bénirez la Providence au lieu de murmurer contre la fortune. 11 y a dix ans que nous étions bien éloignés l'un et l'autre du point où nous sommes aujourd'hui. \os espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vœux à trois mille livres de rente. Xous en avons à présent quatre fois plus, et nos souhaits ne seraient pas encore remplis! Xous jouissons de cette heureuse médiocrité que vous vantiez si fort. Soyons contents. Si les biens nous viennent, recevons-les de la main de Dieu; mais n'ayons pas de vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode; tout le reste n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un cœur inquiet. Toutes vos dettes sont payées; vous pouvez vivre délicieusement sans
' Charles, comte d".-\ubignc, frère de madame de Maintenon.
398 MAIXTEXON.
eu l'airo dv nouvelles. 0<'t* dt's''''''-v'ous de plus ? l'"aul-il que des projets de richesse et d'ambilion vous eoûlent la perte de voire repos et de votre santé ? Lisez la vie de saiut Louis; vous verrez combien les grandeurs de ce monde sont audessous des désirs du cœur de l'Iionune. Il n'y a que Dieu qui puisse le rassasier. Je vous le répète : vous n'êtes malheureux que par votre faute. Vos inquiétudes détruisent votre santé que vous devriez conserver quand ce ne serait que parce que je vous aime. Travaillez sur votre humeur; si vous pouvez la rendre moins bilieuse et moins sombre, ce sera un grand point de gagné. Ce n'est point l'ouvrage des réflexions seules, il y faut de l'exercice, de la dissipation *, une vie unie et réglée. Vous ne penserez pas bien tant que vous vous porterez mal : dès que le corps est dans l'abattement, l'âme est sans vigueur. Adieu. Ecrivez-moi plus souvent, et sur un ton moins lugubre.
A Charles d'Aubigné.
P"" octobre ... ?
On m'a porté sur votre compte des plaintes qui ne vous font pas honneur : vous nialtraitez les huguenots, vous en cherchez les moyens, vous en faites naître les occasions; cela n'est pas d'un homme de qualité. Ayez pitié de gens plus malheureux que coupables : ils sont dans les mêmes erreurs où nous avons été nous-mêmes, et d'oij la violence ne nous aurait jamais tirés ^. Henri IV a professé la même religion, et plusieurs grands princes. Xc les inquiétez donc point : il faut attirer les hommes par la douceur et la charité; Jésus -Christ nous en a donné l'exemple, et telle est l'intention du roi. C'est à vous à contenir tout le monde dans l'obéissance; c'est aux évèques et aux curés à faire des conversions par la doctrine et par l'exemple. Xi Dieu ni le roi ne vous ont donné charge d'âmes. Sanctifiez la vôtre , et soyez sévère pour vous seul. J'aurais bien du plaisir à vous voir ici, mais cela viendra avec le temps. Jai de bonnes
1 De la distraction.
2 M. de Ruvigny, député général des églises réformées, s'était plaint de ce que le comte d'Aubigné , qui avait obtenu , par le crédit de madame (le Mainlenon, un ;[ouvcrncment en Saintonge, prétendait convertir its protestants par force.
MAIXTENON. 31)9
espérances : M. de Louvois nous sert bien. Nous lui avons de grandes obligations. Je vous le répète, mon cher frère, que M. de Ruvigny ne bc plaigne plus de vous.
A Charles d'Auhigné.
A Versailles, ce 11 juillet 168 i.
Où prenez-vous que je vous aie écrit une lettre mélancolique ? Je n'ai aucun sujet de l'être, et naturellement personne ne l'est moins que moi. Je vous ai parlé de la mort parce que j'y pense souvent. Je m'y prépare avec gaieté. Je voudrais vous porter à vous y préparer. C'est vous que j'aime, et non pas votre vie. Ma tendresse fait des vœux continuels pour votre salut. C'est peu d'être philosophe, il faut être chrétien.
Le roi ira à Chambord le 15 de septembre; de là à Fontainebleau jusqu'au 15 de novembre. Prenez ce temps-là pour venir à Paris. N'écoutez point les sots discours de nos envieux. Je fais de mon mieux en tout. Je ne me reproche rien sur personne. Songez à notre état passé. Voyiez-vous au bout trente mille livres de rente ? Que mon état présent ne trouble point la félicité du vôtre. C'est une aventure personnelle qui, comme vous dites très-bien , ne se comnumique point. Vous avez du bien et du repos : tout le reste n'est qu'un jouet d'enfant. Après ceux qui ont les premières places, je ne connais rien de plus malheureux que ceux qui les envient. Si vous saviez ce que c'est 1 Si je vis assez pour marier ma nièce, elle le sera bienj et cette idée me console de la perte de ma liberté. Vous ne me parlez point de son baptême : Est-elle nommée ? qui l'a tenue? est-elle jolie ? comment s'appelle-t-elle? je lui voudrais un joli nom '. Je me porte bien. Je deviens un peu grosse , mais l'embon- ^point sied mieux à la vieillesse que l'étisie. M. de Montausier m'adonne une lettre que lui écrit le Père Chavrand, qui fait votre panégyrique. Je l'ai lue avec plaisir; il roule sur les vertus chrétiennes; car pour les morales, il y a longtemps que je vous les connais. Je ne suis point dévote, mon cher frère, mais je veux l'être : je suis persuadée que la dévotion est la source de tout bien.
' On lui donna celui d'Amable.
400 MAINTENOX.
A monsieur l'ahhê Gohelin ',
27 juillet 1686.
Je vous conjure de vous défaire du style que vous avez avec moi, qui ne m'est point a,'i[réable et qui peut m'étre nuisible. Je ne suis point plus grande dame que j'étais à la rue des Tournelles, où vous me disiez fort bien mes vérités; et si la faveur où je suis met tout le monde à mes pieds, elle ne doit pas faire cet effet-là sur un homme chargé de ma conscience, et à qui je demande instamment de me conduire dans le chemin qu'il croit le plus sur pour mon salut. Où frouverai-je la vérité, si je ne la trouve en vous? Et à qui puis-je être soumise qu'à vous, ne voyant dans tout ce qui m'approche que respects, adulations et complaisances? Parlez-moi, écrivez-moi sans tour, sans cérémonie, sans insinuation, et surtout, je vous prie, sans respect. Xe craignez ni de m'offenser , ni de m'imporluner. Je veux faire mon salut, je vous en charge, et je reconnais que personne au monde n'a autant besoin d'aide que j'en ai. Xe me parlez jamais des obligations que vous m'avez; et regardez-moi comme dépouillée de tout ce qui m'environne, attachée au monde, mais voulant me donner à Dieu. Voilà mes véritables sentiments.
A madame de Veilhant *.
Mai 1692.
Si l'on pouvait en conscience souhaiter une religieuse hors de son couvent , je voudrais vous voir dans les places de guerre où nous passons ; et si l'on pouvait changer ses inclinations, je prendrais volontiers cette humeur martiale qui vous fait aimer la poudre et le canon. Vous seriez ravie , madame, de ne sentir que le tabac, de n'entendre que le tambour, de ne manger que du fromage , de ne voir que des bastions, des demi-lunes, contrescarpes, et de ne toucher rien dont la grossièreté ne soit fort opposée à cette sensualité au-dessus de laquelle vous êtes si élevée par votre courage et votre
* L'abbé Gobelin était le confesseur de madame de Maintenon avant sa haute forlune. Elle dut lui confier son mariage secret arec le roi. De là le changement de ton que sa pénitente lui reproche.
- Une des supérieures de Saint-Cyr.
MAIXTEXOX. 401
raracttTO. Pour moi, qui malheureusement suis femme , el le suis plus qu'une autre, je vous donnerais volontiers ma place pour travailler en tapisserie avec nos chères dames. J'espère que ce plaisir n'est que différé , et que \amur aimera mieux se rendre que de se faire entièrement ruiner. Vous ne pensez qu'à la guerre ; vous ne dites mot de la retraite, ni de votre santé ! Je suis trop bonne, après cela, de vous dire que le roi se porte bien malgré sa goutte , et que de son lit, où il est retenu depuis douze jours, il donne des ordres pour prendre vite Xamur, pour que son autre armée s'oppose au prince d'Orange, pour que le maréchal de Lorges entre en .Allemagne, que W. de Catinat repousse M. de Savoie , que M. de Xoailles empêche les Espagnols de rien faire, que M. de Tourville batte la flotte des ennemis, s'il a le vent favorable, et que 1 intérieur du royaume, gouverné comme s'il v était présent partout, ne se ressente pas des malheurs de la guerre. Je vous quitte après cette peinture qui doit remplir votre idée.
A madame de la Maisonfort ^ .
Sans date.
Vous ne serez jamais contente , ma chère fille, que lorsque vous aimerez Dieu de tout votre cœur ; ce que je ne dis pas par rapport à la profession où vous êtes engagée ; Salomon vous a dit il y a longtemps qu'après avoir cherché, trouvé et goûté tous les plaisirs, il confessait que tout n'est que vanité et affliction d'esprit, hormis aimer Dieu et le servir. Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands, et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées ! Xe voy"z-vous pas que je meurs de tristesse dans une forlune qu'on aurait eu peine à imaginer, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune et jolie ; j'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée partout dans un âge un peu plus avancé; j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je lous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un \ide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en tout cela rien ne ."satisfait
' l ne des snpérieiires de Saint-Cyr.
entièrement. On n'ost en repos que lorsqu'on s'est donn/- h Dion, mais avrc Cfltc volonté détrrmincf" dont je vous parle quelquefois. Alors on sent qu'il n'y a plus rien à chercher, et qu'on est arrivé à ce qui est seul bon sur la terre. On a des chagrins , mais on a aussi une solide consolation , et la paix au fond du cœur au milieu des plus grandes peines.
A monsieur le duc de Noailles.
A Saint-Cyr, ce 24 juillet 1706.
J'ai à répondre a deux lettres de vous, mon cher duc, l'une du 11 et l'autre du 17, et toutes deux aussi tristes qu'il convient à notre état présent. Je ne pourrais le supporter, si je ne regardais d'où il nous vient, et que les hommes ne sont que des instruments entre la main de Dieu, pour alfligcr un royaume trop heureux et pour humilier un roi trop grand. 11 ne faut point raisonner avec le maître des événements , en disant que les rois qu'il paraît abandonner sont pieux , et que nos ennemis sont pour la plupart hérétiques. Dieu ne nous doit point rendre compte de sa conduite ; et il est bien sûr qu'il est juste et, au milieu de sa colèi'e, plein de bonté. D'ailleurs, ce ne sont point les opinions qui prennent les villes ou gagnent les batailles. Xos ennemis sont pleins de prudence et d'habileté, et nos généraux sont malhabiles , et notre soldat découragé. Voilà , mon cher neveu , puisque votre amitié pour moi vous fait aimer ce nom, ce que je pense dans ce que saint François de Sales appelle la fine pointe de l'esprit, tandis que tout le reste de ce qui est en moi est dans la tristesse, dans l'abattement et dans un serrement de cœur qui devrait bien terminer cette misérable et trop longue vie : précisément depuis ce temps-là je me porte mieux.
