‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 6 sur 35 · e se dit plus · texte numérisé non relu

e se dit plus

- Parce que.

qui me le fasse jamais révoquer en doute. Ainsi j'ai une \Taie et certaine science. Et cette même science s'étend aussi à toutes les autres choses que je me ressouviens d'avoir autrefois démontrées comme aux vérités de la géométrie et autres semblables : car qu'est-ce que l'on me peut objecter pour les révoquer en doute? Sera-ce que ma nature est telle , que je suis fort sujet à me méprendre ? Mais je sais déjà que je ne puis me tromper dans les jugements dont je connais clairement les raisons. Sera-ce que j'ai estimé autrefois beaucoup de choses pour \Taies et pour certaines que j ai reconnues après être fausses? Mais je n'avais connu clairement ni distinctement aucune de ces choses-là, et ne sachant point encore cette règle par laquelle je m'assure de la vérité, j'avais été porté à les croire par des raisons qu( j'ai reconnues depuis être moins fortes que je ne me lo étais pour lors imaginées.

Et ainsi je reconnais très-clairement que la certitude et la vérité de toute science dépend de la seule connaissance du vrai Dieu; en sorte que, avant que je le connusse, je ne pouvais savoir parfaitement aucune autre chose ; et à présent que je le connais , j'ai le moyen d'acquérir une science parfaite touchant une infinité de choses, non-seulement de celles qui sont en lui, mais aussi de celles qui appartiennent à la nature corporelle, eu tant qu'elle peut servir d objet aux démonstrations des géomètres, lesquels n'ont pas d'égard à son existence. [Méditation V, p. 321. )

Descartes justijîe contre ses calomniateurs la méthode du doute, à l'égard même de l'existence de Dieu, qu'il avait employée dans ses Méditations.

Quelques calomniateurs ignorants m'ont objecté que j'a* vais supposé qu'il n'y avait point de Dieu; que Dieu, s'il existait, pouvait nous tromper; qu'il ne fallait donner aucune créance aux sens ; que le sommeil ne pouvait se distinguer de la veille. Mais u'ont-ils pas vu que j avais rejeté toutes ces choses en paroles très-expresses ; que je les ai même réfutées par des arguments très-forts, et j'ose même dire plus forts qu'aucun autre qui ait été employé avant moi. Et, afin de le pouvoir faire plus commodément et plus

efficacement, j'ai proposé toutes ces choses comme douteuses au commencement de mes méditations... Mais qu'y a-t-il de plus inique que d'attribuer à un auteur des opinions qu'il ne propose que pour les réfuter? Qu'y a-t-il de plus impertinent que de feindre qu'on les propose, et qu'elles ne sont pas encore réfutées, et par conséquent que celui qui rapporte les arguments dont se servent les athées est lui-même un athée pour un temps? Qu'y a-t-il de plus puéril que de dire que s'il vient à mourir avant que d'avoir écrit ou inventé la démonstration qu'il espère, il meurt comme un athée, et qu'il a enseigné par avance une pernicieuse doctrine contre la maxime communément reçue qui dit qu'il n'est pas permis défaire du mal pour en tirer du bien, et choses semblables? Quelqu'un dira peut-être que je n'ai pas rapporté ces fausses opinions comme venant d' autrui, mais comme venant de moi; mais qu'importe? puisque dans le même livre où je les ai rapportées je les ai aussi toutes réfutées ; et même qu'on peut voir aisément , par le titre même du livre, que j'étais fort éloigné de les croire, puisque j'y promettais des démonstrations touchant l'existence de Dieu. Peut-on s'imaginer qu'il y ait des hommes assez sols ou assez simples pour se persuader que celui qui compose un livre qui porte ce titre, ignore, quand il trace les premières pages, ce qu'il a entrepris de démontrer dans les suivantes? De plus, la façon d'écrire que je m'étais proposée, qui était en forme de Méditations, et que j'avais choisie comme fort propre pour expliquer plus clairement les raisons que j'avais à déduire, m'obligeait de ne pas proposer ces objections autrement que comme miennes. Que si cette raison ne satisfait pas ceux qui se mêlent de censurer mes écrits , je voudrais savoir ce qu'ils disent des Écritures saintes, avec lesquelles nuls autres écrits qui viennent de la main des hommes ne doivent être comparés , lorsqu'ils voient certaines choses qui ne se peuvent bien entendre si l'on ne suppose qu'elles sont rapportées comme étant dites par des impies ou du moins par d'autres que le Saint-Esprit ou les prophètes; telles que sont ces paroles de YEcclésiaste , chapitre second : Xe vaut-il pas mieu.r boire et manger, et faire (jouter à son âme des fruits de son travail, etc.. Et au chapitr(^ suivant : J'ai souhaité en mon cœur, pensant aux enfants des hommes , que Dieu les éprouvât et fit connaître

