‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 7 sur 35 · TURK · texte numérisé non relu

TURK

meilleures troupes des Espa{]nols, qui vous avaient laissé passer avec tant de bonté. Je ne sais pas ce qu'en dit le Père Musnier * ; mais tout cela est contre les bonnes mœurs, et il y a, ce me semble, grande matière à confession. J'avais bien ouï dire que vous étiez opiniâtre comme un diable et qu'il ne faisait pas bon vous rien disputer; mais j'avoue que je n'eusse pas cru que vous vous fussiez emporté à ce point-là, et si vous continuez, vous vous rendrez insupportable à toute l'Europe, et l'empereur ni le roi d'Espagne ne pourront durer avec vous. Cependant, monseigneur, laissant la conscience à part , et politiquement parlant, je me réjouis avec Votre Altesse de ce que j'entends dire qu'elle a gagné la plus belle victoii-e , et de la plus grande importance que nous ayons vue de notre siècle, et de ce que, sans être importante ^, elle sait faire des actions qui le soient si fort. La France , que vous venez de mettre à couvert de tous les orages qu'elle craignait, s'étonne qu'à l'entrée de votre vie vous ayez fait une action dont César eût voulu couronner toutes les siennes , et qui redonne aux rois vos ancêtres autant de lustre que vous en avez reçu d'eux...

Au duc d'Enghien.

Hé bonjour, mon compère le brocbet! bonjour, mon compère le brochet •*! Je m'étais toujours bien doutée que les eaux du Rhin ne vous arrêteraient pas, et connaissant votre force, et combien vous aimez à nager en grande eau, j'avais bien cru que celles-là ne vous feraient point de peur, et que vous les passeriez aussi glorieusement que vous avez achevé tant d'autres aventures. Je me réjouis pourtant de ce que cela s'est fait plus heureusement encore que nous

* Confesseur du prince.

2 Allusion à la cabale dite des Importants.

^ La lettre de la Carpe au Brochet a été écrite après le passage da Rhin effectué par le duc d'Enghien pour joindre le maréchal de Gnébriant. A la veille de son départ de Paris, le duc d'Engiiien , dans une réunion intime , s'était mis à jouer à de petits jeux, entre autres à celui des poissons où il était le Brochet. Voiture, qui était du jeu sous le nom de la Carpe, en prit occasion de lui écrire cette lettre célèbre, que nous avons cm devoir abréger, parce que le hadina<fe nous a semblé un peu trop prolongé.

VOITLRK. 55

ne l'avions espéré, et que, sans que vous ni les vôtres y aient perdu une seule écaille , le seul bruit de voire nom ait dissipé tout ce qui se devait opposer à vous. Quoique vous ayez été excellent jusques iti à toutes les sauces où l'on vous a mis, il faut avouer que la sauce d'Allemagne vous donne un grand goût et que les lauriers qui y entrent vous relèvent merveilleusement. Les gens de l'empereur qui vous pensaient frire et vous manger avec un grain de sel en sont venus à bout comme j'ai le dos , et il y a du plaisir de voir que ceux qui se vantaient de défendre les bords du Rhin ne sont pas à cette heure assurés de ceux du Danube. Tète de poisson ! comme vous y allez ! 11 n'y a point d'eau si trouble, si creuse, ni si rapide où vous ne vous jetiez à corps perdu. En vérité, mon compère, vous faites bien mentir le proverbe qui dit jeune chair et vieux poisson. Car, n'étant qu'un jeune brochet comme vous êtes, vous avez une fermeté que les plus vieux esturgeons n'ont pas, et vous achevez des choses qu'ils n'oseraient avoir commencées. Aussi vous ne sauriez vous imaginer jusques où s'étend votre réputation. Il n'y a point d'étangs, de fontaines, de ruisseaux, de rivières, ni de mers où vos victoires ne soient célébrées ; point d'eau dormante où l'on ne songe à vous, point d'eau bruyante où il ne soit bruit de vous...

A M. Costart.

