LOUIS DE ROLVRAY, DUC DE
Fils d'un homme honoré de l'amitié de Louis XIII, Cllenl dr L'uis XIV et de Marie-Thérèse, ambassadeur sous le Réjjeiit et due cl pair par héritage, très-grand seigneur, tomme on le voit, mais croyanl l'èlro plus encore, Saint-Simon aujourd'hui serait tout à fait oublié s'il n'arait écrit ses Mémoires. Son récit, le plus vaste et le plus précieux monument que nous possédions eu ce .«jenre , embrasse tout l'espace compris entre 1691 et 1723. Initié dès sa jeunesse à la rie des cours, voyant de près les gens en place, et doué d'un talent d'observation sans égal, il forma, à dix-neuf ans, le projet de retracer pour la postérité le curieux spectacle (jni se déroulait sous ses yeux. Aussitôt il se mit à l'œuvre et ce fut l'occupation de toute sa longue existence. Voulant tout dire, et sans ménagement, il déroba son manuscrit aux rejjards de ses contemporains, et ordonna par testament qu'il ne fût publié que cinquante ans après sa raort. On n'attendit pas cette époque pour en imprimer des fragments ; mais la première édition complète qui en ait été donnée ne date que d'un quart de siècle. Cette publication a été décisiie pour la gloire de Saint- Simon, et le suffrage des meilleurs juges associe désormais son nom aux plas grands noms de la littérature française.
Quoiqu'il ait écrit dans le dix-huitième siècle , Saint-Simon appartient évidemment par sa langue , comme par la date de sa naissance , au dixseptième. Xous avons des écrivains plus admirables ; nous n'en avons point de plus étonnant. Cette langue française, si difficile et si rebelle, il la ploie, il la tord, il la pétrit à volonté. Au risque de briser l'instrument qu'il a sous la main, il en tire on plutôt il en arrache des effets qa'on aurait jugés impossibles. Sans nul souci des lois du style , n'écoutant que l'idée ou la passion qui le domine, il jette, il accumule , il presse dans une même phrase tout ce qu'il pense et sent dans un même moment : sa phrase est souvent monstrueuse, mais des expressions d'une vigueur et d'une originalité suprêmes y éclatent et vous transportent. Il écrit à la diable pour l'immortalité , a dit de lui Chateaubriand : Chateaubriand ne savait pas qu'avec son beau génie , aidé de tout son <irt , il pâlit à côté de cet écrivain ii la diable.
Les vingt-quatre dernières années du règne de Louis XIV et la Régence qui les suit, voilà l'importante période de notre histoire que Saint-Simon nous fait connaitre tout entière. Il entre dans les plus grands détails sur les événements et les hommes , et tout ce qu'il raconte , on le voit. C'est un peintre prodigieux. Xous avons vanté la Bruyère pour son talent à reproduire les originaux de son temps. Mais la Bruyère épuise sa palette sur quelques figures : dans Saint-Simon , c'est par centaines qu'on les compte , ou plutôt on ne les compte pas. Aucun de ses contemrains , pour peu qu'il ait marqué, ne lui échappe. Il ne se contente pas de les faire passer un à un sous nos yeux ; il les groupe , il les mêle , comme ils étaient groupés , mêlés sur la scène agitée du monde. Il prodigue la couleur, le mouvement , la vie sur des fresques immenses où tous les personnages se détachent sans confusion , où l'on surprend chaque geste , où on lit dans chaque regard. Le tableau est cent fois plus
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instructif pour nous que la rLa,lilé n'eût pu Télrc. AsmoJéc cnleiuit les toits des maisons pour mettre à jour l'iulérieur des laniilles ; Saint-Simon fait bien davanta'je ; il perce l'enveloppe des ceuur» et éclaire vivement tous les mystères qu'elle couvre. Jamais le manège des cours, les intrigues compliquées, la lutte sourde des inicrèls, le jeu cache des passions n'ont clé démasqués d'une main plus hardie et plus impitoyable.