qu'ils sont semblables aux bêtes. C'est pourquoi l'homme et les chevaux périssent de même façon , leur condition est pareille ; comme l'homme meurt , ceux-ci meurent; ils ont tons une pareille respiration , et l'homme n'a rien de plus que le cheval, etc. Pensent-ils que le Saint-Esprit nous enseigiit; en ce lieu-là qu'il faut l'aire bonne chère, qu'il n'y a qu'à se donner du bon temps , et que nos âmes ne sont pas plus immortelles que celles des chevaux? Je ne pense pas qu'ils soient enragés et perdus à ce point ; mais aussi ne doiventils pas me calomnier si je n'ai pas gardé, en écrivant, des précautions qui n'ont jamais été observées par aucun autre qui ait écrit, non pas même par le Saint-Esprit. {Lettre .\CIX, t. I.)

La méthode cartésienne ne doit être employée que par le petit nombre.

La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est pas un exemple que chacun doit suivre. Et le monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement, à savoir : de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements , ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées : d'où vient que s'ils avaient une fois pris la liberté de douter des principes qu'ils ont reçus et de s'écarter du chemin conmiun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient égares toute leur rie; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits , doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres' qu'en chercher eux-mêmes de meilleures'. (Discours sur la Méthode.)

* Dirigé par ses croyances chiélieiines, Descartes a pu opérer son périlleux voya^i^e et arriver au port. Mais il serait dangereux, même avec une foi aussi ferme, de suivre l'exemple du grand philosophe. Les preuves mélaphysiques, Pascal l'a dit avec raison, ne peuvent servir qu'à un petit nombre, et encore «/«■ heure aprh la démonstration, ce petit nombre en vient-il à rraimtre de s'iHre trompé!

DESGARTES. 41

Office de la raison à l'égard de diverses vérités révélées.

Il est des choses qui ne sont crues que par la foi, comuio celles qui regardent le mystère de l'Incarnation , de la Trinité et semblables. Il en est d'autres qui , quoiqu'elles appartiennent à la foi, peuvent néanmoins èlre discutées e( prouvées par la raison naturelle , entre lesquelles les théologiens ont coutume de mettre l'esisfence de Dieu et la distinction de l'âme humaine d'avec le corps. Enfin il en est d'autres qui n'appartiennent en aucune façon à la foi, mais qui sont seulement soumises à la recherche du raisoimement humain , comme la quadrature du cercle , la pierre philosophale et autres semblables. Et comme ceux-là abusent de la parole de la sainte Ecriture, qui, par quelque mauvaise explication qu'ils leur donnent, croient en pouvoir déduire ces dernières ; de même aussi ceux-là dérogent à son autorité, qui entreprennent de démontrer les premières par des arguments tirés de la seule philosophie. Cependant tous les théologiens soutiennent que l'on peut entreprendre de montrer que celles-là même ne répugnent point à la lumière de la raison, et c'est en cela qu'ils mettent leur principale étude; mais, pour les secondes, ils estiment qu'elles ne répugnent point à la lumière naturelle même, et ils exhortent et encouragent les philosophes à faire tous leurs efforts pour tâcher de les démontrer par des moyens humains, c'est-à-dire tirés des seules lumières de la raison. Mais je n'ai encore vu personne qui assurât qu'il ne répugne pas à la nature des choses qu'une chose soit autrement que la sainte Ecriture nous enseigne qu'elle est, à moins qu'il ne voulût montrer indirectement qu'il ajoute peu de foi à cette Ecriture; car, comme nous avons été premièrement hommes avant d'être faits chrétiens, il n'est pas croyable que quelqu'un embrasse sérieusement et tout de bon des opinions qu'il juge contraires à la raison qui le fait homme pour s'attacher à la foi par laquelle il est chrétien.

Différence entre les vérités acquises et les vérités révélées.

Il y a cette grande différence entre les vérités acquises el les révélées, que la conn'aissance de celles-ci ne dépendant

42 DESGARTKS.

que de la grâce (laquelle Dieu ne refuse à personne , quoiqu'elle ne soit pas efficace en tous) , les plus simples et les plus idiots y peuvent aussi bien réussir que les plus subtils; au lieu que, sans avoir plus d'esprit que le commun, on ne doit pas espérer de rien faire d'extraordinaire dans les sciences humaines. Et enfin quoique nous soyons obligés à prendre garde à ce que nos raisonnements ne nous persuadent aucune chose qui soit contraire à ce que Dieu a voulu que nous crussions, je crois cependant que c'est appliquer l'Ecriture sainte à une fin pour laquelle Dieu ne l'a point donnée, et par conséquent en abuser que d'en vouloir tirer la connaissance des vérités qui n'appartiennent qu'aux sciences humaines , et qui ne servent point à notre salut. {Lettre C, t. ii. )

Oh ne saurait se former une trop haute idée des œuvres de Dieu; mais ce serait trop présumer de soi-même que de chercher à connaître toutes les jins que Dieu s'est proposées en créant le monde.

