‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 32 sur 35 · F EN EL ON · texte numérisé non relu

F EN EL ON

Venons anx moyens de vous précautionner contre uoiisni<?me là-dessus.

Le premier est de vous faire un projet pour remplir votre temps, et de le suivre quoi qu'il vous en coûte. Le second, c'est de mettre dans ce projet, comme l'article le plus essentiel, celui de faire tous les jours une demi-heure de lecture méditée, où vous ne manquerez jamais de renouveler vos réi^olufions contre votre mollesse. Le troisième, c'est que vous ferez tous les soirs un examen de votre journée pour voir si la mollesse vous a entraîné, et si vous avez perdu du temps. Le quatrième est de vous confesser régulièrement de quinze en quinze jours à un confesseur qui connaisse votre penchant, et que vous engagiez à vous soutenir vigoureusement eoulre vous-même. Le cinquième moyen est d'avoir quelque hon ami ou quelque domestique assez discret et assez zélé pour pouvoir vous avertir secrètement quand il verra que votre mollesse commencera à vous engourdir. Pour se meltre en état de recevoir de tels avis, il faut les demander cordialement, montrer aux gens qu'on leur sait hon gré de ce qu'ils les donnent, et leur faire voir qu'on tâche d'en profiter. Jamais ne leur montrez ni chagrin, ni indocilité, ni hauteur, ni jalousie.

Pour vos occupations, il faut les régler, soit à l'armée ou à la cour. Partout il faut se faire une règle, et ranger si bien toutes les choses, qu'on y manque fort rarement. Le matin, votre lecture méditée avant toutes choses, et lorsqu'on vous croit encore au lit. Vers le soir une autre lecture. Si vous vous sentez alors quelque goût à vous recueillir un peu en la faisant, vous vous accoutumerez par là peu à peu à faire le soir comme le matin. Mais d'abord il ne faut pas vous gêner et vous lasser de prières. Pendant la messe, vous pourrez lire l'Epître et l'Evangile pour vous unir au prêtre dans le grand sacrifice de Jésus-Christ; quelque pensée tirée de l'Evangile ou de l'Epître qui aura rapport au sacrifice pourra vous aider à tenir votre esprit élevé à Dieu.

Il faut voir civilement tout le monde dans les lieux où tout le monde va : à la cour, chez le roi, à l'armée, chez les généraux. Il faut tâcher d'acquérir une certaine politesse, qui fait qu'on défère à tout le monde avec dignité. Nul air de gloire, nulle affectation, nul empressement; sa-

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voir traiter chacun selon son rang, sa réputation, son mérite, son crédit : au mérite, l'estime; à la capacité accompagnée de droiture et d'amitié, la confiance et l'attachement; aux dignités, la civilité et la cérémonie. Ainsi satisfaire au public par une honnête représentation dans ces lieux où il n'est question que de représenter ; saluer et traiter bien en passant tout le monde, mais entrer en conversation avec peu de gens. La mauvaise compagnie déshonore, surtout un jeune homme, en qui tout est encore douteux. Il est permis de voir fort peu de gens , mais il n'est pas permis de voir les gens désapprouvés. Ne vous moquez point d'eux comme les autres, mais écartez- vous doucement.

Lisez les livres qui conviennent à votre état, surtout l'histoire de votre pays. Voyant tout le monde d'une manière gaie et civile en public, et ayant des occupations louables pour votre métier selon le monde même, vous no devez pas craindre d'être retiré. Autant qu'une retraite vide est déshonorante , autant une retraite occupée et pleine des devoirs de sa profession clève-t-elle un homme au-dessus de tous ces fainéants qui n'apprennent jamais leur métier. Quand on saura que vous travaillez à n'ignorer rien dans l'histoire et dans la guerre, personne n'osera vous attaquer sur la dévotion, la plupart même ne vous en soupçoimeront point; ils croiront seulement que vous êtes un sage ambitieux. Par ces soins vous pouvez vous dispenser d'être avec la folle jeunesse, et par là vous pourrez être retiré pour vous donner tout à Dieu et aux devoirs de l'état où la Providence vous a mis.