Cet l;omme a des yeux qui voient loiil , des oreilles qui entendent tout, des yeux, des oreilles de sauvajje , au service du plus pénétrant courtisan qui ait jamais foulé les tapis de Versailles; et il est armé d'une plume qui peut et qui ose tout dire. Il n'éparj|ne personne; il ne s'épargne pa.< lui-même : il vous fait des aveu.^ si élranjes, qu'on en frissonne. Est-ce de la sincérilé ou du cynisme? Ni l'un ni l'autre, h. notre avis ; il obéit à sa nature, il ohcit à son instinct. Il a été créé pour observer et peindre ; il s'observe et se peint lui-même comme autrui. Impartial, il ne l'est pas; il ne se pique pas de l'èlrc: trop ardent, comme il
en convient, pour pouvoir être toujours juste. Il aime pourtant la vérité,
lilleurs ses préju|(é ses manies, ses aversions, ses rancunes; c'est au lecteur de s'en garder.
et il y vise ; mais sa foujjue l'empoite au delà. Il a d'ailleurs ses préjugés.
Avec sou esprit dénigrant, son cœur haineux, sa plume incorrecte et parfois biiarre, un p;ircil écrivain est-il donc un modèle qu'on puisse offrir à la jeunesse? Nous avons déjà fait nos réserves à cet égard dans la notice consacrée à l'hislorien de la Fronde. Comme le cardinal de Retz, qu'il dépasse à la fois en défauts et en qualités, Saint-Simon ne doit êlre ni adjiiis avec tout honneur, ni injurieusement omis dans un ouvrage oii nous voulons faire admirer aux jeunes gens tous les grands prosateurs du di.\-sepliènie siècle. Il faut qu'ils connaissent quelque chose d'un génie qu'on a pu comparer à Tacite, d'une œuvre où se rencontrent des Irails qui nian(juent à Molière, et qu'aurait enviés Shakspearc. V. R.
Portrait de la duchesse de Bourgoyne '.
Les Mémoires de Saint-Simon eonlîennent des passages qui potlr^ raient mettre dans un jour plus complel et plus vif le talent de cet écrivain. Nous prions ceux qui s'étonntraienl de ne point les trouver ici de vouloir bien se rappeler la destination particulière de ce recueil.
Jamais priiuosso anivée si jetnie - ne vint si bien iu- 9truil(3, et ne sut mieux profiter des insiru lions qu'elle avait reçues. Son habile père'*, qui connais.'-ait à lond not e cuiir, la lui ava t peinte, et jni avait appris la manière nniqnc de s'y rendre benrense. Bcanconp d'esprit naturel et iacib; l'y seconda, et beaucoup de qualités aimables lui attachèrent
* Marie-.\dflaide de Savoie, mariée en 1797 à l'aine des pelils-tîls J de Louis XIV\ niorle en 1712. >'
- El e n'avait que onze ans quand elle parut à la cour de Frauce^ •' \'ic!or-.Vniédée IF. dur de Savoie,
les cœurs , tandis que sa situation personnelle avec son époux , avec le roi , avec màdaino de Maintenon , lui attira les hommages de l'ambition. VA\c avait su Iraiaillcr à s'y mettre dès les premiers moments de son arrivée; elle ne cessa, tant qu'elle vécut, de conlinucr un travail si utile et dont elle recueillit sans cesse tous les fruits. Douce, timide, mais adroite , bonne jusqu'à craindre de faire la moindre peine à personne, et, toute légère et vive qu'elle était, trèscapable de vues et de suites de la plus longue baleine ; la contrainte jusqu'à la gène, dont elle sentait tout le poids , semblait ne lui rien coûter. La complaisance lui élait naturelle, coulait de source ; elle en avait jusque pour sa cour...
Elle voulait plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres sans qu'elle parût le rechercher. On était tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvait. Sa gaieté, jeune, vive, active, animait tout, et sa légèreté de nymphe la portait partout comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornait tous les spectacles , était l'àme des fêtes ; également gaie et amusée à faire les après-dfners des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses : on appelait ainsi ses dames du pahiis les plus âgées. Elle n'épargna rien, jusqu'à* sa santé; elle n'ouhlia pas jusqu'aux plus petites choses gour gagner madatne de Maintenon et le loi par elle. Sa souplesse à leur égard élait sans pareille et ne Se démentit jamais d'cm moment; elle l'accomjjagnait de toute la disirélion que lui donnait la connaissance d'eux , que l'étude et l'expérience loi avaient acqiuse, pour les degrés d'enjouement ou de mesure qui étaient à propos. Son plaisir, ses agréments , je le répète , sa santé même, tout fut im-» mole. Par cette voie , elle s'acquit une famdiarité avec eux dont aiicun des enfants du roi n'avait pu approcher.