Dans l'explication que nous avons donnée, à l'aide de nos seuls principes, de tous les phénomènes, c'est-à-dire des effets qui sont dans la nature , et que nous apercevons par l'entremise de nos sens, nous avons commencé par ceux qui sont les plus généraux et dont tous les autres dépendent, à savoir, par l'admirable structure de ce monde visible. Mais pour ne point se tromper en les examinant , il me semble qu'on doit examiner soigneusement deux choses. La première est que nous ayons toujours devant les yeux que la puissance et la bonté de Dieu sont infinies, afin que cela nous fasse connaître que nous ne devons point craindre de nous tromper en imaginant ses ouvrages trop grands, trop beaux ou trop parfaits; mais que nous pouvons bien nous tromper, au contraire, si nous supposons en eux quelques bornes ou quelques limites dont nous n'ayons aucune connaissance certaine. La seconde est que nous ayons aussi toujours devant les yeux que la capacité de notre esprit est fort médiocre, et que nous ne devons pas trop présumer de nous-mêmes' comme il semble que nous ferions si nous

• Voici un exemple de la docilité de Descartes à tout ce qui éraa-r

DESCARTKS. il3

supposions que l'univers eut quelques limites, sans que cela» nous fût assuré par révélation divine, ou du moins par des raisons naturelles fort évidentes, parce que ce serait vouloir que notre pensée pût s'imaginer quelque chose au delà de ce à quoi la puissance de Dieu s'est étendue en créant le monde; mais aussi encore plus, si nous nous persuadons que ce n'est que pour notre usage que Dieu a créé toutes les choses, ou bien seulement si nous préfendions pouvoir connaître par la force de notre esprit quelles sont les fins pour lesquelles il les a créées.

Car quoique ce soit une pensée pieuse et bonne , en ce qui regarde les mœurs, de croire que Dieu a fait toutes choses pour nous, afin que cela nous excite d'autant plus à l'aimer et à lui rendre grâce de tant de bienfaits, quoique cette pensée soit vraie en quelque sens, parce qu'il n'y a rien de créé dont nous ne puissions tirer quelque usage, quand ce ne serait que celui d'exercer notre esprit en le considérant, et d'être incités à louer Dieu parce spectacle; il n'est cependant aucunement vraisemblable que toutes choses aient été faites pour nous, en sorte que Dieu n'ait eu aucune autre fin en les créant', et ce serait, ce me semble, hors de raison de vouloir se servir de cette opinion pour appuyer

nait ou semblait émaaer du saint siège. II écriuait au père Mersenne, en 1633 :

« Je ne voudrais pour rien au monde soutenir mon opinion contre l'autorité de l'Eglise. Je sais bien qu'on pourrait dire que tout ce que les inquisiteurs de Rome ont décidé n'est pas incontinent article de foi pour cela, et qu'il faut, premièrement, que le concile y ait passé : mais je ce suis pas si amoureux de mes pensées, que de vouloir me servir de telles exceptions pour les maintenir. >.

1 Cette partie de la doctrine de Descaries a été l'objet de quelques critiques, de la part de Leibniz, entre autres. L'abbé Emery et d'autres théologiens affirment néanmoins que ces critiques ne sont pas fondées. Ils s'appuient sur l'autorité des maîtres de la vie spirituelle, même les plus mystiques et les plus accrédités, qui reconnaissent que Dieu , dans la création de l'univers , a eu des desseins secrets. " 0 mon Dieu, disait M. Olier, vous êtes au fond de tout, et paraissez sous chaque chose en quelqu'une de vos perfections Quoique vous soyez caché sous ces créatures, pour m'avertir de tout ce que vous êtes, et pour m'obliger d'adorer vos beautés, vous avez encore eu beaucoup d'autres desseins que Je ne connais pas. ' (Jonniéc du Chrétien, p. I.")0, Olier.)

des raisoiiiieinents de physique ; car nous ne saurions douter qu'il n'y ait une infinité de choses qui sont maintenant dans le monde, ou bien qui y ont été autrefois, et ont déjà entièrrmeni cessé d'être, qu'aucun homme n'a jamais vues ou connues, et qui ne lui ont jamais servi à aucun usatje. {^Principes de la Philosophie., i\f ])arlie.)

La génération future doit quelquefois obtenir la préférence sîir la génération présente.

