‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 5 sur 35 · XVI AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

XVI AVERTISSEMENT

destinée : ces Leçons de littérature, sans critique et sans goût, ont eu un succès incroyable. \ous parlerons seulement de M. Vinet et de M. Feugère. M. Vinet, dont le souvenir est toujours vivant à Lausanne, publia, il y a une vingtaine d'années, sous le titre de Chrestomatliic , plusieurs volumes de morceaux choisis dans les écrivains français des trois derniers siècles. M. Vinet était certainement un esprit très-éclairé , trèsélevé, et on ne saurait trop lui savoir gré de la manière dont il parle, lui profostant, de lîossuet. Sa critiqueest savante, même un peu allemande; mais son goùl, chose singulière, ne parait pas toujours à la hauteur de sa critique. 11 prétend, par exemple, lui qui a lu Pascal, Bossuet, Fénelon, que la prose française n'est arrivée à sa perfection qu'au dix-huitième siècle. Onadit/t? style rcf'ufjic; on pourrait dire aussi le rjoiit réfugié. A côté de fragments tirés de nos plus grands maîtres, il place des morceaux puisés dans les revues et dans les journaux de la veille, et tout cela est donné pèle-nièle lomme autant de modèles. Mais l'introduction, les discours préliminaires, les réflexions, les observations semées dans le recueil donnent à ce travail une haute valeur.

Professeur distingué au lycée Louis le Grand, M. Feugère, avec une critique moins forte, a fait un choix mieux entendu, un ouvrage mieux composé. Xous nous sommes réglés en plusieurs points sur son exemple. Ce qui nous sépare de lui tient à la différence de nos vues.

M. Feugère a intitulé son livre Chefs-d'œuvre de l'éloquence française. Ce litre indique parfaitement le livre qu'il a voulu faire. Professeur de rhétorique, il a voulu former des rhétoriciens. Il remonte à Balzac, et nous avons fait comme lui; mais il va jusqu'à Mirabeau, et nous n'avons eu garde de le suivre dans cflle voie. Du reste, il est tout simple que, conduisant son ouvrage à travers le dix-huitième siècle, M. Feu-

AVERTISSEMENT. xiii

«{ère soit arrivé à rorateiir révolutionnaire : son chemin aboutissait là. Que Mirabeau soit éloquent, et qu'à ce titre il ait place dans les Chefs-d'œuvre de V éloquence française , nous n'avons rien à contester; mais nous ne mettons pas l'éloquence en première ligne. Notre but, placé plus haut, est de développer l'esprit chrétien en développant le goiit littéraire. C'est pour cela que, tout en donnant des écrivains très-éloquenls, nous n'inscrivons pas le mot d'éloquence au frontispice de noire livre. C'est pour cela qne nous ne sortons pas du dix-septième siècle, où la religion a inspiré et vivifié l'éloquence. Les classiques du dix-septième siècle, voilà la véritable étude, voilà la saine nourriture qu'il faut offrir aux jeunes gens. Les écrivains du dix-huitième, imbus d'une fausse philosophie, sans perfectionner leur style, peuvent égarer leur pensée. Même dans les meilleurs ou dans les moins mauvais, on sent l'erreur, on sent le vice de l'époque. Imaginez deux jeunes gens doués de facultés égales, et qui emploieraient les années où la raison se développe à lire continuellement, l'un Bossuet, l'autre Rousseau : doulezvous un instant de l'immense supériorité que l'un acquerrait sur l'autre? Ah! s'il était permis de faire une pareille expérience, les deux siècles seraient jugés! Tenons-nous-en donc à celui qui serait encore le premier, quand il n'aurait produit que Bossuet et Fénelon. Fénelon, Bossuet! On croit qu'on les connaît pour en avoir lu quelques pages, et toujours les mêmes. On ne les connaît pas ; on ne soupçonne pas la moitié des trésors accumulés dans leurs ouvrages. Tout le suc de la double antiquité s'y trouve : Homère, Virgile, la Bible, les Pères, et l'iÊvangile par-dessus tout.

Ramener à l'étude, ramener à l'amour de ces hommes incomparables, telle est la constante pensée qui a dirigé nos efforts. Si Dieu les a bénis, ce recueil, destiné principalement aux écoles, peut étendre encore au delà son influence bienfaisante. Dans nos anciennes mœurs.

M III avkrtissrmf:\t.

il y avait le soir connue un picliidc à la prière. La lainillf était rassemblée; les enfants attentifs se groupaient autour (le leur mère : le père alors faisait une lecture à haute voix, lecture instructive et pieuse, entremêlée d'e\plicalioiis et de réflexions dont tout le monde prolilait. Ainsi se formait un fonds commun de sentimeuls et d'idées, un véritable esprit de famille, sous les auspices de nos meilleurs et de nos plus relijîieux écrivains. \e reviendioiis-nous pas à une si louable et si salutaire cou- Itime? Xoiis y «jagnerions en sagesse, nous y gagnerions en bonheur. Le dernier coup serait porté à une littérature exagérée, fausse et malsaine dont on voit enfin le danger. Il y a une règle pour juger des bons livres, et c'est Fénelou qui la doniic : " L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. « Kcoutons-le lui-même, écoutons Bossuet, Pascal et tous nos classiques chrétiens. Il est temps d'appeler tous ces grands médecins au secours de la société malade. Nos révolutions successives ont tout bouleversé autour de nous et en nous-mêmes. Hétabli à l'extérieur, l'ordre ne peut être durable s'il n'existe pas dans les âmes. Pour le rétablir là nous ne connaissons qu'un moyen : c'est d'y relever la foi et la raison en même temps ; la foi et la raison , dont l'union féconde nous a donné un si grand siècle et de si parfaits écrivains.

A. de C. — V . H.

AVERTISSEMEXT. \iv

P. S. Nous apprenons que le savant Père Cahours publie en même temps que nous un livre destiné à faire connaître à la jeunesse les plus belles inspirations de nos orateurs sacrés. Ces deux ouvrages, qui vont paraître simultanément, sont appelés, par tout ce qu'ils ont de semblable et de diCférenl, de semblable dans la doctrine, de différent dans le sujet, à se prêter un mutuel appui et à se compléter l'un l'autre.

BALZAC (Jean-Louis Guez de).

l^C" à la fin du si-izicine siètle, mort au milieu du dix-scpliùino , Balzac lui le Malherbe de la prose franraiso. Il la disiipliiia, l'épura, l'eiMiublii, «•t lui fit contrarter d'heureuses habitudes de dijinilé et d'harmonie. L'n lonjj cri d'admiration salua l'apparition de ses lettres. Ses dissertations , SOS traites furent aussitôt comparés, préférés aux chefs-d'œuvre de l'éloquence antique.

Répertoire de beau lanfjagc et aussi de belles pensées , les nombreux écrits de Balzac peuvent jusqu'à un certain point justifier l'enthousiasme de ses contemporains. La postérité, disons-le, lui a été plus que sévère. Il y a , sans doute, trop d'art et d'apprêt; il n'y a pas assez de vérité et de naturel dans son style, mais que de qualités éminenlcs, quelle «iravilé, quelle noblesse, souvent quelle majjnificence de parole.' et comme sa pensée tend toujours au «jrand et au beau! Qu'on lise par exemple le Socnilc chrétien, que Balzac écrivait il y a deux siècles, et l'on aiouera que ceux qui parlent dédaigneusement d'un tel homme ou ne le connaissent pas, ou ne sont pas faits pour apprécier les grands esprits.

Un malheur de Balzac, c'est d'avoir en pour successeurs, pour successeurs immédiats, des écrivains incompiirables. Leur gloire éblouissante a plongé la sienne dans l'ombre. Mais il avait lui-même contribué à les former; mais il a laissé telle page que Uossuet aurait signée. Trop admiré d'abord, il fut ensuite trop oublié. Balzac peut , de nos jouis encore, être étudié avec fruit, comme un maiire dans l'art d'écrire : il tient une place importante dans l'histoire de noire langue; il ouvre avec éclat, il inaugure avec honneur notre grand siècle lilléi'aire. V. R.

Les quatre morceaui suivants , extraits da Sacrale chiélieii , sont également remarquables par la grandeur des idées et par la magnificence de l'expression.

Méditation detanl un tableau de la Xalivité.

Une étable , une crèche , un bœuf el un âne ! Quel palais , bon Dieu , et quel équipage! Cela ne s'appelle pas naître clans la pourpre *, et il n'y a rien ici qui sente la grandeur de l'empire de Constantinople...

Ne soyons point honteux de l'objet de notre adoration : nous adorons un enfant; mais cet enlant est plus ancien que le temps. Il se trouva à la naissance des choses ; il eut part à la structure de l'univers; el rien ne fut fait sans lui, depuis le premier trait de l'ébauchenu'nt d'un si grand dessin jusqu'à la dernière pièce de sa fabrique.

' .\llusion au nom de porphijrogéni'le (né dans la pourpre) qu'on donnait aux enfants des empereurs de Constantinople , parce qu'on les recevait dans un drap de pourpre au moment de leur naissance.

Cet onlant Ht tairo les oracles avant qu'il commençât à parler. Il ferma la bouche aux démons étant encore entre les bras de sa mère. Son berceau a été fatal aux temples et aux autels, a ébranlé les fondements de l'idolâtrie, a renversé le trône du prince de ce monde. Cet homme promis à la nature, demandé par les prophètes, attendu des nations, cet homme, enfin, descendu du ciel, a chassé, a exterminé les dieux de la terre...

Il ne s'est pas contenté de ruiner l'idolâtrie et d'imposer silence aux démons, il a de plus confondu la sagesse humaine; il a ôté la parole aux philosophes. Leurs sectes ont fait place à son Église et leurs dogmes à ses commandements; toute l'éloquence d'Athènes lui a cédé. C'est lui qui a humilié l'orgueil du Portique, qui a décrédité le Lycée et les autres écoles de la Grèce. Il a fait voir qu'il y avait de l'imposture partout, qu'il y avait des fables dans la philosophie, et que les pliilosophts n'étaient pas moins extravagants que les poètes, mais que leur extravagance était plus grave et plus composée. Il a fait avouer aux spéculatifs qu'ils avaient rêvé lorsqu'ils avaient voulu méditer. Il leur a montré que de cent cinquante et tant d'opinions qui visaient au souverain bien, il n'y en avait pas une qui eût touché au but : vous pouvez voir et compter ces opinions dans les livres de la Cité de Dieu, de saint Augustin. Jésus-Christ a ainsi traité les sages du monde : de celte sorte il a pacifie leurs querelles et leurs guerres. En les réfutant tous, il les a tous accordés.

Avant lui, on se doutait bien de quelque chose. On donnait de légères atteintes à la vérité ; on avait quelques soupçons et quelques conjectures de ce qui est. Mais les plus intelligents étaient les plus retenus et les ])lus timides à se faire entendre; ils n'osaient se déclarer sur quoi que ce soit; ils ne parlaient qu'en tremblant et en hésitant des affaires de l'autre vie; ils consultaient et délibéraient toujours, sans jamais se résoudre ni prendre parti...

Il fallait que la vérité se fit chair afin de se rendre sen* sible, afin de devenir familière aux hommes, afin de se faire voir et toucher.

Cette vérité n'est autre que Jésus-Christ : et c'est ce Jésus-Christ qui a fait cesser les doutes et les irrésolutions de l'Académie, qui a même assuré le pyrrhonisme. Il est venrt

arrêter les pensées vagues de l'esprit humain, et fixer ses raisonnements en l'air. Après plusieurs siècles d'agitation et de trouble , il est venu faire prendre terre à la philosophie, et donner des ancres et des ports à une mer qui n'avait ni fond ni rive.