Outre qu'il ne faut jamais paraître se préférer à personne, il faut encore certaines manières simples, naturelles, ingénues , un visage ouvert, quelque chose de complaisant dans le commerce passager: que tout marque de la noblesse, de l'élévation, un cœur libéral, officieux, bienfaisant, touché du mérite ; de l'industrie pour obliger, du regret quand on ne le peut pas , de la délicatesse pour prévenir les gens de mérite, pour les entendre à demi-mot, pour leur épargner certaines peines, pour dire à demi ce qu'il ne faut pas achever de dire, pour assaisonner un service de ce qui peut le rendre obligeant sans le faire valoir. L'orgueil cherche la gloire par ce chemin, et il faut que la religion cherche par ce chemin la vraie bienséance par des motifs tout divins.

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Rien n'est si noble, si délicat, si fjrand, si héroïque que le cœur d'un vrai chrétien; mais en lui rien de faux, rien d'affecté, rien que de simple, de modeste et d'effectif en tout.

Voilà à peu près les choses qui refjardent le commerce public. Il y a encore le commerce de certains amis d'une amitié superficielle. Il ne faut point compter sur eux, ni s'en servir sans un grand besoin; mais il faut, autant qu'on le peut , les servir et faire en sorte qu'ils vous soient obligés Il n'est pas nécessaire que ces gens-là soient tous d'un mérite accompli; il suffit de lier commerce extérieur avec ceux qui passent pour les plus honnêtes gens. C'est ceux-là avec qui on s'arrête et on raisonne, au lieu qu'on ne dit que bonjour aux autres. On les va voir chez eux aux occasions de compliments, on se trouve avec eux en certains endroits : mais on n'est point de leurs plaisirs, et on ne les met point dans sa confiance. S'ils veulent pousser plus avant la liaison, on esquive doucement; tantôt on a une affaire, tantôt une autre.

Pour les vrais amis, il faut les choisir avec de grandes précautions, et par conséquent se borner à un fort petit nombre. Point d'ami intime qui ne craigne Dieu , et que les pures maximes de religion ne gouvernent en tout, autrement il vous perdra, quelque bonté de cœur qu'il ait. Choisissez, autant que vous pouvez, vos amis dans un âge un peu au-dessus du vôtre : vous en mûrirez plus promptement. A l'égard des vrais et intimes amis, un cœur ouvert; rien pour eux de secret que le secret d' autrui, excepté dans les choses où vous pourriez craindre qu'ils ne fussent préoccupés. Soyez chaud, désintéressé, fidèle, effectif, constant dans l'amitié, mais jamais aveugle sur les défauts et sur les divers degrés de mérite de vos amis : qu'ils vous trouvent au besoin , et que leurs malheurs ne vous refroidissent jamais.

Traitez bien vos domestiques : une autorité ferme et douce, un grand soin d'entrer dans leurs besoins, de leur faire tout le bien qu'on peut, de distinguer ceux qui méritent quelque disliuclion, et de les attacher à soi par le cœur ; supporter leurs défauts, lorsqu'ils ne sont pas essentiels, et qu'ils ont bonne volonté de s'en corriger; se défaire de ceux dont on ne saurait faire dhonnèles gens selon leur état.

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En6a souvenez-vous, monsieur (et je finis par où j'ai commence), que la mollesse énerve tout, qu'elle affadit tout, qu'elle ôte leur sève et leur foice à toutes les vertus et à toutes les qualités de l'ànie, même suivant le monde. Un homme livré à sa mollesse est un homme faible et petit en tout : il est si tiède que Dieu le vomit. Le monde le vomit aussi à son tour, car il ne veut rien que de vif et de ferme. Il est donc le rebut de Dieu et du monde , c'est un néant ; il est comme s'il n'était pas; quand on en parle, on dit : Ce n'est pas un homme. Craignez, monsieur, ce défaut qui serait la source de tant d'autres. Priez, veillez, mais veillez contre vous-même. Pincez-vous comme on pince un létharijique ; faites-vous piquer par vos amis pour vous réveiller. Recourez assidûment aux sacrements, qui sont les sources de vie, et n'oubliez jamais que l'honneur du monde et celui de l'Evangile sont ici d'accord. Ces deux royaumes ne sont donnés qu'aux violents qui les emportent d'assaut.