Le roi est en parfaite santé. Même courage , même sonmission à la volonté de Celui qui dispose des empires; toujours malheureux, et faisant toujours tout ce qu'il faut pour ne l'être pas. \olre ami M. Chamillard * est accablé de travail et pénétré de douleur.
Les Castillans donnent de grandes marques de fidélité. Il me paraît que le roi d'Espagne est résolu à donner une ba-
1 Ministre de la jjuerre.
M A INTENON. 40']
taille aussitôt que nos troupes auront joint les siennes. Je ne crois pas qu'on en puisse voir une plus décisive. Il y va. du sort de l'Espagne, et, si l'Espagne se perd, quelle perte pour la France ! Les affaires ne prennent pas un bon tour en Italie, et je tremble pour le succès de Turin. M. de Vendôme ne peut être assez loué : il a mille choses pour lui ; mais il croit aisément ce qu'il désire.
D'un autre côté nous attendons la flotte '. On nous dit hier qu'elle était en mer, et je ne doute point que je n'apprenne ce soir, en arrivant à Marly , qu'elle fait une descente en France. La bonne nuit!
Les nouvelles de Flandre étaient que les ennemis assiégeaient Mcnin. Le roi reçut ses trois courriers tous à la fois, qui représentent assez l'état de Job. Dieu lui donne les mêmes peines ; qu'il lui donne la même patience ! Si le roi d'Espagne ne rentre bientôt dans Madrid, je ne doute pas que Naples et la Sicile ne se révoltent; car tous les royaumes suivront toujours la destinée de Madrid.
M. de Vendôme ne peut être parti que du 18. Tout retarde, et nous sommes pressés de tous côtés par l'ennemi le plus actif. Notre chère princesse ^ se porte assez bien, malgré ses inquiétudes, surprenantes dans une personne de son âge, de son caractère, de sou sexe et de son rang.
M. le duc de Bourgogne est tous les jours plus raisonnable.
Non, je n'ai personne à qui parler, et ma solitude m'épargne beaucoup de fautes, car mes conférences ne seraient ni favorables ni glorieuses au prochain. Les hommes sont très-mal dans mon esprit, et je ne regarde pas les femmes. Adieu, mon cher duc; il n'est pas nécessaire de vous recommander le zèle pour le roi et pour l'Etat. Vous agissez sur des principes qui ne peuvent changer; et, si vous ne trouvez pas toute la reconnaissance que vous méritez, vous trouverez de solides récompenses.
A monsieur le duc de Noailles.
ASaint-Cyr, ce 9 juin 1709.
La paix ne se fait point, et, quand elle se ferait, le roi d'Espagne ne veut point revenir; mais le nôtre, après avoir
' Ant{laisp. — '^ La duchesse dr r.onrç^ojfne.
Wt. MAI\TI-:\0\.
lu votre l<^ttio, m'a donné ordre de vous mander qu'en aucun cas vous ne seriez employé pour un tel personnage; il m'effraierait très -fort : ce n'est pas un Bourbon qu'il vous convient de détrôner.
Votre lettre m'a paru belle et bonne. On est très-persuadé des sentiments qui y sont. Vous ne pouvez croire à quel point ils deviennent rares, et j'en suis si effrayée, qu'à peine compté-je présentement nos autres maux. Comment sauvera-t-on la France, s'il n'y a plus de Français?
Quand on a su que le roi refusait les indignes propositions de paix que les ennemis ont faites à iM. de Torcy *, tout le monde a applaudi et demandé la guerre; mais ce mouvement n'a pas duré, et l'on est bien vite retombé dans cet abattement que vous avez vu et qui vous indignait.
Quand vous étiez ici, combien de fois avez-vous entendu dire : Pourquoi nous laisse-t-on de la vaisselle d'argent? le roi nous ferait plaisir de tout prendre. Depuis que les plus zélés ont donné l'exemple, tout est consterné : on murmure; on trouve que c'est au roi à commencera se retrancher; on lui plaint toutes ses dépenses; les voyages de Marly sont la cause de la ruine de l'Etat; on voudrait lui ôter ses chevaux, ses chiens, ses valets; on attaque ses meubles; en un mot, on le veut dépouiller le premier. Où se font ces murmures? A sa porte. Par qui? Par des gens à qui il a tout donné. Pour moi, on veut me lapider, parce qu'on suppose que je ne lui dis rien , comme s'il n'ouvrait pas lui-même toutes les lettres et ne donnait pas lui-même ses ordres!
Cependant le roi a diminué sa table de Marly, il a envoyé sa vaisselle d'or à la Monnaie; il met ses pierreries entre les mains de M. Desmaretz^ pour les engager, si on le peut : mais on ne veut compter que ce qu'il ne fait pas. Je vous avoue que de telles dispositions me glacent le sang dans les veines, et que vous me seriez bien nécessaire ici.
Le déchaînement contre l'homme que vous savez ^ augmente tous les jours et vient jusqu'au maître : il ne peut se résoudre à le sacrifier, parce qu'il se met en pièces présentement pour le service.
Les enfants du roi paraissent plus sensibles à l'état des
1 Ministre des affaires étrangères.
- Contrôleur général des finances. •' Cliamillard.
MAIXTENOX. 405
choses. Le Dauphin parle davantage et écoute ; il porte même au roi les plaintes qu'il a reçues, mais après tout cela il dit : J'ai parlé, et fait par là encore plus blâmer son père.
La duchesse de Bourgogne est dans une tristesse qui passe la mienne; c'est sa pente naturelle, et elle connaît trop le fond et les circonstances de son état. Elle aime le roi, elle aime son mari, elle aime son père, elle aime sa sœur ^ ; tous ces endroits-là lui fournissent assez de matière à ses chagrins, sans compter ceux de la journée, qui est si longue à passer!
D'un autre côté, M. le maréchal de Villars veut se faire valoir, et gronde de n'être pas premier gentilhomme de la chambre. Le maréchal de Bouiïlers sèche d'affe.ction pour le roi et de zèle pour la France ; mais il veut trop de perfecdon pour nous convenir, et, à force de demander, il se mettra en état de ne rien obtenir. Je lui conseille un peu plus de ménagement; mais ses principes n'en admettent point, et sont trop durs pour la faiblesse des hommes. Je serais bien fâchée que vous allassiez à Madrid : il n'y a plus rien à faire dans ce pays-là: vous vous perdriez sans les sauver.
Le chevalier de Saint-Georges ^ va en Flandre si on peut lui donner de quoi partir, et même quand on ne lui donnerait pas ; nous ne payons plus la reine ' ; tout est à l'extrémité .
J'ai été des premières à envoyer ma vaisselle ; vous y perdez plus que moi, et vous ne vous y seriez pas opposé : il y en a pour treize ou quatorze mille francs. S'il n'y avait qu'à manger sur de la faïence, nous en serions quittes à bon marché.
Les ennemis se sont crus si siîrs de la paix ^, qu'ils eu ont signé les articles avant de se séparer, et ont fait partir six ou sept courriers pour en donner part à leurs alliés. Il en passa un par ici pour porter cette nouvelle en Portugal , el il nous demanda un passe-port.
Il me paraît qu'on donne tous les ordres possibles pour
1 Son père, le duc de Savoie, était en guerre arec la France ; sa sœur était reine d'Espagne.
- C'est ainsi qu'on désignait le fils de Jacques II , roi d'Angleterre , détrôné par son gendre.
•' D'Angleterre. Louis \IV lui avait donné une pension dont les malheurs du temps interrompaient alors le service.
'' Aux dures conditions faites à M. de Torcy.
406 MAIXTE\0\.
les blés : il on est arrivé à Diinkerqiic ; il on viont de Ions côtés, il y on a encore beaucoup sur le port à Paris. Cepondanl le pain ne diminue point; il ^j a souvent du désordre dans les marchés...
A Versailles, ce 10 juin.
En entrant hier dans ma elianibre , au retour de Saint-Cyr, je trouvai sur ma table une lettre de M. Charaillard, qui m'apprenait sa dis;[ràce. Le roi l'a accompagnée de toutes les marques de bonté qui lui ont été possibles...
M. Voisin est arrivé ce matin : le roi lui a déclaré le choix qu'il a fait de lui pour cette place ^ ; je le plains plus que son prédécesseur.
C'est monseigneur qui a achevé de déterminer le roi.
Ménagez votre santé, je vous en conjure; vous n'êtes pas si robuste par le corps que par l'esprit, .\dieu. Je n'en puis plus. Je compte sur vous, mon cher duc; comptez sur moi.
A monsieur le duc de Noailles.
\ Saint-Cyr, ce 13 juin 1710.
Xous attendons une dispense de Rome pour marier M. le duc de lierry ^. Il y aurait bien des choses à vous mander là-dessus ; mais il est temps d'avoir un peu de prudence. On ne fera ni fêle, ni réjouissance , ni dépense ; tout se passera avec une économie et une tristesse convenables à l'état des affaires : notre joie insulterait le peuple, qu'il faut respecter sans le craindre.
A monsieur le duc de Noailles.
A Saint-Cyr, ce 19 juillet 1710.
Je voudrais, mon cher duc, pouvoir me souvenir de la disposition de cette lettre qui vous a tant plu. J'en recommencerais une à peu près du même style; car j'aime fort à vous plaire. Alais vous savez que si je vous plais par là, ce n'e-t que par hasard; ce que je dis part du sentiment, et ce que j'écris est sans étude. Si vous y trouvez quelques traits vifs ou solides, n'en faites point honneur âmes lumièi-es : attribuez-les à ce naturel qui même a été peu cultivé. Telle que
1 La place de Chamillard , qui était secrétaire d'État de la guerre.
2 L'un des petits-GIs de Louis \IV, avec une des filles du duc d'Orléans. \ ne dispense était nécessaire à cause de la parenté.
.MAINTEXOX. 407
je 8iiis, pcrfeonnc iic vous aime et ne vous estime plus que moi. Je ne sais comment vous recevrez de loin la dernière réponse de nos ennemis. Le roi l'a entendue, non avec l'indignation d'un homme qui se souvient de ses anciennes victoires, mais avec le sang-froid d'un homme maître de la guerre et de la paix. Xos princes, nos grands seigneurs, n'ont pu se modérer ainsi; je ne les ai jamais vus moins courtisans et plus citoyens. Pour moi , si j'ose vous parler de moi en si bonne compagnie, j'ai été moins vive qu'eux : je n'ai rien appris de nouveau; je n'ai jamais espéré une paix raisonnahie, et je n'ai jamais cru que le roi en acceptât une honteuse. Il faut donc songer à la guerre, et défendre notre terrain et notre roi jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Je suis préparée à tout ce qui peut nous arriver de pis.