Il est vrai que chaque homme est obligé de procurer autant qu'il est en lui le bien des autres, et que c'est proprement ne valoir rien que de n'être utile à personne. Cependant nos soins doivent s'étendre plus loin que le temps présent; il est bon d'omettre des choses qui apporteraient peut-être quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c'est à dessein d'en faire d'autres qui en apportent davantage à nos neveux. ( Discours sur la Méthode.)

La justice, fondement des Etats.

La justice seule maintient les Etats et les empires : c'es-t pour l'amour d'elle que les hommes ont quitté les grottes et les forêts pour bâtir des villes; c'est elle seule qui donne et qui maintient la liberté; comme au contraire c'est de l'impunité des coupables et de la condamnation des innocents que vient la licence, qui, selon la remarque de tous les politiques, a été la ruine des républiques. (Lettre /", t. ni.)

Opinion qu'on peut avoir de soi-même.

Quoique la vanité, qui fait qu'on a meilleure opinion de soi qu'on ne doit, soit un vice qui n'appartient qu'aux âmes faibles et basses, ce n'est pas à dire que les plus fortes et généreuses se doivent mépriser; mais il faut se faire justice à soi-même en reconnaissant ses perfections aussi bien que ses défauts ; et si la bienséance empêche qu'on ne les publie, elle n'empêche pas pour cela qu'on ne les ressente. (Lettre VU, t. i.)

Sur l'enseignement de la phitosoplàe au colléye de la Flèche.

Vous voulez savoir mon opinion sur l'éducation de monsieur lotre fils'... Je ne vous conseille point de l'envoyer dans nos parages pour y étudier la philosophie , comme vous en avez la pensée. La philosophie ne s'enseigne ici que trèsmal, les professeurs n'y font que discourir une heure le jour, environ la moitié de l'année, sans dicter jamais aucun écrit ni achever le cours en aucun temps déterminé ; en sorte que ceux qui veulent savoir un peu sont contraints de se faire instruire en particulier par quelques maîtres, ainsi qu'on fait en France pour le droit, lorsqu'on veut entrer en office. Qfr, quoique mon opinion ne soit pas que toutes les choses qu'on enseigne en philosophie soient aussi vraies que l'Evangile, cependant, parce que la philosophie est la clef des autres sciences, je crois qu'il est très-utile d'en avoir étudié le cours entier, comme il s'enseigne dans les écoles des jésuites, avant qu'on entreprenne d'élever son esprit au-dessus de la pédanterie, pour se faire savant de la honne sorte. Et je dois rendre cet honneur à mes maîtres de dire qu'il n'y a aucun lieu au monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux qu'à la Flèche^. Outre que c'est, ce me semhie , un grand changement pour la première sortie de la maison , de passer tout d'un coup dans un pays différant de langage, de façon de vivre et de religion, au lieu que l'air de la Flèche est voisin du vôtre , et parce qu'il y va quantité de jeunes gens de tous les quartiers de la France , ils y font un certain mélange d'humeurs, par la conversation les uns des autres, qui leur apprend presque la même chose que s'ils voyageaient, et enfin l'égalité que les jésuites

* Descartes écrivait à l'un de ses amis qui voulait envoyer son fils finir ses études à l'étranger.

- Dans une lettre adressée en juin 1637 à son ancien professeur de philosophie, Descartes parle avec effusion des obligations qu'il lui a et prie le docte religieux de lui continuer encore ses enseignemrnls. — \. t. VI, p. 320 des OEiiires de Descurtes, édit. Cousin, et même volume, p. 332, une autre lettre oii il prie un Père jésuite df lui enrayer ses censures , déclarant ^ que ceux qui le reprendront de quelque faute lui feront toujours plus de plaisir que ceux qui lui donnent des louanges.

mettent entre eux, en ne traitant «juère d'une autre manière ceux qui sont les plus distingués que ceux qui le sont moins*, est une invention extrêmement bonne pour leur ôter la délicatesse et les autres défauts qu'ils peuvent avoir acquis par la coutume d'étro bien traités dans les maisons de leurs parents. Mais, monsieur, j'appréhende que la trop bonne opinion que vous m'avez fait avoir de moi-même , en prenant la peine de me demander mon avis , ne m'ait donné occasion de vous l'écrire plus librement que je ne devais : c'est pourquoi je n'y ose rien ajouter, sinon que si monsieur votre fils vient en ces quartiers, je l'y servirai eu tout ce qui me sera possible. [Lettre XC, t. n.)

A Monsieur de Bahac.