Monsieur ,

J'étais hier logé dans un des plus beaux palais du monde. J'avais pour mon appartement une grande salle, deux antichambres et une chambre tapissée de tapisseries relevées d'or; et j'étais servi avec vingt ou trente officiers; et aujourd'hui je suis dans une des plus méchantes hôtelleries où j'aie jamais été de ma vie, et je n'ai plus qu'un valet pour me servir. Pour me consoler d'un si grand changement de fortune et faire que je sois aujourd'hui aussi heureux que j'étais hier, j'ai demandé de l'encre et du papier, et je me suis mis à vous écrire Que je meure si, parmi les honneurs ([ue jai reçus dans le personnage que je viens de jouer et les divertissements que l'on m'a fait avoir, j'ai eu tant de plaisir que j'en ai à cette heure ! Outre la joie que j'ai de

56 VOIT lui:.

vous entretenir, je suis bien aise encore de vous faire voir que ce n'était pas le grand piofit que je faisais de changer mes lettres avec les vôtres qui me faisait entretenir ce commerce, puisqu'à cette heure que je ne puis avoir de réponse, je ne laisse pas de prendre plaisir à vous écrire et à vous assurer de la passion que jai de vous servir. Elle est, je vous jure , aussi grande que vous le méritez et que le mérite l'affection que vous avez pour moi. J'espère partir de Rome dans trois semaines , et si je trouve un vaisseau je m'embarquerai pour Marseille. \ous qui connaissez si bien les vents, je vous prie de les enfermer tous en ce temps-là, prœter lapijga. .Mais celui-là il n'y a pas de danger qu'il soit un peu fort. J'aime mieux voir la mer un peu grosse et aller plus vite ; car j'ai hâte de retourner à Paris el de vous y revoir.

De Rome, le 15 décembre 1638.

A M. le marquis de Pisamj.

Monsieur ,

Quand je serais si ingrat que de pouvoir vous oublier ', vous faites tant de bruit à celte heure qu'il serait difficile que je ne me souvinsse pas de vous, et que je n'employasse tous mes soins à me conserver les bonnes grâces dune personne de qui j'entends dire partout tant de bien. J'ai une extrême joie d'apprendre combien vous vous êtes acquis d'honneur à la dernière occasion qui s'est passée devant Arras. Et quoique je connaisse il y a longtemps les qualités de votre cœur et de votre esprit, et que j aie toujours eu l'opinion de vous que tous les autres ont à cette heure, je vouh avouerai ma faiblesse II me semble que l'estime générale en laquelle vous êtes me donne un peu plus d'ardeur à vous honorer, et je me sens touché de quelque vanité d'avoir de la passion pour un homme qui a l'approbation et les louanges de tout le monde. Sans mentir, monsieur, le contentement que j'en ai serait parfait s'il n'était troublé de la crainte que j'ai de vous perdre. Mais je sais combien la vaillance est une vertu

* Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse Que de savoir orner tontes ces fictions.

(La Fontaine, liv. II, fable V^.)

dangereuse. J'apprends partout que vous n'êtes pas meilleur ménager de votre personne que vous l'êtes de tout autre chose. Cela, monsieur, me tient dans des alarmes continuelles; et le destin que j'ai de perdre les meilleurs et les plus estimables de mes amis fait que j'appréhende encore pour vous davantage. Cependant, parmi cela, j'ai quelque secrète confiance en votre bonne fortune. Le cœur me dit qu'elle a encore beaucoup de chemin et beaucoup de choses à faire; et que l'amitié que vous me faites l'honneur d'avoir pour moi me sera plus heureuse que n'ont été quelques autres. Je le souhaite pour moi de toute mon âme, et que je sois assez heureux pour vous pouvoir témoigner quelque jour combien je suis et avec quelle passion, Votre, etc.