Lettre de Fénelon au marquis de Fènelon , son neveu. A Cambrai , 2 août 1714.

Vos deux lettres du 15 et du 19 de ce mois, mon trèscher Fanfan, m'ont appris que vous alliez à Fénelon. J'en suis très-content. J'aime bien que vous goûtiez notre pauvre Ithaque, et que vous vous accoutumiez aux pénates gothiques de nos pères. Mais ne vous séduisez pas vous-même : défiez-vous de deux traîtres, l'ennui et l'impatience de vous rapprocher de ces pays-ci. Il faut vous exécuter en toute rigueur pour retourner à Barèges dans la seconde saison , si peu qu'il reste de doute raisonnable sur votre parfaite guérison. La patience est le remède qui fait opérer tous les autres.

Vous me priez de vous écrire deux fois chaque semaine ; c'est ce qui est impossible pour Fénelon , à moins que les postes ne soient changées. Je n'ai jamais vu qu'un seul courrier chaque semaine de Paris à Tholoze (Toulouse) : il passe par Peyrac. S'il n'y a point de changement, vous ne pouvez ni envoyer ni recevoir de lettres qu'une fois en huit jours. Je ne me porte pas mal, excepté un peu de fluxion sur les dents.

Sachez, je vous prie, si ma nourrice est vivante ou morte,

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et si elle a louché quelque argent de moi par la voie de nodf pclit al)bé. Mille choses à mon frère et à mes sœurs.

Supportez-vous en paix, corrijjoz-vous sans vous flatter; ni trouble de découragement, ni négligence d'illusion. Qui est-ce qui trouvera le juste milieu entre ces deux extrémités? Ce sera la simplicité, la présence de Dieu, la dépendance de son esprit et la défiance du vôtre. Bonsoir. Dieu sait combien je vous aime, pourvu que vous l'aimiez! Mille et mille choses à tous nos chers parents, depuis le patriarche respectable et mes deux sœurs jusqu'à tous les autres. J'embrasse le chcvabcr, et je voudrais bien le revoir aveun notable progrès.

L'éloquence n'est pas un art frivole.

Il y a une bienséance à garder pour les paroles comme pour les babils. Une veuve désolée ne porte point le deuil avec beaucoup de broderies, de frisure et de rubans. Lri missionnaire apostolique ne doit point faire de la parole de Dieu une parole vaine et pleine d'ornements affectés. Les païens mêmes auraient été indignés de voir une comédie si mal jouée :

Et ridentibus arrident , lia flenlibus adflent Humani vultus. Si vis me flere , dolendum est Primùm ipsi tibi ; tune tua me infortunia iaedenf, Teleplie, vel Peleu ; maie si mandata loqueris , Aut doimitabo, aut ridebo. Tristia mœstum l ullum veiba décent l.

Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole dont un déclainateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude et pour trafiquer de la parole; c'est un art très-sérieux, qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à soutenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. Plus un déclamateur ferait d'efforts pour m'éblouir par les prestiges de son discours, plus je me révolterais contre sa vanité; son empressement pour faire admirer son esprit me paraîtrait indigne de toute admiration. Je cherche un homme sérieux qui me

* Horat. , De aile poelicA, vers. 101-100.

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parle pour moi et non pour lui, qui veuille mon salut et non sa vaine gloire. L'homme digne d'élre écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier, qui fait de ses paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes.

Je prends pour juges de cette question les païens mêmes. Platon ne permet dans sa république aucune musique avec les tons efféminés des Lydiens ; les Lacédémoniens excluaient de la leur tous les instruments trop composés qui pouvaient amollir les cœurs. L'harmonie qui ne va qu'à flatter l'oreille n'est qu'un amusement de gens faibles et oisifs : elle est indigne d'une république bien policée ; elle n'est bonne qu'autant que les sons y conviennent au sens des paroles, et que les paroles y inspirent des sentiments vertueux. La peinture, la sculpture, et les autres beaux-arts, doivent avoir le même but. L'éloquence doit sans doute entrer dans le même dessein ; le plaisir n'y doit être mêlé que pour faire le contre-poids des mauvaises passions, et pour rendre la vertu aimable.