Monsieur,

J'ai porté ma main contre mes yeux pour voir si je ne dormais point, lorsque j'ai lu dans votre lettre que vous aviez dessein de venir ici , et maintenant encore je n'ose me réjouir autrement de cette nouvelle que comme si je l'avais seulement songée : toutefois je ne trouve pas fort étrange qu'un esprit grand et généreux comme le vôtre ne se puisse accommoder à ces contraintes scrviles auxquelles on est obligé dans la cour ; et puisque vous m'assurez tout de bon que Dieu vous a inspiré de quitter le monde, je croirais pécher contre le Saint-Esprit si je tâchais à ^ vous détourner d'une si sainte résolution ; même vous devez pardonner à mon zèle si je vous convie de choisir Amsterdam pour votre retraite , et de le préférer, je ne dirai pas seulement à tous les couvents des capucins ou des chartreux , où

1 Le vénérable et docte abbé Emery, dans l'introduction de son livre des Pensées de Descaiies , a très-bien établi que la prétendue hostilité des jésuites contre la philosophie cartésienne est une invention de lîayle , et que si l'on a vu quelques jésuites, comme le P. Le \ alois et le P. Daniel , se déclarer contre le cartésianisme, un grand nombre d'autres continuèrent d'être favorables à celle doctrine, qui ne cessa jamais d'être enseignée dans un grand nombre de collèges de la compagnie, et qui fut célébrée avec éclat par le P. Guénard, en 1755, dans un admirable discours couronné par l'Académie française.

- On dirait maintenant : île vous détourner.

force honnêtes gens se retirent , mais aussi à toutes les plus belles demeures de France et d'Italie, et même à ce célèbre ermitage dans lequel vous étiez l'année passée. Quelque accomplie que puisse être une niaison des champs , il y manque toujours une infinité de commodités qui ne se trouvent que dans les villes, et la solitude même qu'on y espère ne s'y rencontre jamais toute parfaite. Je veux bien que vous y trouviez un canal qui fasse rêver les plus grands parleurs, une vallée si solitaire qu'elle puisse leur inspirer du transport et de la joie ; mais malaisément se peut-il faire que vous n'ayez aussi quantité de petits voisins qui vous vont quelquefois importuner, et de qui les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris : au lieu qu'en cette grande ville où je suis , n'y ayant aucun homme, excepté moi, qui n'exerce la marchandise ', chacun y est tellement attentif à son profit, que j'y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne. Je me vais promener tous les jours parmi la confusion d'un grand peuple avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées ; et je n'y considère pas autrement les hommes que j'y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent en vos forcis, ou les animaux qui y paissent; le bruit même de leurs tracas n'interrompt pas plus mes rêveries que ne ferait celui de quelque ruisseau : que si je fais quelquefois réflexion sur leurs actions, j'en reçois le même plaisir que vous feriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes; car je vois que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure, et à faire que je n'y aie manque d'aucune chose. Que s'il y a du plaisir à voir croître les fruits on nos vergers , et à y être dans l'abondance jusqu'aux yeux, pensez-vous qu'il n'y en ait pas bien autant à voir venir ici des vaisseaux qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes, et tout ce qu'il y a de rare en Europe ? Quel autre lieu pourrait-on choisir au reste du monde où toutes les commodités de la vie et toutes les curiosités qui peuvent être souhaitées soient si faciles à trouver qu'en celui-ci? Quel autre pays où l'on puisse jouir dune liberté si entière, où l'on puisse dormir avec moins d'inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied exprès pour nous

' Qui ne fasse le commerce.

garder, où les empoisonnements , les trahisons, les calomnies soient moins connus, et où il soit demeuré plus de restes de l'innocence de nos aïeux? Je ne sais comment vous pouvez tant aimer l'air de l'Italie , avec lequel on respire si souvent la peste, et où toujours la chaleur du jour est insupporla!)l(', la fraîcheur du soir malsaine, et où l'obscurité de la nuit couvre des larcins et des meurires. Que si vous craiyuez If s hivers du septentrion, dites-moi quelles ombres, quel éventail, quelles fontaines vous pourraient si bien préserver à Home des inconvénients de la chaleur, comme un poële et un grand feu vous exempteront ici d'avoir froid.

Au reste , je vous dirai que je vous attends avec un petit recueil de rêveries qui ne vous seront peut-être pas désagréables, et, soit que vous veniez ou que vous ne veniez pas, je serai toujours passionnément, etc. [Lettre Cil, t. f.)

A Monsieur de Balzac.