Lettre de Voiture à mademoiselle de Rambouillet, Miidemoiselle , ,

Je voudrais que vous m'eussiez pu voir aujourd'hui dans un miroir en l'état où j'étais. Vous m'eussiez vu dans les plus effroyables montagnes du monde, au milieu de douze ou quinze hommes les plus horribles qu'on puisse voir, dont le plus innocent en a tué quinze ou vingt autres, qui sont tous noirs comme des diables , et qui ont des cheveux qui leur viennent jusques à la moitié du corps, chacun deux ou trois balafres sur le visage , une grande arquebuse sur l'épaule , deux pistolets et deux poignards à la ceinture. Ce sont des bandits qui vivent dans les montagnes des confins du Piémont et de Gênes. Vous eussiez eu peur sans doute, mademoiselle, de me voir entre ces messieurs-là , et vous eussiez cru qu'ils m'allaient couper la gorge. De peur d'en être lolé , je m'en étais fait accompagner : j'avais écrit dès le soir à leur capitaine de me venir accompagner et de se trouver en mon chemin ; ce qu'il a fait, et j'en ai été quitte pour trois pistoles. Mais surtout je voudrais que vous eussiez vu la mine de mon neveu et de mon valet, qui croyaient que je les avais menés à la boucherie. Au sortir de leurs mains, j'ai passé par deux lieux où il y avait garnison espagnole; et là, sans doute, j'ai couru plus de danger. On m'a interrogé. J'ai dit que j'étais Savoyard; et pour passer pour cela, j'ai parlé le plus qu'il m'a été possible comme M. de

Vaugelas. Sur mon mauvais accent, ils m'ont laissé passer. Regardez si je ferai jamais de beaux discours qui me valent tant, et s'il n'eût pas été bien mal à propos qu'en retlc occasion, sous ombre que je suis de l'Académie, je me fusse allé piquer de parler bon français. Au sortir de là, je suis arrivé à Savonne, où j'ai trouvé la mer un peu plus énme qu'il ne fallait pour le petit vaisseau que j'avais pris, el néanmoins je suis. Dieu merci, arrivé ici à bon port. Voyez, s'il vous plaît, mademoiselle, combien de périls j'ai courus en un jour. Enfin je suis échappé des bandits, des Espagnols et de la mer.

A M. le président de Maisons,

Madame de Marsilly s'est imaginée que j'avais quelque crédit auprès de vous; et moi, qui suis vain, je ne lui ai pas voulu dire le contraire. C'est une personne qui est aimée el estimée de toute la cour, et qui dispose de tout le parlement. Si elle a bon succès d'une affaire dont elle vous a choisi pour juge , et qu'elle croie que j'y aie contribué quelque chose, vous ne sauriez croire l'honneur que cela me fera dans le monde et combien j'en serai plus agréable à tous les honnêtes gens. Je ne vous propose que mes intérêts pour vous gagner: car je sais bien , monsieur, que vous ne pouvez être touché des vôtres. Sans cela je vous promettrais son amitié. C'est un bien par lequel les plus sévères juges se pourraient laisser corrompre , et dont un si honnête homme que vous doit être tenté. Vous le pouvez acquérir justement, car elle ne demande de vous que la justice. Vous m'en ferez une que vous me devez, si vous me faites l'honneur de m'aimer toujours autant que vous avez fait autrefois, et si vous croyez que je suis votre , etc.

A M... après que la ville de Corbie eut élc reprise sur les Espagnols par l'armée du roi.

Xous croyons devoir donner tout enlière celle admiraltle apologie du cardinal de Richelieu. Ine pareille lettre ne pouvait être écrite à personne en particulier. Voiture l'adressait à la France.

Je vous avoue que j'aime à me venger, et qu'après avoir souffert durant deux mois que vous vous soyez moqué de la bonne espérance que j'avais de nos affaires, vous en

avoir oui coiularuuer la conduite par les événements, et vous avoir vu triompher des victoires de nos ennemis, je .suis bien aise de vous mander que nous avons repris Corbic. Cette nouvelle vous étonnera sans doute aussi bien que tonte l'Europe, et vous trouverez étrange que ces gens que vous tenez si sages, et qui ont particulièrement cet avantage sur nous de bien garder ce qu'ils ont gagné, aient laissé reprendre une place sur laquelle on pouvait juger que tomberait tout l'effort de celte guerre, et qui, étant conservée ou étant reprise , devait donner pour celte année le prix et l'honneur des armes à l'un ou à l'autre j)arti. Cependant nous en sommes les maîtres. Ceux que l'on avait jetés dedans ont été bien aises que le roi leur ait permis d'en sortir, et ont quitté avec joie ces bastions qu'ils avaient élevés et sous lesquels il semblait qu'ils se voulussent enterrer.