Les commencements du christianistne.

Il ne paraît rien ici de l'homme , rien qui porte sa marque et qui soit de sa façon. Je ne vois rien qui ne me semble plus que naturel dans la naissance et dans le progrès de cette doctrine. Les ignorants l'ont persuadée au.\ philosophes. De pauvres pêcheurs ont été érigés en docteurs des rois et des nations, en professeurs de la science du ciel. Ils ont pris dans leurs fdets les orateurs et les poètes, les jurisconsultes et les mathématiciens.

Cette république naissante s'est multipliée par la chasteté et par la mort... Ce peuple choisi s'est accru par les perles et par les défaites : il a combatlu , il a vain( u étant désarmé. Le monde en apparence avait ruiné l'Eglise; mais elle a accablé le monde sous ses ruines. La patience de nos pères a lassé toutes les mains, toutes les machines, toutes les inventions de la cruauté.

Chose étrange, et digne d'une longue considération! Reprochons-la plus d'une fois à la lâcheté de notre foi et à la tiédeur de notre zèle. En ce temps-là il y avait de la presse à se faire déchirer, à se faire brûler pour Jésus-Christ. L'extrême douleur et la dernière infamie attiraient les hommes au christianisme : c'étaient les appâts et les promesses de cette nouvelle secte. Ceux qui la suivaient et qui avaient faveur à la cour avaient peur d'être oubliés dans la commune persécution : ils allaient s'accuser eux-mêmes , s'ils manquaient de délateurs. Le lieu où les feux étaient allumés et les bêtes déchaînées s'appelait en la langue de la primitive Église la place où l'on donne les couronnes.

Voilà le style de ces grandes âmes , qui méprisaient la mort, comme si elles eussent eu des corps de louage et une vie empruntée... C'était dans les joies et dans les plaisirs qu'ils disaient à Dieu c'est assez, et qu'ils lui demandaient des trêves et du relâche,, et non pas dans les supplices et les tourments. 0 mon âme , que d'honneur et de gloire!... Oue de délices et de douceurs! s'écriaient-ils au milieu des

4 I5ALZAC.

flammes. En cet état-là, pour parler encore le langage d»; la primitive Eglise, ils étaient pleins, ils étaient possédés de Jésus-Christ. Jésus-Christ avait pris la place de leur esprit et de leur raison; ils n'étaient plus animés que de Jésus-Christ; ils ne songeaient plus qu'à lui, ils ne se souvenaient plus que de lui ; il leur tenait lieu de toutes choses Ce n'était plus amour ni constance , c'était une aliénation de sens, une maladie surnaturelle, une sainte, une divine fureur.

Aussi les païens s'en étonnaient-ils et en faisaient des proverbes. Vous le pouvez voir dans les propos d'Epictète, recueillis par Arrlen. Ils parlaient des chrétiens comme de personnes travaillées d'une mélancolie incurable; personnes tentées par le désespoir, ennemies du jour et de la lumière. A leur dire, c'étaient des gens qui voulaient périr, qui s'ennuyaient en ce monde (ce sont les différents termes dont ils se servaient), qui se dévouaient, qui se précipitaient à la mort.

Nous sommes descendus de ces gens-là, quoique apparemment ils ne dussent point laisser de postérité, quoiqu'ils fissent tout ce qu il faut faire pour ne pas durer. De leurs cendres et de leurs ruines s'est élevée la grandeur et la souveraineté de notre Eglise. Le corps s'est trouvé entier dans la dissipation de ses membres.

Je ne m'étonne point que les Césars aient régné, et que le parti qui a été le victorieux ait été le maître. Mais si c'eut été le vaincu à qui l'avantage fût demeuré ; si les déroutes eussent fortifié Pompée et rétabli sa fortune ; si les proscriptions eussent grossi le parti d'un mort et lui eussent fait naître des partisans; si un mort lui-même, si une tète coupée eût donné des lois à toute la terre, véritablement il y aurait de quoi s'étonner d'un succès si éloigné du cours ordinaire des choses humaines. Je trouverais étrange qu'après la bataille de Pharsale et plusieurs autres batailles décisives de l'Empire, les amis de Pompée eussent été empereurs de Rome à l'exclusion des héritiers de César. J'aurais de la peine à croire, quand le plus véritable et le plus religieux historien de Rome me le dirait , que des gens eussent triomphé autant de fois qu'ils furent battus; qu'une cause si souvent perdue eût été toujours suivie. Au moins me semblet-il que ce n'est pas bien le droit chemin pour arriver à

l'Empire, et que d'ordinaire on se sert de tout autre moyen pour obtenir le triomphe. Ce n'est pas la coutume des choses du monde que les bons succès ne servent de rien , que la victoire soit décréditée et que le gain aille au malheureux.

Nous voyons pourtant ici cet événement irrégulier, el directement opposé à la coutume des choses du monde. Le sang des martyrs a été fertile, et la persécution a peuplé le monde de chrétiens. Les premiers persécuteurs voulant éteindre la lumière qui naissait , et élouffer l'Eglise au berceau, ont été contraints d'avouer leur faiblesse après avoir épuisé leurs forces. Les autres qui l'attaquèrent depuis nr réus.sirent pas mieux en leur entreprise. Et bien qu'il y ail encore en la Jiature des choses des inscriptions qu'ils onl laissées /)0?/r avoir purge la terre de la nation des chrétiens, pour avoir aboli le nom chrétien en toutes lea parties de V Empire, l'expérience nous fait voir qu'ils ont triomphé à faux, et leurs marbres ont été menteurs. Ces superbes inscriptions sont aujourd'hui les monuments de leur vanité, et non pas de leur victoire. L'ouvrage de Dieu n'a pu être défait par la main des hommes. Et disons hardiment à la gloire de notre Jésus-Christ, et à la honte de leiu- Dioclélien , les tyrans passent , mais la vérité demeure

J'ai lu 1 original des inscriptions dont je vous parle

Dioch'tianus Jovius et Maximianus Herculeus, Cœsares , Augusti , amplifcato per orientem cl occidentem imperio romano, et nomine christianorum deleto qui rempuhlicam everlehant , etc.

Diocletiauus , Cœsar, Augustus , Galcrio in oriente adoptato, superstitione christianorum ubique deletâ et cultu deorum propagato, etc....

Cette superstition abolie est maintenant la religion dominante. Xon-seulement elle a survécu à ses bourreaux, mais elle règne sur le trône de ses ennemis, et la ville éternelle obéit aux successeurs de saint Pierre, et non pas à ceux de Jules César. Dioclétien et Maximien ne sont plus de grands et de redoutables princes : ce sont de fabuleux et ridicules histrions; ce sont des fanfarons sur du marbre. \os pères ont méprisé leurs édits et leurs arrêts ; moquons-nous de leurs bravades et de leurs romans. Ainsi pouvons-nous ap-

peler ces inscriplions menteuses, consacrées à leur iiiénioirc par leur propre vaiiilé.

]\Iais il n'y aura point de mal d'ajouter encore un mol ù l'histoire du clirisliaiiisme sous l'empire de Dioclétien. (]el ennemi du peuple de Dieu , ce Pharaon de son siècle n'employa pas toujours le fer et le feu contre les fidèles, non plus que le premier Pharaon. Il s'avisa de faire périr d'une autre façon les chrétiens de Rome : il les traita comme des hétes de charge, qu'on tue à force de les l'aire travailler... Il en consuma une multitude infinie à la structure de certaines étuves dont la place se nomme encore aujourd'hui les Thermes Dioclètienriest et dont les ruines sont si grandes qu'elles étonnent la vue, et font peur à l'imagination de ceux qui les considèrent.

Dioclétien se fùt-il imaginé que ces ruines dussent être un jour sanctifiées par la religion qu'il persécutait; qu'elles dussent être dédiées au culte du Dieu qu'il avait proscrit, de ce Dieu dont il haïssait si fort le nom , la doctrine et les partisans"? Eùt-il cru que dans les Thermes Diocléliennes on eût chanté jour et nuit des hymnes à Jésus-Christ, qu'on lui eût rendu des vœu.\, qu'on lui eût présenté des sacrifices jusqu'à la fin du monde? Il ne l'eût pas cru, non pas même sur la parole de tous ses devins.

Quand il faisait travailler les pauvres chrétiens à ses étuves, ce n'était pas son dessein de bâtir des églises à leurs successeurs '. Il ne pensait pas être fondateur comme il l'a été d'un monastère de Pères chartreux et d'un autre de Pères feuillants. Car, à prendre la chose dans son principe, c'est lui qui a jeté les fondements de ces deux maisons religieuses, et qui a fourni les matériaux dont on s'est servi pour leur fabrique. C'est aux dépens de Dioclétien, de ses pierres et de son ciment qu'on a fait des autels et des chapelles à Jésus-Christ, des dortoirs et des réfectoires à ses serviteurs. La providence de Dieu se joue de cette sorte des pensées des hommes, et les événements sont bien éloignés des intentions quand la terre a un dessein et le ciel un autre.

' Bossuet ne s'est -il pas souvenu de cette page de Balzac en écrirant l'admirable conclusion de son Discours sur l'histoire universelle : Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines , etc. Voyez plas loin les extraits de Bossuet,

L'homme s'atjile et Dieu le mène.

C'est le moyen de faire souvent injustice que de juger toujours du mérite des conseils par la bonne fortune des événements. Croyez-moi, et ne vous laissez pas éblouir à l'éclat des choses qui réussissent... Il y a eu des hommes dont la vie a été pleine de miracles, quoiqu'ils ne fussent pas saints et qu'ils n'eussent point dessein de l'être : le ciel bénissait toutes leurs fautes ; le ciel couronnait toutes leurs folies.

11 devait périr cet homme fatal * ... il devait périr dès le premier jour de sa conduite, par une telle ou une telle entreprise ; mais Dieu se voulait servir de lui pour punir le genre humain et pour tourmenter le monde ; la justice de Dieu se voulait venger, et elle avait choisi cet homme pour être le ministre de ses vengeances. Il fallait donc qu'il fît, quelque malade, quelque moribond qu'il fut, ce que Dieu avait résolu qu'il ferait avant sa mort. La raison concluait qu'il tombât d'abord par les maxinu'S qu'il a tenues; mais il est demeuré longtemps debout par une raison plus haute qui l'a soutenu : il a été affermi dans son pouvoir par une force étrangère et qui n'était pas de lui, une force qui appuie la faiblesse , qui anime la lâcheté , qui arrête les chutes de ceux qui se précipitent, qui n'a que faire des bonnes maximes pour produire les bons succès. Cet homme a duré pour travailler au dessein de la Providence : il pensait exercer ses passions et il exécutait les arrêts du ciel. Avant que de se perdre, il a eu loisir de perdre les peuples et les Etats, de mettre le feu aux quatre coins de la terre, de gâter le présent et l'avenir par les maux qu'il a faits et par les exemples qu'il a laissés.

(Jes exemples sont contagieux et leur venin passe jus^iuà la postérité... Le dictateur a été le pédagogue des triumvirs, bien qu'd y ait eu quarante-six ans entre lui et eux,., Sylla l'a bien pu , pourquoi ne le ponrrais-je pas ?