AI. le maréchal d'Harcourt est revenu, mais abattu, mais tout à fait raisonnable. Ce n'est plus cet homme dur et inhumain qui demandait sans cesse pour lui-même, et qui mordait également et généraux et ministres : il ne veut pas qu'on parle du passé, mais qu'on prenne les choses dans l'état où elles sont, qu'on s'unisse pour soulager le roi, pour le soutenir, et qu'on meure avec la France et avec lui. Il conseille d'animer le peuple à son devoir par toutes sortes de moyens. Il n'admet aucunes aversions particulières : il veut que tout cède au bien public , et que le maître se serve de chacun selon ses talents. Il a eu une longue conversation avec le roi sur ce ton-là...
Notre princesse ^ tâche de s'étourdir; elle court à pied, à cheval, en carrosse, et ses inquiétudes avec elle. Vous seriez bien charmé, mon cher duc, de lui voir la dignité de la première femme de l'Etat, les sentiments d'une Romaine pour Rome, et ces agitations d'une âme qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son âge,
A madame de Caylus ^.
A Saint-Cyr, ce 12 avril 1705.
Vous me parlez pour le gouvernement de Valenciennes , au moins indirectement , M. de Sainte-Hermine m'a écrit
' La duchesse de Bourgogne.
- .Nièce de madame de Mainlenon à la mode de Bretayae,
408 MAINTENOM.
pour me prier de le demander pour lui, et madame de Mailly le désire pour faire le mariage de sa fille, (le qui m'arrive en celte occasion n'est point ce qui me détermine à faire à mes proches la déclaration que vous trouverez ici, qui est que je suis résolue à ne plus rien demander pour eux. Je les prie d'en user comme ils feront après ma mort; ils s'adresseront aux ministres, ils feront agir leurs amis; en un mot, ils seront dans le cas des autres gens de leur sorte. J'aurais cru en être quitte en vous mettant tous en état d'achever ce que j'avais commencé pour votre fortune : mais je vois madame de Mailly bien persuadée que je dois marier ses filles; ses garçons viendront ensuite au nombre de trois: le vôtre sera bientôt en état de parler pour lui. Madame de Villettc pense à marier sa Glle ; les petits de Murçay croissent ; le père prétend à tout ce qui vaque; madame de Sainte-Hermine me présente tristement une grande fdie que j'ai grand tort de ne pas établir, et qui sera suivie de cinq autres. M. de Sainte-Hermine n'est pas assez établi : il lui faut une femme et un gouvernement. Le petit de Villelte viendra, et je commence à craindre d'avoir à marier mesdemoiselles de la Vrillière. Considérez, ma chère nièce, avec un peu de raison, ce que ce serait que mon personnage auprès du roi , ayant tous les jours de nouvelles grâces à lui demander. S'il me les accorde, il en aura peu de reste à disposer; s'il me les refuse, il m'affligera; s'il m'afflige, il a trop de bonté pour moi pour n'en être pas fâché, et je serai donc la trisfesse de sa vie : croyez-vous que Dieu ait eu ce dessein en m' approchant de lui? Voilà, ma chère nièce, les raisons de ma résolution : j'en sens déjà la liberté et le repos. Je vous verrai tous avec plus de plaisir, n'ayant plus à craindre vos propositions; je les saurai par le roi : je lui dirai ce que je pourrai pour vous servir, et je le ferai plus hardiment et peut-être plus utilement quand il ne me croira pas prévenue. Quoi qu'il en soit, je ne changerai pas de dessein, parce que je le crois ^ès-raisonnable, et que je ne l'ai pris qu'après y avoir bien pensé.
MAIXTEXOX. V09
Instruction à madame la duchesse de Bourgogne.
Marie-Adélaïde, fille aînée de Victor Amédée II, duc de Savoie, n'avait que onze ans quand elle fut amenée à la cour de France pour èlre duchesse de Bourgogne. Elle pria madame de Maintenon de vouloir bien guider son ineipérience , et lui témoigna toute sa vie une affectueuse déférence.
La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse , et l'amour de Dieu est l'accomplissement de la loi.
Tel est, madame, l'oracle du Saint-Esprit dans un livre que vous ne devez point vous lasser de lire. Les livres profanes inspirent l'orgueil et nourrissent la curiosité, si dangereuse à notre sexe, à mesure qu'ils étendent les connaissances; au lieu que l'Écriture sainte inspire l'humilité à ceux qu'elle instruit. Mais ce n'est pas assez que l'esprit soit convaincu, il faut que le cœur soit séduit par le goût de la piété
Vous aimez la joie, le repos, le plaisir : croyez-moi, j'ai goûté de tout; il n'y a de joie, de repos, de plaisir, qu a servir Dieu
Évitez la vanité et l'oisiveté; évitez surtout le péché : ou se jette aisément dans le vice, on en sort difficilement. Méditez la loi de Dieu jour et nuit; gravez-la profondément dans le fond du cœur
.\imez l'Église , qui est l'assemblée des fidèles; respectez ses ministres; protégez les gens de bien et les bonnes œuvres. Soulagez les malheureux. Déclarez-vous contre les
nouveautés dans la religion Tenez -vous attachée au
saint-siége : c'est le centre de la catholicité.
Encore une fois, aimez l'Ecriture sainte; adorez ce que vous n'entendez pas; profitez de ce que vous comprenez... Rentrez souvent en vous-même, et tâchez de vous mettre en la présence de Dieu au milieu de la cour la plus nombreuse.
N'espérez pas un parfait bonheur : il n'y en a point sur la terre ; et, s'il y en avait, il ne serait pas à la cour.
La grandeur a ses peines, et souvent plus cruelles que celles des particuliers. Dans la vie privée, on se fait aux chagrins; à la cour, on ne s'y habitue pas.
Notre sexe est encore plus exposé à souffrir, parce qu'il est toujours dans la dépeudaiRC. No soyez ni fâchée ni
iilO .MAIMEXOX.
Iioiilt'usc (le coUc dépendance d'un mari, ni de loules tellrs qui sont dans roidic de la Providence.
Que M. le duc de IJouryogne soit votre meilleur ami ( I votre seul confident. Prenez ses conseils, donnez-lui 1rs vôtres; ne soyez, vous et lui, qu'un cœur et qu'une âme.
X'espérez pas que votre union vous procure une pui\ parfaite : les meilleurs mariages sont ceux où l'on souiïir tour à tour l'un de l'autre avec douceur et patience. Il n j en eut jamais sans quelque contradiction.
Soyez complaisante sans faire valoir vos complaisance^ Supportez les défauts de l'humeur, ceux du tempérameni et de la conduite, la différence des opinions et des jjoûls. C'est à vous à être soumise , et c'est en vous soumettant à M. le duc de IJourgogne que vous régnerez sur lui. Prcne/ sur vous le plus que vous pourrez ; sur lui, jamais.
N'exigez pas autant d'amitié que vous en aurez : les hommes sont pour l'ordinaire; moins tendres que les femmes...
Demandez à Dieu de n'être point jalouse. X'espérez pas l'aire revenir un mari par les plaintes, les chagrins et les reproches ; le seul moyen est la patience et la douceur, L'impatience aigrit et aliène les cœurs ; la douceur les ramène
En sacrifiant votre volonté, ne prétendez rien snr celle dr votre époux : les hommes y sont encore pins attachés que les femmes , parce qu'on les élève avec moins de contrainli'. Ils sont naturellement tyranniques; ils veulent les plaisirs et la liberté , et que les fenunes y renoncent. N'examinez point si leurs droits sont fondés; qu'il vous suffise qu'ils soient établis : ils sont les maîtres, il n'y a qu'à souffrir et obéir de bonne grâce.
Parlez, écrivez, agissez, pensez comme si vous aviez mille témoins ; comptez que tôt ou tard tout est su : il est très-dangereux d'écrire.
Ne confiez à personne rien qui puisse vous nuire s'il est redit : comptez que les secrets les mieux gardés ne le sont que pour un temps, et qu'il n'est point de pays où il y ait plus d'indiscrétion que celui-ci, où tout se fait avec mystère.
Aimez vos enfants, voyez-les souvent : c'est l'occupatioû la plus honnête qu'une princesse et qu'une paysanne puissent avoir. Jetez dans leurs cœurs les semences de toutes
les vertus; et en les instruisant songez que de leur éducation dépend le bonheur d'un peuple qui mérite d'être aimé de ses princes.
Exposez-vous au monde selon la bienséance de votre état : si vous êtes inaccessible, vous ne serez pas aimée.
Détruisez, autant que vous le pourrez, la vanité , l'immodestie , le luxe, et encore plus les calomnies , les médisances, les railleries offensantes, et tout ce qui est contraire à la charité.
N'épousez les passions de personne : c'est à vous à les modérer, et non pas à les suivre. Regardez comme vos véritables amis Ceux qui vous porteront toujours à la douceur, à la paix, au pardon des injures; et, par la raison contraire, craignez et n'écoutez pas ceux qui voudront vous exciter contre les autres, sous quelque apparence de zèle et de raison qu'ils couvrent leurs intérêts ou leurs ressentiments.
Déûez-vous des personnes intéressées, vaines, ambitieuses, vindicatives : leur commerce ne peut que vous nuire.
N'ayez jamais tort : ne vous mettez point en état de craindre la confrontation. Donnez toujours de bons conseils, si vous osez en donner. Excusez les absents et n'accusez personne. Encore une fois, n'entrez point dans les passions des courtisans : vous leur plairez moins dans les temps de leur fureur; ils vous estimeront quand l'accès sera passé. Une princesse ne doit être d'aucun parti , mais établir partout la paix.
Sanctifiez toutes vos vertus, en leur donnant pour motif l'envie de plaire à Dieu.
Aimez l'Etat, aimez la noblesse, qui en est le soutien . aimez les peuples; protégez les campagnes à proportion du crédit que vous aurez; soulagez-les autant que vous pourrez.
Aimez vos domestiques, portez-les à Dieu, faites leur fortune, mais ne leur en faites jamais une grande : ne contentez ni leur vanité ni leur avarice, et que votre sagesse mette à leurs désirs la modération qu'ils devraient y mettre eux-mêmes. En protégeant quelqu'un qui vous est connu, songez au tort que vous faites à un homme de mérite que vous ne connaissez pas.
Ne soyez point trop attachée au plaisir; il faut savoir s'en passer, et surtout dans votre état, qui est un état de con-
412 MAIXTE\0\.
trainte et de peine. Apprenez donc à vous contraindre et à souffrir.
Xe vous laissez point aller à vos mouvements intérieurs : on a toujours les yeux ouverts sur les princes; ils doivent donc avoir toujours un extérieur doux, égal et médiocrement gai
On ne donne presque jamais aux princes qu'une maxime, qui est celle de la dissimulation : elle est fausse et fait tomber dans de grands inconvénients. J'aime bien mieux une prudente franchise.
