‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 26 sur 35 · V52 LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

V52 LA BRUYÈRE

de bonne hrurn, cl dès son adolosccncc, à se mettre danles voies de la fortune : s'il irouie une barrière de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va à droite ou à gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence; et si de nouveaux obstacles l'arrêtent, il rentre dans le sentier qu'il avait quitté. Il est déterminé par la nature des difllcultés, tantôt à les surmonter, tantôt aies éviter, ou à prendre d'autres mesures : son intérêt, l'usage, les conjonctures le dirigent. Faut-il de si grands talents et une si bonne tête à un voyageur pour suivre d'abord le grand chemin, et, s'il est plein et embarrassé , prendre la terre et aller à travers champs, puis regagner sa première route, la continuer, arriver à son terme ? Faut-il tant d'esprit pour aller à ses fins? Est-ce donc un prodige qu'un sot riche et accrédité?

* II y a même des stupides, et j'ose dire des imbéciles, qui se placent en de beaux postes, et qui savent mourir dans l'opulence , sans qu'on les doive soupçonner en nulle manière d'y avoir contribué de leur travail ou de la moindre industrie : quelqu'un les a conduits à la source d'un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait rencontrer; on leur a dit : Voulez-vous de l'eau, puisez; et ils ont puisé.

* Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu; capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du denier dix ; uniquement occupées de leurs débiteurs ; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent. 1

* Pendant qu'Oronle augmente avec ses années son fonds I et ses revenus, une fille naît dans quelque famille, s'élève, f croît, s'embellit et entre dans sa seizième année; il se fait i prier, à cinquante ans, pour l'épouser, jeune, belle, spiri- | tuelle : cet homme, sans naissance, sans esprit et sans le moindre mérite , est préféré à tous ses rivaux.

* Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux, vous enchantent, et vous font récrier d'une première vue sur une maison si délicieuse et sur l'extrême bonheur du

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maître qui la possède. Il n'est plus ; il n'en a pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous; il n'y a jamais eu un jour serein ni une nuit tranquille; il s'est noyé de dettes pour la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit : ses créanciers l'en ont chassé; il a tourné la tête, et il la regardée de loin une dernière fois, et il est mort de saisissement.

* La vie est courte et ennuyeuse; elle se passe loule a désirer : l'on remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps arrive, qui nous surprend encore dans les désirs : on en est là quand la fièvre nous saisit et nous éteint; si l'on eût guéri, ce n'était que pour désirer plus longtemps.

* Aux enfants tout paraît grand, les cours, les jardins, les édifices, les meubles, les hommes, les animaux : aux hommes les choses du monde paraissent ainsi, et j'ose dire par la même raison, parce qu'ils sont petits.

* Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi : un homme modeste ne parle point de soi.

* Nous cherchons notre bonheur hors de nous-mêmes et dans l'opinion des hommes que nous connaissons flatteurs, peu sincères, sans équité, pleins d'envie, de caprices et de préventions : quelle bizarrerie!

* C'est une chose monstrueuse que le goût et la facilité qui est en nous de railler, d improuver et de mépriser les autres; et tout ensemble la colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous Improuvent et nous méprisent.

* L'ennui est entré dans le monde par la paresse.

* La plupart des hommes emploient la première partie de leur vie à rendre l'autre misérable.

* La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables d'un grand effort que d'une longue persévérance. Leur paresse ou leur inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements. Ils se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux et qui marchent lentement, mais constamment.

* Dans un méchant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme.

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Fragment du discours prononci' dans l' Académie française , le 15 juin 1G93, par la Bruijirc, le jour de sa réception.