Considérez donc , je vous prie , quelle a été la fin de cette expédition qui a fait tant de bruit. Il y avait trois ans que nos ennemis méditaient ce dessein et qu'ils nous nn-uaçaient de cet orage. L'Espagne et l'Allemagne aVaienf fait pour cela leurs derniers efforts. L'empereur y avait envoyé ses meilleurs chefs et sa meilleure cavalerie. L'armée de Flandre avait donné toutes ses meilleures troupes. Il se forme de cela une armée de vingt-cinq mille chevaux , de quinze mille hommes de pied et de quarante canons. Cette nuée, grosse de foudres et d'éclairs, vient fondre sur la Picardie , qu'elle trouve à découvert, toutes nos armes étani occupées ailleurs. Ils prennent d'abord la Capelle et le Catelet. Ils attaquent et prennent Corbic en neuf jours. Les voilà maîtres de la rivière. Ils la passent. Ils ravagent tout ce qui est entre la Somme et l'Oise; et, tant que personne ne leur résiste, ils tiennent courageusement la campagne, ils tuent nos paysans et brûlent nos villages. Mais sur le premier bruit qui leur vient que Monsieur s'avance avec une armée et que le roi le suit de près, ils se retirent, ils se retranchent derrière Corbie; et, quand ils apprennent que l'on ne s'arrête point, et que l'on marche à eux iùlc baissée, nos conquérants abandonnent leurs retranchements. Ces peuples si braves et si belliqueux, et que voits dites qui sont nés pour commander à tous les autres, fuient devant une armée qu'ils disaient être composée de nos co-

chers et de nos laquais. Et ces gens si détermines, qui devaient percer la France jusqu'aux Pyrénées, qui menaçaient de piller Paris et d'y venir reprendre jusque dans \otre- Danie les drapeaux de la bataille d'.Avein ', nous permettent de faire la circonvallation d'une place qui leur est si importante, nous donnent le loisir d'y faire des forts, et ensuite de cela nous la laissent attaquer et prendre par forc(; à leur vue. \'oilà où se sont terminées les bravades de Piccolomini -, qui nous envoyait dire par ses trompettes tantôt qu'il souhaitait que nous eussions de la poudre, tantôt qu'il nous vint de lu cavalerie; et quand nous avons eu lun et l'autre, il s'est bien gardé de nous attendre. De sorte, monsieur, que hors la Capelle et le Catelet, qui sont de nulle considération, tout le fruit qu'a produit cette grande et victorieuse armée a été de prendre Corbie pour la rendre et pour la remettre entre les mains du roi, avec une contrescarpe, trois bastions et trois demi-lunes qu'elle n'avait point. S'ils avaient pris encore dix autres de nos places avec le même succès, notre frontière en serait en meilleur état, et ils l'auraient mieux fortifiée que ceux qui jusques ici en ont eu commission.

Vous send)le-t-il que la reprise d.\miens ' ait été en rien plus importante ou plus glorieuse que celle-ci? Alors la puissance du royaume n'était point divertie ailleurs, foutes nos forces furent jointes ensemble pour cet effet, et toute la France se trouva devant une place. Ici, au contraire, il nous a fallu reprendre celle-ci dans le fort d'une infinité d'autres affaires qui nous pressaient de tous côtés, m un temps où il semblait que cet Etat fût épuisé de toutes choses, et en une saison en laquelle, outre les hommes, nous avions encore le ciel à coinl)attre. Et au lieu que devant Amiens les Espagnols n'eurent une armée que cinq mois après le siège, pour nous le faire lever, ils en avaient une de quarante mille hommes à Corbie devant que celui-ci fût commencé.