Soyez tendre aux prières des malheureux. Dieu ne vous a fait naître dans ce haut rang que pour vous donner le plaisir de faire du bien. Le pouvoir de rendre service et de faire des heureux est le vrai dédommagement des fatigues, des désagréments, de la servitude de votre état.
Soyez compatissante envers ceux qui recourent à vous pour obtenir des gnàces; mais ne soyez pas importune à ceux qui les distribuent ou qui les donnent
Soyez en garde contre le goût que vous avez pour l'esprit. Trop d'esprit humilie ceux qui en ont peu; l'esprit vous fera haïr du plus grand nombre, et peut-être mésestimer des personnes sages.
C'est une marque visible de prédestination de passer de souffrance en souffrance, et de porter sa croix chaque jour. Si cela est, madame, vous êtes prédestinée; car vous avez beaucoup à souffrir. Vous êtes la première femme du monde; mais il ne faut point vous flatter : quoi que vous fassiez, vous serez, par cela même, la plus malheureuse.
Louis XIV était si satisfait de celle instruction qu'il ne voulut pat que madame de Maintenon la reprît dans la cassette de la duchesse de IJourgogne , après la mort de celle princesse : - Madame, lui dit-il, c'est pour les enfants ; il faut bien que ma famille ait quelque chose de vous. -
MALEBIIANCHE.
(1638-ni5.)
« La France, disait le comte de Maistre. n'est point assez fière de son Alalebranche. » Ce reproche, mérité au dix-huitième siècle, ne l'eût poiut été au dix-septième. A celte époque, tout le monde admirait le ([énie de ce profond penseur qui , à la science d'un dialecticieu consommé, joignait l'art de mettre les idées abstraites dans leur plus beau jour. On sait qye le grand Condé , à qui nulle étude n'était étrangère, >]oûtait singulièrement les écrits de l'illustre oratorien , et qu'uue l'ois, ayant réussi à l'attirer à Chantilly, il resta trois jours enfermé avec lui. Les femmes de la cour, dont l'éducation était alors très-solide, lisaient «•lles-mèmcs les ouvrages du philosophe. Ce fut à la prière de l'une d'elles, la duchesse de Clievreuse, qae Malebranche composa ses Conrersalions chrétiennes , en 16"7. Mais, pendant le dix-huitième siècle, qui n'eut jamais de la philosophie que X enseigne , la renommée de l'immorlcl métaphysicien subit une éclipse presque totale. Cela devait être. Mul homme autant que Malebranche n'avait montré Dieu présent dans la raison. Le caractère de son esprit, c'était un profond respect, une sorte de culte pour les idées, et le mépris le plus prononcé pour les sens. Oi', un tel système, étudié, admiré par des intelligences affranchies du joug des passions grossières, pouvait-il être apprécié par des hommes à qui Voltaire enseignait, depuis son retour d'Angleterre, le sensualisme de Locke et les doctrines de Bolingbroke? D'ailleurs, les sophistes de ce temps-là (il faudrait toujours , comme Platon , distinguer les sophistes des vrais philosophes) avaient parfaitement compris combien était dangereux l'exemple d'un grand esprit employant , pour s'élever aux vérités révélées, cette arme de la raison avec laquelle ils se proposaient d'attaquer le christianisme. Ce que Voltaire et Condorccl devaient faire plus tard contre Pascal , on le fit donc contre Malebranche. Une guerre d'épigrammes fut organisée. On abusa de quelques singularités du philosophe dans sa vie intime; on tourna en dérision les jeux enfantins auxquels il se livrait pour reposer sa pensée ; on représenta son système comme un amas de vains f.inlômes , et quand la moquerie eut accompli son œuvre , on osa bien proclamer que ce grand rêveur de l'Oratoire, comme on l'appelait, que cet admirable métaphysicien, ce géomètre, ce moraliste, ce physicien était un fou :
Lui qui voit tout en Dieu n'j voit point qu'il est fou !
Mais le jour de la réparation est enfin venu; et, tandis que tant de réputations usurpées du dix-huitième siècle se sont évanouies, le nom de Malebranche brille d'un nouvel éclat auprès de ceux de Descartes, de Pascal, de Bossuet, de Fénelon.
Il faut se garder de croire, toutefois, que rien ne soit à blâmer dans la philosophie de Malebranche. Il est certain, au contraire, que de graves erreurs s'y sont glissées. Malebranche confond deux vérités. Persuadé que notre idée naturelle de Dieu est la vue de Dieu même, directe, immédiate, il enseigne que la vue des créatures et celle de uotre Ame ne sont qu'une vue de Dieu, de sorte qu'il attribue à la raison, c'estii-dire à la vue naturelle de Dieu dans le miroir de l'âme, des caractères qui n'appartiennent qu'à la vision surnaturelle de Dieu dans son essence.
414 MALEBRAXCUE.
ArnaulJ cl Fénelon , à linsli'jalion de BossupI , relevèrent Irs erreurs «le Maleliranclie , et ils étalilireiit que, sur plusieurs points, son sysli-nie, contredit par l'expérience , ne reposait que sur des abstraclioiH. Alalebranclie se défendit avec une verve, un esprit, un (aient extraordinaires. Il n'eut pas de peine à démontrer qu'il n'avait jamais eu la pensée d'allaquer la Providence , de révoquer en doute la nécessité de la prière, de faire alliance avec le spinosisme; mais il ne put réussir à prouver que ses principes ne renfermaient pas les conséquences signalées par ses adversaires. Dans une lettre adressée à l'un des discipu's du célèbre oralorien , Bossuet s'éleva avec beaucoup d'éncrjjie contre ces dangereuses voureaulés ■• • Tant que le Père Malebrancbe, disait le grand • docteur, n'écoutera que des flatteurs qui , /«h/c d'avoir pénétré le fond » d(' la théologie, n'auront que des adorations pour ses belles expreg- » sions, il n'y aura pas de remède au mal que je prévois, et je ne serai » point en repos contre l'hérésie que je vois naître par votre système. > Ces mots vous étonneront, mais je ne les dis pas en l'air : je parle X sous les yeux de Dieu, et comme un évèqne qui doit veiller & la con- >' servation de la foi. »
Ces graves paroles de Bossnet indiquent le danger séricnx qu'offraient, même au dix-septième siècle, certaines doctrines de Malebrancbe qui était considéré pir d'enthousiastes disciples comme un docteur infiiillihle. Mais si le philosophe n'avait point assez réflé( hi , pour eiiiprunier le langage de l'évèque de Meaux, que lorsqu'on s'éloigne de l'Eglise et de la théologie qu'on y a trouvée universellement reçue, le tuech ne peut venir que de l'appât de la nouveauté , à Dieu ne plaise qu'on soit autorisé à intenter à ce grand esprit je ne sais quelle accusation de panthéisme. Il n'y avait au dix-septième siècle qu'un seul panthéiste, le méchant Spinosa, comme l'appelle Malebranche ; et cet homme savait parfaitemenl à quel abime le menait sa doctrine. Malebranche, au contraire, cherchait la vérité de toute la puissance de sa volonté. Emporté par sa vive imagination, cette maîtresse d'erreurs contre laquelle il ne cessait de protester, il prit parfois des chemins qui aboutissaient là où il ne voulait pas aller. Mais il faut se garder de confondre ce chrétien fervent, cet éminent philosophe voué au culte du vrai, et qui ne s'égare que par accident, avec le sophiste qui va sciemment à l'erreur et au néant.
Malebranche, né la même année que Louis XIV, mourut la même année que le grand roi. La grande philosophie devait, à ce qu'il paraît, descendre dans la tombe avec la grande monarchie, car c'est aussi en 1715 que Fénelon termina sa glorieuse carrière. La raison, la vertu, le génie s'en allaient : les sophistes pouvaient venir. A. tb C.
MEDIT.ATIO.VS CHRETfEW'ES.
Prière.
0 sagesse éternelle , je ne suis point ma lumière à moim^ine ; et les corps qui m'environnent ne peuvent m'éclaircr ; et les intelligences mêmes, ne contenant point dans leur être la raison qui les rend sages, ne peuvent commu-
MALEBRANGHE. 415
niquer cette raison à mon esprit. Vous êtes seule la lumière (les anges et des hommes ; vous êtes seule la raison universelle des esprits ; vous êtes même la sagesse du Père, sagesse éternelle , immuable, nécessaire , qui rendez sages les créatures et même le Créateur, quoique d'une manière bien différente. 0 mon véritable et unique maître, montrez-vous à moi, faites-moi voir la lumière en votre lumière. Je ne m'adresse qu'à vous, je neveux consulter que vous. Parlez, Verbe éternel , parole du Père , parole qui a toujours été dite, parole qui se dit et qui se dira toujours ; parlez, et parlez assez haut pour "vous faire entendre, malgré le bruit confus que mes sens et mes passions excitent sans cesse dans mon esprit.
Mais, ô Jésus, je vous prie de ne parler en moi que pour votre gloire , et de ne me faire connaître que vos grandeurs ; car tous les trésors de la sagesse et de la science de Dien même sont renfermés en vous ^. Celui qui vous connaît connaît votre Père, et celui qui vous connaît et votre Père, est parfaitement heureux^. Faites-moi donc connaître, ô Jésus , ce que vous êtes, et comment toutes choses subsistent en vous*. Pénétrez mon esprit de l'éclat de votre lumière; brûlez mon cœur de l'ardeur de votre amour; et donnez-moi , dans le cours de cet ouvrage, que je compose uniquement pour votre gloire, des expressions claires et véritables, vives et animées, en un mot, dignes de vous, et telles qu'elles puissent augmenter en moi et dans ceux qui voudront bien méditer avec moi la connaissance de vos grandeurs et le sentiment de vos bienfaits.
Fragment de la huitième méditation.
I. 0 Dieu, que vous êtes grand, que vous êtes juste, que vous êtes bon, que vous êtes puissant! que de sagesse dans votre conduite, que d'efficace dans votre action, que de simplicité , mais que de fécondité dans vos voies ! Que toutes les intelligences vous admirent et vous louent d'avoir accommodé de telle manière les effets de votre puissance avec ceux de votre bonté et de votre justice, que souvent le pécheur se trouve puni immédiatement après son crime, et le juste délivré des malheurs qui lui paraissent inévitables.
1 Col. u, 3.-2 .loan. — 3 Col. r, 16, 17. 18, 19, 20.
4t(> MALKHllAXCUK.
0 Jésus! ma sagosse, ma raison, ma lumiùro, conlinufz df m'instruire ot de mo délivror de mos préjugés.
II. Tu te trompes, mon fils, de croire que le pécheur soit souvent puni immédiatement après son crime. Cela arrive rarement, et les justes, dans cette vie , ne sont poiiil exempts des dernières misères. La simplicité des lois naturelles ne permet pas que les péchés des particuliers soient souvent punis dès qu'ils sont commis ; et l'ordre, qui est la règle immuable de ma providence, ne veut pas que les justes soient toujours délivrés des maux qui les pressent , quelques prières qu'ils fassent pour cela. Mes pères selon la chair ont crié vers le ciel dans leurs afflictions temporelles, ot ils ont été délivrés. C'était la grâce de 1' .Ancien Testament ; mais la grâce du Nouveau purifie souvent nos enfants selon l'esprit, par des afflictions qui durent jusqu'à la fin de leur sacrifice.