Je voudrais qu'un orateur se préparât longtemps, en général, pour acquérir un fonds de connaissances et pour se rendre capable de faire de lions ouvrages. Je voudrais que cette préparation générale le mît en état de se préparer moins pour chaque discours particulier. Je voudrais qu'il fût naturellement très -sensé, et qu'il ramenât tout au bon sens; qu'il fît de solides études; qu'il s'exerçât à raisonner avec justesse, se défiant de toute subtilité. Je voudrais qu'il se défiât de son imagination , pour ne se laisser jamais dominer par elle, et qu'il fondât chaque discours sur un principe indubitable dont il tirerait les conséquences naturelles :

Scribendi reclè sapere est principium et fons. Uem tibi socralicaj poterunt ostendere cbarlae, Verbaque propisam rem non invisa sequentur. Qui didicit patriœ qnid debeat , et quid amicis , etc.

D'ordinaire, un déclamateur fleuri ne connaît point les principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine évangétique pour perfectionner les mœurs. Il ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingénieux. Ce qui lui manque le plus est le fond des choses : il sait parler avec

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grâce sans savoir ce qu'il faut dire ; il énerve les plus grandes vérités par un tour vain et trop orné.

Au contraire , le véritable orateur n'orne son discours que de vérités lumineuses, que de sentiments nobles, que d'expressions fortes et proportionnées à ce qu'il tâche d'inspirer; il pense, il sent, et la parole suit. " Il ne dépend point des paroles, dit saint Augustin, mais les paroles dépendent de lui. " Un homme qui a l'âme forte et grande, avec quelque facilité naturelle de parler et un grand exercice, ne doit jamais craindre que les termes lui manquent; ses moindres discours auront des traits originaux que les déclamateurs fleuris ne pourront jamais imiter. 11 n'est point esclave des mots; il va droit à la vérité ; il sait que la passion est comme l'âme de la parole. Il remonte d'abord au premier principe sur la matière qu'il veut débrouiller; il met ce principe dans son premier point de vue; il le tourne et il le retourne pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrants; il descend jusqu'aux dernirres conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout : elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité qui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter les répétitions qu'on peut épargner au lecteur; mais il ne retranche aucune des répétitions par lesquelles il est essentiel de ramener souvent l'audilenr au point qui décide lui seul de tout.

Il faut lui montrej souvent la conclusion dans le principe. De ce principe, comme du centre, se répand la lumière sur toutes les parties de cet ouvrage, de même qu'un peintre place dans son tableau le jour en sorte que, d'un seul endroit, il distribue à chaque objet son degré de lumière. Tout le discours est un ; il se réduit à une seule proposition mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité de dessein fait qu'on voit d'un seul coup d'œil l'ouvrage tout entier, comme on voit de la place publique d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand toutes les rues sont droites, égales et en symétrie. Le discours est la proposition développée; la proposition est le discours en abrégé :

Denique sit quod vis simplex duntaxat et unum.

Quiconque ne sent pas la beauté et la force de celte unité et de cet ordre n'a encore rien vu an grand jour; il n'a vu

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(jiic d'-'s ombres dans la caverne de Platon. Que dirait -on d'un architecte qui ne sentirait aucune différence entre un fjrand palais dont tous les bâtiments seraient proportionnés pour former un tout dans le même dessein, et un amas confus de petits édifices qui ne feraient point un vrai tout, quoiqu'ils fussent les uns auprès des autres? Quelle comparaison entre le Colisée et une multitude confuse de maisons irréoulières d'une ville! Lu ouvrage n'a une véritable unité que quand on ne peut rien en ôter sans couper dans le vif. 11 n'y a un véritable ordre que quand on ne peut en déplacer une partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout; c'est ce qu'Horace explique parfaitement ;

nec lucidus ordo.