Voilà la politique des mauvais princes qui réussit admirablement, pourvu qu'elle ne trouve point d'opposition et que l'audace du palais agisse sur la timidité du peuple, in peu

1 Quel est cet homme fatal ? Quelques mots de l'alinéa suivant indiquent Sylla. Mai* il faut avouer que l'auteur a tellement idéaligp son personnage qu'on a peine à le reconnaître,

d'esprit et hcaitiutip d'autorité , cVst co qui a presque foujours gouverné le monde, quelqueiois avec succès et quelquefois non, selon l'humenr du siècle, plus ou moins porté à endurer, selon la disposition des esprits plus farouches on plus apprivoisés. Mais il faut toujours en venir là : il est Irès-vrai qu'il y a quelque chose de divin, disons davantage, qu'il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les Ktats. Ces dispositions et ces humeurs dont nous venons de parler, cette fièvre chaude de rébellion , cette léthargie de servitude viennent de plus haut qu'on ne s'imagine. Dieu est le poète et les hommes ne sont que les acteurs : ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel, et c'est souvent un faquin qui doit en èive l'Atrée ou l'Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César : elle peut faire par un enfant, par un nain, par lin eunuque ce qu'elle a fait par les géants et par les héros, par les hommes extraordinaires.

Dieu lui-même dit de ces gens-là qu'il les envoie en sa colire et qu'ils sont les verges de sa fureur. Mais ne prenez pas ici l'un pour l'autre. Les verges ne piquent ni ne mordent d'elles-mêmes, ne frappent ni ne blessent toutes seules. C'est l'envoi , c'est la colère, c'est la fureur qui rendent les verges terribles et redoutables. Cette main invisible, ce bras qui ne paraît pas donne les coups que le monde sent. Il y a bien je ne sais quelle hardiesse qui menace de la part de l'homme, mais la force qui accable est toute de Dieu.

Tibère.

Que les princes se glorifient tant qu'il leur plaira de ne voir rien que le ciel qui soit plus élevé que leur trône ; qu'ils parlent tant qu'ils voudront de l'indépendance de leurs couronnes ; il y a deux tribunaux dont ils ne peuvent décliner la juridiction, et devant lesquels il faut tôt ou tard qu'ils se présentent : c'est au dehors le tribunal de la renommée, et celui de la conscience au dedans. Quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils disent, ils sont du ressort de ces deux juges : ils ne sauraient s'empêcher de comparaître devant

l'un et l'autre tribunal et d'y rendre compte de leurs actions.

Tibère a humilie toutes les âmes ; il a dompté tous les courages; il a mis sous ses pieds toutes les têtes : il s'est élevé au-dessus de la raison, de la justice et des lois. Il pense avoir ôté à Rome jusqu'à la liberté de la voix et de la respiration : ou les pauvres Romains sont muets , ou ils n'ouvrent la bouche que pour flatter le tyran. Mais un homme possédera-t-il sans trouble la gloire d'être plus craint que les dieux"? (On parlait ainsi en ce temps-là.) Goùtera-t-il sans contradiction le fruit de cette victoire inhumaine qu'il a remportée sur les esprits? Jouira-t-il paisiblement des avantages de sa cruauté, de la peur et du silence de ses sujets , de la lâcheté et des mensonges de ses courtisans? La vérité qu'on retient captive ne sortira-t-elle point par quelque endroit? Xe paraîtra-t-elle point dans quelque lieu, à la honte et à la confusion de Tibère? Oui certes, et d'une étrange sorte.

Des extrémités de l'Orient, il lui vient une grande lettre qui délivre la vérité opprimée, qui la venge des espions et délateurs , qui efface les odes et les panégyriques de la flatterie. Cette lettre injurieuse est écrite de la main du roi des l'arthes, et il n'y a pas moyen de la supprimer.

Ce n'est point un cartel d'ennemi à ennemi ; c'est une satire ; c'est un pasquin ; c'est quelque chose de pis : ou plutôt ce sont les premières pièces d'un procès criminel intenté par le genre humain que les vices de Tibère avaient offensé. Au nom de toute la terre, un roi se déclare partie et prend la parole contre un empereur.

Après lui avoir reproché sa mauvaise haleine, sa tête pelée, son visage pétri de boue et de sang, les monstres et les prodiges de ses débauches, en un mot les plus visibles défauts de sa personne et les crimes les plus connus de sa vie, cette grande lettre, cette lettre injurieuse lui conseille, pour conclusion , de mettre fin par une mort volontaire à tant de maux qu'il souffre et qu'il fait souffrir, l'exhorte de donner par là à toute la terre la seule satisfaction qu'elle pouvait recevoir de lui.

Vous voyez comme la renommée condamne Tibère par la bouche des étrangers ; mais la conscience souscrit à cet arrêt par le propre témoignage de Tibère, car, environ ce temps-

là, il écrit lui-même une autre lettre au sénat dans laquelle il maudit sa malheureuse jjrandeur avec des paroles de désespoir. Il découvre à nu les inquiétudes et les peines d'une âme ennuyée de tout et mal satisfaite de soi-même , abandonnée de Dieu et des hommes, qui a perdu jusqu'à ses propres désirs, qui ne peut ni vivre ni mourir. Il semble qu'il veuille faire pitié à ceux à qui il faisait encore peur.

(Jtiid scribam vobis, patres conscripti , aut quomodo scribam, aut quid omn'mo non scribam hoc tempore? Du me Deaqiie pejus perdant quàm perire quotidiè sentie , si scio. L'histoire ajoute : Aded facinora atque flagitia sua ipsi quoque in supplicium verterant.

Les saintes Ecritures et les saints Pères qui les expliquent sont partout de l'opinion de l'histoire, et ne trouvent point de pareil supplice à celui de sa conscience. Si nous les en croyons , la mauvaise chose que c'est quand le bourreau est la même personne que le criminel ! La justice divine paraît quelquefois avec éclat et fait des exemples qui sont vus de tout le monde : quelquefois aussi elle s'exerce secrètement et abandonne les méchants à leurs propres cœurs et à leurs propres pensées. Cette impunilé apparente n'est ni gnlce ni faveur. L'entrée du palais ne montre rien de funeste et tout rit par le dehors : mais le lieu du supplice, c'est le cabinet, c'est l'intérieur de l'homme, c'est le plus profond de l'âme. l'A là dedans il y a une solitude affreuse et terrible, qui est plus à craindre que les spectateurs et que l'échafaud , parce qu'elle n'a ni qui la console, ni qui la plaigne. Sans parler de ce qui se doit faire en l'autre monde. Dieu a divers moyens de se venger de ses ennemis en celui-ci : mais il ne saurait mieux les punir qu'en laissant leur peine à leur discrétion. [Extrait du Socrate chrétien, 1", 3% i', 8' et 9" discours).

Dèmosthcne.

La souveraine éloquence gouverna longtemps la plus fine partie du genre humain et présida aux affaires de la Grèce... "Elle tenait lieu de grandeur et de majesté à des seigneuries aussi petites que sont celles de Lucques et de Genève. Elle ne souffrait rien de servile dans l'esprit même des artisans; elle élevait les pensées d'un particulier au-dessus du trône et de la tiare du roi de Perse : et, pour passer du spécieux

à l'utile, elle réunissait les (jrecs divisés et i'orinail des ligues contre les barbares; elle était la liaison du sénat avec le peuple, et la barrière entre Philippe et la liberté.

Philippe ne le dissimulait pas : il reconnais.sait que Démosthène pouvait plus que lui, et avait coutume de dire que les harangues de cet orateur renversaient les entreprises des rois et que sa rhétorique était l'arsenal et le magasin d'Athènes. Il disait qu'en vain on députait des ambassadeurs pour résister à Démosthène aux assemblées où il se trouvait, vu qu'ils n'y pouvaient servir leurs maîtres qu'en s'accommodant à ses opinions; que la valeur pouvait combattre la Force et avoir de l'avantage sur le nombre ; mais qu'il était également impossible au nombre, à la force et à la valeur d'ériger des trophées contre l'éloquence de Démosthène.

Pour avoir ce Démosthène en son pouvoir, ce Philippe offrit aux Athéniens la ville d'.Amphipolis ; et il ne faut point s'en étonner, puisque, par cet échange, il mettait en danger celle d'Athènes, et qu'il assurait toutes celles de son royaume. Il estimait un homme plus que vingt mille l)omme.<!, parce qu'il savait qu'un homme est quelquefois l'esprit et la ibrce d'un Etat ; et que celui-ci, selon la relation que lui en avait faite Antipater, tout nu et désarmé qu'il était, sans vaisseaux, sans soldats et sans argent, combattant seulement avec des lois, des ordonnances et des paroles, attaquait la Macédoine de tous côtés, investissait ses meilleures places et rendait inutiles ses plus puissantes armées.

Un homme de ce mérite n'était pas le bouffon et le bateleur d'Athènes, comme notre Apulée ' de ceux de Carthage, quand il leur récitait ses Florides. C'était leur magistral naturel, c'était un maître qui s'accordait avec la liberté, qui se faisait obéir, quoiqu'il ne leur fît point de commandement absolu, quoiqu'il n'eût ni archers, ni hallebardes; quoiqu'il ne les haranguât point de dessus les bastions d'une citadelle; ce n'était point le flatteur et le parasite du peuple,

* Né dans le deuxième siècle à Madaure, en Afrique, Apulée a composé , soit en grec , soit en latin , un grand nombre d'ouvrages dont nous ne possédons qu'une faible partie. Son ouvrage le plus célèbre est la Métamorphose ou Y Ane , emphatiquement appelé Y Ane et or. C'est encore un titre emphatique que celui de Florides. Les Florides sont tout simplement des harangues ou plutôt des fragments de harangues prononcées par Apulée.

c'était son tenseiii' et sou pédagogue, qui le tauçait quelquefois de celte façon :

" Ne secourons plus de nos fautes notre ennemi; ce sont ses principales forces et sa plus grande puissance. Que ne la ruinons-nous en nous coiTigcant ? Mais, au lieu de faire ce qu'il faut , vous ne faites rien que vous enquérir de ce qu'on dit, et toute votre vie se passe à demander des nouvelles. A quoi bon cette vaine curiosité ? Voulez-vous savoir quelque chose de bien nouveau et de bien étrange? Je vais vous le dire : Un homme de la Macédoine se rend maître de la Grèce et commence par les Athéniens. Mais le bruit court, me répondrez-vons, que cet homme est mort ou pour le moins qu'il est bien malade. Quand cela serait, je ne vois pas que vous en puissiez tirer aucun avantage. Si vous ne changez de procédé, vous ne manquerez jamais de Philippe, et quand la fièvre ou la guerre vous défera aujourd'hui de celui-ci, vous en ferez demain un autre par votre mauvaise conduite. ;>

Que ces grâces austères me plaisent ! que cette sévérité est attrayante ! que cette amertume me semble bien de meilleur goût que toutes les douceurs fades et tout le sucre desbeaux parleurs ! Les paroles que notre flatterie a nommées puissantes et pathétiques n'étaient que de la cendre et des charbons morts, au prix d'un feu si pur et si vif.

Semblables éclairs sortaient de la bouche de Démosthène, et n'échauffaient pas moins qu'ils éblouissaient. Ils faisaient passer la vérité en un instant d'un bout de la Grèce à l'autre et découvraient le tyran qui se cachait. Parmi les ténèbres , et dans la confusion des plus mauvais temps , les citoyens et les alliés ont reconnu, à la lueur de pareils éclairs, leur devoir, leur intérêt et leur honneur qu'on leur déguisait avec artifice, et dont on ne leur montrait que de fausses apparences. Les enfants mêmes ont été éclaircis par là de l'état des choses ; ils ont su ce que l'on voulait que leurs pères ignorassent. (Extrait de la Grande éloquence.)

Dieu protège la France.

