‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 25 sur 35 · V:i4 RACIX'lv · texte numérisé non relu

V:i4 RACIX'lv

frères ? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun avanlayc des applaiidisscmenls qu'il recevait dans le public? Au contraire , après avoir paru en maître , et pour ainsi dire régné sur la scène, il venait, disciple docile, chercher à s'instruire dans nos assemblées, laissait, pour me servir de ses propres termes, laissait ses lauriers à la porte de l'Académie, toujours prêt à soumettre son opinion à l'avis d'autrui, et, de tons tant que nous sommes, le plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur des matières de poé.-ie.

Vous auriez pu bien mieux que moi, monsieur, lui rendre ici les justes honneurs qu'il mérite, si vous n'eussiez peutêtre appréhendé avec raison qu'en faisant l'éloge d'un frère avec qui vous avez d'ailleurs tant de conformité , il ne semblât que vous faisiez votre propre éloge. C'est cette conformité que nous avons tous eue en vue lorsque, tout d'une voix , nous vous avons appelé pour remplir sa place, persuadés que nous sommes, que nous retrouverons en vous non-seulement son nom, son même esprit, son même enthousiasme, mais encore sa même modestie, sa même vertu, son même zèle pour l'Académie.

Je m'aperçois qu'en parlant de modestie, de vertu et de» autres qualités propres pour l'Académie, tout le monde songe ici avec douleur à l'autre perte que nous avons faite , je veux dire à la mort du savant M. de Cordemoy , qui, avec tant d'autres talents, possédait au souverain degré toutes les parties d'un véritable académicien; sage, exact, laborieux, et qui, si la mort ne l'eût point ravi au milieu de son travail, allait peut-être porter l'histoire aussi loin que M. Corneille a porté la tragédie. Mais après tout ce que vous avez dit sur son sujet, vous, monsieur*, qui, par l'éloquent discours que vous venez de faire , vous êtes montré si digne de lui succéder, je n'ai garde de vouloir entreprendre un éloge qui, sans rien ajouter à sa louange, ne ferait qu'affaiblir l'idée que vous avez donnée de son mérite.

Xous avons perdu en lui un homme qui, après avoir donné au barreau une partie de sa lie, s'était depuis appliqué tout entier à l'étude de notre ancienne histoire, Xous lui avons choisi pour successeur un homme qui, après avoir été assci

' Racine s'adresse a M. iiergeret.

oii<^tenips l'orjjaue d'un parlement célèbre, a été appelé à 'un dos plus importants emplois de l'Etat, et qui, avec une •onnajssance exacte et de l'histoire et de tous les bons livres , nous apporte encore quelque chose de bien plus utile et de bien plus considérable pour nous, je veux dire la connaissance parfaite de la merveilleuse histoire de notre protecteur.

Eh ! qui pourra mieux que vous nous aider à parler de tant de grands événements, dont les motifs et les principaux essorls ont été si souvent confiés à votre fidélité, à votre sagesse ? Qui sait mieux à fond tout ce qui s'est passé de mémorable dans les cours étrangères, les traités, les alliaQces, et enfin toutes les importantes négociations qui, sous soa règne, ont donné le branle à toute l'Europe?

Toutefois, disons la vérité, monsieur; la voie de la négociation est bien courte sous un prince qui, ayant toujours de son côté la puissance et la raison, n'a besoin, pour faire exécuter ses volontés, que de les déclarer. Autrefois la France, trop facile à se laisser surprendre par les artifices de ses voisins, autant qu'elle était heureuse et redoutable dans la guerre, autant passait-elle pour infortunée dans les iccommodemenls. L'Espagne surtout, l'Espagne, son orgueilleuse ennemie, se vante de n'avoir jamais signé, même au plus fort de nos prospérités, que des traités avantageux, et de regagner souvent par un trait de plume, ce qu'elle avait perdu en plusieurs campagnes. Que lui sert maintenant cette adroite politique dont elle faisait tant de vanité ? Avec quel étonnement l'Europe a-t-elle vu, dès les premières démarches du roi, cette superbe nation contrainte de venir jusque dans le Louvre reconnaître publiquement son infériorité, et nous abandonner depuis, par des traités solennels, tant de places si fameuses, tant de grandes provinces, celles mêmes dont ses rois empruntaient leurs plus glorieux titres! Comment s'est fait ce changement? Est-ce par une longue suite de négociations traînées ? Est-ce par la dextérité de nos ministres dans les pays étrangers? Eux-mêmes confessent que le roi fait tout, voit tout dans les cours où il les envoie, et qu'ils n'ont tout au plus que l'embarras d'y faire entendre avec dignité ce qu'il leur dicte avec sagesse.