III. Paul, mon apôtre, eût bien souhaité que je l'eusse délivré d'un mal qui le pressait. Il m'en priait souvent , mais je lui répondis que c'est dans l'infirmité que la vertu se perfectionne, et que ma grâce lui devait suffire ; et depuis ce temps-là, il faisait sa joie de ses incommodités cl de ses besoins. Les outrages et les ])ersécutions le fortifiaient, et il lirait tant de force de ses faiblesses, qu'il écrit par mon esprit aux Corinthiens, que lorsqu'il était faible, c'était alors qu'il se sentait fort et puissant.
IV . .Moi-même , lorsque je consommais mon sacrifice par le plus cruel et le plus infâme des supplices, j'ai crié à mon Père comme ayant été abandonné à la fureur et à la rage de mes ennemis. J'ai été traité, non comme un homme, mais comme un ver, comme l'opprobre des hommes , comme l'objet du mépris et de la haine de la lie du peuple. Vide d'esprit et de sang, couvert de blessures, rempli de confusion, cloué sur un bois infâme, élevé à la vue d'un peuple ingrat, et qui m'outrageait, j'étais alors le parfait modèle des chrétiens. Telle est la grâce du Xouveau Testament. Ceu.x qui appartiennent à la nouvelle alliance ne sont plus de ce monde. Ils y sont morts par le baptême. Ils vivent en Dieu d'une vie toute nouvelle avec moi qui suis leur chef; ils vivent de la vie éternelle ; mais cette vie est cachée jusqu'à ce que je paraisse dans ma gloire. En un mot, ils ont droit aux biens éternels dont je jouis, mais ils ne doivent les
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posséder qu'après avoir souffert avec patience tous les maux de la vie présente.
V. Tu peux voir tous les jours que les plus gens de bien sont dans la dernière misère. Mais, excepté quelques saints extraordinaires, on ne voit pas dans l'Ancien Testament que Dieu ait laissé les justes ni leurs enfants dans la pauvreté. Je ne suis pas jeune, disait David, mais je n'ai point encore vu de juste abandonné, ni ses enfants mendier leur pain. Dans un temps de famine ils seront dans l'abondance, mais les méchants périront. Ainsi la nouvelle alliance s'accommode parfaitement avec la simplicité des lois naturelles, qui cause tant de maux dans le monde ; car comme elle promet aux justes des biens éternels pour récompense de leur patience, il n'est pas nécessaire que Dieu fasse souvent des miracles pour les délivrer de leurs maux présents , quelque fjrands qu'ils soient. Il suffit qu'il leur donne la grâce, avec laquelle ils puissent vaincre toutes les tentations qui naissent de l'ordre naturel. Au lieu que la première alliance ne donnant pas elle-même la grâce, et ne promettant point les vrais l)iens, l'ordre, qui veut que toute prière faite avec foi soit exaucée , obligeait la bonté de Dieu à faire souvent ce qu'on appelle des miracles, et à troubler, du moins en apparence, la simplicité de ses voies, pour accorder aux Juifs, toujours un peu grossiers et charnels, ou ce qu'ils lui demandaient, ou l'équivalent : je dis toujours un peu grossiers et charnels, car la grâce ne leur était point donnée avec la même abondance qu'elle est donnée aux chrétiens. Prends donc garde, mon fils, à ne point murmurer contre Dieu, lorsque tu te trouveras accablé de maux. Souviens-toi que tu appartiens à la nouvelle alliance. Celui-là était maudit par la loi, qui est attaché en croix. Mais, sous la grâce, il faut la porter chaque jour, jusqu'à ce qu'on y soit attaché. Ce n'est plus l'instrument du supplice des impies, c'est la matièi-e du feu qui doit consumer des victimes. Je l'ai honorée, je l'ai sanctifiée, j'ai rendu par elle tous les maux que les justes souffrent pour quelque temps, dignes d'une récompense qui ne finira jamais.
VI. Oue les impies enragent et se désespèrent lorsque la douleur les presse ; et que les chrétiens, qui ne savent pas assez la différence qui est entre la grâce des deux alliances, .s'imaginent qu'ils sont criminels à proportion qu'ils sont
418 MALEHRANCIIE.
niiséral)lns : pour loi, luoii lils, qm; la joio ne le quille jamais. \n Irciulilc que lorsque lu as eu uiaio l'auloritti vl la puissance, cl ne crains la disclle que lorsque lu le vois dans l'abondance de loules choses.
VII. Afin que lu niériles les vrais biens, afin que tu possèdes Dieu, il esl absolument nécessaire que tu coniballcs conire loi-nu''nie: car il semble qu'on Irai aille effectivement à sa propre ruine loisqu'on fait la guerre à sa passion doniinanlc. On s'immole alors, on se sacrifie, on s'anéantit, on se réduit inOme dans un état pire que le néant; ce qui est impossible à la nature sans le secours de la grâce. Or, je donntî bien plus de {{races à ceux qui sont dans l'opprobre et dans la misère qu'à ceux qui vivent dans l'éclat des Jionnenrs et dans l'abondance des richesses. Tous les justes , pauvres et riches, ont les secours nécessaires pour persévérer dans la justice : mais j'ai un soin particulier de ceux qui sont dans un étal qui convienl à des pécheurs. Ainsi, Iremble dans l'élévation, et que l'abondance l'inquiète; mais qu'une joie solide te pénèlrc et te console au milieu de tes misères. J'ai choisi les pauvres, les faibles, les méprisables, les fous selon le monde, pour confondre les sages, les riches, les puissants, les grands de la terre : pour apprendre aux hommes à ne se glorifier qu'en moi , qui leur ai été donné de Dieu pour être leur sagesse, leur justice, leur rédemption et leur sanctification.
VIII. 0 Jésus! vous êtes véritablement ma sagesse et ma force; tout ce qne vous me dites porte la lumière dans mon esprit et me pénètre le cœur. La prospérité des méchants ne m'ébranle plus; la misère des gens de bien ne me surprend plus. Que les philosophes arrêtent au dernier des cieux les soins et l'aclion de la Providence; que les impies me disent malignement que vous êtes toujours du côté du plus fort. Ce sont des misérables qui ne connaissent rien dans vos voies. L'air décisif et railleur et les manières insolentes et cavalières des faux savants, ne m'imposeront jamais jusqu'à douter des sentiments que vous me donnez. Le partage des libertins, c'est l'ignorance, l'aveuglement, la brutalité et l'orgueil. Votre lumière les blesse; ils tournent la tète et ferment les yeux de peur d'en être frappés, et sont assez insolents pour critiquer l'ordre secret et merveilleux de votre conduite !
De l'Imagination,
I. Quoique les sens soient le premier principe de nos désordres, ou l'origine de l'union de l'esprit et du corps, qui maintenant desunit l'esprit d'avec Dieu, néanmoins, il ne suffit pas de régler leur usage afin que la grâce opère en nous selon toute ellicace, il faut de plus faire taire l'imagination et les passions. L'imagination dépend des sens aussi bien que les passions; mais elle a sa malignité particulière. Lorsque les sens l'ont excitée, elle produit des effets extraordinaires. Mais souvent, quoique les sens ne n'ébranlent point actuellement, elle agit par ses propres forces. Elle jette le trouble dans toutes les idées de l'âme par les fantômes qu'elle produit, et quelquefois ces fantômes sont si agréables ou si terribles, si vifs et si animés, qu'ils mettent en fureur les passions par la violence des mouvements qu'ils excitent. Mais j'appréhende que quelques personnes ne conçoivent pas clairement ces vérités , il faut que je les explique plus distinctement.
H. Ce terme, imagination, est fort en usage dans le monde; mais j'ai peine à croire que tous ceux qui le prononcent y attachent une idée distincte. Je l'ai déjà dit, et je le répète, car il n'y a point de mal d'y penser plus d'une fois, les mots les plus communs sont les plus confus, et le discours ordinaire n'est souvent qu'un jeu de paroles vides de sens, qu'on écoute et qu'on rend comme les échos la voix des bergers. Pourvu qu'on s'entretienne agréablement, qu'on se communique les uns aux autres ses affections, qu'on se donne mutuellement des marques d'estime, on sort content de sa conversation. On fait de la parole le même usage que de l'air et des manières : on s'unit les uns aux autres par les sens et les passions , et souvent la raison n'a point d'autre part à la société que celle de servir à la vanité et à l'injustice des hommes; car la vérité n'est bonne à rien en ce monde. Ceux qui la cherchent sont des visionnaires, des esprits particuliers, des personnes dangereuses qu'il faut éviter comme l'air contagieux. Ainsi les paroles , dont le principal usage devrait être de représenter les idées pures de l'esprit, ne servent d'ordinaire qu'à exprimer des idées selisiblcs et les mouvements de l'âme qui ne se commit-
420 MALEBRAXCHE.
iiiqut'tit déjà que trop par les maiiièiX'S, l'air du visajje, le ton de lu voix, la posture et le iiiouveineiit du corps.
m. Imagination est un de ces termes que l'usage autorise et n'éclairoit pas; car l'usage ordinaire n'éclaircit que les mois qui réieillent les idées sensibles. Ceux qu'il substitue aux idées pures sont tous ou équivoques ou confus. Comme l'imagination n'est visible que par les effets, et qu'il est dilBeile d'en connaître la nature , chacun prononce le méiuc mot sans en avoir la même idée ; peut-être même que bien des gens n'en ont nulle idée.
\\ . L'imagination se peut considérer en deux manières : du côté du corps et du côté de l'âme. Du côté du corps, c'est un cerveau capable de traces , et des esprits animaux propres à former ces traces. Qu'on conçoive par esprits animaux tout ce qu'on voudra s'imaginer, pourvu que ce soient des corps qui, par leur mouvement, puissent agir dans la substance de la principale partie du cerveau. Du côte de l'esprit, ce sont des images qui répondent aux traces, et de l'attention capable de former ces images ou les idées sensibles; car c'est notre attention qui, en qualité de cause occasionnelle, détermine le cours des esprits par lequel les traces se forment, et auxquelles traces les idées sont attachées. Tout cela en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps.