On ne nous reprochera pas, nous l'espérons, d'avoir donné ici cette éloquente mais sévère appréciation de la conduite et du carac-r 1ère des Français. \oug ne sommes pas tellement corrigés que nous

BALZAC. la

ne puissions encore faire d'uliles retours sur nous-mêmes en lisant les pages suivantes :

Nous avons beau nous flatter et corrompre la fidélité de notre histoire : jusqu'ici nous devons notre conservation plutôt à toute autre chose qu'à nous-mêmes ; et si , depuis la naissance de l'Etat, on excepte seulement la vie de deux princes * et quelques années de celles des autres , il se peut dire que la fortune a gouverné parmi nous souverainement, et qu'en la conduite de nos affaires elle n'a laissé que fort peu de part au sens et à la raison. On a mis en proverbe notre légèreté, notre inconstance et notre folie. On a dit que la France était un vaisseau à qui la tempête servait de pilote *. Nos pères ont conduit leurs guerres sans discipline et leurs négociations sans secret. Leur façon d'agir était aussi peu réglée que s'ils eussent eu dessein de perdre en tous les traités; leur vaillance aussi étourdie que s'ils se fussent bandé les yeux pour combattre. Ils nous ont pourtant laissé ce qu'ils gouvernaient si mal , et leur Etat est venu jusques à nous dans cette confusion et dans ce désordre. Toutes le*s maximes reçues universellement pour véritables se sont trouvées fausses en ce qui nous regarde; tous les signes d'une mort certaine ont été vains quand ils ont paru pour nous ; toute la sagesse étrangère s'est trompée au jugement qu'elle a fait de la durée de notre monarchie.

Après la prison de Jean et de François, qui furent l'une et l'autre des fruits de leur imprudence, il y avait toutes les apparences du monde que ce royaume changerait de maître et ne serait plus qu'une province de nos ennemis : toutefois le voici encore sous la puissance de l'héritier légitime de ces braves prisonniers. Les rois d'Angleterre , qui ont régné et qui ont été couronnés à Paris, n'y avaient hier qu'un ambassadeur et n'y ont plus aujourd'hui personne. Il ne leur reste de toutes les conquêtes qu'ils ont faites qu'un nom inutile que nous leur laissons pour embellir leurs titres et pour se consoler de leurs pertes : et, après tant de ba-

* Sans doute Henri IV et Louis XIII. Il n'est pas nécessaire de rappeler que Balzac écrivait sous Louis XIII.

'- Remarquez que ceci a été écrit il y a plus de deux cents ans , et que la pensée est plus ancienne encore , puisque Balzac ne fait que la reproduire : On a dit, etc.

(ailles gagnées, je ne sais quoi les a fait fuir et les a chassés •l'un pays où ils croyaient être chez eux et où il n'y avait j)lus que trois ou quatre villes qui fussent françaises.

L'Espagne, ayant quasi eu les mêmes avantages, s'est vue trompée par le même événement. Xous lui avions ouvert toutes nos portes, nous avions reçu ses garnisons dans nos villes et ses ministres dans notre conseil. La plupart de nos gens, s'ils eussent été nés à Madrid ou à Tolède, ne pouvaient pas être meilleurs Espagnols qu'ils étaient, et tout le monde courait en foule et les yeux fermés à la servitude. Néanmoins cette disposition au changement et ces avances de la victoire n'ont de rien servi à Philippe ni à son infante. Xous n'avons pu perdre ce que nous avions donné. Xous n'avons pu tomber sous une domination étrangère, quoique cette chute fût notre dessein. Les chaînes que nous demandions nous ont été refusées et notre patrie nous a demeuré après l'avoir livrée à notre ennemi.

Ailleurs, il ne faut qu'une guerre civile pour mettre un Etat en pièces et abolir le gouvernement monarchique. Mais qu'avons-nous vu autre chose que des guerres civiles depuis la mort de Henri second? Et n'ont-elles pas été si fréquentes qu'on a pu longtemps compter les années par les traités de paix qu'il fallait faire? Xos rois signèrent l'arrêt de leur mort, ou au moins de leur déposition , quand ils signèrent la Ligue et que , pressés entre les deux factions qui déchiraient leur royaume , ils donnèrent à celle-ci leurs armes et leur autorité, afin de demeurer désarmés et découverts contre les entreprises de l'une et de l'autre. S'ils se fussent gouvernés par la raison , ils n'eussent jamais fait une telle faute; et s'il y eût eu de la prudence en ce temps-là, il n'y eût eu ni Ligue, ni huguenots. Ce dernier parti qu'il fallait étouffer au berceau, lorsqu'il n'était qu'à demi formé, et que les plus débiles mains le pouvaient défaire, a cru aussi par l'indulgence du souverain, a pris sa première ligueur du mépris qu'on faisait de sa faiblesse et est monté enfin à une si prodigieuse grandeur qu'il a souvent balancé les forces royales , et qu'il a fallu que sa ruine ait été le chef-d'œuvre de Louis le Juste. ..

Xous avons toujours été les ouvriers et les artisans de nos malheurs. Xos ennemis ont élevé leurs remparts et bâti leurs forts à l'ombre de nos paix et de nos trailéd. Ils se sorti

agrandis et maintenus soiis notre protection. Ils se sont échauffés et nourris en notre sein. La faiblesse et la timidité dos maîtres a été cause de l'audace et des entreprises des serviteurs... Du mépris que le prince faisait de sa charge est venu celui qu'on a fait de son autorité. Il eut été obéi s'il eût su régner.

Parmi nous la peine ni la récompense n'ont presque jamais été connues. Les grands ont toujours offensé impunément les petits; les faibles ont toujours été la proie des plus forts; on a toujours marché sur ceux qui se sont humiliés; on a toujours méprisé les gens de bien, pour ce qu'on n'a point de peine à les conserver, ni de crainte de les perdre*. Aristophon se glorifiait, à Athènes, d'avoir été accusé soixante et quinze fois, et d'avoir autant de fois corrompu ses juges. Ici les méchants ont bien plus heureusement réussi. Ils n'ont pas seulement joui de l'impunité, on leur a donné des récompenses ^. Ils ont été recherchés avec beaucoup de soin et traités avec toute sorte de faveur. Ils ont gagné perpétuellement à l'exercice du mal : ils ont profité du toutes leurs fautes. Celles qui méritaient le plus sévère chAtiment ont été le pins chèrement payées; et nous avons vu un vieux pécheur qui montrait trois maisons qu'il avait acquises de l'argent que le roi lui avait donné pour avoir été de trois conjurations contre son service. Tellement que lui et ses compagnons n'avaient garde de se repentir d'un si bon crime, ni de trouver que la rébellion fût une chose mauvaise, puisqu'ils en tiraient de si notables commodités , et qu'elle était si libéralement récompensée.

Ce n'était pas régner, ce n'était pas vaincre, ce n'était |)as triompher ce qu'on faisait en ce temps-là : c'était vixre seulement et aller d'un jour à un autre. L'état des affaires n'était ni paix, ni guerre, ni trêve : c'était un repos d'assoupissement qu'on procurait au peuple par artifice , et le sonnne des criminels n'est pas plus agité ni plus inquiet que cette trompeuse tranquillité. On ne savait point guérir, on savait .seulement farder les malades et leur faire le visage bon. Ceux

' Xe faut-il pas lire • de crainte fi les perdre? • 2 On lit dans la Satire Ménippée :

On gaerdonne l'offense.

Qui n'a point fait dp mal n'a point de n'oompense.

qui gouvernaient voulaient apprivoiser la rébellion en la caressant. Ils la saoulaient de bienfaits et de gratifications. Mais par là ils la rendaient plus puissante et non pas meil» leure; ils augmentaient sa force et ne diminuaient point sa maladie. Aucunes fois ils lui ôtaient quelques hommes qui étaient à vendre et des avantages qui ne lui servaient de rien, et ne voyaient pas que c'était cultiver le désordre que de toucher ainsi légèrement à ses branches et à ses rejetons, et ne point mettre le fer à son tronc et à sa racine.

Toutes les hautes entreprises les épouvantaient. Toutes les grandes choses leur paraissaient monstrueuses. Tout ce qui n'était pas aisé, ils l'appelaient impossible; et, la peur grossissant les objets et leurraultipliant presque à l'infini chaque individu, quand trois malcontents se retiraient de la cour avec leur train , ils se figuraient une armée de rebelles à la campagne , qui entraînait les villes et les communautés après elle sans trouver de résistance. Ensuite de quoi ils ne se mettaient point en devoir de les châtier, mais ils tâchaient de les adoucir, et, au lieu de les aller visiter avec des canons et des soldats, ils leur envoyaient des gens de robe longue, chargés d'offres et de conditions , et leur promettaient beaucoup plus qu'ils ne pouvaient espérer de la victoire.

Ainsi la bonté du prince était une rente et un revenu certain aux méchants. Il épuisait ses coffres pour soudoyer les armées de ses ennemis et payait tous les jours une chose qu'il n'acquérait jamais. A la moindre rumeur il descendait de son trône pour traiter avec ses sujets... Les coupables montaient sur le tribunal et délibéraient de leur propre fait avec le juge : ils nommaient le lieu de la conférence et on l'acceptait, ils choisissaient pour conférer les personnes en qui ils avaient plus de confiance, et on leur donnait ces personnes agréables. Et là il ne se parlait ni de grâce ni de pardon , ces termes eussent été trop rudes et leur eussent fait mal aux oreilles ; mais le maître offensé déclarait solennellement que tout avait été fait pour le bien de son service , et savait bon gré à ses serviteurs infidèles des affronts qu'il avait reçus d'eux.

Finalement, le dessein du cabinet n'étant que de séparer les alliés et de détourner l'orage présent, on leur accordait plus qu'ils ne demandaient; on était prodigue de la foi pu-

blique; on ne ménageait point le nom du roi; et de cette sorte, il se trouvait sur le bord de deux extrémités également dangereuses; car, soit qu'il voulût tenir sa parole en ruinant ses affaires, soit qu'il les remît en la violant, il était toujours réduit à une déplorable élection, ou de basarder son Etat pour être fidèle , ou de manquer à son honneur pour demeurer roi.

Ces désordres et autres semblables ne devaient-ils pas perdre la France? et beaucoup d'Etats n'ont-ils pas péri à moins que cela? Elle a pourtant fait mentir tous les devins; elle a réfuté tous les politiques; elle a mis des exceptions à toutes les règles générales , et il n'y aurait pas tant de quoi s'étonner qu'un corps dont le tempérament fût mauvais el la constitution déréglée , fût parvenu à une extrême vieillesse par des blessures, par des excès et par des débauches, que de considérer douze cents ans que cet Etat a duré contre toutes les apparences humaines... C'est notre fortune qui a corrigé tous les défauts de notre conduite, c'est le hasard qui nous a sauvés ; ou pour nommer notre bonheur plus chrétiennement et quitter les termes de l'usage corrompu qui sentent encore le paganisme, c'est Dieu qui a pris un soin particulier de la France abandonnée, et a voulu être son curateur dans la confusion de ses affaires; c'est sa providence qui a perpétuellement combattu contre l'imprudence des hommes; c'est le ciel qui a fait autant de miracles qu'ils faisaient de fautes.

Il ne faut pas néanmoins aimer le péril ni persévérer dans le mal sur l'espérance d'un secours miraculeux. Ce n'est pas à dire que Dieu se soit obligé par serment de rendre heureuses toutes nos chutes, ni qu'il veuille bénir toutes nos folies, ni qu'il ne s'ennuie point de donner de bons événements à de mauvais conseils ^ Il permet à la tjn que les effets suivent leurs causes, et que ce qui a troublé longtemps l'ordre du monde et violé la loi générale rentre dans le cours ordinaire dont il est sorti, et obéisse à la commune nécessité qu'il a imposée aux actions de ses créatures.