Je m'assure que, si cet événement ne vous fait pas de-

' Village du Luiembourg. Les Français y avaient battu les Espagnols l'année précédente.

- Octave Piccolomini , général en chef des troupes espagnoles. ^ Reconquise sur les Espagnols, en 1597, par Henri IV.

venir bon Français, au moins il vous mettra on colère contre les Espagnols, et que vous aurez dépit de vous être affectionné à des gens qui ont si peu de vigueur, et qui se savent si mal servir de leur avantage. Cependant ceux qui, en haine de celui qui gouverne, haïssent leur propre pays, et qui, pour perdre un homme seul, voudraient que la France se perdît, se moquaient de tous les préparalils que nous faisions pour remédier à cette surprise. Quand les troupes que nous avions ici levées prirent la route de Picardie, ils disaient que c'étaient des victimes que l'on allait immoler à nos ennemis; que celle armée se fondrait aux premières pluies, et que ces soldats, qui n'étaient point aguerris, fuiraient au premier aspect des troupes espagnoles. Puis, quand ces troupes dont on nous menaçait se furent retirées, et que l'on prit dessein de bloquer Corbie, on condamna encore celte résolution. On disait qu'il était infaillible que les Espagnols l'auraient pourvue de toutes les choses nécessaires, ayant eu deux mois de loisir pour cela, et que nous consommerions devant cette place beaucoup de millions d'or et beaucoup de milliers d'hommes pour l'avoir peut-être dans trois ans. Mais quand on se résolut de l'attaquer par force, bien avant dans le mois de novembre, alors il n'y eut personne qui ne criât. Les mieux intentionnés avouaient qu'il y avait de l'aveuglement , et les autres disaient qu'on avait peur que nos soldats ne mourussent pas assez tôt de misère et de faim, et que l'on les voulait laire noyer dans leurs propres tranchées.

Pour moi, quoique je susse les incommodités qui suivent nécessairement les sièges qui se font en cette saison, j'arrêtai mon jugement. Je pensai que ceux qui avaient présidé à ce conseil avaient vu les mêmes choses que je voyais, et qu'ils en voyaient encore d'autres que je ne voyais pas; qu'ils ne se seraient pas engagés légèrement au siège d'une place sur laquelle toute la chrétienté avait les yeux; et, dès que je fus assuré qu'elle était attaquée, je ne doutai quasi plus qu'elle ne dût être prise. Car, pour en parler sainement, nous avons vu quelquefois M. le cardinal se tromper dans les choses qu'il a fait faire par les autres; mais nous ne l'avons jamais vu encore manquer dans les entreprises qu'il a voulu exécuter lui-même et qu'il a soutenues de sa présence. Je crus donc qu'il surmonterait ^ 6

62 VOITIRE.

toutes sortes de difficultés, et que celui qui avait pris la Rochelle malgré l'Océan prendrait encore hien Corbie en dépit des pluies et de l'hiver. Mais puisqu'il vient à propos de parler de lui, et qu'il y a trois mois que je ne l'ai osé faire , permettez-le-moi à cette heure , et trouvez bon que , dans l'abaKeinent où vous met cette nouvelle, je prenne mon temps de dire ce que je pense.

Je ne suis pas de ceux qui ayant dessein, comme vous dites, de convertir des éloges eu brevets *, font des miracles de toutes les actions de M. le cardinal, portent ses louanges au delà de ce que peuvent et doivent aller celles des hommes, et à force de vouloir trop faire croire de bien de lui , n'en disent que des choses incroyables. IMais aussi n'ai-je pas cette basse malignité de haïr un honime à cause qu'il est au-dessus des autres, et je ne me laisse pas non plus emporter aux affections ni aux haines publiques, que je sais être quasi toujours fort injustes. Je le considère avec un jugement que la passion ne fait pencher ni d'un côté ni d'autre, et je le vois des mêmes yeux dont la postérité le verra. Mais lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a démoli la Rochelle et abattu l'hérésie, et que par un seul traité, comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses villes pour une fois; lorsqu'ils apprendront que, du temps de son ministère, les Anglais ont été battus et chassés, Pignerol conquis. Casai secouru, toute la Lorraine jointe à celte couronne, la plus grande partie de l'.^lsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillane ^ et à Avein, et qu'ils verront que, tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a pas un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des batailles; s'ils ont quelque goutte de sang français dans les veines et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à lui; et, à votre avii , l'aimeront-ils ou l'estiincront-ils moins à cause que de son temps les rentes sur l'hôtel de ville se seront payées un peu plus tard , ou que l'on aura mis quelques nouveaux officiers dans la chambre des comptes?