Ordinis hxc virtus erit et venus, aut ego fallor, l t jam nunc dicat jam nune debenlia dici Ciaraque différât, et pr»?seD3 in tempus omitlat.

Tout auteur qui ne donne pas cet ordre à son discours ne possède pas assez sa matière; il n'a qu'un goiit imparfait et qu'un demi - génie. L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit; quand l'ordre, la justesse, la force et la véhémence se trouvent réunis, le discours est parfait. Mais il faut avoir tout vu, tout pénétré et tout embrassé pour savoir la place précise de chaque mot; c'est ce qu'un déclamateur livré à son imagination et sans science ne peut discerner.

Isocrate est doux, insinuant, plein d'élégance; mais peuton le comparer à Homère? Allons plus loin : je ne crains pas de dire que Démosthène me paraît supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n'admire plus Cicéron que je fais : il embellit tout ce qu'il touche, il fait honneur à la parole, il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire; il a je ne sais combien de sortes d'esprits; il est même court et véhément toutes les fois qu'il veut l'être, contre Catilina, contre Verres, contre Antoine. Mais on remarque quelque parun! dans son discours : l'art y est merveilleux, mais on l'entre- Voit : l'orateur, en pensant au salut de la république, ne s'oublie pas, et ne se laisse pas oublier. Démosthène paraît sortir de soi et ne voir que la patrie. H ne cherche pas le beau, il le fait sans y penser; il est au-dessus de l'admiration. Il se sert de la parole connue un homme modeste de

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ton iiuhit pour se couvrir. 11 loniic, il foudroie; c'est un torrrnl qui culruîne tout. On ne peut le critiquer, parce qu'on est sui^i ; on pense aux choses qu'il dit, et non a ses ])aroles. Ou le perd dn vue; on n'est occupé que de Philippe qui envahit tout. Je suis charnié de ces deux orateurs ; mais j'avoue que je suis moins louché de l'art itihni et delà niaf}nili(|ue éiofiiiente de Cicéron que d(.' la rapide simplicité de Démoslhène...

Je ne puis me résoudre à linir cet article sans dire un mot de l'éloquence des Pères. Certaines personnes éclairé'cs ne leur l'ont pas une exat le justice. On en juge par quelque métaphore dure de Terlullien ', par quelipie période enflée de saint Cyprien , par quelqiu* endroit obscur de saint .Anihroisc, par quelque antithèse suhlile et rimée de saint Au- «justin , par (luehjues jeux de mots de saint Pierre Clirysolo{]ue. Alais il faut avoir éfjard au ^fjoùl dépravé des temps où les Pères ont vé<u. Le goût commençait à se gAter à Komc peu de temps après celui d'-August»'. Juvénal a moins de délicatesse qu'Horate; Sénèque le tragique et I.ucain ont une enflure cho(juanle. Home tombait; les éludes d'.Athèues même étaient déchues quand saint IJasile cl saint (jrégoii de Xazianze y allèrent. Les raflincments d'esprit avaient pr valu. Les Pères, instruits par les mauvais rhéteurs de leu. temps, étaient entraînés dans le préjugé universel : c'est à (juoi les sagfs mêmes ne résistent presque jamais. On ne ( royait pas qu'il fut peruus de parler d'une façon simple et naturelle. Le monde était, pour la parole, dans l'étal où il terail pour les habits, si personne n'osait paraître velu d'ime belle étoile sans la charger de la plus épaisse broderie. Sui-

' L'archevêque de Cambrai dit , à propos de Tertullieo : ' Il faut le lire pour certains principes sur la tradition , pour les faits d'histoire, pour la discipline de son temps. Mais pour son stjle, jn n'ai garde de le défendre : il a beaucoup de pensées fausses et obscures, beaucoup de mélaphorrs dures et enlorliilées. Ce qui est mauvais en lui est ce que ta plupart des lecteurs y cherchent le plus... La diction de Terlullien, qui est extraordinaire et pleine de faste, les éblouit. Il faudrait donc bien se garder d'irtiter ses pensées et scn style ; mais on devrait tirer de ses ouvrages sts grands sentiments et la connaissance de l'antiquité. °

Ce qne dit ici Fénelon, Bossuet et lui font pratiqué avec un goût et un tact admirables.