Mais en l'état où nous sommes aujourd'hui... nous pouvons nous passer de cette assistance extraordinaire que nous ne pouvions pas toujours nous promettre. Nous ne tente-

* Desseins.

18 IJALZAC.

roiis plus Dieu par une téméraire confiance , ni ne dormi» rons dans le dano[er en nous attendant aux coups du ciel; et quand il n'y aurait plus d'impunité pour nos fautes, nous n'avons rien à craindre, étant assurés de ne plus faillir. Encore n'a-t-il pas été inconvénient* que les choses n'arrivassent pas tout d'un coup à la plus haute élévation où elles pouvaient jamais monter. Il fallait venir par beaucoup de degrés à Louis le Juste, à ce prince qui, possédant la raison en un degré souverainement excellent, devrait régner de droit naturel, selon l'opinion d'Aristote, quand il ne régnerait pas de droit divin, selon les principes de notre foi. II était raisonnable de demander plus d'une fois au ciel un si nécessaire réformateur qui, par une adresse pleine de force, a détourné les affaires du mauvais cours qu'elles avaient pris, et vaincu la longue accoutumance que nous avions au désordre ; qui a porté l'autorité royale jusques où elle peut aller sans tyrannie ; qui a puni et récompensé avec le choix et la discrétion requise pour ne tomber ni dans la cruauté , ni dans la faiblesse ; qui a apporté la discipline à la guerre et le secret au conseil; qui a remis notre foi en bonne odeur parmi les nations étrangères , et fait que ceux qui résisteraient à nos forces se rendent souvent à sa prudhommie; qui a changé les petites finesses dont nous nous servons pour attraper des inférieurs et des sujets en ses grandes et courageuses maximes qui donnent la loi aux rois et aux républiques; qui finalement... vient d'achever sur le bord de l'Océan un ouvrage dont la seule figure et la seule proposition nous faisait peur ^, et a su prendre ses mesures si justes et le temps si propre au dessein qu'il méditait, que plus tôt ou plus tard l'exécution n'en eût pas été possible *. (Le Prince, chapitre XV.)

Balzac à la campagne.

On fait honnear à Jean-Jacques Rousseau d'avoir le premier dans la littérature française peint aiec amour la campagne. En lisant les

1 Latinisme.

2 La prise de la Rochelle.

2 On trouvera peut-être exagéré un tel éloge de Louis XIII ; mait Ralzac rapporte au roi l'honneur des actes de son grand ministre,

n.ALZAC. 19

pages saivantes, sans s'arrêter à deai od trois expressions vieillies, on verra que Balzac, longtemps avant lui, en avait bien senti et bien rendu le charme.

J'ai été assez longtemps dans le monde, mais je n'ai vécu qu'autant que dura l'automne passé; et pour ce qu'il n'est pas possible de faire revenir ces jours bienheureux et qui me furent si chers, je tàclie le plus que je puis de les regoùter par le souvenir et par le discours. La liberté en laquelle je me trouvais, après une captivité de trois ans, j'appelle ainsi le séjour que j'avais fait à la ville; la pureté de l'air que je commençais à respirer, et que je recevais avidement comme une nourriture qui m'était nouvelle, et la face riante de la campagne qui montrait encore sur soi une partie de ses biens, et se parait des derniers présents qu'elle devait faire aux hommes, me donnaient des pensées si douces et si tranquilles que, sans être agité de l'émotion qu'excite la joie, j'avais tout le plaisir qu'elle cause.

Les autres maladies de l'âme plus importunes qui tourmentent les cours et les assemblées n'approchaient point de noire village. Je ne savais que c'était de craindre ni d espérer, et ne connaissais plus le soupçon, la défiance ni la jalousie. Toutes mes passions se reposaient, et celles d'autrui ne parvenaient point jusques à moi. L'envie et la haine, qui se sont si cruellement attachées à une petite ombre de bien que quelques-uns ont cru voir parmi mes défauts, m'attaquant oii je n'étais pas, ne me faisaient point de mal que je sentisse ; et les objets prdsents remplissaient mon esprit de telle sorte, et y effaçaient si nettement l'impression du passé, que, comme ils n'y laissaient point de lieu aux appréhensions de l'avenir, il n'y demeurait rien de fâcheux qui me pût travailler la mémoire.

En cet état bien différent du tumulte d'où j'étais sorti, et sous la sérénité d'un ciel si bénin , il me semblait visiblement de renaître et d'assister au renouvellgmeut de toutes les choses. Et à la vérité, quand nous aurions eu durant cette saison la direction du monde, et que nous eussions fait nous-mêmes les jours, nous n'en pouvions pas avoir de plus beaux, ni dispenser l'ombre et la lumière, le froid et le ( haud avec une plus égale mesure. Il s'élevait bien quelquefois une petite vapeur de la rivière voisine qui l'enve-

20 RALZAC.

loppait comme dans un rets, et s'épandait sur la superficie de la terre ; mais outre qu'elle n'attendait pas toujours le soleil pour se défaire, et qu'elle n'en pouvait soutenir les premiers rayons, elle n'avait jamais tant de force qu'elle montât à la hauteur de nos plus basses fenêtres , et nous jouissions d'un calme très-net et d'une clarté extrêmement vive, pendant qu'il y avait un peu de trouble et de fumée au-dessous de nous.

Avant que nous fussions habillés et que nous eussions fait nos prières, cette humidité qui n'avait mouillé que la pointe des herbes était entièrement essuyée, et la fraîcheur du malin n'avait plus rien de moite ni de piquant. Si bien qu'il me restait un juste intervalle pour me promener jusqu'à midi, et pour faire de l'exercice qui dénouât le corps sans le travailler, et réveillât modérément l'appétit sans le porter à une faim déréglée, qui suit d'ordinaire les mouvements violents, et tient quelque chose de la maladie.

La première partie de l'après-dinée se passait en une conversation familière d'où nous avions banni les affaires d'Etat... Personne ne réformait les royaumes ni ne voulait changer leur gouvernement... Xous ne parlions que de la bonté de nos melons, de la récolte de nos blés et de l'espérance de nos vendanges. Après cela, la compagnie s' étant séparée, et de quatre que nous étions, l'un prenant possession du bois, l'autre du jardin, et le troisième d'une galerie où il y a des cartes et des tableaux, pour moi, je me retirais en ma chambre, et essayais de m'endormir sur un livre aussi peu sérieux que notre conversation lavait été. Mais le déclin du jour s' approchant , et ce qui restait de sa chaleur n'étant pas plus dilficile à supporter que la vapeur d'un bain tiède, je montais ordinairement achevai et sortais du logis par une longue allée de mûriers blancs, qui me conduisait à la rivière.

Il ne «e peut rien voir de plus clair ni de plus agréable que son cours ; et Ronsard a grand tort de la dériver de l'Achéron *, et de penser que ce soit une branche de ce funeste lac dont les eaux nous sont représentées si noires et

1 La ririère dont il s'agit ici est la Charente, dans le voisinage de laquelle était situé le cliâleau de Balzac. C'est sur la ressemblance de son qui existe entre la Charente et l'.Achéron que Ronsard avait fondé cette puérile étymoiogie.

si boueuses. C'est plutôt une fontaine continuée depuis sa naissance jusques à la mer, où elle entre aussi fraîche et aussi pure après avoir couru trente lieues que si elle ne faisait que sortir de son origine. Elle cultive généralement tout ce qu'elle arrose; elle laisse l'abondance partout où elle passe; et, si le même pays est extrêmement maigre et extrêmement fertile, ce sont des effets de son éloignement et de sa présence.

An lieu où je m'arrêtais principalement , elle coule audessous de plusieurs collines qui sont vertes de haut en bas d'une forêt qu'elles portent; et, la pente en étant fort droite, vous diriez que les arbres n'y sont pas plantés , mais qu'on les y a attachés ou qu'ils y grimpent , tant ils y ont apparemment peu de prise. En certains endroits elle est assez large; ailleurs son canal se resserre tellement que les peupliers qui la bordent de part et d'autre semblent se baiser et joignent leurs branches avec une si belle justesse que le berceau ne serait pas mieux fait si l'art et la contrainte les avaient pliées.

Là, ne pouvant faire ce que faisaient Scipion et Lœlius au rivage de la mer, où ils ne faisaient pourtant que compter les vagues et amasser des coquilles, j'avais le plaisir de regarder au fond de l'eau les choses qui se passaient dans l'air, et de voir nager tout ce qui volait. Celait l'amusement qui m'entretenait en attendant le coucher du soleil, où je ne manquais jamais de me trouver au milieu de la prairie, afin de considérer à mon aise cette riche effusion de couleurs qu'il verse en se retirant, et dans laquelle il semble qu'il tempère ses rayons pour les rendre supportables , et qu'il adoucit sa lumière pour ménager notre vue.

Mais n'ayant à jouir que fort peu de temps du contentement que je recevais à l'aller admirer tous les soirs, et à regarderies précieuses traces qu'il laisse dans le ciel quand il se couche et les diverses couleurs qui se forment de la dissolution de ses rayons, il n'y avait point moyen de me ramener au logis que la nuit ne fût venue, et n'eût mis fin à la magnificence du spectacle qui me retenait dehors. Parce qu'une saison si heureuse ne pouvait pas être longue, j'en voulais posséder tous les instants, et j'étais si bon ménager des moindres parties de sa durée que j'aimais mieux prendre le serein que de perdre les restes du jour. Et ne

2r2 RAI.ZAC.

plus ne moins que nous redoublons nos caresses aux personnes que nous aimons quand nous nous en devons bienfôl séparer, et que les vieillards désirent plus ardemment la vie à laquelle ils n'ont quasi plus de part' ; ainsi j'avais de violentes passions pour un bien qui s'enfuyait de moi, el que le voisinage de l'hiver me menaçait à toute heure de me ravir. (Extrait du préambule du Prince.)

LETTRES DE nALZAC.

A monsieur Chapelain *.

Monsieur,

Le Discours du gentilhomme français m'a surpris , et je vous avoue que je ne l'ai reconnu qu'après avoir rappelé de bien loin la mémoire des choses passées. Si j'avais l'ait un sacrilège ou quelque autre plus grand péché, s'il y en a quelque autre de plus grand, je ne vous le cacherais pas ; et partant je n'ai garde de vous nier celui-ci, qui est plus rémissible et de moindre conséquence. II est vrai que je suis l'auteur du Discours qui ne craint pas assez les foudres de Rome, et qui traite la sainte Inquisition avec trop peu de respect. Mais il est vrai aussi que je le compo.-ai en Hollande, sans dessein de le rendre public par l'impression, ci dans la chaleur d'un âge qui excuse bien de plus grandes fautes. Puis donc que vingt-cinq ans entiers ont passé sur celle-ci, il me semble qu'il y a prescription légitime contre toutes sortes d'accusateurs. Depuis ce temps-là la chrétienté a changé plusieurs fois de face ; toute la terre s'est renouvelée ; le monde d'alors n'était pas le monde d'aujourd'hui; et en vérité le grand Heiusius devrait avoir honte de s'acharner si cruellement sur la personne du petit Balzac; de vouloir triompher en cheveux gris d'un garçon de dixsept ans, et qui n'avait point encore de barbe. Son action a été blâmée de l'un et de l'autre parti; et, bien que cette

' Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

(La Fontaine. La Mort et le Mourant.')