Qui l'eût dit, au commencement de l'année dernière, et

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dans celte même saison où nous sommes, lorsqu'on voyait de toutes parts tant de haines éclater, tant de lifijues se former, et cet esprit de discorde et de défiance qui soufflait la guerre aux quatre coins de l'Europe ; qui l'eût dit qu'avant la fin du printemps tout serait calme? Quelle apparence de pouvoir dissiper sitôt tant de ligues? Comment accorder tant d'intérêts si contraires? Comment calmer cette foule d'Etats et de princes, bien plus irrités de notre puissance que des mauvais traitements qu'ils prétendaient avoir reçus? N'eùt-on pas cru que vinfjt années de conférences ne suffiraient pas pour terminer toutes ces querelles? La diète d'Allemagne, qui n'en devait examiner qu'une partie, depuis trois ans qu'elle y était appliquée, n'en était encore qu'aux préliminaires. Le roi cependant, pour le bien de la chrétienté, avait résolu dans son cabinet, qu'il n'y eût plus de guerre. La veille qu'il doit partir pour se mettre à la tête d'une de ses armées, il trace six lignes et les envoie à son ambassadeur à la Haye. Là -dessus les Provinces délibèrent, les ministres des hauts alliés s'assemblent; tout s'agite, tout se remue : les uns ne veulent rien céder de ce qu'on leur demande; les autres redemandent ce qu'on leur a pris, et tous ont résolu de ne point poser les armes. Mais lui, qui sait bien ce qui en doit arriver, ne semble pas même prêter d'attention à leurs assemblées, et, comme le Jupiter d'Homère, après avoir envoyé la terreur parmi ses ennemis, tournant les yeux vers les autres endroits qui ont besoin de ses regards, d'un côté il fait prendre Luxembourg, de l'autre il s'avance lui-même aux portes de Mons ; ici il envoie des généraux à ses alliés; là il fait foudroyer Gênes; il force Alger à lui demander pardon ; il s'applique même à régler le dedans de son royaume, à soulager ses peuples, à les faire jouir par avance des fruits de la paix; et enfin, comme il l'avait prévu, il voit ses ennemis, après bien des conférences, bien des projets, bien des plaintes inutiles, contraints d'accepter ces mêmes conditions qu'il leur a offertes*, sans avoir pu en rien retrancher, y rien ajouter, ou pour mieux dire, sans avoir pu, avec tous leurs efforts, s'écarter

1 Trêre de Ratisbonne, signée le 10 août 1683, entre la France et l'Espagne, et le 16 du même mois entre la France et l'Empire. Cette trêve devait durer vingt ans.

d'un seul pas du cercle étroit qu'il lui avait plu de leur tracer ' .

Quel avantage pour tous tant que nous sommes , messieurs , qui , chacun selon nos différents talents , avons entrepris de célébrer tant de grandes choses ! Vous n'aurez point, pour les mettre en jour, à discuter, avec des fatigues incroyables, une foule d'intrigues difCciles à développer; vous n'aurez pas même à fouiller dans le cabinet de ses ennemis. Leur mauvaise volonté, leur impuissance, leur douleur est publique à toute la terre. \ ous n'aurez point à craindre enfin tous ces longs détails de chicanes ennuyeuses qui sèchent l'esprit de l'écrivain, et qui jettent tant de langueur dans la plupart des histoires modernes, où le lecteur qui cherchait des faits , ne trouvant que des paroles, sent mourir à chaque pas son attention , et perd de vue le fil des événements. Dans l'histoire du roi, tout vit, tout marche, tout est en action; il ne faut que le suivre si l'on peut, et le bien étudier lui seul. C'est un enchaînement continuel de faits merveilleux que lui-même commence , que lui-même achève, aussi clairs, aussi intelligibles quand ils sont exécutés, qu'impénétrables avant l'exécution. En un mot, le miracle suit de près un autre miracle; l'attention est toujours vive, l'admiration toujours tendue, et l'on n'est pas moins frappé de la grandeur et de la promptitude avec laquelle se fait la paix que de la rapidité avec laquelle se font les conquêtes.