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aiit cette mode, il ne fallait point parler, il fallait déclamer. Mais si l'on veut avoir la patience d'examiner les écrits des Pères, on y verra des choses d'un grand prix. Sain! Cvprien une magnanimité et une véhémence qui ressemble à celle de Démosthène. On trouve dans saint Clirysostome un jugement exquis, des images nobles, une morale sensible et aimable. Saint .Augustin est tout ensemble sublime et populaire, il remonte aux plus hauts principis par les tours les plus familiers; il interroge, il se fait interroger, il répond; c'est une conversation entre lui et son auditeur; les comparaisons viennent à propos dissiper tous les doutes : nous l'avons vu descendre jusqu'aux dernières grossièretés de la populace pour la redresser. Saint Bernard a été un prodige dans un siècle barbare : on trouve en lui de la délicatesse, de l'élévation , du tour, de la tendresse et de la véhémence. On est étonné de tout ce qu'il y a de beau et de grand dans les Pères, quand on connaît les siècles où ils ont écrit. On pardonne à Montaigne des expressions gasconnes , et à Marot un vieux langage : pourquoi ne veut-on pas passer aux Pères l'enllure de leur temps, avec laquelle on trouverait des vérités précieuses et exprimées par les traits les plus forts ? ( Lettres sur les occupations de l'Académie. )

MASSILLON (Jem-Baptiste). '

Massilloii : (]uoi (ju'cii ail dit la Haijx; sous l'iiiflufiac du Voltaire , de d'AIcmbert et dt' Uiilloii, IMassillon ne l"empoiie, Lomnio sci'monuaire , ni sur Bdssuet , ni sur Uuuriialuuc. 8a place ne duit même élrc marquée qu'après Féiielun, qui uc Taisait ordinairement que des inslruilions far miliùres, mais dont les deux sermons, sur la l'die de l'Epiphanie et pour le sacre de Téledeurde Colo^iiie, ne peuveul èlre romparés iju'aux clidsd'ceuire de l'évc^que de Meaux. Toutefois, si de ces trois maîtres de la rhaire tlircticune, l'auleur du Pitit Carême n'a ni la scicnee , ni l'inspiration, ni la prolundeur, ni la dialeeti(|i4e , ni l'ouelion intime, il fi^fit reconnaître que (liez aucun autre écrivain lalanjjue Irançaise n'a montré plus d'éié<{ancc, de cliarrao , de suavité. ■ Il a la raème diction dans la prose que Racine dans la poésie, » disait madame de Maintenon, après l'avoir entendu à Saint-Cyr. Ce niot, si souvent répété , est plein (Je justesse. Mais il ne Tant pas pousser trop loiu le rapproilicnienl, cumnip on l'a fait au siècle dernier, ni oublier que Ra( ine, mort avant le déclin du fjrand règne, a su finir par .hltalle, tandis que Massillon, après avoir niérilé les étojjes do Louis XIV, a pu être accusé de n'avoir pas toujours su résistée aux fatales influentes du dix-liuit èmo siètlo.