Monsieur,

Encore que, pendant que vous avez été à Balzac, je susse bien que tout autre entretien que celui de vousmême vous devait êlre importun, si est-ce^ que je n'eusse pu vous y envoyer parfois quelque mauvais compliment, si j'eusse cru que vous y eussiez dû demeurer si longtemps, comme vous avez fait; mais ayant eu l'honneur de recevoir nue de vos lettres , par laquelle vous me faisiez espérer que vous seriez bientôt à la cour, je fis un peu de scrupule d'aller troubler votre repos jusque dans le désert, et crus qu'il valait mieux que j'attendisse à vous écrire que vous en fussiez sorti Mais puisque vous êtes maintenant à Paris, il

faut que je vous demande ma part du temps que vous avez résolu d'y perdre à l'entretien de ceux qui vous iront visiter, et que je vous dise que depuis deux ans que je suis dehors^, je n'ai pas été une seule fois tenté d'y retourner, sinon depuis qu'on m'a mandé que vous y étiez; mais cette nouvelle m'a fait connaître que je pourrais être maintenant quelque autre part plus heureux que je ne suis ici, et si l'occupation qui m'y retient n'était, selon mon petit jugement, la plus

1 On dirait aujourd'hui ; toujours est-il , etc. '^ En Hollande.

importante en laquelle je puisse jamais être employé, la seule espérance d'avoir l'honneur de votre conversation , et de voir naître naturellement devant moi ces fortes pensées que nous admirons dans vos ouvrages, serait suffisante pour m'en faire sortir. Ne me demandez pas, s'il vous plaît, quelle peut être cette occupation que j'estime si importante, car j'aurais honte de vous la dire ; je suis devenu si philosophe que je méprise la plupart des choses qui sont ordinairement estimées , et en estime quelques autres dont ou n'a point accoutumé de faire cas : toutefois , pour ce que vos sentiments sont fort éloignes de ceux du peuple, et que vous m'avez souvent témoigné que vous jugiez plus favorablement de moi que je ne méritois , je ne laisserai pas de vous en entretenir plus ouvertement quelque jour si vous ne l'avez point désagréable : pour cette heure, je me contenterai de vous dire que je ne suis plus en humeur de rien mettre par écrit, ainsi que vous m'y avez autrefois vu disposé : ce n'est pas que je ne fasse grand état de la réputation , lorsqu'on est certain de l'acquérir bonne et grande, comme vous avez fait; mais pour une médiocre et incertaine, telle que je la pourrais espérer, je l'estime beaucoup moins que la tranquillité d'esprit que je possède. Je dors ici dix heures toutes les nuits, et sans que jamais aucun soin me réveille. Après que le sommeil a longtemps promené mon esprit dans des bois, des jardins et des palais enchantés, où j'éprouve tous les plaisirs qui sont imaginés dans les fables, je mêle insensiblement mes rêveries du jour avec celles de la nuit, et quand je m'aperçois d'être éveillé, c'est seulement afln que mon contentement soit plus parfait et que mes sens y participent, car je ne suis pas si sévère que de leur refuser aucune chose qu'un philosophe leur puisse permettre sans offenser sa conscience. Enfin il ne me manque rien ici que la douceur de votre conversation , mais elle m'est si nécessaire pour être heureux, que peu s'en faut que je ne rompe tous mes desseins afin de vous aller dire de bouche que je suis de tout mon cœur, etc. {Lettre CI, t. i.)

VOITURE (Vincent).

Coiilemporain de Balzac, plus jeune sculemcnl do quelque* aiiiidr^ Voilure s appliijua comme lui à polir dos /c</rc.5 adressées à diverses pci souiics, mais loules destinées au publie. La forme épistolaire était ci i0|[ue. Aux imposants volumc-i du seizième siècle suceédaient ces feuill' léyère» , et les œuvres savantes cédaient le pas à des écrits in<(éiiieux.

Un nouvel auditoire avait appelé sur la scène un nouveau genre d'écrivains. Louijtcmps vouée à l'ifjnorancp, la cour de France prit à cœujd'imiter les cours d'Italie ; jjrands scijjneurs et grandes dames se piquèrent d'aimer les livres et de s'y connaître. On vit la marquise de Rambouillet et sa célèbre fille, Julie d'Anfjennes, depuis ducliesse de Munlausier, transformer leur liolel en véritable académie. Dès lors, autour des ^/relieiises se groupèrent les heaux-espriis , deux noms destinés au ridicule, mais qui étaient à celle époque donnés et acceptés comme des titre» •[lorieux. Pour les courtisans et les femmes dont le grand souci est de plaire, l'expression, qui doit toujours être agréable, passe avant la pensée, qu'il faut déguiser trop souvent. Soumis à un tel aréopage, les auteurs s'attachèrent avant tout à l'expression ; ils prodiguèrent les élégances et les raffinements du langage.