Heureux ceux qui, comme vous, monsieur, ont l'honneur d'approcher de près ce grand prince, et qui, après l'avoir contemplé avec le reste du monde, dans ces importantes occasions où il fait le destin de toute la terre, peuvent encore le contempler dans son particulier, et l'étudier dans les moindres actions de sa vie, non moins grand, non moins héros, non moins admirable que plein d'équité, plein d'humanité, toujours tranquille, toujours maître de lui, sans inégalité, sans faiblesse, et enfin le plus sage et le plus parfait de tous les hommes.

1 Belle allusion au cercle que Popilius Lénas traça avec sa baguelle autour d'Antiochus Epiphane.

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Lrtlre de Racine à Boileau.

Au camp de Gévries ^ 21 mai 1692.

Le roi fit hier la revue ^ de son armée et de celle de M. de Luxenibourt}. C'était assurément le plus grand spectacle qu'on ait vu depuis plusieurs siècles. Je ne me souviens point que les Romains en aient vu un tel; car leurs armées n'ont guerre passé, ce me semble, quarante ou tout au plus cinquante mille hommes; et il y avait hier six vingt mille hommes ensemble sur quatre lignes. Comptez qu'à la rigueur il n'y avait pas là-dessus trois mille hommes à rabattre. Je commençai à onze heures du matin à marcher; j'allai toujours au grand pas do mon cheval, et je ne finis qu'à huit heures du soir; enfin, on était deux heures à aller du bout d'une ligne à l'autre. Mais, si on n'a jamais vu tant de troupes ensemble, assurez-vous que jamais on n'en a vu de si belles. Je vous rendrais un fort bon compte des deux lignes de l'armée du roi et de la première de l'armée de M. de Luxembourg; mais, quant à la seconde ligne, je ne vous en puis parler que sur la foi d'autrui. J'étais si las, si ébloui de voir briller des épées et des mousquets, si étourdi d'entendre des tambours, des trompettes et des timbales, qu'en vérité je me laissais conduire par mon cheval, sans avoir plus d'attention à rien; et j'eusse voulu de tout mon cœur que tous les gens que je voyais eussent été chacun dans leur chaumière ou dans leur maison, avec leurs femmes et leurs enfants, et moi dans ma rue des Maçons ' avec ma famille, l'eus avez peut-être trouvé dans les poëmes épiques les revues d'armée fort longues et fort ennuyeuses; mais celleci m'a paru tout autrement longue, et même, pardonnezmoi cette espèce de blasphème , plus lassante que celle de la Pucelle *,..

1 Près de Mons.

- Les étrangers appelaient Louis XIV le roi des revues.

•^ Près de la Sorbonne.

^ De Chapelain.

Lettre de Racine à sonfds aîné.

Au camp de Thiensics, le 3 juin 1693.

Vous me faites plaisir de me rendre compte des lectures que vous faites ; mais je vous exhorte à ne pas donner toute votre attention auxpoëtes français. Songez qu'ils ne doivent servir qu'à votre récréation , et non pas à faire votre véritable étude. Ainsi je souhaiterais que vous prissiez quelquefois plaisir à m'entretenir d'Homère, de Quintilien et des autres auteurs de cette nature. Quant à votre épigramme ^ , je voudrais que vous ne l'eussiez point faite. Outre qu'elle est assez médiocre, je ne saurais trop vous recommander de ne vous point laisser aller à la tentation de faire des vers français, qui ne serviraient qu'à vous dissiper l'esprit; surtout il n'en faut faire contre personne.