- Né à Paris en 1595, mort en 1674, Chapelain, dont le nom ne rappelle plus aujourd'hui que les sarcasmes de Boileau , était , sinon un bon poêle, du moins un savant très-estimable. Il écrivait bien en prose , mais il s'est tué 'n rimer.

perpétuité d antithèses que je viens de voir dans le Discouis du gentilhomme français put être supportable dans la composition d'un écolier, tel que jetais en ce temps-là, et que les poupées dont je me jouais ne doivent point faire de fort aux armes dont je me suis servi depuis, je ne veux point me mettre en peine de plaider la cause de mon enfance. J'ai fait une folie étant jeune, et le bonlionnne Heinsius la publiée vingt-cinq ans après que je lai eu faite. Qui Pst le plus coupable de cette folie, de lui ou de moi? J'ai tâché d'abolir et de supprimer le mal, et il veut le renouveler et le perpétuer s'il lui est possible... 0 mallunirenx ! qui déseiiterre' les morts! Je suis, monsieur, votre , etc.

A Balzac, le 15 octobre 1637.

A monsieur Chapelain.

Monsieur,

Votre nouvel ami est trop délicat, et ce qui lu choque n'a rien de rude ni de raboteux. Pourquoi trouve-t-il étrange que je die que si j'étais né Suisse je ne voudrais point d'autre gouvernement que celui de mon pays; puisque c'esl une supposition que je fais, qui va à l'avantage du gouvernement du pays où je suis né?... Pour ce que je dis, qu'il est dangereux de changer même les mauvaises choses, s'il considère bien les paroles précédentes, cela ne se peut entendre de la religion. Je parle de choses purement civiles et politiques. Et n'esf-il pas vrai que dans les Ktaîs il y a des pièces si caduques et si ébranlées que si on les touclnon les renverse? H y a des corps qui ne peuvent plus souffrir les remèdes et qui ne sont plus capables de guérison. Il faut les laisser en l'état où on les trouve, de peur de les briser en les remuant. Un petit effort, un mouvement même sans violence, le passage d'un lit à un autre, est quelquefois mortel à ces mauvais corps. Ils ne laissent pas pourtant de durer, pourvu qn'on ne les tourmente pas et qu'on les remette aux soins et à la conduite de la nature. Ils se conserienl dans un repos de corruption , et parmi des maux connus et accoutumés. Et si ou voulait les réveiller, si on les tournait seulement d'un autre côté qu'ils ne sont, leur vie étant en-

' On dirait aojourd'hai : qui déterre.

fermée dans leur assoupissement, ce réveil, ce changement leur serait fatal. Voilà comme quoi il y a des changements dangereux; et quand notre jeune ami aura autant vécu que nous, il n'aura pas meilleure opinion que nous de ceux qui veulent réformer le monde. Qu'il lise les histoires de tous les siècles , il verra que ce zèle de réformation a toujours fait naître de nouveaux désordres au lieu de faire cesser les anciens. Je suis, monsieur, votre, etc.

\ Balzac , le 30 janvier 1(538.

A monsieur Chapelain.

Rapprochez celte gracieuse lettre du morceaa que nous avons intitulé Balzac à la campagne.

Monsieur,

Pour les nouvelles du grand monde que vous m'avez fait savoir, en voici de notre village. Jamais les blés ne furent plus verts ni les arbres mieux fleuris. Le soleil n'agit pas de toute sa force , comme il fit dès le mois d'avril de l'année passée, quand il brûla les herbes naissantes. Sa chaleur est douce et innocents, supportable aux tètes les plus malades. La fraîcheur et les rosées de la nuit viennent ensuite, et réjouissent ce qui languirait sur la terre sans leur secours; mais , ayant plutôt abattu la poussière que fait de la boue , il faut avouer qu'elles ne contribuent pas peu aux belles matinées dont nous jouissons. Je n'en perds par le moindre moment; et, les commençant justement à quatre heures et demie, je les fais durer jusqu'à midi. Durant ce lemps-là, je me promène sans me lasser, et en des lieux où je puis m' asseoir quand je suis las. Je lis des livres qui ne m'obligent point à méditer, et je n'apporte à ma lecture qu'une médiocre attention. Car eu même temps je ne laisse pas de donner audience à un nombre infini de rossignols, dont tous nos buissons sont animés. Je juge de leur mérite, comme vous faites de celui des poètes au lieu où vous êtes. Et en effet, si vous ne le savez pas, je vous apprends qu'il y a autant de différence de rossignol à rossignol que de poète à poète. Il y en a de la première et de la dernière classe. Xous avons quantité de Maillets et de *** ; mais nous

aious aussi quelques Chapelains * (d quelques Mallierbes. Le reste à une autre fois. Je suis, monsieur, votre, etf. . A Balzac, le 12 mai 1638.

A monsieur Chapelain.

Monsieur,

Je ne m'étonne de rien, mais véritablement je ne m'attendais pas à la subite retraite de M. Lemaistre "^ Je ne vous fais point de questions là-dessus ni ne vous demande pas s'il a été inspiré immédiatement du Saint-Esprit. Les causes secondes n'ont aucune part en cette conversion... Sa piété n'est point un dégoût ni une lassitude d'esprit, un abattement de courage ou faute de force. D'ordinaire on se dégoûte des choses dont on s'est rempli trop avidement. On se lasse dune profession qu'on a embrassée d'abord avec trop de violence. Les forces manquent quand on ne les a pas bien ménagées , et le courage s'en va avec les forces. Mais ici il n'y a rien eu de semblable à craindre. La continuation d'un métier si pénible pouvait faire peur à quelque autre, voire même à un homme courageux. Mais celui-ci était confirmé dans sa belle réputation et avait au delà de ce qu'il faut pour répondre à ces grandes actions qui avaient étonné tout le barreau'. L'ne si étrange résolution pourra être diversement interprétée. Pour n>oi, je n'en saurais juger que favorablement. Je veux croire qu'il n'a pu résister à la violence de la grâce qui la enlevé du monde, et que Dieu a été le vainqueur dans le combat qui s'est fait entre lui et l'homme. Mais pourquoi parle-t-il tant de ses infidélités et de ses crimes dans la lettre qu'il a écrite à M. le chancelier''? Je sais bien que c'était le style de saint François, mais ce

* Chapelain n'avait pas encore publié sa Pucclle et passait pour un grand poi-ie.

^ Antoine Lemaistre, né en 1608, quitta tout à coup le monde, où il arait de grands succès, pour se livrer dans la solitude aux eiercices d'une piélé austère.

^ C'esl-à-dire pour se maintenir à la hauteur de ces ,'{rands plaidoyers , etc.

' Le chancelier Séguier, auquel Lemaistre écrivit en lui envoyant sa démission de conseiller d'Etat.

26 I5ALZAC.

slyle no peiil pas (Un; lire eu cxeinplc , et nous savons vous et moi qu'il n'a jamais fait d'excès qu'à étudier, ot que toutes ses débauches ont été honnêtes et vertueuses. Je suis, monsieur, votre, etc.

A Balzac, le 10 septembre 1638.

A monsieur Chapelain.

Monsieur,

J'ai renoncé solennellement à l'hyperbole. C'est un écueil que je ne regarde qu'en tremblant et que je crains plus que Scylle et Charybde. Vous pensez toutefois que je prenne plaisir à m'y laisser choir et que je sois plus que jamais le docteur hyperbolique*. Je vois bien que c'est ^, monsieur; j'aurai à combattre toute ma vie votre perpétuelle humilité , et il faudra un procès pour vous faire prendre ce qui vous est dû. Je ne laisserai pas de vous le présenter en la meilleure monnaie qu'il me sera possible ; et je n'ai garde de retenir au plus fidèle de mes amis la justice que j'ai rendue au plus enragé de mes adversaires. M. Costar recevra sans doute avec transport de joie l'excellent présent que vous lui faites, et ne manquera pas de vous en remercier. Je le saurai pourtant de vous plus tôt que de lui, parce qu'il n'y a point de commerce d'ici à \iorf, et que les quinze lieues qui nous séparent sont moins favorables à nos entretiens que les cent qui m'éloignent de vous. Toutes vos craintes ne nie font guères moins de peine qu'à vousmême ; mais j'espère que le Dieu des armées sera de notre côté jusqu'à la fin de cette campagne'. Peut-être que les beaux hymnes le persuaderont ; et, cela étant, je ne doute pas que le Prince de M. Chapelain n'en obtienne de plus grandes faveurs que celui de M. Faret''. D'ailleurs les batailles ne se donnent pas toutes les fois qu'elles se doivent donner, et j'ai remarqué dans l'histoire de tous les siècles

1 On donnait ce nom à Balzac.

- On parlait ainsi à cette époque.

•^ La France était alors en gnerre avec l'Espagne.

4 C'est celui dont Boileau fait cette mention dédaigneuse :

Ainsi tel autrefois qu'on vit avec I''aret Cbarbonncr de sea vers les mars d'ac cabaret, etc.

que ces grands événements qui décident les grandes affaires arrivent moins par dessein que par occasion. On se moque là-haut de toutes les entreprises d'ici-bas, et nous ne sommes que les machines et les acteurs des pièces qui sont composées dans le ciel : Homo histrio , Deus vero poeta est. Au reste , monsieur, c'est un poëte souverain , et vous ne pouvez pas refuser le rôle qu'il vous baillera à jouer. 11 faut trouver bon tout ce qu'il veut faire de vous et se soumettre à l'ordre de sa providence. J'oserai néanmoins vous promettre que cette fois vous n'aurez pas besoin de votre suprême vertu, et le cœur me dit que vos muses chanteront longtemps les triomphes de M. de Longueville. Ce sont les vœux que fait pour lui et pour vous , monsieur, votre , etc. A Balzac, le l^-^ juillet 1G40.

A monsieur de Priézac.

Monsieur,

La demoiselle qui vous rendra celte lettre m'a assiu-é que je suis votre favori, et se promet de grandes choses de ma faveur si je vous recommande son procès. Pour moi, je crois volontiers ce que je désire extrêmement, et il ne faut pas beaucoup d'éloquence à me persuader que vous me faites l'honneur de m'aimer. Si cela est, monsieur, je vous supplie de témoigner à cette pauvre plaideuse que votre amitié n'est pas un bien inutile , et que ma recommandation ne gâte pas non plus une bonne cause. Elle est tourmentée par le plus fameux chicaneur de notre province, et je ne pense pas que la Xormandie en ait jamais porté un si redoutable. Son nom seul fait trembler les veuves et met en fuite les orphelins. Il n'y a pièce de pré ni de vigne à trois lieues de lui qui soit assurée à celui qui la possède. Il pense faire grâce aux enfants quand il se contente de vouloir partager avec eux la succession de leur père. Il habite les parquets et les autres lieux destinés à l'exercice de la discorde; et, s'il vous plaît que je me serve des termes de notre bon Plante , on le voit en ces lieux-là plus souvent que le préteur. Voulez-vous que j'achève son éloge"? C'est Attila en petit, c'est le fléau de Dieu dans son voisinage, et la plus cruelle persécution qu'ait soufferte le monde et que raconte l'histoire est venue peut-être d'un moindre principe de ty-

'rannie. Vous ferez une œuvre méritoire, ou plutôt une action de charité héroïque , si vous contribuez en quelque chose au châtiment de cet ennemi public. Vous obligerez eu une seule personne mille personnes intéressées. Mais je ne laisserai pas de vous en avoir autant d'obligation que si vous ne considériez que moi qui vous en supplie et qui suis passionnément, monsieur, votre, etc.

Le 12 décembre 1640.

A monseigneur le marquis de Montausier.