En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le roi, et en timide bienséance avec madame de Maintenon , qu'ellR n'appelait jamais que ma lante, pour confondre joliment le rang et l'amitié; en parlicidier, causante, saut.mle , voltigeante autour d'eux; tantôt p rchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux,
' Pas même.
elle leur sautait au cou , les embrassait , les baisait , les ralessait, les chiffonnait, leur tirait le dessous du menton , les tourmentait; fouillait leurs tables, leurs papiers, leurs lettres ; les décachetait , les lisait même quelquefois malgré eux, selon qu'elle les voyait en humeur d'en rire, et parlait quelquefois dessus. Admise à tout, à la réception des courriers qui apportaient les nouvelles les plus importantes; entrant chez le roi à toute heure, même des moments * pendant le conseil; utile et fatale aux ministres mêmes; mais toujours portée à oblijjer, à servir, à excuser, à bien faire , à moins qu'elle ne fût violemment poussée contre quelqu'un.
Le roi ne se pouvait passer d'elle. Tout lui manquait dans l'intérieur lor-^que des parties de plaisir que la tendresse et la considération du roi pour elle voulaient souvent qu'elle fît pour la divertir, l'empêchaient d'être avec lui; et jusqu'à son souper public, quand rarement elle y manquait, il y paraissait par un nuage de plus de sérieux et de silence sur toute la personne du roi. .\ussi, quelque goût qu'elle eût pour ces sortes de parties , elle y était fort sobre , et se les faisait toujours commander. Elle avait grand soin de voir le roi eu partant et en arrivant ; et , si quelque bal en hiver , ou quelque partie en été lui faisait percer ^ la nuit , elle ajustait si bien les choses qu'elle allait embrasser le roi dès qu'il était éveillé, et l'amuser du récit de la fête...
Avec elle s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements même, et toutes espèces de grâces; les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour; elle l'animait tout entière, elle en remplissait tous les lieux à la fois, elle y occupait tout, elle en pénétrait tout l'intérieur. Si la cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse si regrettée, jamais il n'en fut de si digne de l'être; aussi les regrets n'en ont-ils pu passer, et l'amertume involontaire et secrète en est constamment demeurée , avec im vide affreux qui n'a pu être diminué. (Extrait du chapitre CCCXXI des Mémoires de Sainl-Simon.)
' Quelquefois.
- Percer lu nuit c'est veiller jusqu'au jour.
Portrait de Féiielon.
Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient fomme un torrent, une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât , et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait du sérieux et de la gaieté; elle sentait également le docteur, l'évéque et le grand seigneur; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'étaient la finesse , l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l'harmonie qui frappait dans l'original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassemblait. Ses manières y répondaient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnait aux autres, et cet air et ce bon goût qu'on ne tient que de l'usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait répandu de soi-même dans toutes ses conversations; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie; une politesse insinuante, mais noble et proportionnée; une élocution facile, nette, agréable; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans lesmatière.s les plus embarrassées et les plus dures ; avec cela un homme qui ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait ', qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettait à l'aise et qui semblait enchanter, de façon qu'on ne pouvait le quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C'est ce talent si rare , et qu'il avait au dernier degré, qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui , comme les juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et lespérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie...
Retiré dans son diocèse, il y vécut avec la piété et l'application d'un pasteur, avec l'art et la magnificence d'un homme qui n'a renoncé à rien , qui se ménage toul le monde
' C'pst là un (les plus sûrs moyens de plaire.