V. Ces images ou ces traces , formées par la force de l'imagination, aussi bien que par l'action des objets, disposent le cerveau, réservoir des esprits, de manière que le cours de ces mêmes esprits est déterminé vers certains nerfs, dont les uns se répandent vers le cœur et les antres viscères, pour y produire de la fermentation ou du refroidissement, en un mot divers mouvements par rapport à l'objet présent aux sens ou à l'imagination ; et les autres nerfs répondent aux parties extérieures du corps, pour lui faire prendre la situation et le disposer au mouvement que demande ce sujet
XIV. Je serais trop long à expliquer les différents effets des diverses espèces d'imagination. Mais celle qui est la plus opposée à l'efficace de la grâce de Jésus-Christ, c'est ce qu'on appelle dans le monde le bel esprit ; car plus l'imagination est instruite , plus elle est à craindre : la finesse , la délicatesse, la vivacité, l'étendue de l'imagination, grandes
qualités aux yeux des hommes, étant le principe le plus l'ccond et le plus général de l'aveuglement de l'esprit et de la corruption du cœur. Comme j'avance là un paradoxe, on ne me croira pas sans preuves.
\V. L'esprit ne peut être raisonnable que par la raison ; il ne peut être réglé que par l'ordre. Il ne tire sa perfection que de l'union immédiate et directe qu'il a avec Dieu; au contraire, l'union de l'esprit au corps le remplit de ténèbres, et le jette dans le désordre, parce que maintenant cette union ne peut s'augmenter sans diminuer celle qui lui est opposée. Or, c'est par l'imagination que l'esprit se répand dans les créatures; car ce n'est que par les idées pures et exemptes de fantômes qu'il s'unit à la vérité. Ainsi, plus l'imagination a de force, de vivacité, d'étendue, plus l'esprit s'occupe des objets sensibles. J'ai déjà dit tout ceci. Or, lorsque son imagination est belle, facile, nette et vive, les fantômes quelle forme sont vifs, animés, agréables, toujours au naturel et au-dessus du naturel. Ainsi, celui qui, par la force de l'imagination, fait naître dans son esprit mille objets différents, qui revêt ses fantômes d'ornements toujours à la mode , et leur donne certains mouvements mesurés qui ébranlent agréablement tout le cerveau; celui-là, dis-je, se laisse charmer par son propre ouvrage, et, au lieu de contempler les choses en elles-mêmes, telles que leurs idées les représentent, il se fait un plaisir continuel de se donner la comédie, et d'applaudir aux fictions de son esprit.
XVI. Tous les hommes cherchent naturellement des approbateurs, et le bel esprit n'en manque jamais. Lorsqu'il parle, comme il parle bien, tout le monde l'écoute avec estime; comme il parle agréablement, fout le monde l'écoute avec plaisir; comme il n'avance que certaines vérités sensibles, faussetés réelles, car ce qui est vrai aux sens est faux à l'esprit, tout le monde lui applaudit. Mais un homme qui connaît ou qui examine l'air de ceux qui le regardent, et sent vivement qu'on l'admire, qu'on l'aime, qu'on l'honore, qu'on le révère, peut-il se défier de ses pensées, se persuader qu'il se trompe, et ne pas s'attacher non-seulement à ses propres visions qui l'enchantent, mais encore à ce monde qui lui applaudit, à ces amis qui le caressent, à ces disciples qui l'adorent? Peut- il être uni étroitement à Dieu, ayant tant de liaisons et de rapports aux créatures?
422 MALIibUANCHE.
XI II. Le bel esprit est un homme d'honneur, j'y consens; il peut néanmoins être fourbe, et il y en a pour li moins autant de ce caractère que d'aucun autre. Il ni j)oint de vice, je le veu.x; mais certainement le bel espiil tient au monde par une infinité d'endroits; car commcnl pourrait-il être mort an monde, le monde vivant .si foi t pour lui? Le bel esprit est ajjité sans cesse par des mouvemenl.^ de vanité, car tousses couunerces ne font qu'irriter la concupiscence de l'oigueil. Le bel esprit, j'entends principalement ici ce bel esprit qui vit au milieu du monde choisi, qui tend sans cesse à prendre dans les esprits une situation avantageuse, ou qui, par la réputation qu'il s'est déjà faite , est devenu véritablement l'esclave de tous ceux qui le regai dent comme leur maître; le bel esprit, dis -je, est donr séparé de Dieu plus qu'aucun autre, et il n'y a nulle apparence de retour. Que la délectation de la grâce se répande dans son cœur dix fois le jour, elle trouvera toujours ce cœui rempli de sentiments et de mouvements qui l' étoufferont. Que la lumière éclaire son esprit et dissipe ses fantômes , l'imagination saura bien les produire. Il y a trop de fers ii briser et de liaisons à rompre pour délivrer le captif; mais ce captif aime ses chaînes : il ne sent point sa servitude; il
en fait gloire Le bel esprit, plus qu'aucun autre, s'attire
les regards et arrête sur lui les mouvements des autres hommes. Au lieu de prendre lui-même la posture d'un honune qui adore, et de tourner les esprits et les cœurs vers Celuilà seul qui doit être adoré, il s'élève dans l'esprit de riiomiiii' , il y prend une place honorable. Il entre jusque dans le sanctuaire de ce temple sacré, la demeure principale 'du Dieu vivant, et, par l'éclat et le faste sensible qui l'environnent, il prosterne les imaginations faibles à ses pieds, et se fait rendre un culte véritable, un culte spirituel, un culte qui n'est dû qu'à Dieu...
XIX. Mais celui qui cherche l'estime des hommes, et qui dérobe à Dieu ce qu'il estime le plus dans ses créatures, pourrait-il attirer sur lui les grûccs du ciel"? Dieu, qui résiste aux superbes, le préviendra-t-il de ses bénédictions? L'esprit de Dieu repose volontiers sur ceux qui sont humbles et que le monde méprise, ce sont des vérités certaines paf l'Ecriture. Il éclaire ceux qui rentrent en eux-mêmes, l'clpéricnce l'apprend ; mais il aveugle ces imaginations vives
ot éclatantes qui se répandent sans cesse au dehors , car la vérité liahite en nous. De plus la grâce, soit de lumière, soit de sentiment, n'a point son efi'et dans l'esprit et dans le cœur de ceux qui sont unis à tout ce qui les environne : cela fst évident par les choses que je viens de dire. Le bel esprit qui cherche la gloire n'en trouvera donc qu'une vaine et passagère, et tombera pour jamais, avec les esprits d'orgueil, dans l'ignominie qui lui est due.
XX. .Mais cette beauté d'esprit, si fatale à ceux qui la possèdent et qui s'en glorifient, est encore fort dangereuse pour ceux qui l'estiment et qui l'admirent sans la posséder; c'est une vérité qu'il faut savoir. Rien n'est plus contagieux que l'imagination; et ceux qui l'ont vive et dominante sont toujours les maîtres de ceux qui les regardent fixement. Leur air et leur manière répandent, pour ainsi dire, la conviction et la certitude dans tous ceux qui les considèrent; car ils passionnent si vivement toutes choses, que lorsqu'on ne rentre pas en soi-même pour confronter ce qu'ils disent avec les réponses de la vérité intérieure, ce qui est fort difficile à faire en leur présence, on reçoit leurs sentiments, je ne dis pas sans eu examiner les preuves, je dis même sans comprendre ces sentiments. On demeure convaincu, sans savoir précisément de quoi on est convaincu , parce qu'on est pénétré, qu'on est éldoui , qu'on est dominé. {Traité de morale, ch, xir. )
RACINE (Jean).
Tout le monde galue dans Racine un des princes de la poésie française ; la perfection de ses vers est, pour ainsi dire, proverbiale. Ce qu'on sali moins «jénéralement , c'est qu'il «'friiait en prose avec une perfection peut-Atre éjjale. Il n'a laissé à la vérité, comme prosateur, aucune œuvre qui puisse balancer Brilanninis ou AlhoUe ; mais ce n'est |)as le talent, ce sont les circonstances qui lui ont fait défaut. La mort l'a empêché d'achever le monument qu'il élevait, aidé de Boileau, son ami, à la gloire de Louis le Grand, et un déplorable incendie a dévoré, avec la maison de Valincourt, tout ce qui était commencé. Excepté quelqneg pafjes qui se trouvèrent par bonheur à l'abri de cet incendie , un Irèiicourt Précis historique des campagnes de Louis XIV , de 1672 « 1678, des lettres écrites à la hâte du camp devant \'amur à son collaboratenr absent, une relation toute militaire du sié.ije de cette ville et un petit nombre de notes, il ne reste plus trace du travail de Racine.
De ces rares débris, la pièce la plus importante est le Précis, que madame de Monlespan avait demandé à Racine pour servir de texte à un recueil d'estampes qui devaient représenter les débuts de Louis XIV dans sa carrière de conquérant. Ce n'est là qu'un crayon rapide; mais quelle sûreté et quelle élégance de trait! Ce qu'aurait été le tableau, on peut en juger par l'esquisse. On ne devait pas attendre, il est vrai, d'un homme placé dans la situation de Racine, historiographe du roi, gentilhomme ordinaire du roi , plein de reconnaissance et d'admiration pour le roi, une appréciation tout à fait impartiale de son héros; il l'aurait peint en beau sans doute, mais, à coup sûr, de main de maitrc.
Un ouvrage tout différent , le Discours prononcé dans l'Académie française h la réception de Thomas Corneille , peut nous aider encore à nous figurer cette histoire. Thomas Corneille succédait à son frère , et Racine était chargé de répondre au nouvel académicien. Disons d'abord (|ue son Discours est d'un bout à l'autre un chef-d'œuvre, un chefd'œuvre d'esprit, de goût, de tact et d'éloquence. Jamais l'auteur du Cid n'a été loué plus dignement que par son illustre rival. A l'éloge du grand poète succède l'éloge du grand roi. Là, sur la trêve encore récente de Ratisbonne, sur la politique si ferme et en même temps si habile de Louis XIV, et sur son attitude de maître vis-à-vis de l'Europe humiliée et frémissante, Racine, avec l'accent ému de l'orateur, s'exprime en grand historien. On voit qu'à cette époque il était plein de son travail. On voit comment il le comprenait; on voit son plan, son idéal. <- Dans l'histoire du roi , dit-il , tout vit , tout marche , tout est en action. . . C'est un enchaînement continuel de faits merveilleux que lui-même commence, que lui-même achève, aussi clairs, aussi intelligibles quand ils sont exécutés qu'impénétrables avant l'exécution. En un mot, le miracle suit de près un autre miracle; l'attention est toujours vive, l'admiration toujours tendue , et l'on n'est pas moins frappé de la grandeur et de la promptitude avec laquelle se fait la paix que de la rapidité avec laquelle se font les conquêtes. = Il semble qu'après tout cela on se représente assez bien l'ouvrage dont une mort prématurée a privé la postérité.
L'Abrégé de l'histoire de Port-Iioyui ne saurait nous dédommager de la perte de \ Histoire de Louis le Grand. Les annales d'une communauté religieuse n'étaient pas un sujet proportionné à Racine. Mais Racine savait
se proportionnera toul; et dans cette œuvre, où beaucoup d'art se cache sous une simplicité austère, et beaucoup de passion sous une expression mesurée , il a montré une fois de plus la flexibilité de son talent.