Monseigneur,

.%nnibal se moqua d'un docteur qui voulut parler de guerre devant lui. Cette aventure m'a fait peine dans le dessein que j'ai eu de vous écrire en faveur de M. des Ardilliers. Et véritablement je ne sais pas ce que vous diriez de moi, ni pour qui je passerais auprès de vous, si je me hasardais de vous rendre témoignage d'un officier de vos troupes, y ayant si peu d'affinité entre sa profession et la mienne. S'il y a moyen, je ne veux rien faire de ridicule. J'enferme mon jugement dans les bornes de mon art. Je ne me mêle point de donner prix à des choses que je n'entends point. Je pense seulement , monseigneur, que vous ne désapprouverez pas la passion que j'ai pour un homme qui ne m'entretient que de votre histoire , et qui se console de plusieurs maux qu'il a soufïerts par le seul honneur qu'il a eu de servir sous vous II y a dix mois que nous sommes sur cette matière, et je trouve en lui une admiration si intelligente de votre vertu , tant de chaleur et tant de zèle pour votre gloire, que quand il ne se ait pas tout percé de coups et qu'il ne pourrait pas montrer ses blessures d'Allemagne et ses blessures de Catalogne , je ne saurais croire qu'il vaille peu, connaissant au point qu'il fait ce que vous valez. C'est à tout le moins le témoignage que je lui dois, et la reconnaissance qu'il a méritée de moi pour les douces heures qu'il m'a fait passer par le récit de vos belles actions. Je voudrais lui être aussi utile qu'en cela il m'a été agréable. Mais je ne puis rien dans le monde et ne sais que faire des vœux dans le désert. Je sais pourtant encore quelque autre chose : jamais homme, monseigneur, n'a su mieux devoir

DALZAC. 29

qiie moi les grâces que l'on fait à ses amis. Celiii-ei n'a pas sujet d'être fort content de sa fortune, et pour moi, ne pouvant que lui en souhaiter une meilleure , si vous le jugez digne de quelqu'une de vos faveurs, je la partagerai volontiers avef lui et ne serai pas moins que si je la recevais moimême, monseigneur, votre, etc.

Ce 21 janvier 1647.

A monsieur Conrart.

\ous apprenons d'étranges nouvelles. Bienheureux sont ceux qui se portent bien à trois cents lieues de Paris', à Frescali ou à Tivoli, .le voudrais de bon cœur, mon cher monsieur, que nous y fussions ensemble pour le reste de nos jours , avec cinq ou six de nos amis qui sont la fleur et la crème de ceux qui nous restent. Vous les devinerez bien .sans que je m'amuse à vous les nommer, il y a trop peu de gens qui leur res.semblent pour en prendre d'autres pour* eux ; et je suis assuré que votre cœur, non plus que le mien, n'est plus attaché au monde que par ces cinq ou six liens. A la vérité, ils nous y attachent fortement; mais je me figui'e que ces nœuds que nous trouvons si serrés en notre patrie le seraient encore davantage en cet heureux exil où je me souhaite avec vous et avec ce que nous avons de plus cher au monde. Au reste, ne vous semble-t-il pas que mademoiselle de Scudéry devrait y venir aussi, afin de ne rien

regretter de tout ce que nous laisserions derrière nous?

De la sorte que vous me parlez de cette admirable fille , elle ne se déplairait pas an pays de Lucrèce et de Virginie, et elle serait digne de Rome et Rome digne d'elle, si Rome était encore ce qu'elle fut autrefois. Mais apprenez-moi un peu, je vouç prie, où cette rare personne s'est formé l'âme, l'esprit et le cœur de la manière que vous m'assurez qu'elle les a. N'y a-t-il point de contradiction, ou pour le moins d'inconipatibdité à être si vertueuse, si spirituelle, si sincère et si modeste tout ensemble ? Les sciences lui ont-elles été révélées? Et comment sait-elle sans étudier ce que les plus doctes hommes savent à peine après avoir étudié toute leur

' Cette lettre a été écrite pendant les troubles de la Fronde.

vie ?... 0 monsieur, quf vous (^tes heureux d'avoir une telle amie !...

Ce dernier juillet 1651.

A monsieur Conrart.

Quoique j'appréhende tout, je ne désespère de rien'. Parmi les lamentations de nos .lérémies (j'appelle ainsi mes amis plaintifs), je mêle toujours de bons augures et de honnes espérances. Je vous exhorte d'en faire do même, mon cher monsieur, et de ne vous laisser point abattre aux appréhensions de l'avenir et aux prévoyances trop exactes des maux futurs. Laissons ajjir la Providence, qui se moque bien de toutes nos réflexions et de tous nos raisonnements. Allons par les routes qu'elle nous marque, et ne prenons point les sentiers obliques que notre imagination nous fait concevoir souvent plus sûrs que le grand chemin. Quand nous nous sommes bien alambiquc le cerveau pour trouver uue suite aux choses présentes et pour en tirer des conséquences touchant celles qui doivent arriver, il se trouve que nous avons imité les enfants, qui se donnent beaucoup de peine à faire des maisons de cartes que le moindre vent renverse, ou qui seraient inutiles quand il ne les renverserait pas. Mais c'est trop moraliser pour un villageois et trop s'enfoncer dans la politique pour un infirme qui se laisse conduire dans le vaisseau où il se trouve embarqué , sans entreprendre d'aider les matelots ni de corriger le pilote. Je suis sans réserve, monsieur, votre, etc.

Ce 9 octobre 1651.

A monsieur Conrart.

Vous vous souvenez de cette galère d'Athènes qui n'était employée qu'aux besoins pressants de la république, qu'aux grandes et importantes occasions ; comme vous diriez , à . porter des ambassadeurs à Delphes pour y consulter l'oracle d'Apollon. M'eût-ce pas été profaner celte galère sacrée que de la charger de bois ou de pierre, de paille ou de foin; que de la faire servir aux autres besoins des particuliers ?

^ La Fronde a<fitait alors l'État,

C'est ce que nous faisons vos solliciteurs et moi ; nous vous mettons à tous usages et à tous les jours. Xous abu-^ons incessamment de vos bontés. Vous êtes au premier occupant. Quoi davantage? Vous êtes l'esclave de mille maîtres. .Mais je suis d'avis de commencer le premier à avoir quelque discrétion et à vous être moins à charge. Je veux donner bon exemple à vos autres importuns ; et, quoique j'aie des tendresses incroyables pour mon Aristippe , de peur de troubler rotre repos, je ne le recommande point à vos soins. S'il «imprime, abandonnez-le à l'ignorance et à la négligence les imprimeurs. J'aime mieux qu'il ait un errata aussi grand jue lui , qu'il n'ait pas une ligne qui ne me blesse la vue ; 'aime mieux même qu'il ne s'imprime point que si son im- )ression vous donnait autant de peine qu'a fait celle de Sorate. Je le dis , mon cher monsieur, sans exagérer la chose ; ït il est très-vrai néanmoins que mon Aristippe est mon )ien-aimé , qu'il est les délices de mes yeux et la consolaion de ma vieillesse. Je l'ai fait et refait une douzaine de ois ; j'ai employé à le faire tout mon esprit , tout celui des utres. Voilà de grandes paroles, mais après de si grandes laroles, après tant de veilles et tant de travail , je serais bien ttrapé si le monde faisait peu de cas de ces veilles et de ce ravail. Le monde est assez malicieux pour cela...

Ce ] 1 décembre 1652.

Le moyen, après cela, de ne pas revoir les épreuves de \' Aristippe!...

Si l'on a bien voulu lire avec attention les pages que nous avons étachées de Balzac, nous ne pensons pas qu'on nous reproche 'avoir exagéré son mérite. Nous craindrions plutôt une accusation )ut opposée. Deux siècles ont passé sur ces pages, et elles ont moins ieilli que des livres qui datent d'hier.

René Descartes, seigneur du Perron, naquit le 31 mars 1596, dans la Touraine, d'où sa famille était originaire. Son père, conseiller au parlement de Bretagne , l'envoya , à huit ans , au collège de la Flèche , donl Henri IV venait de confier la direction auï jésuites L'enfant, quoique dune complexion des plus délicates, prit goût de bonne heure aux études. Malade, il consacrait des heures entières à méditer sur ce qu'il avait appris ou entendu, et chez lui, chose rare, une raison précoce n'avait pas arrêté l'essor de l'imagination. Comme Platon et Leibniz, il cultivait la poésie avec enthousiasme. Toutefois , arrivé à la fin de ses humanités , ce fut sur la philosophie et les mathématiques qu'il concentra tontes les forces de son intelligence. A partir de celte époque (nous citons ses propres paroles ' , il s'efforça , comme le statuaire, de tirer une Minrrre d'ii» hloc de marbre qui était informe.

Nous n'avons pas à parler ici des admirables découvertes de Descartes en physique et en mathématique. C'est uniquement du philosophe et de l'écrivain que nous devons nous occuper.

Il semble qu'on soit convenu en France , depuis le dix-huitième siècle, d'attribuer à l'auteur du Discours sur la Méthode la gloire d'avoir fondé la philosophie en rendant à la raison sa liberté. La phrase est consacrée ; mais ce n'est qu'une phrase : la véritable émancipation de l'homme remonte à Jésus-Christ. C'est le divin médiateur qui a relevé la raison humaine en la rapprochant de la souveraine raison. Depuis lors, l'humanité n'est point revenue sur ses pas, et Descartes ne saurait Hire considéré comme \e fondateur de la philosophie, lui, dont Fénelon a pn dire qu'il est tout entier dans saint Augustin.

Mais sans exagérer l'influence de l'illustre philosophe, il est permis de l'admirer comme l'une des plus hautes intelligences qui aient paru depuis l'origine du monde, et, pour emprunter le langage de Leibniz, comme ■• un homme élevé au-dessus de toute louange humaine par la grandeur et la beauté de son génie. »

Il ne saurait entrer dans notre plan d'analyser les ouvrages philosophiques de Descartes, où, sans suspecter sa foi ni attaquer son orthodoxie, nous croyons, avec la congrégaticm de l'Index, qu'il y a des corrections à faire. Nous nous bornerons à dire que , dans la pensée de l'illnslre philosophe, le doute méthodique n'était qu'un déti porté au scepticisme, et, comme l'a écrit Arnauld . qu'une manœuvre habile pour ^ arrêter la pente effroyable que beaucoup de personnes semblaient avoir à l'irréligion et au libertinage. » Je pense , donc je suis ; avec cette seule vérité, disait Descartes, l'ordre entier des vérités rationnelles se peut rétablir, et la raison restaurée retrouve les grandes bases de la foi.

Malheureusement, cette manœuvre, inspirée par les intentions les plus droites, ne produisit pas les fruits qu'on en attendait. Comme Socrate, auquel on l'a souvent comparé , Descartes laissa dériver ses disciples dans les directions les plus opposées, et il a fourni des armes à toutes les écoles. Bossuet, avec son coup d'œil perçant, avait vu le danger dès l'origine. Dans une lettre à un disciple de Malebranche , il poussa la clairvoyance jusqu'à prédire que des principes mal entendus An ciriéiiiMsrae naîtrait

plus d'une hérésie. « Sous prétexte de n'admettre que ce qu'on entend . ajoutait le grand éièque, cliacun se donne la liberté de dire •• j'entends ceci, je n'entends pas cela ; et, sur ce seul fondement, on approuve ou on rejette tout ce qu'on veut , sans songer qu'outre nos idées claires el distinctes, il y en a de confuses et de générales, qui ne laissent pas de renfermer des vérilés si essentielles qu'on renverserait tout en les niant. »

Le temps n'a que trop justifié ces prévisions du génie. Le grand combat que Bossuet voyait se préparer contre l'Eglise, n'est point terminé , et les fausses écoles sorties du cartésianisme ne cessent d'enfanter sous nos yeux des systèmes où se trahit la plus triste impuissance, quand la folie n'y éclate point.