t De pension.

- Bonrj du Piémont.

VOITIRK. 63

Toutes les grandes choses coûtenl heaiuoiip, les grands efforts abattent et les puissants remèdes affaiblissent. Mais si l'on doit regarder les Étals comme immortels et y considérer les commodités à venir comme présentes, comptons combien cet homme, que l'on dit qui a ruiné la France, lui a épargné de millions par la seule prise de la Rochelle, laquelle d'ici à deux mille ans , dans toutes les minorités des rois, dans tous les mécontentements des grands et dans toutes les occasions de révoltes, n'eût pas manqué de se rebeller et nous eût obligés à une éternelle dépense. Ce royaume n'avait que deux sortes d'ennemis qu'il dût craindre, les huguenots et les Espagnols. M. le cardinal, entrant dans les affaires, se mit dans l'esprit de les ruiner tous les deux. Pouvait-il former de plus glorieux et de plus utiles desseins? 11 est venu à bout de l'un et il n'a pas achevé l'autre. Mais s'il eût manqué au premier, ceux qui crient à cette heure que c'a été une résolution téméraire, hors de temps et au-dessus de nos forces, que de vouloir attaquer et abattre celles d'Espagne, et que l'expérience l'a bien montré, n'auraient-ils pas dit qu'il ne fallait pas recommencer une entreprise où trois de nos rois avaient manqué, et à laquelle le feu roi n'avait osé penser? Et n'eussent-ils pas conclu, aussi faussement qu'ils font encore en cette autre affaire, que la chose n'était pas faisable, à cause qu'elle n'aurait pas été faite?

Mais jugeons, je vous supplie, s'il a tenu à lui ou à la fortune qu'il ne soit venu à bout de ce dessein. Considérons quel chemin il a pris pour cela , quels ressorts il a fait jouer. \ oyons s'il s'en est fallu beaucoup qu'il n'ait renversé ce grand arbre de la maison d'Autriche, et s'il n'a pas ébranlé jusques aux racines ce tronc qui de deux branches couvre le septentrion et le couchant, et qui donne de l'ombrage* au reste de la terre. Il fut chercher jusque sous le pôle ce héros ^ qui semblait être destiné à y mettre le fer et à l'abattre. Il fut l'esprit mêlé à ce foudre qui a rempli l'Allemagne de feux et d'éclairs, et dont le bruit a été entendu par tout le monde. Mais quand cet orage fut dissipé et que

* (l'est jouer sur le mot : \ oiture retombe ici dans son défaut habituel.

- fiustave-Adolplif».

la fortune en eut détourné le coup, s'arrêta-t-il pour cela, et ne mit-il pas encore une fois I" empire en plus grand hasard qu'il n'avait été par les pertes de la bataille de Leipsick et de celle de Lutzen * ? Son adresse et ses pratiques nous firent voir tout d'un coup une armée de quarante mille hommes dans le cœur de l'Allemagne, avec un chef^ qui avait tontes les qualités qu'il faut pour faire un changement dans un Etat. Que si le roi de Suède s'est jf té dans le péril plus avant que ne devait un homme de ses desseins et de sa condition , et si le duc de Friediand *, pour trop différer son entreprise, l'a laissé découvrir, pouvait-il charmer la balle qui a tué celui-là au milieu de sa victoire, ou rendre celui-ci impénétrable aux coups de pertuisane? Que si, ensuite de tout cela, pour achever de perdre toutes choses, les chefs * qui commandbient l'armée de nos alliés devant \ordlingen donnèrent la bataille à contre-temps, était-il au pouvoir de M. le cardmal , étant à deux cents lieues de là, de changer ce conseil et d'arrêter la précipitation de ceux qui pour un empire (car c'était le prix de cette victoire) ne voulurent pas attendre trois jours? \ous voyez donc que pour sauver la niaison d'Autriche et pour détourner ses desseins, que l'on dit à cette heure avoir été si téméraires, il a fallu que la fortune ait fait trois miracles, c'est-à-dire trois grands événements qui vraisemblablement ne devaient pas arriver: la mort du roi de Suède, celle du. duc de Friediand et la perte de la bataille de Xordiingen.