En composant cet Abrcgc , Racine payait une dette de reconnaissance, car il avait étudié aux écoles de Port-Royal, et peut-être voulait-il aussi expier un tort de sa jeunesse envers un de ses anciens maiires. Nous voulons parler de deux Lettres adressées à l'auteur des Hérésies imaginaires. Nicole, dans cet ouvrajje dirigé contre Desmarets, avait écrit que faire des pièces de théâtre , c'était jouer un rôle peu honorable aux yeux du monde, horrible aux yeux de la religion, et il avait qualifié les poètes dramatiques d'empoisonneurs publics, non des corps, mais des âmes. Racine, qui avait déjà donné à la scène la Théhaïde et Alexandre , prit celte affaire en vrai jeune homme. Se chargeant du soin de venger les poètes si maltraités, il publia deux Lettres aussi malicieuses et plus gaies que les Provinciales , où il couvrit de ridicule non-seulement \icole , mais Port-Royal tout entier, les religieuses aussi bien que les solitaires, et les opinions, les écrits, comme les personnes. Il mit les rieurs de sou côté, mais les lecteurs graves jugèrent que Racine avait doublement tort. Ce n'était pas à lui de faire la satire de Port-Royal; et, à n'examiner que le fond de la question , il est très-vrai , comme le dit Nicole , que l'esprit du théâtre, tel que nous le voyons, est en opposition djrecte avec l'esprit de l'Evangile; car le théâtre excite les passions et l'Evangile veut qu'on les réprime. Il était réservé à Racine lui-même de rendre , peu d'années après , à la doctrine de Nicole le plus éclatant témoignage.
Le monde vit avec élonneraent ce grand poète dans toute la force de l'âge, dans tout l'épanouissement de son génie, renoncer à des travaux qui lui acquéraient tant de gloire, parce qu'il ne les jugeait plus compatibles avec le soin de son salut. On sait qu'après Phèdre il garda un silence de douze années, silence qu'il n'aurait sans doute jamais rompu, si madame de Maintenon, par la plus heureuse insistance, ne lui avait encore arraché deux merveilles, ses tragédies sacrées, Eslher et Athalie.
Pour compléter la revue des œuvres en prose de Racine, nous n'avons plus qu'à dire un mot de sa correspondance. Les lettres trop peu nom», breuses qui nous restent de lui peuvent se diviser en trois groupes distincts : celles de sa jeunesse, adressées la plupart à l'abbé Levasseur, toutes pleines d'esprit, de grâce et d'enjouement, mais où l'on surprend (juelquefois un trop vif désir de briller et l'imitation de Voiture ; celles de son âge mûr. adressées à Boileau, où l'écrivain s'efface pour ne nous laisser Toir qu'un homme simple et excellent, qui ne songe ni à montrer ni à cacher l'ejprit qu'il a, et ne se sert de la parole que pour communiquer sa pensée ; enfin, et c'est peut-être Li partie la plus précieuse de la correspondance de Racine, ses lettres à son fils aîné, qui n'avait pas encore treize ans à la date de la première , et n'en avait que vingt et un quand la dernière lui fut écrite. Voilà celles qui font le mieux connaître le fond de l'âme de ce grand homme. C'est la raison, c'est la bonté, la vertu, la piété même. En les relisant dernièrement, ces lettres où une sagesse si religieuse est jointe à une sollicitude si tendre, nous faisions un rapprochement qui augmentait encore la vénération qu'elles nous ont toujours inspirée pour la mémoire de Racine. Nous nous rappelions celles que lord Chesterfield écrivait à son fils. Lord Chesterfield avait presque autant d'esprit que Racine , il aimait tout autant son fils , et il le destinait
3fi.
426 RAGIXK.
aussi, la rnssomblance est sinfjuliùre , à la rarriôro diplomaliqiin. Que |i
l'on compari' les deux corrcspoiulanrcs el los divers conseils donné.s par ;i les deux pèies , on verra ce que c'est que l'iionni'tol*! selon le monde,
qualili^ que l'on ne saurait refuser à lord Ciieslcrficld , el combien elle ii
est misérable au prix de la vertu chrétienne ! V. R. |
Première campagne de Louis XIV en Hollande. I
Avant que le roi déclarât la gurrre aux états des Pro- •
viiices-Unios, sa réputation avait déjà donné de la jalousie à \{
tous los princes de l'Europe. Le repos de ses peuples affermi, ',
l'ordre rétabli dans ses finances, ses ambassadeurs vengés, ,
Dunkerque retirée des mains des Anglais, et l'Empire si i
glorieusement secouru , étaient des preuves illustres de sa [(
sagesse et de sa conduite, et, par la rapidité de ses conque- •
tes en Flandre et en Francbe-Comté, il avait fait voir qu'il [l
n'était pas moins excellent capitaine que grand politique. .
Ainsi révéré de ses sujets, craint de ses ennemis, admiré f
de toute la ferre, il semblait n'avoir plus qu'à jouir en paix !|
d'une gloire si solidement établie, quand la Hollande lui offrit il
encore de nouvelles occasions de se signaler par des actions e
dont la mémoire ne saurait jamais périr parmi les hommes. ,
Cette pi'lite république, si faible dans ses commence- [•
ments, s'élant un peu accrue par le secours de la France et >
par la valeur des princes de la maison de Xassau , était mon- \*
tée à un excès d'abondance et de ricliesse qui la rendait \
formidable à tous ses voisins : elle avait plusieurs fois en- •
vabi leurs terres, pris leurs villes et ravagé leurs frontières; ;
elle passait pour le pays qui savait le mieux faire la guerre : i
c'était comme une école où se formaient les soldats et les 'h capitaines, et les étrangers y allaient apprendre l'art d'assiéger les places et de les défendre. Elle faisait tout le commerce des Indes orientales , où elle avait presque entièrement détruit la puissance des Portugais; elle traitait d'égale avec l'Angleterre, sur qui elle avait même remporté de glorieux avantages, et dont elle avait tout récemment brûlé les vaisseaux dans la Tamise; et enfin, aveuglée de sa prospérité, elle commença à méconnaître la mam qui l'avait tant de fois affermie et soutenue. Elle prétendit faire la loi à l'Europe : elle se ligua avec les ennemis de la France, et se vanta qu'elle seule avait mis des bornes aux conquêtes du
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roi ; elle opprima les catholiques dans tous les pays de sa domination, et s'opposa au commerce des Français dans les Indes; en un mot, elle n'oublia rien de tout ce qui pouvait attirer sur elle l'orage qui la vint inonder.
Le roi, las de souffrir ses insolences, résolut de les prévenir; il déclara la guerre aux Hollandais sur le commencement du printemps*, et marcha aussitôt contre eux.
Le bruit de sa marche les étonna. Quelque coupables qu'ils fussent, ils ne pensaient pas que la punition dût suivre de si près l'offense. Ils avaient peine à imaginer qu'un prince jeune, né avec toutes les grâces de l'esprit et du corps, dans l'abondance de toutes choses, au milieu des délices et des plaisirs qui semblaient le chercher en foule, pi*it s'en débarrasser si aisément pour aller, loin de son royaume, s'exposer aux périls d'une guerre longue et fâcheuse, et dont le succès était incertain. Ils se rassuraient pourtant sur le bon état où ils croyaient avoir mis leurs places. En effet, comme le tonnerre avait grondé fort longtemps, ils avaient eu le loisir de les remplir d'hommes, de munitions et de vivres. Ils avaient fortifié tous les bords de l'Issel; le prince d'Orange, pour défendre ce passage, s'y était rampé avec une armée nombreuse. Le Rhin, de tous les autres côtés, couvrait leur pays; l'Europe était dans l'attente de ce qui allait arriver. Ceux qui connaissaient les forces de la Hollande et la bonté des places qui les défendaient ne pensaient pas qu'on la put seulement aborder, et ils publiaient que la gloire du roi serait assez grande si, en toute sa campagne, il pouvait emporter une seule de ces places. Quel fut donc leur étonnement, ou plutôt quelle fut la surprise de tout le monde , lorsqu'on apprit qu'il avait mis le siège devant quatre fortes villes'- eu même temps, et que, sans qu'il eût fait ni lignes de circonvallation ni de contrevallalion , ces quatre villes s'étaient rendues à discrétion au premier jour de tranchée !
Va exploit si extraordinaire, si peu attendu, jeta la terreur dans tous les pays que les Hollandais occupaient le long du Rhin. On apportait au roi de tous côtés les clefs des places. A peine les gouverneurs avaient- ils le temps de se
1 Le 7 avril 1672.
'•'Orsoi, Rhinberfî, Biiricl»' et Wesel
.V28 KACIiVK. .
sauver sur des barques avec leurs familles épouvantées el une partie de leurs bagages; sa marche était un continuel triomphe. Il s'avança de la sorte auprès de Toihuis'. Le Hhin, qui en cet endroit est fort large et fort profond, semblait opposer une barrière invincible à l'impétuosité des Français. Le roi pourtant se préparait à le passer. Son dessein était d'abord d'y faire un pont de bateaux; mais, comme cela ne se pouvait exécuter qu'avec lenteur et que d'ailleurs les ennemis commençaient à se montrer sur l'autre bord , il résolut d'aller à eux avec une promptitude qui achevât de les étonner. Il roininande à sa cavalerie d'entrer dans le lleuvc; l'ordre s'exécute "'. Il faisait ce jour-là un vent fort impétueux, qui, agitant les eaux du Rhin, en rendait l'aspect beaucoup plus terrible. Il ^ marche néanmoins; aucun ne s'écarte de son rang, et, le terrain venant à manquer sous les pieds des chevaux,* ils les font nager, etapprochenl avec une audace que la présence du roi pouvait seule leur inspirer. Cependant trois escadrons paraissent de l'autre coté du fleuve; ils entrent même dans l'eau, et font une décharge qui tue quelques - uns des plus avancés. Malgré cet obstacle, les Français abordent, et l'eau ayant rais leurs armes à feu hors d'état de servir, ils fondent sur ces escadrons l'épée à la main. Les ennemis n'osent les attendre ; ils fuient à toute bride, et, se renversant les uns sur les autres, vont porter jusqu'au fond de la Hollande la nouvelle que le roi était passé.
Alors il n'y eut plus rien qui osât faire résistance. Le prince d'Orange, craignant d'être enveloppé, abandonna aussitôt les bords de l'Issel, et le roi y campa peu de jours après dans ces fortifications dont le seul récit jetait l'épouvante.
Arnheira se rendit; Doësbourg suivit son exemple; le fort de Skenk, si fameux par les longs sièges qu'il a autre-
* ToU huyss signifie la maison du péage.
2 Le 12 juin 1672.
3 Qui ? Ce n'est pas le roi :
Le roi , les animant do fen de son coorage ,
Se plaint de sa grandeur qoi l'attache an rirage...
Évidemment il faut lire ici le pluriel : Ils marchent néanmoins , c'està-dire les cavaliers auxquels l'ordre vient d'être donné.