M. Despréaux a un talent qui lui est particulier, et qui ne doit point vous servir d'exemple, ni à vous ni à qui que ce soit. Il n'a pas seulement reçu du ciel un génie merveilleux pour la satire , mais il a encore avec cela un jugement excellent, qui lui fait discerner ce qu'il faut louer et ce qu'il faut reprendre. S'il a la bonté de vonloir s'amuser avec vous, c'est une des grandes félicités qui vous puisse arriver, et je vous conseille d'en bien profiter en l'écoutant beaucoup, et en décidant peu avec lui. Je vous dirai aussi que vous me feriez plaisir de vous attacher à votre écriture. Je veux croire que vous avez écrit fort vite les deux lettres que j'ai reçues de vous, car le caractère en paraît beaucoup négligé. Qne tout ce que je vous dis ne vous chagrine point; car, du reste, je suis très-content de vous, et je ne vous donne ces petits avis que pour vous exciter à faire de votre mieux en toutes choses. Votre mère vous fera part des nouvelles que je lui mande. .-Vdieu, mon cher fils. Je ne sais pas bien si je serai en état d'écrire ni à vous ni àpersonne de plus de quatre jours; mais continuez à me mander de vos nouvelles. Parlez-moi aussi un peu de vos sœurs , que vous me ferez plaisir d'embrasser pour moi. Je suis tout à vous.

' Elle était dirigée contre Perrault, à l'occasion de la querelle sur les anciens et les modernes. Docile aux avis de son père, Jean-I5aptiste Racine ne fit plus un vers de sa vie.

LA BRUYÈRE (Jean de).

Suivant le précepte Ju 8a<jc, la Bruyère a cache sa vie. Partout on parle de son livre; de sa personne, presque nulle part. Auteur célèbre, membre de l'Académie française, attaché à la maison d'un prince du san,f{ , on le croit en pleine lumière; il s'efface et se perd dans l'ombr' A quarante-deux ans, il n'avait encore rien publié. Enfîn il se décide faire imprimer un livre; mais ce livre il le cache en quelque sorte soiis un autre. Ce qu'il offre au public, ce sont • lks Cah.^ctkres de Tuko- PHRASTE, iruduits du grec; » il ajoute, il est vrai, plus bas et en m; nière d'accessoire : ■ urec les rtiractères et les mœurs de ce temps. » Ain>i se dissimule derrière une traduction du fjrec, fort bonne d'ailleurs, une des productions les plus orijjinales de notre lanjjue ; de plus rouvra;je est anonyme. La Bruyère, toutefois, ne tarde pas à l'avouer, et son nom, son nom seulement est aussitôt connu de tous. Pour lui . retiré à l'écart . il écoute le bruit qui se fait autour de ce livre. C'est d'abord de la vo<(ue, même un peu de scandale, puis décidément de la gloire. Ceux qui se croient désijjnés par le moraliste railleur se venjjent ou par des clameurs ou par des dédains affectés. Le public, hors de cause, rit, applaudit, admire, et l'admiratiou dure encore.

La Bruyère mérite sa gloire : penseur judicieux, observateur sagace , écrivain d'une habileté et d'uue souplesse merveilleuses; il est peintre autant qu'écrivain; plutôt peintre de mœurs qu'il n'est proprement moraliste. Les vérilables moralistes, la Rochefoucauld, Pascal, Nicole, nous montrent l'homme en général et tel qu'il est dans tous les temps La Bruyère n'embrasse pas un horizon si étendu. Il s'attache surtout a nous faire connaître les Français de son temps, encore ne les prcn<l-il qu'à Versailles et à Paris; et entre ceux-là même il ne choisit que quelques types; mais il excelle à les peindre. Avec quel art il pose et diti/ir un personnage! Comme il sait porter la lumière juste sur les principaux traits, et comme enfin, sans rien charger plus qu'il ne faut, par la manière seulement dont il éclaire ses figures, il sait faire éclater sur cha(|Ué physionomie le vice caché qu'il attaque! Ces portraits, il les dissémine dans son livre comme des images pour récréer le lecteur .- il sait bien que les hommes sont encore des enfants. Le fond du livre se compose de pensées détachées sur les sujets les plus divers. La Bruyère y parle à peu près de tout ce qui intéressait la société de cette époque, et, quoiqu'il ait divisé son ouvrage en chapitres, les titres mêmes de ces chapitres prouvent qu'il n'a point prétendu y mettre un ordre méthodique. Mais il y a mis tout son esprit , et il en a étonnamment.