Jeau-lJaplisIe Massillon était né le 24 juin ïGiii. à Hyères , dans cçs conliées méridionales (Prorinria) où le renie de Home et de la Grèce a laissé une si vive empreinte, cl qui semblent avoir le priiiléjje de fournir à la France la plupart de ses orateurs. Elevé chez les rèrcs do l'Oratoire, l'infant, au sortir de la diapelle, avait coutume de répéter à ses jeiiiics condisciples les plus beau\ passages des sermons qu'il avait entendus. Aussi sou père le destinait-il à la (arr.èic du barreau. Mais, quand le jeune bomiiie, l'imagiiialion toute remplie des chefs-d'œuvre d'Homère et de Virgile, de Dcmostliène et de Citéron, fut sorti du co'Icge, il ne se sentit point la force de renom cr au commercR de ces «icnics ininioi tels, pour se p'oiigcr dans l'étude aride de la jurisprudence. Les Or,itoii( us , qui étaient tiers d'un tel dise iple , réussirent à suriiKniler tous l(S obsla(l(s; r| Massillon , admis dans leur mais(ni d'Aix, se prépara, dans la solitude, aux épieuves du sacerdoce. Ay.inl été ordonné pôlieen I()ft2. il eut orrasii.n de prononcer succcssivcmeiil l'oraismi Junèbrc de H. nii de Villais, archevêque de Vit nue, et telle de M. de V.l eroy , ar(h(\ê(|ue de Lyon. Mais ((s primiers essais, loin de l'euconrigir. lejcièiiiit eu un profond aball( meut. Craii nani , disait- il, le (!r'in:iii de l'oi! ueil, il alla s'eiis >elir dans le nnniaslère de Sept-Funds. Le l'ère de la Tour, (Icvinii supérieur; encrai de l'Oratoire, le iil niilrcr dans la rrjngrégatiiin ; et c'est à Pans, au sémiiia re ''o Sjinl-M igloire, que son gén e < ommrnra à se fa're jour dans di s Conférences qui sont le nio lis v.iilé, mais non le moins soli(!e d.- ses ouvrages.

Mas<illrn avait |)ri's de Irciile-six ans. lorsiju'il fut appe'é , rn IfiPO, à piôiher le caiéine dans l'église «le l'ilratoie de la rue Suiiit-H noié.

Apii'ssiin premier sermon , dent le su< ( es fut irunKuse, l'un de ses foiilitrrs l'ayant le i< ilc sur la manièie admirable dont il veinil de parler. Missilliiii ié|()ndit : » Eh I laissez, mon Pcie. ledia le me la déjà dit p'us éioqucmmrnt que vous! » On louihait, en effet, au dix - hiiilitine siècle; et, au lieu de (e calme, de celle force qu'on respirait, pouf

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ainsi dire, à l'époque où Bossuet prôehait aux Carmélites, il y avail dans fatmospiière quelque cliose qui aj{itait et énervait en môme temps. Massillon avait dit au Père de la Tour, qui lui demmdait ce qu'il pensait des prédicateurs les plus célèbres . « J'admire leur talent; mais je ne prèclierai pas comme eus. « Et en eflet, entre les sermons de Bourdaloue et ceux du Pel'U Carême, il y a la même différence qu'entre les tralilions d« dis-septièrae siècle et les habitudes du dix-huitième.

Cependant, appeléàprèeher devant Louis XIV, Massillon était demeuré fidèle à la sévère et grande manière des maîtres. C'est alors qne le roi, dont le jugement et le goût étaient si sûrs, lui avait adressé, en présence de toute la cour, ces mots bien connus : « Mon Père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs, j'en ai été content ; pour vous, toutes les fois que je vous entends je suis très-mécontent de moi-même. " Mais plus tard, oblige de parler devant un prince enfant, l'orateur fut amené à prendre une voie toute nouvelle : >■ Quand on approche de celte avenue rie Versailles, disait l'évèque de Clermont, on sent un air amollissant. « Eh bien, c'est à cet amollissement qu'est due en grande partie l'immense renommée du Pclil Carême En ce siècle, où quelques écrivains faisaient parade d'une austérité janséniste, rien de vraiment chrétien, rien de Solide, rien de fort ne se pouvait plus supporter. Le grand mérite dis Massillon, aux yeux des incrédu'es, ce fut donc d'avoir paru oublier, dans une espèie de cours de morale, où le sujet est rimenéavoc beaucoup d'art à la religion, ces paroles du grand Bossui-t dans son Sermon sur Vunilé de l'Eglise : » On veut de la morale dans les sermons, ci on a - raison, pourvu qu'on entende que la morale chrétienne est fondée 8Ur a les mystères du christianisme. »