Lu conte de fées nous représente une jeune princesse qui ne pouvait ouvrir la houclic sans en faire tomber des perles et des pierreries. Les favoiis des fées de l'iiôtel de Rambouillet semblent avoir eu la prétention de renouveler cette merveille , et Voiture plus que tous les autres. IVi la nature ni le travail ne lui avaient donné un talent d'écrivain comparable à celui de Balzac. Il eut pourtant l'esprit de se faire une réputation égale et une fortune plus brillante. Ses lettres et ses vers le mirent bientôt à la mode. Balzac aussi faisait des vers, mais eu latin. Voiture fut mieux avisé : les femmes purent lire les siens et les prônèrent. Ils nous paraissent aujourd'hui assez faibles pour la plupart et froidement ingénieux. Mais tout le monde les admirait alors, et on les admira longlemps. Boileau, Boileau lui-même, met Voiture à côté d'Horace, cl, plus de cinquante ans après, Jean-Baptiste Rousseau ose encore le placer au rang de la Fontaine .' Nous n'avons à nous occuper ici que de si prose. En écrivant des lettres, ainsi que l'avait fait Balzac, il voulut être son rival et non pas son imitateur. Il prit le contre- pied de sa manière : tellement que, si l'on voulait faire entre eux un parallèle complet, on aurait l'air de s'amuser à aligner des antithèses. Balzac cherche le beau. Voiture le joli ; l'un le grave, l'autre le léger, celui-là le tour noble, et celui-ci le tour galant; l'un veut toujours être éloquent, l'autre toujours spirituel; mais en visant à des effets si différents, ils arrivent à se ressembler par le manque de naturel. Toutefois l'éloquence apprêtée de Balzac a beaucoup moins vieilli que le badinagc élaboré de Voiture. Les formes de ce badinage sont d'ailleurs peu variées. On voit à chaque page reparaître les mêmes tours. Il est, par exemple, une expression qui revient à satiété dans ses lettres, c'est sans mentir. Sans mentir est l'accompagnement inévitable de toutes les galanteries qu'il débite, comme de toutes les gentillesse» qu'il invente. Ce tic impatientant fait grimacer son style.

Cependant, au milieu de tant d'afféterie, on peut trouver encore, c'est un grand maiire qui la dil , de quoi pro/iier dans Voilure. Il y a de l'or

VOITLRE. 51

pur parmi ces brillanles paillettes, de l'esprit véritable, du plus délirât, du plus fin , parmi toutes ces billevesées. Plusieurs de ses lettres , lro|) soignées, trop parées toujours, sont nialjjré cela charmantes. Il ne faiil pourtant pas les comparer à celles de madame de Séviçjiié , qui naquit pour faire des lettres comme la Fontaine des fables. Pendant que Voiture fabriquait toutes ces belle» choses, Marie de Rabutin croissait pour les l'aire un jour oublier.

Entre les lettres de Voiture , il en est une d'un genre à part, qui mérite d'être signalée. Evidemment celle-là n'a jamais été adressée à personne en particulier. C'est une apologie du cardinal de Richelieu, une œuvre sérieuse destinée à défendre, à soutenir, à esaller les actes et l'esprit de son ministère. Le sentiment , la pensée et le stjle , tout , dans ce morceau , est parfait : la maturité de la langue y est complète. Cet admirable plaidoyer, cet écrit si français à tous les points de vue, nous prouve que Voiture était bien supérieur aui ingénieuses l)agatelles qu'il s'est contenté de produire. Il eût pu mériter une gloire solide et durable, il la sacrifia à des succès de ruelle. Il la sacrifia à la petite vanité d'être admis, caressé, encensé dans la chambre bleue.

Au reste, l'hôtel de Rambouillet servit puissamment sa réputation i-l sa fortune. Fils d'un marchand de vin, il se vit recherché par les plus grands seigneurs et même par les princes. Il devint introducteur des ambassadeurs près de Gaston , frère du roi , et Gaston , lors de sa révolte , l'envoya à la cour d'Espagne, chargé d'une mission de haute confiance. Il fallait être un homme habile pour obtenir après cela, comme il le fit quelques années plus tard, les bonnes grâces de Richelieu, et plus habile encore peut-être pour se concilier en même temps la faveur du ministre et celle du monarque. Richelieu mort, l'oilure sut plaire également à Alazarin. Il fut nommé mailre d'bôtel du roi et interprète des ambassadeurs près de la reine. Ces distinctions, ces charges de cour, diverses pensions et l'honneur d'avoir été appelé à l'.lcadémie française aussitôt qu'elle fut fondée , tous ces avantages réunis nous montrent que V oiture sut composer sa vie au moins aussi bien que ses lettres. \ . K.

A mademoiselle de Rambouillet.