Il a tous les genres d'esprit ; il a tous les genres de style. Il joint la vigueur à l'éclat, l'énergie à la finesse; il est grave; il est véhément; il a l'art de dire légèrement des choses sérieuses et de dire des choses plaisantes avec un sérieux qui en double l'effet; il a l'ironie, le sarcasme, le trait détourné qui effleure, le coup de massue qui écrase; il a des alliances de mots et d'idées qui surprennent; il fait rire et il fait penser; comme tous ceux qui ont longtemps observé la nature humaine , il a parfois 1 accent d'une mélancolie profonde ; mais cela passe comme un nuage, et il se remet de plus belle à se moquer de nos travers. Tantôt il va droit à sou but ; tantôt il y arrive par des détours ingénieux. Il nous laisse

LA DRLYLIRE. 441

pendant tonte une lonjjue page en suspens , puis il jette à la fin un mot qui fait éclair et illumine sa pensée. Il a de trais coups de théâtre.

Avec tous ces mérites et d'autres encore, la Bruyère n'est pas exempt de défauts. Et d'abord c'en est un peut-être que cette incroyable diversité de tons .- l'effort s'y fait sentir; d'ailleurs un lecteur n'aime pas qu'on le secoue à tout propos de peur que son attention ne s'endorme. Ce style si curieusement travaillé a aussi l'inconvénient de se détacher de la pensée , qui se trouve rcléfjuée sur le second plan. Enfin l'auteur des Caractires est quelquefois maniéré, et c'est le seul classique de la meilleure époque auquel on puisse faire ce reproche. Contemporain, admirateur (le Bossuet et de Féiielon , il touche par un coin à Voiture. Mais s'il tombe dans la recherche, si le <joùt n'avoue pas toutes ses expressions, c'est qu'à force de courir après la variété et la nouveauté, on s'écjare : il est certain qu'il avait le goût exquis. Dans plusieurs endroits de son ouvrage, mais principalement dans son discours de réception à l'Académie française, il a montré les qualités d'un critique du premier ordre. En caractérisant les grands écrivains de son siècle, il a parlé d'avance le langage de la postérilc» Il connaissait aussi, il appréciait mieux qu'on ne faisait généralement sous Louis XIV nos écrivains antérieurs. Il aimait leur vieux style , il en regrettait les beautés , et il en a sauvé plus d'une. On voit qu'il ne s'est mis à écrire qu'après avoir étudié la langue française à fond et dans ses véritables sources. Et maintenant encore, voulez-vous faire un inventaire des richesses de notre langue, en voulez-vous connaître tous les tours, tous les mouvements, toutes les figures, toutes les ressources, il n'est pas nécessaire de recourir à cent volumes, lisez, relisez la Bruyère. V. R.

Arsène.

Arsène"^ y du plus haut de son esprit, contemple les hommes , et, dans l'éloignement d'où il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse. Loué , exalté et porté jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont promis de s'admirer réciproquement, il croit, avec quelque mérite qu'il a, posséder tout celui qu'on peut avoir et qu'il n'aura jamais : occupé et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de prononcer quelques oracles; élevé par son caractère au - dessus des jugements huinains , il abandonne aux âmes coiriraunes le mérite d'une vie suivie et uniforme, et n'est responsable de ses inconstances qu'à ce cercle d'amis qui les idolâtrent. Eux seuls savent juger, savent penser,

* Tons les contemporains ont vn dans Arsène le comte de Tréville, on de ces hommes du monde qui n'écrivent pas et qui préfèrent

- Décider du mérite et da prix des aateors. n

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savent (icrire, doivent écrire. Il n'y a point d'antre ouvrage d'esprit si bien reçu dans le monde et si universellement goûté des honnêtes gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne lire, incapable d'être corrigé par cette peinture , qu'il ne lira point.

Mcnippe.