0,1 a dit que Voltaire avait toujours, sur sa table, le Petit Carême k côté A'Atltalie. Etait-ce, comme ou l'a supposé, pirce qu'il ne voyait point un adversaire en Massillon? C'eût été pour l'évèque de Clermont la plus terrible des condamnations. Mais dans cet enthousiasme il y avait cerlainera( nt une tactique. Qu'on veuille bien, en effet, se rjppeler en quels termes, à une certaine époque, oei affectait de célébrer la tolérance de Kénclon, son culte pour la sainte aijricullvre . etc , et I un aura la ciel de tout ce bruit autour du nom de Massillon. Ce qu'on désirait au dix-liuili(mc siède. ('él.iil que l'éloquence chrélieunc desccndil , des hautes légions de la lliéo'ogie et du do;;me , à une morde purement hn^ maine. Orléiêque de Clermont, dans le l'elil Carême, composé pour un prince de huit ans, ayant cru pouvoir écarter sans iiironvénit-ni les hautes questions Ira tées avec une si éclitaiile supériorité dans les anciens sermons , le parti philosophique ne manqua point de crier victoire Ou fil subir au Itaeinc de la chaire la même traiHl'ormation qu'an c'igne de Cambrai. Ue la foi du prêtre on ne piil lit jimais ; mais on vantail, sur tous les tons, la sens bilité, la douceur, l'humaiiilé de l'éloquent moraliste qui savait si bien prêcher la hieijahume au\ princes et aux grands de la terre. Voltaire, écrivant à M. d'Argental, admirait, avec la même effusion étudiée, et \vi Maximes de Confiidus et le Petit Carême. On aj.pclait celte confusion le règne de la tolérance.

Ucliré dans sou diocèse, où 1 menait la vie exemplaire d'un évûque , s'occupant, dans ses moments de loisir, de donner le dernier poli à ses sermons, Massillon ent-il conscience, sur la fin de sa vie. de la révolution qu'il allait produire dans la chaire et des fatales conséquences qui en pouvaient résulter? Rien ne l'indique. Ecrivain d'une rare perfection,

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poinlrc liahile du cœur humain, il n'avait pas, comme Bossuct cl Féncloii , ce sens propliéliquc qui leur faisnil entrevoir dans l'avenir les yrands conibnls et le» désastres de l'Kylise. Il mourut paisiblement à quatrc-vin,'[ls ans, sans se douter qu'après lui toute une génération d'orateurs lormés à son école se précipiteraient dans la carrière qu'il leur avait ouverte, et que le jour n'était pas lo'n où l'Evangile serait pour aiusi dire banni de la chaire. On raconte que le Père de la Valette , «jénéral de l'Oratoire, sortant d'un sermon où le prédicateur avait longuement disserté sur l'histoire, la philosophie, la morale, 1 économie politique, répondit à un auditeur qui lui demandait sou avis : • Je ne

• sais s'il faut beaucoup d'esprit pour composer un tel discours; mais

• il me semble que c'est eu montrer bien peu, et avoir bien peu de bou

• sens, que de le prêcher dans une église. »

L'abbé Maury, dans son Essai sur l'éloquence de la chaire, ne s'esl guère montré moins sévère pour le Petit Carême. Il y voit une déviation lamentable des principes de la grande école de Bossuet et de Bourdaloue. Cela est viai. Mais n'est-il pas à regretter qu'ayant été atteint lui-même de cette maladie du siècle, qu'il a si bien décrite, le panégyriste de Féuelon n'ait pas cru devoir adoucir un peu ses amères critiques contre Alassillon? Si le Petit Carême, à l'insu de l'auteur, a fait quelque mal, il faut se rappeler que l'illustre écrivain uous a laissé des chefs-d'œuvii oratoires qui dureront autant que la langue française, et où, par l'hi bileté de la composition, la pureté du goût, la richesse du coloris, l'harmonie du style, comme par la force et l'élévation de la pensée, l'orateur comparé tant de fois, et non sans raison, à Cicéron, a su mériter que son nom fût placé immédiatement après les noms immorlels de Bossuet, de Bourdaloue et de Féuelon. A. de C.

SKRMOX POUR LE JOtJR DE NOËL.

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