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fois soutenus, n'attendit pas l'ouverture de la tranchée. Utrecht , ancienne capitale de la Hollande , envoya aussitôt ses clefs. Coëvorden pris , Naerden emporté, tout reçoit le joug, tout cède à la rapidité du torrent ^. Amsterdam commence à trembler; cette ville si superbe dans la prospérité, maintenant humble dans l'infortune, songe déjà à faire sa capitulation. On voit ses ambassadeurs qui , quelques mois auparavant, donnaient au roi le choix de la paix ou de la guerre, on voit, dis-je, ces mêmes ambassadeurs, tremi)lants et soumis, implorer la clémence du vainqueur.
Cependant la division se met parmi les chefs de la république. Les uns souhaitent la paix; les autres, dévoués au prince d'Orange, veulent empêcher la négociation. Le Pensionnaire ^ est assassiné : ce n'est que confusion et que trouble. Le parti du prince d'Orange demeure enfin le plus fort : ce prince prend son temps; et, pour sauver son pays de l'inondation des Français, ne sait point d'autre expédient que de le noyer dans les eaux de la mer, et lâche les écluses de l'Océan. Voilà Amsterdam au milieu des eaux, et les Hollandais tout de nouveau renfermés dans le fond de ces marais d'oij nos pères les avaient autrefois tirés.
Tandis que le roi poussait ainsi sa victoire jusqu'aux derniers confins de la Hollande, le duc d'Orléans assiégeait Zutphen ', qu'il prit en moins de huit jours. Nimègue se défendit un peu mieux contre le vicomte de Turenne. Le roi lui avait donné la conduite de l'armée que commandait le prince de Condé, qui avait été blessé au passage du Rhin. Nimègue enfin se rendit ' aux mêmes conditions que Zutphen ; et sa prise , qui fut suivie de celle de Grave et de Crèvecœur, mit tout le Bétau et toute l'île de Bommel sous le pouvoir des Français. Ainsi les armes du roi triomphaient
1 Mais qui peut (hiiis sa course arrèler ce torrent?
Achille va combattre et triomphe en courant.
{Iphigénie, act. I^r, se. I"'. ) Achille, c'est Louis XIV : Louis XIV se retrouve dans tous les personnages héroïques de Racine, qui suivait en cela un conseil donné par Roileau , conseil de courtisan, il est vrai, plus que de poète :
Que Rucinp , pnfanlanf des miracles nouveaux , De SCS Ik'ios sar lui forme tons les lalileanx
( Alt portique , clianl IV. )
- Jean de W ilt. — 3 j^ç 2.> juin. — '«Le 9 juillet.
('■jjiilcmcnl pnrloul ; ci ]o. diif de Luxcmboiirfj , ayant joint révtUiuc de iMiiiislor, n'eut pas de succès moins (jloiicux que les autres capilaines. l.v nombre des prisonnicis de guerre était si {[rand que les temples et les lieux publics ne pouvaient plus les contenir, et il y en avait de quoi composer une armée presque aussi nombreuse que celle de France.
Par là on peut voir qu'il y a quelquefois des choses vraies qui ne sont pas vraisemblables * aux yeux des hommes, et que nous traitons souvent de fabuleux dans les histoires des événements qui, tout incroyables qu'ils sont, ne laissent pas d'être véritables. Kn effet, comment la postérité ponrrat-elle croire qu'un prince, en moins de deux mois, ait pris quarante villes fortifiées régulièrement; qu'il ait conquis une si grand»' étendue de pays en aussi peu de temps qu'il en faut pour faire le voyage , et que la destruction d'une des plus redoutables puissances de l'Europe n'ait été que l'ouvrage de sept semaines?
Le roi ayant ainsi conquis presque toute la Hollande, il pouvait exercer sur les villes qu'il avait prises une vengeance légitime; mais la soumission des vaincus avait désarmé sa colère. Il y rétablit seulement l'exercice de la religion catholique; et, après avoir mis partout des gouverneurs et des garnisons , il reprit le chemin de France. On lui préparait des entrées et des triomphes, mais il ne voulut point les accepter : il se contenta des acclamations des peuples et de la joie universelle que sou retour excita dans le royaume. (Extrait du Précis historique des campagnes de Louis XIV, depuis IGl 2 jusqu'en 1078.)
Discours prononcé à l'Académie française à la réception de MM. Corneille et Berger et ^,
Messieurs ,
II n'est pas besoin de dire ici condjien l'Académie a été sensible aux deux pertes considérables qu'elle a faites pres-
^ Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
( Art poétique , chant m. )
- Le 2 janvier 1685 l'Académie française reçut, le même jour, Thomas Corneille à la place de Pierre Corneille, son frère, et Jean- Louis Tîergeret, secrétaire du cabinet du roi et premier commis des affaires étrangères , à la place de Géraud de Cordemoy , lecteur du
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que en même temps, et dont elle serait inconsolable, si , par le choix qu'elle a fait de vous, elle ne les voyait aujourd'hui heureusement réparées.
Elle a regardé la mort de M. Corneille comme im des plus rudes coups qui la pût frapper; car bien que, depuis un an, une longue maladie nous eût privés de sa présence, et que nous eussions perdu en quelque sorte l'espérance de le revoir jamais dans nos assemblées, toutefois il vivait; et l'Académie, dont il était le doyen, avait au moins la consolation de voir dans la liste où sont les noms de tous ceux qui la composent, de voir, dis-je, immédiatement au-dessous du nom sacré de son auguste protecteur, le fameux nom de Corneille.
Et qui d'entre nous ne s'applaudirait pas en lui-même, et ne ressentirait pas un secret plaisir d'avoir pour confrère un homme de ce mérite? Vous, monsieur, qui non-seulement étiez son frère, mais qui avez couru longtemps une même carrière avec lui, vous savez les obligations que lui a notre poésie; vous savez en quel état se trouvait la scène française lorsqu'il commença à travailler. Quel désordre! quelle irrégularité! Nul goût, nulle connaissance des véritables beautés du théâtre ; les auteurs aussi ignorants que les spectateurs, la plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance; point de mœurs, point de caractères; la diction encore plus vicieuse que l'action, et dont les pointes et de misérables jeux de mots faisaient le principal ornement; en un mot, toutes les règles de l'art, celles mêmes delhonnéteté et de la bienséance partout violées.
Dans celte enfance ou, pour mieux dire, dans ce chaos du poëme dramatique parmi nous, votre illustre frère, après avoir quelque temps cherché le bon chemin, et lutté, si je l'ose ainsi dire, contre le mauvais goût de son siècle; enfin, inspiré d'un génie extraordinaire et aidé de la lecture des anciens , fit voir sur la scène la raison , mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capable; accorda heureusement la Vraisemblance et le merveilleux, et laissa bien loin derrière lui tout ce qu'il avait de rivaux, dont la plupart,
Dauphin , et autenr d'une histoire générale de France qui ne fut imprimée qu'après sa mort.
432 RACIXi;.
(Icsospérant do l'atteindre, et n'osant plus entreprendre de lui disputer le prix, se bornèrent à combattre la voix publique déclarée pour lui, et essayèrent en vain, parleurs discours et par leurs frivoles critiques, de rabaisser un mérite qu'ils ne pouvaient égaler.
La scène retentit encore des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Cid , Horace, China, Pontpt'e, tous ces chefs-d'œuvre représentés depuis sur tant de théâtres, traduits en tant de langues, et qui vivront à jamais dans la bouche des hommes. A dire le vrai , où trouvora-t-on un poëte qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties, l'art, la force, le jugement, l'esprit? Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets! Quelle véhémence dans les passions ! Quelle gravité dans les sentiments ! Quelle dignité , et en même temps quelle prodigieuse variété dans les caractères! Combien de rois, de princes, de héros de toutes nations nous a-t il représentés, toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes, et jamais ne se ressemblant les uns aux autres! Parmi tout cela, une magnificence d'expression proportionnée aux maîtres du monde qu'il fait souvent parler, capable néanmoins de s'abaisser quand il veut, et de descen-, (Ire jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable. Enfin , ce qui lui est surtout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts, si on lui en peut reprocher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres; persoimage véritablement né pour la gloire de son pays ; comparable, je ne dis pas à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excellents poëtes tragiques, puisqu'elle confesse elle-même qu'en ce genre elle n'a pas été fort heureuse, mais aux Eschyle, aux Sophocle, aux Euiipide , dont la fameuse Athènes ne s'honore pas moins que des Thémistocle, des Périclès, des Alcibiade, qui vivaient en même temps qu'eux.
Oui, monsieur, que l'ignorance rabaisse tant qu'elle voudra l'éloquence et la poésie, et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les Etats , nous ne craindrons point de le dire à l'avantage des lettres et de ce corps fameux dont vous faites maintenant partie, du moment que des esprits sublime/, passant de bien loin les bornes communes,
RACINE. 4;ja
se disCiiiguL'iit, s'iuiiiiorlaliseiit par des cbel's-d' œuvre, comme ceux de monsieur voire frère, quelque étrange inégalité que, durant leur vie , la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. La postérité, qui se plaît, qui s'instruit dans les ouvrages qu'ils lui ont laissés , ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu'il y a de plus considérable parmi les hommes, fait marcher de pair l'excellent poëfe et le grand capitaine. Le même siècle qui se glorifie aujourd'hui d'avoir produit Auguste ne se glorifie guère moins d'avoir produit Horace et Virgile. Ainsi, lorsque, dans les âges suivants, on parlera avec étounement des victoires prodigieuses et de (outes les grandes choses qui rendront notre siècle l'admiration de tous les siècles avenir, Corneille, n'en doutons point. Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles. La France se souviendra avec plaisir que, sous le règne du plus grand de ses rois , a fleuri le plus grand de ses poètes. On croira même ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste monarque lorsqu'on dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent génie; que même , deux jours avant sa mort, et lorsqu'il ne lui restait plus qu'un rayon de connaissance, il lui envoya encore des marques de sa libéralité, et qu'enfin les dernières paroles de Corneille ont été des remercîmcnts pour Louis le Grand *.
Voilà, monsieur, comme la postérité parlera de votre illustre frère; voilà une partie des excellentes qualités qui l'ont fait connaître à toute 1 Europe. Il en avait d'autres qui, bien que moins éclatantes aux yeux du public , ne sont peut-être pas moins dignes de nos louanges, je veux dire homme de probité et de piété , bon père de famille , bon parent, bon ami. Vous le savez, vous qui avez toujours été uni avec lui dune amitié qu'aucun intérêt, non pas même aucune émulation pour la gloire, n'a pu altérer. Mais ce qui nous touche de plus près, c'est qu'il était encore un très-bon académicien ; il aimait, il cultivait nos exercices; il y apportait surtout cet esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se préférer à aucun de ses con-
' Le grand Corneille, dans sa dernière maladie, manquait d'argent; Boileau courut en instruireleroi,quilui envoya sur-le-champdeui cents louis.