Alcnippe * est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui : il ne parle pas, il ne sent pas , il répète des sentiments et des discours, se sert même si naturellement de l'esprit des autres, qu'il y est le premier trompé, et qu'il croit souvent dire son goût ou expliquer sa pensée, lorsqu'il n'est que l'écho de quelqu'un qu'il vient de quitter. C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite , qui le moment d'après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui donnait et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de l'héroïque, et, incapable de savoir jusqu'où l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que les hommes en sauraient avoir : aussi a-t-il l'air et le mainlien de celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre et qui ne porte en\ie à personne. 11 se parle souvent à soi-même, et il ne s'en cache pas : ceux qui passent le voient, et il semble toujours prendre un parti, ou décider que telle chose est sans réplique; si vous le saluez quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre le salut on non, et, pendant qu'il délibère, vous êtes déjà hors de portée. Sa \ anité l'a fait honnête homme , l'a mis au-dessus de luimême, l'a fait devenir ce qu'il n'était pas. L'on juge en le \oyant qu'il n'est orcupé que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien, et que sa parure est assortie; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler.

Arrias,

Arrias a (ont lu, a tout vu; il veut le persuader ainsi : c'est un homme universel, et il se donne pour tel; il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle, à la table d'un grand, d'une cour du Xord ;

1 On a voulu voit d&as Àlénippe le maréchal de Villeroy.

LA BRUYERE. Ui

il prend la paiolo, et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent : il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire; il disconrt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes; il récite des historiettes qui y sont arrivées; il les trouve plaisantes; il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies : Arrias ne se trouhlc point, prend feu, au contraire, contre l'interrupteur. Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original; je l'ai appris de Sethon , ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé et qui ne m'a caché aucune circonstance. 11 reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive fraîchement de son ambassade. »

Thèodecte.

J'entends Thèodecte * de l'antichambre : il grossit sa voix à mesure qu'il s'approche; le voilà entré : il rit, il crie, il éclate, on bouche ses oreilles; c'est un tonnerre : il n'est pas moins redoutable par les choses qu'il dit que par le ton dont il parle; il ne s'apaise et il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises : il a si peu d'égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il n'est pas encore assis, qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. A-l-on servi, il se met le premier à table, et dans la première place; les femmes sont à .sa droite et à sa gauche : il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout à la fois; il n'a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Eutidèmc qui donne le repas? Il rappelle à soi toute l'autorité de la table; et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer; le vin et les viail'

' Sous le portrait de Thèodccic on a écrit le nom du comte d'.lubi- •jné, frère de madame de Maintenon.

444 LA BULVliKE.

dos n ajoutant rien à son caractèrt'. Si l'on joiic, il ;ja<jii<' au jeu; il veut railler celui qui perd, et il rolicnse; les rieurs sont pour lui; il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Thcodecte et ceux qui le souffrent.

Zènobie.

Ni les troubles, Zénobie , qui agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence : vous avez préféré à toute autre contrée les rives de l'Euphrate pour y élever un superbe édifice; l'air y est sain et tempéré, la situation en est riante; un bois sacré l'ombrage du côté du coucbant; les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir nue plus belle demeure; la campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans celte splendeur où vous désirez de le porter avant de l'habiter, vous et les princes vos enfants. X y épargnez rien, grande reine; employez-y l'or et tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de vastes et délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et, après que vous y aurez mis, Zénobie , la dernière inain, quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyrc , devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa fortune.

Giton.

Gitonale teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré , les épaules larges , l'estomac haut , la démarche ferme et délibérée : il parle avec confiance ; il fait

LA BRUYERE. 445

répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que naédiocrement tout ce qu'il lui dit : il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut : il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre : il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s'arrête , et l'on s'arrête ; il continue de marcher, et Ion marche ; tous se règlent sur lui : il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne , ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.

Phédon.

Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre : il dort peu, et d'un sommeil fort léger; il est abstrait, rêveur, et il a, avec de l'esprit, l'air d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus : et, s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle ; il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire : il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de petits services : il est complaisant, flatteur, empressé ; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur ; il est superstitieux, scrupuleux, timide: il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre ; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent : il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir, il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si ou le regarde. Il n'occupe point de lieu , il ne tient point de place : il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu ; il se replie et se renferme

U6 LA BHUYERi:.