Vous me direz qu'il ne se peut pas plamdre de la fortune pour l'avoir traversé en cela, puisqu'elle l'a servi si fidèlement dans toutes les autres choses; que c'est elle qui lui a fait prendre des places sans qu'il eût jamais assiégé auparavant ; qui lui a fait commander heureusement des armées sans aucune expérience ; qui l'a mené toujouis comme par la main, et sauvé d'entre les précipices où il s'était jeté; et enfin qui l'a fait souvent paraître hardi, sage et prévoyant. Voyons-le donc dans la mauvaise fortune , et examinons s'il y a eu moins de hardiesse, de sagesse et de prévoyance.

1 Gagnées par Gustave-Adolphe, la première sur Tilly, en 1631, et la seconde sur Wallenslein , en 1632.

2 Wallenslein.

■'' Tilre de Wallenslein.

^ Le comte Gustave de Horn et le duc de Saxe-lVeimar.

VOlTURt:. 65

Nos affaires n'allaient pas trop bien en Italie , et , comme c'est le destin de la France de {jagner des batailles et de perdre des armées, la nôtre était fort dépérie depuis la dernière victoire qu'elle avait remportée sur les Espagnols. \ous n'avions guère plus de bonheur devant Dôle, où la longueur du siège nous en faisait attendre une mauvaise issue, quand on sut que les ennemis étaient entrés en Picardie, qu'ils avaient pris d'abord la Capelle, le Cafelet et Corbie; et que ces trois places qui les devaient arrêter plusieurs mois les avaient à peine arrêtés huit jours. Tout est en feu jusque sur les bords de la rivière d Oise. Nous pouvons voir de no,> faubourgs la fumée des villages qu'ils nous briîlent. Tout le monde prend l'alarme, et la ville capitale du royaume est en effroi. Sur cela on a avis de Bourgogne que le siège de Dôle était levé, et de Saintonge. qu'il y a quinze mille paysans révoltés qni tiennent la campagne, et que l'on craint que le Poitou et la Guyenne ne suivent cet exemple. Les mauvaises nouvelles viennent en foule, le ciel est couvert de tous côtés, l'orage nous bat de toutes parts, et il ne nous luit pas de quelque endroit que ce soit un rayon de bonne fortune. Dans ces ténèbres, M. le cardinal a-t-il vu moins clair? A-t-il perdu la tramontane? Du-, rant cette tempête, n'a-t-il pas tenu le gouvernail d'une main et la boussole de l'autre? S'est-il jeté dedans l'esquif pour se sauver? Et si le grand vaisseau qu'il conduisait avait à se perdre , n'a-t-il pas témoigné qu'il y voulait mourir devant tous les autres? Est-ce la i'ortune qui l'a tiré de ce labyrinthe, ou si ça été sa prudence, sa constance et sa magnanimité?