Mademoiselle ,

Car ' étant d'une si grande considération dans notre langue, j'approuve extrêmement le ressentiment que vous avez du tort qu'on lui veut faire , et je ne puis bien espérer de l'Académie dont vous me parlez , voyant qu'elle se vent établir par une si grande violence. En un temps oii la fortune joue des tragédies par tous les endroits de l'Europe,

' L'Académie nouvellement fondée préludait par une revue des mots de la langue française à la composition de son dictionnaire. Il fut question de rejeter la conjonction car. L'hôtel de Rambouillet en prit la défense, et Voitnre écrivit alors ce hadinage, qui eut un grand succès.

je ne vois rien de si digne de pitié que quand je vois que l'on est prêt de chasser et de faire le procès à un mot qui a si utilement servi cette monarchie , et qui , dans toutes les brouillerios du royaume, s'est toujours montre bon français. Pour moi , je ne puis comprendre quelles raisons ils pourront alléguer contre une diction qui marche toujours à la tête de la raison et qui n'a point d'autre charge que de l'introduire. Je ne sais pour quel intérêt ils tiichent d'ôler b car ce qui lui appartient pour le donner k jjour ce que, ni pourquoi ils veulent dire avec trois mots ce qu'ils peuvent dire avec trois lettres. Ce qui est le plus à craindre, mademoiselle, c'est qu'après celte injustice on en entreprendra d'autres. On ne fera point de difficulté d'attaquer mais, et je ne sais si si demeurera en sûreté. De sorte qu'après nous avoir ôté toutes les paroles qui lient les autres , les beaux esprits nous voudront réduire au langage des anges, ou, si cela ne se peut, ils nous obligeront au moins à ne parler que par signes. Certes , j'avoue qu'il est vrai ce que vous dites, qu'on ne peut mieux connaître par aucun autre exemple l'incertitude des choses humaines. Qm m'eût dit, il y a quelques années , que j'eusse dii vivre plus longtemps que car, j'eusse cru qu'il m'eût promis une vie plus longue que celle des patriarches. Cependant il se trouve qu'après avoir vécu onze cents ans plein de force et de crédit, après avoir été employé dans les plus importants traités, et assisté toujours honorablement dans le conseil de nos rois, il tombe tout d'un coup en disgrâce, et est menacé d'une fin violente. Je n'attends plus que l'heure d'entendre en l'air des voix lamentables qui diront : le grand Car est mort; et le trépas du grand Kan ni du grand Pan ne semblerait pas si important ni si étrange. Je sais que si l'on consulte là-dessus un des plus beaux esprits de notre siècle, et que j'aime extrêmement, il dira qu'il faut condamner cette nouveauté; qu'il faut user du car de nos pères, aussi bien que de leur terre et de leur soleil, et que l'on ne doit point chasser un mot qui a été dans la bouche de Charlemagne et de saint Louis. Mais c'est vous principalement, mademoiselle, qui êtes obligée d'en prendre la protection. Puisque la plus grande force et la plus parfaite beauté de notre langue est en la vôtre, vous y devez avoir une souveraine puissance et faire vivre ou mourir les paroles comme il vous plaît. Aussi crois-je que

vous avpz déjà sauvé celle-ci du hasard qu'elle courait, et qu'en l'enfermant dans voire lettre vous l'avez mise dans un asile et dans un lieu de gloire, où ni le temps ni l'envie ne la sauraient toucher...

Balzac écrivait à Chapelain le 28 octobre :

" Le car de noire ami est une fort jolie chose, et il faut avouer qu'il a le génie de la belle et noble raillerie. Je voudrais seulement qu'il travaillât un peu à purifier son style. Dans ses écrits la construction est souvent embarrassée, et ni les choses ni les paroles ne sont pas toujours en leur juste place. =

Au duc d'Enghien après la bataille de Rocroy.

Monseigneur,

A celte heure que je suis loin de Votre .altesse, et qu'elle ne me peut pas faire de charge, je suis résolu de lui dire tout ce que je pense d'elle, il y a longtemps, et que je n'avais osé lui déclarer pour ne pas tomher dans les inconvénients où j'avais vu ceux qui avaient pris avec vous de pareilles liherfés. Mais, monseigneur, vous en faites trop pour le pouvoir souffrir en silence *, et vous seriez injuste si vous pensiez faire les actions que vous faites sans qu'il en fiit autre chose, ni que l'on prît la liberté de vous en parler. Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchaîné dans Paris à discourir de vous , je suis assuré que vous en auriez honte , et que vous seriez étonné de voir avec combien peu de respect et peu de crainte de vous déplaire tout le monde s'entretient de ce que vous avez fait. A dire la vérité , monseigneur, je ne sais à quoi vous avez pensé, et c'a été , sans mentir, trop de hardiesse et une extrême violence à vous d'avoir, à votre âge, choqué deux ou trois vieux capitaines que vous deviez respecter, quand ce n'eût été que pour leur ancienneté , fait tuer le pauvre comte de Fontame , qui était un des meilleurs hommes de Flandres, et à qui le prince d'Orange n'avait jamais osé toucher, pris seize pièces de canon qui appartenaient à un prince qui est oncle du roi et frère de la reine, avec qui vous n'aviez jamais eu de différend , et mis en désordre les

' L'usage a condamné cette façon de parler qui était alors usitée. On dirait aujourd'hui : pour qu'on puisse le souffrir

Page 1