322 SAIVT.SIMON.
et tontes choses'. Jamais homme n'a eu plus que lui la passion de plaire, et au xaict autant qu'au maître ; jamais homme ne l'a poit(''e plus loin , avec une application plus suivie, plus constante, plus universelle; jamais homme n'y a plus entièrement réussi. Cambrai est un lieu de f^rnnd ahord et de (jrnnd pasxaj^e; rien d'égal à la politesse, au diseerueuient, à l'ngrément aiec lesquels il recevait tout le monde. Dans les premières années on l'évitait, il ne courait après piMsonne ; pou à peu les charmes de ses manières lui rapproihèreut uu certain gros. A la faveur de cette petite uuillitiide, plusieurs de ceux que la craiute avait écartés, mais qui désiraient aussi do jeter des racines pour d'antres temps, lurent bien aises des occasions de passer à Canihrai. .\ mesure que monseigneur le duc de Bourgogne parut figurer, la cour du prélat grossit; et elle eu devint une effective aussitôt que son disciple fut devenu Dauphin. Lo nombre des gens qu'il avait accueillis, la quantité de ceux qu'il avait logés chez lui passaut par Cambrai, les soins qu'il avait pris des malades, des blessés qu'en diverses occasions on avait portés dans sa ville, lui avaient acquis le cœur des troupes. Assidu aux hôpitaux et chez les moindres officier."!, attrnlif aux principaux, en ayant chez lui en nombre et plusieurs mois de suite jusquà leur parfait rétablissement, vigilant, en vrai pasteur, au salut de leurs âmes, avec cette connaissance du monde qui les savait gagner et qui en engageait beaucoup d'autres à s'adresser à lui-même, ne se refusant pas au moindre - des hôpitaux qui voulait aller à lui, et qu'il suivait comme s'il n'eût point d'autres soins à prendre, il n'était pas moins actif au foulagomont corporel. Les bouillons, les nourritures, les consolations des dégoûts, souvent encore les remèdes sortaient en abondance de chez lui ; et dans ce grand nombre un ordre et un soin que chaque chose fût du meilleur en sa sorte, qui ne se peut comprendre. Il présidait aux consultations les plus importantes: aussi est-il incroyable jusqu'à quel point il devint l'idole des gens de guerre, et combien son nom retentit jusqu'au milieu de la cour.
1 Malgré l'hoiumage éclatant que Saint-Simon ne peut s'empêcher de rendre à l'âme angéiiqne de Fénelon, il veut absolument voir dans sa conduite une arrière-pensée d'ambition.
- Suppléez malade.
SAli\T-SniO\. 523
Ses aumônes, ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois l'année, et qui lui firent eonnaître par lui-même à foml toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles, qui rehaussaient le prix de tout ce qu'il disait et faisait, le firent adorer de son peuple; et les prêtres, dont il se dériarait le père et le frère, et qu'il traitait tous ainsi, le portaient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d'art' et d'ardeur de plaire, et si générale, rien de has, de commun, d'affecté, de déplacé, toujours en convenance à l'égard de chacun ; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée, un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travaillaient sous lui dans ce grand diocèse; jamais de scandale ni rien de violent contre personne ; tout en lui et chez lui dans la plus grande décence. Ses matinées se passaient en affaires du diocèse ; conmie il avait le génie élevé et pénétrant, qu'il y résidait toujours, qu'il ne passait pas de jour qu'il ne réglât ce qui se présentait, c'était chaque jour une occupation courte et légère. Il recevait après qui le voulait voir, puis allait dire la messe dans sa chapelle, hors les jours qu'il officiait, ou que quelque raison particulière l'engageait à l'aller dire ailleurs. Revenu chez lui. il dînait avec la compagnie toujours nombreuse , mangeait peu et peu solidement, mais demeurait longtemps à table pour les autres, et les charmait par l'aisance, la variété, le naturel, la gaieté de sa conversation , sans jamais descendre à rien qui ne fût digne et d'un évèque et d'un grand seigneur ; sortant de table, il demeurait peu avec la compannie. Il l'avait accoutumée à vivre chez lui sans contrainte, et à '' n'en pas prendre pour elle. 11 entrait dans son cabinet et y travaillait quelques heures, qu'il prolongeait s'il faisait mauvais temps et qu'il n'eût rien à faire hors de chez lui.
Au sortir de son cabinet, il allait faire des visites ou se promener à pied hors la ville. Il aimait fort cet exercice et l'allongeait volontiers ; et s'il n'y avait * personne de ceux
' Toujours celte prévention î
2 Suppléez le voir.
3 Ajoutez aree lui.