(liiiis son maiilcan : il n'y a point de ruos ni de gaU'rics si embarrassées cl si remplies de monde oi'i il ne trouve moyen de passer sans effort et de se coiii(!r sans être aperçu ; m on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siëge : il parle bas dans la conversation, et il articule mal ; libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère; il n'ouvre la bouche que pour répondre; il tousse, il se mouche sous son chapeau; il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour éternucr, ou, si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie ; il n'en coûte à personne ni salut, ni compliment. Il est pauvre.

Irène.

Irène* se transporte à grands frais en Ëpidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient défaire : elle dit qu'elle est le soir sons appétit; l'oracle lui ordonne de dîner peu : elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnies ; et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi ellr devient pesante, et quel remède; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l'oracle lui dit de boire de l'eau : qu'elle a des indigestions; et il ajoute qu'elle fasse diète. Ma vue s'affaiblit, dit Irène : Prenez des lunettes , dit Esculape. Je m'affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis plus si forte ni si saine que j'ai été : C'est, dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen de guérir de cette langueur? — Le plus court. Irène , c'est de mourir comme ont fait votre mère et votre aïeule. — Fils d'Apollon, s'écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux ? Et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m'enseignez? — Que n'en usiezvous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loiti et abréger vos jours par un long voyage?

^ îrènc est madame de Montespan, à qui le médecin des eaux de! bourbon parla , dit-on , à peu près dans ces termes.

LA BRUYERE. UM

Dipliile.

Diphile commence par un oiseau et finit par mille : sa maison n'en est pas égayée, mais empestée: la cour, la salle, l'escalier, le vestibule, les chambres, le cabinet, tout est volière : ce n'est plus un ramage, c'est un vacarme; les vents d'automne et les eaux dans leurs plus grandes crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu; on ne s'entend non plus parler les uns les autres que dans ces chambres oïl il faut attendre, pour faire le compliment d'entrée, que les petits chiens aient aboyé. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement; c'est une affaire laborieuse et à laquelle à peine il peut suffire. Il passe les jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus , à verser du grain et à nettoyer des ordures : il donne pension à un homme qui n'a point d'autre ministère que de siffler des serins au flageolet et de faire couver des Canaries. Il est vrai que ce qu'il dépense d'un côté, il l'épargne de l'autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre plaisir, sans pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter. Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil; lui-même il est oiseau, il est huppé, il gazouille, il perche, il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il couve.

Pensées.

* Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments : c'est une trop grande entreprise.

* Amas d'épithètes, mauvaises louanges : ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter.

* Entre toutes les diflerentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne; on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant : il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.

* Un esprit médiocre croit écrire divinement : un bon e.sprit croit écrire raisonnablement.

448 LA BRUYERE.

* Quand une leclure vous élève l'esprit , cl qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage, il est bon et fait de main d'ouvrier.

* Les sots lisent un livre, et ne l'entendent point; les esprits médiocres croient l'entendre parfaitement ; les grands esprits ne l'entendent quelquefois pas tout entier; ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair : les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l'est point, et ne pas entendre ce qui est fort intelligible.

* Le peuple appelle éloquence la facilité que quelquesuns ont de parler seuls et longtemps, jointe à 1 emportement du geste , à l'éclat de la voix et à la force des poumons. Les pédants ne l'admettent aussi que dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des figures, de l'usage des grands mots et de la rondeur des périodes.

* L'éloquence peut se trouver dans tons les entretiens et dans tout genre d'écrire. Elle est rarement où on la cherche, et elle est quelquefois oîi on ne la cherche point.

* La plupart des hommes, occupés d'eux seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir, croient faussement dans un âge plus avancé, qu'il leur suffit d'être inutiles ou dans l'indigence, afin que la république soit engagée à les placer ou à les secourir ; et ils profitent rarement de cette leçon si importante, que les hommes devraient employer les premières années de leur vie à devenir tels par leurs études et par leur travail, que la république ellemême eût besoin de leur industrie et de leurs lumières, qu'ils fussent comme u6e pièce nécessaire à tout son édifice, et qu'elle se trouvât portée par ses propres avantages à faire leur fortune ou à l'embellir.

* Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire. Personne presque n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom ,

LA BRLYliRE. 4W

et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler.

* Il n'y a rien de si délié, de si simple et de si imperceptible où il n'entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n'entre, ni ne sort, ni ne s'assied, ni ne se lève, ni ne se tait, ni n'est sur ses jambes comme un homme d'e.-;prit.

* La fausse grandeur est farouche et inaccessible : comme elle sent son faible , elle se cache , ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paraître point ce qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire. Elle se laisse toucher et manier; elle niperd rien à être vue de près; plus on la connaît, plus on l'admire. Elle se tourbe par bonté vers ses inférieurs, cl revient sans effort dans son naturel; elle .s'abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignité. On l'approche tout ensemble avec liberté et avec retenue. Son caractère est noble et facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous paraissent grands, et très-grands, sans nous faire sentir que nous sonmnes petits.

* Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même ; il tend à de si grandes choses qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors , des postes, la fortune et la faveur. 11 ne voit rien dans de si faibles avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur , et pour mériter ses soins et ses désirs; il a même besoin d'efforts pour ne les pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute simple : mais les hommes ne l'accordent guère ; et il s'en passe.

* Celui-là est bon qui fait du bien aux autres : s'il souffre pour le bien qu'il fait, il est très-bon; s'il souffre de ceux à qui il a fait ce bien, il a une si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans le cas où ses souffrances viendraient à croître; et, s'il en meurt, .sa vertu ne saurait aller plus loin : elle est héroïque , elle est parfaite.

450 LA BRLYKRE.

* Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui on vient de donner.

* Il vaut mieux s'exposer à l'ingratitudo que de manquer aux misérables.

* On doit faire choix d'amis si sûrs et d'une si exacd probité, que , venant à cesser de l'être, ils ne veuillent paabuser de notre confiance , ni se faire craindre comme nos ennemis.

* Il est doux de voir ses amis par goût et par estime; il est pénible de les cultiver par intérêt, c'est solliciter.

* Les choses les plus souhaitées n'arrivent point; ou, si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps, ni dans les circonstances où elles auraient fait un extrême plaisir.

* Toutes les passions sont menteuses, elles se déguisent autant qu'elles le peuvent au\ yeux des autres; elles se cachent à elles-mêmes : il n'y a point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et qui ne s'en aide.

* Il y a de certains sentiments, de certaines actions nobles et élevées que nous devons moins à la force de notre esprit qu'à la bonté de notre naturel.

* Ceux qui font bien mériteraient seuls d'être enviés, s'il n'y avait encore un meilleur parti à prendre, qui est de faire mieux; c'est une douce vengeance contre ceux qui nondonnent cette jalousie.

* Etre infatué de soi et s'être fortement persuadé qu'on a beaucoup d'esprit est un accident qui n'arrive guère qu'à celui qui n'en a point ou qui en a peu.

* L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer ; ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits et même réjouis qu'à être goûtés et applaudis; e\ le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.

Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs : nos pensées

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doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, el doivent être un effet de notre jugement.

* Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression; c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse.

* La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement.

* Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement; elles se gâtent par l'emphase.

* Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux hommes en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands établissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait et le genre d'hommes qui en sont pourvus.

* L'esclave n'a qu'un maître ; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune.

* Quand on parcourt, sans la prévention de son pays, toutes les formes de gouvernement, l'on ne sait à laquelle se tenir; il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus sûr, c'est d'estimer celle oii l'on est né la meilleure de toutes, et de s'y soumettre.

* Quand le peuple est en mouvement , on ne comprend pas par oîi le calme peut y rentrer; et, quand il est paisible, on ne voit pas par où le calme peut en sortir.

* 11 n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter une sottise.

* Sachez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes en géijéral, et de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce du monde.

* Un homme d'un petit génie peut vouloir s'avancer; il néglige tout , il ne pense du matin au soir, il ne rêve la nuit qu'à une seule chose, qui est de s'avancer. Il a commencé

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