11 était nécessaire de faire ces observations au sujet du cartésianisme, avant de signaler l'inilacnce exercée par Descartes sur la littérature française.

On a dit de l'auteur des Mèdilalions que tout le monde admirerait en lui l'un des maîtres de notre langue, si. chez le philosophe, le fond des choses ne s'était emparé de l'admiration universelle. Rien n'est plus vrai. En même temps qu'il faisait prendre un si vaste essor à la métaphysique, à la géométrie , à la physique . à la mécanique , Descartes prouvait par ses écrits qu'il n'eût tenu qu'à lui d'être le plus bel esprit de son siècle. Contemporain de Balzac, qui, de Cicéron son modèle, cherchait surtout à imiter la période abondante et pompeuse. Descartes suivit une autre voie ; et c'est à lui que revient l'honneur d'avoir introduit le premier dan; la prose française, celte clarté, cette précision, cette simplicité pleine d'é'égance et de bon goût, qni caraclérisenl les grands écrivains du dix-septième siècle, et dont on n'a voulu trouver le premier exemple que vingt ans plus tard , dans les Provinciales. Les plus illustres, les plus originaux , portent son empreinte. \''esl-ce pas dans le Discours sur la Méthode, que Pascal, Arnauld, \icole. tout Port-Royal a puisé le mépris de l'antiquilé , comme autorité scientifique? El Bossuet, et Fénelon. ces deux gloires de l'Eglise de France, n'étaienl-ils pas, dans une certaine mesure, cartésiens? Théologiens , philosophes, géomètres, tous obéissent à une impulsion commune, et cette impulsion vient de Descartes. Nun-seulemenI les prosateurs, mais les poètes eux-mêmes subissent la domination de ce puissant génie. Elle se fait sentir dans Racine . dans Molière, et encore plus dans la Fonlaine ; elle est manifeste i liez Boileau, qni, même dans les Gelions de la poésie el dans les jeux de l'im gination, voulait que tout fût avoué par la raison. La raison! n'est-ce pas la muse de Descartes? A. de C.

Idée de Dieu.

Quoique l'idée de Dieu soit telloinent empreinte en l'esprit humain, qu'il n'y ait personne qui n'ait en soi la fa'^^nllé de le connaître, cela n'em, éche pas que plusieurs personnes n aient pu passer toute la vie sans jamais se représenter distinctement cette idée. Et en effet ceux qui pensent avoir l'idée de plusieurs dieux ne l'ont point du tout; car il im-

plique contradiclion d'en concevoir plusieurs souvoraineraenl parfaits; et quand les anciens nommaient phisieiirs dieux, ils n'entendaient pas plusieurs tout-puissants , mais seulement plusieurs êtres fort puissants, au-dessus desquels ils imaj^inaient un seul Jupiter comme souverain, et auquel seul, par conséquent, ils appliquaient l'idée du vrai Dieu , qui se présentait confusément à eus.

... Par l'idée de Dieu je n'entends autre chose que ce que les hommes ont coutume d'entendre lorsqu'ils en parlent, et ce qu'il faut aussi de nécessité qu'entendent mes adversaires eux-mêmes; autrement comment auraient-ils pu dire que Dieu est infini et incompréhensible, et qu'il ne peut pas être représenté par nohe imagination? Et comment pourraient-ils assurer que ces attributs, et une infinité d'autres qui nous expriment sa grandeur, lui conviennent, s'ils n'en avaient pas l'idée? Il faut donc deraenrer d'accord qu'on a l'idée de Dieu, et qu'on ne peut pas ignorer quelle est cette idée, ni ce que l'on doit entendre par elle; car sans cela , nous ne pourrions rien du tout connaître de Dieu; et l'on aurait beau dire, par exemple, qu'on croit que Dieu est, et que quelque attribut de perfection lui appartient, ce ne serait rien dire, puisque cela ne porterait aucune signification à notre esprit; ce qui serait la chose la plus impie et la plus impertinente du monde. (Lettres C.M'II et CXVIII, t. I.)

H y a une grande importance à prouver par la raison l'existence de Dieu et l' immatérialité de l'âme.

J'ai toujours cru que les deux questions de Dieu et

de l'âme étaient les principales de celles qui doivent plutôt être démontrées par les raisons de la philosophie que par celles de la théologie. 11 suffit bien à nous, qui sommes fidèles, de croire par la foi qu'il y a un Dieu, et que l'âme humaine ne meurt point avec le corps, mais cei'tainement il ne semble pas possible de pouvoir jamais persuader aux infidèles aucune religion, ni presque même aucune vertu morale , si avant tout on ne leur prouve ces deux points par des raisons naturelles; et parce que souvent en cette vie il y a de plus grandes récompenses pour les vices que pour les vertus, peu de personnes préféreraient le juste à l'utile si elles n'étaient retenues ni par la crainte de Dieu ni par

DKSCAKTKS. 35

I allcutc d'une aiilre vie. Il est bien vrai qu il l'aul croire qu'il y a lin Dieu , parce que les saintes Ecritures nous l'enseignent; et, d'un autre cijté, il faut croire aux saintes Ecritures parce qu'elles viennent de Dieu. La raison en est que, la foi étant un don de Dieu, celui qui donne la grâce pour faire croire les autres choses, peut aussi nous la donner pour nous faire croire qu'il existe. Mais on ne saurait pourtant proposer cela aux infidèles, qui pourraient s'imaginer que l'on conimetlrait en ceci la faute que les logiciens nonitncnt un cercle.

Et dans le vrai, j'ai remarqué que tous les lliéologien.s n'assurent pas seulement que l'existence de Dieu peut se prouver par la raison naturelle; mais ils infèrent aussi de la sainte Ecriture, que sa connaissance est beaucoup plus claire que celle que Ion a de plusieurs choses créées , et qu'en effet elle est si facile , que ceux qui ne l'ont pas sont coupables; comme il paraît par ces paroles de la Sagesse, chapitre XIII, où il est dit : Que leur ignorance n'est pas pardonnable ; car si leur esprit a pénétré si avant dans la connaissance des choses du monde , comment est-il pussib'c qu'Us n'en aient point reconnu plus facilement le souverain Seigneur? Et aux Romains, ch. I, il est dit qu'ils sont inexcusables; et encore au même endroit, par ces paroles : Ce gui est connu de Dieu est manifeste dans eux. Il semble donc que nous soyons avertis, que tout ce qui peut se savoir de Dieu peut être prouvé par des raisons qu'il n'est pas besoin de tirer d'ailleurs que de nous-mêmes et de la simple considération de la nature de notre esprit. Aussi ai-je cru que je n'agirais pas contre le devoir d'un philosophe si je faisais voir eouiment et par quelle voie nous pouvons, sans .sortir de nous-mêmes, connaître Dieu plus facilement et plus certainement que nous ne connaissons les choses du inonde. (Méditations, ép. dédie, à la Sorboiine.)

Existence de Dieu démontrée par ses effets , par cela seul que son idée est en nous.

H me reste à examiner de quelle façon j'ai acquis l'idée d'un être souverainement parfait, car je ne l'ai pas reçue par les sens, et jamais elle ne s'est offerte à moi contre mon

attente, ainsi que font d'ordinaire les idées des choses sensibles, lorsque ces choses se présentent ou semblent se présenter aux organes extérieurs des sens; elle n'est pas aussi une pure production ou fiction de mon esprit, car il n'est pas en mon pouvoir d'y diminuer ni d'y ajouter aucune chose ; et par conséquent il ne reste plus autre chose à dire, sinon que celte idée est née et produite avec moi dès lors que j'ai été créé, ainsi que l'est l'idée de moi-même. Et de vrai, on ne doit pas trouver étrange que Dieu en me créant ait mis en moi celte idée pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage ; et il n'est pas aussi nécessaire que cette marque soit quelque chose de différent de cet ouvrage même : mais de cela seul que Dieu m'a créé , il est fort croyable qu'il m'a, en quelque façon, produit à son image et semblance, dans laquelle l'idée de Dieu se trouve contenue par la même faculté par laquelle je me conçois moi-même , c'esl-à-dire que , lorsque je lais réflexion sur moi, non-seulement je connais que je suis une chose imparfaite , incomplète et dépendante d'aulrui, qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne suis; mais je connais aussi, en même temps, que Celui duquel je dépends, possède en soi toutes ces grandes choses auxquelles j'aspire et dont je trouve en moi les idées, mais pas indéfiniment et seulement en puissance, mais qu'il en jouit actuellement et infiniment, et ainsi qu'il est Dieu. Et toute la force de l'argument dont j'ai usé ici pour prouver l'existence de Dieu consiste en ce que je reconnais qu'il ne serait pas possible que ma nature lût telle qu'elle est, c'est-à-dire que j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu n'existait véritablement; ce même Dieu, dis-je, duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède toutes ces hautes perfections dont notre esprit peut bien avoir quelque légère idée, sans pourtant les pouvoir comprendre, qui n'est sujet à aucun delaul, et qui n'a rien de toutes les choses qui dénotent quelque impeifection. {Méditation 3", t. I, p. 289, 292. )

De la certitude de l'existence de Dieu dépend nécessairement la certitude des autres choses.

Je remarque que la certitude de toutes les autres choses dépend si absolument de l'existence de Dieu, que, sans cette

DESGARTES. 37

connaissance il est impossible de pouvoir jamais rien savoir parfaitement.

Car encore que je sois d'iuie telle nature, que dès aussitôt* que je comprends quelque clios<' fort clairement et fort distinctement, je ne puis m'enipcclier de la croire vraie; néanmoins, parce que je suis aussi d une telle nature que je ne puis pas avoir l'esprit continuellement attaché à une même chose, et que souvent je me ressouviens d'avoir jugé une chose être vraie lorsque je cesse de considérer les raisons qui m'oot obligé à la juger telle, il peut arriver pendant ce temps-là que d'autres raisons se présentent à moi qui me feraient aisément changer d'opinion si j'ignorais qu'il y eût un Dieu; et ainsi je n'aurais jamais une vraie et certaine science d'aucune chose que ce soit, mais seulement de vagues et inconstantes opinions.

Comme par exemple lorsque je considère la nature du triangle rectiligne, je connais évidemment, moi qui suis un peu versé dans la géométrie , que ses trois angles sont égaux à deux droits; et il ne m'est pas possible de ne le point croire pendant que j'applique ma pensée à sa démon- .stration ; mais aussitôt que je l'en détourne, encore que je me ressouvienne de l'avoir clairement comprise, toutefois il se peut faire aisément que je doute de sa vérité si j'ignore qu'il y ait un Dieu : car je puis me persuader d'avoir été fait tel par la nature que je me puisse aisément tromper même dans les choses que je crois comprendre avec le plus d'évidence et de certitude; vu principalement que je me souviens d'avoir souvent cru beaucoup de choses vraies et certaines, lesquelles d'autres raisons m'ont par ;tprès porté à juger absolument fausses. Mais après avoir reconnu qu'il y a un Dieu, pour ce que - en même temps j'ai reconnu aussi que toutes choses dépendent de lui, et qu'il n'est pas trompeur ; et qu'ensuite de cela j'ai jugé que tout ce que je conçois clairement et distinctement ne peut manquer d'être vrai; encore que je ne pense plus aux raisons pour lesquelles j'ai jugé cela être véritable , pourvu seulement qiie je me ressouvienne de l'avoir clairement et distinctement compris , on ne me peut apporter aucune raison contraire

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