Kappelpz en votre mémoire (la comparaison ne vous sera pas injurieuse), rappelez ce grand et premier concile où les Pères qui le composaient étaient remarquables chacun par quelques membres mutilés, ou par les cicatrices qui leur étaient restées des fureurs de la persécution ; ils semblaient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette assemblée générale de toute l'Eglise : il n'y avait aucun de vos illustres prédécesseurs qu'on ne s'empressât de voir, qu'on ne montrât dans les places, qu'on ne désignât par quelque ouvrage fameux qui lui avait fait un grand nom, et qui lui donnait rang dans cette Académie naissante qu'ils avaient comme fondée. Tels étaient ces grands artisans de la parole, ces premiers maîtres de l'éloquence française ; tels vous êtes, messieurs, qui ne cédez ni en savoir, ni en mérite à nul de ceux qui vous ont précédés.

L'un *, aussi correct dans sa langue que s'il l'avait apprise par règles et par principes , aussi élégant dans les langues étrangères que si elles lui étaient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours parler celui de son pays : il a entrepris, il a fini une pénible traduction que le plus bel esprit pourrait avouer, et que le plus pieux personnage devrait désirer d'avoir faite.

L'autre^ fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans noire langue les grâces et les richesses de la latine , fait des romans qui ont une fin , en bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable et le naturel.

Lu autre *, plus égal que Marot et plus poëte que Voiture, a le jeu, le tour et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des bêtes , élève les petits objets jusqu'au subUrae : homme

^ L'abbé de Choisy , écrivain secondaire , dont la Brujfère parle en ami. La traduction pénible qu'il a entreprise , qu'il a finie, est une traduction de l'Imitation de Jésus-Christ.

- Segrais , traducteur des Géorgiques de Virgile, et auquel on attribuait alors Zaide, qui est de madame de la Fayette.

3 La Fontaine.

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unique dans son genre d'écrire ; toujours ori;jinal, soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de ses modèles, modèle Ini-méme difficile à imiter.

Celui-ci* passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d' autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie ; il a dans ce qu'il emprunte des autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'invention : ses vers forts et harmonieux, faits de génie quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie , seront lus encore quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris : on y remarque une critique sûre, judicieuse et innocente, s'il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.

Cet autre ^ vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux et passent en proverbe, qui prime, qui règne sur la scène, qui s'est emparé de tout le théâtre : il ne l'en dépossède pas, il est vrai, mais il s'y établit avec lui, le monde s'accoutume à en voir faire la comparaison : quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le grand Corneille, lui soit préféré, quelques autres qu'il lui soit égalé : ils en appellent à l'autre siècle, ils attendent la fin de quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières aunées, n'aiment peutêtre dans OEdipe que le souvenir de leur jeunesse '.

Que dirai-je de ce personnage '^ qui a fait parler si longtemps une envieuse critique et qui l'a fait taire ; qu'on admire malgré soi, qui accable par le grand nombre et par léminence de ses talents: orateur, historien, théologien, philosophe, d'une rare érudition, d'une plus rare éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la chaire : un défenseur de la religion, une lumière de l'Eglise, parlons d'avance le langage de la postérité, un Père de l'Eglise ! Que n'est-il point? Nommez, messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne.

* Roileau. — - Racine.

^ Celle phrase, el l'affeclaUoii de ne désigner Corneille que comme l'auteur d'OEdipe, souleva, non sans quelque raison, les admiraleurs de ce grand homme.

' Bossuel. La Bruyère a senli qu'il ne potivail dire Ccl outre en parlant d'un te\ pelsoiDiagr.

456 LA BKIYÈRE.

Toucherai-Je aussi votre dernier choix ', si digne de vous? (Quelles choses vous furent dites dans la place où je me trouve ! Je m'en souviens, et après ce que vous avez entendu, comment ose -je parler? Comment daignez- vous m'entendre? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses pensées dans la conversation : toujours maître de l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier m tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse; on est assez heureux de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit; on doit être content de soi si l'on emporte ses réflexions et si on en profite. Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre ! à qui m';issociez-vous?. ..

1 Fénelon, qui fui rcru à l'Académie la même année que la Bruyère.

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FENELON

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