Nos ennemis sont à quinze lieues de Paris, et les siens sont dedans. Il a tous les jours avis que l'on y fait des pratiques pour le perdre. La France et l'Espagne, par manière de dire, sont conjurées contre lui seul. Quelle contenance a tenue parmi tout cela cet homme que l'on disait qui s'étonnerait au moindre mauvais succès, et qui avait fait fortifier le Havre pour s'y jeter à la pnmière mauvaise foitnne? 11 n'a pas lait une démarche en arrière pour cela II a songé aux périls de l'Etat et non pas aux siens ; et tout le changement que l'on a vu en lui durant ce temps-là est qu'au lieu qu'il n'avait accoutumé de sortir qu accompagné de deux cents gardes, il se promena tous les jours suivi seule-

66 VOlTlKl!;.

mont de ciiHi on six genlilshomiiies. Il faut avouer qu'une advcnsité soufcniio de si bonne grâce et avec tant di; force vaut mieux qu(( beaucoup de prospérités et de victoires. Il ne me sembla pas si «{rand ni si victorieux le jour qu'il entra dans la Rocbelle qu'il me le parut alors; et les voyages qu'il fit de sa maison à l'arsenal me semblent plus glorieux pour lui que ceux qu'il a faits delà les monts, et desquels il est revenu avec Pignerol et Suse.

Ouvrez donc les yeux, je vous supplie, à tant de lumière. Me haïssez pas plus longtemps un homme qui est si heureux à se venger de ses ennemis ; et cessez de vouloir du mal à celui qui le sait tourner à sa gloire et qui le porte si courageusement : quittez votre parti devant qu'il vous quitte. Aussi bien une grande partie de ceux qui baissaient M. le cardinal se sont convertis par le dernier miracle qu'il vient de faire. Et si la guerre peut finir, comme il y a apparence de l'espérer, il trouvera moyen de gagner bientôt tous les autres. Etant si sage qu'il est, il a connu après tant d'expériences ce qui est de meilleur, et il tournera ses desseins à rendre cet Etat le plus florissant de tous après l'avoir rendu le plus redoutable. Il s'avisera d'une sorte d'ambition qui est plus belle que toutes les autres, et qui ne tombe dans l'esprit de personne : de se faire le meilleur et le plus aimé d'un royaume, et non pas le plus grand et le plus craint. Il connaît que les plqs nobles et les plus anciennes conquêtes sont celles des cœurs et des affections, que les lauriers sont des plantes infertiles qui ne donnent au plus que de l'ombre , et qui ne valent pas les moissons et les fruits dont la paix est couronnée. Il voit qu'il n'y a pas tant de sujet de louange à étendre de cent lieues les bornes d'un royaume qu'à diminuer un sou de la taille, et qu'il y a moins de grandeur et de véritable gloire à défaire cent mille hommes qu'à en mettre vingt millions à leur aise et en sûreté. Aussi ce grand esprit qui n'a été occupé jusqu'à présent qu'à songer aux moyens de fournir aux frais de la guerre, à lever de l'argent et des hommes, à prendre des villes et à gagner des batailles, ne s'occupera désormais qu'à rétablir le repos, la richesse et l'abondance. Cette même tète qui nous a enfanté Pallas armée nous la rendra avec son olive paisible, douce et savante, et suivie de tous Jes arts qui mareheul d'ordinaire avec elle. Il ne se fera

plus de nouveaux édits que pour régler le luxe et pour rétablir le commerce. Ces grands vaisseaux qui avaient été faits pour porter nos armes au delà du détroit ne serviront qu'à conduire nos marchandises et à tenir la mer libre, et nous n'aurons plus la guerre qu'avec les corsaires. Alors les ennemis de M. le cardinal ne sauront plus que dire contre lui, comme ils n'ont su que faire jusqu'à cette heure. .'Hors les bourgeois de Paris seront ses gardes , et il connaîtra combien il est plus doux d'entendre ses louanges dans la bouche du peuple que dans celles des poètes. Prévenez ce temps-là, je vous conjure, et n'attendez pas à être de ses amis jusques à ce que vous y soyez contraint. Que si vous voulez demeurer dans votre opinion , je n'entreprends pas de vous l'arracher par force ; mais aussi ne soyez pas si injuste que de trouver mauvais que j'aie défendu la mienne, et je vous promets que je lirai volontiers tout ce que vous m'écrirez quand les Espagnols auront repris Corbie. De Paris, ce 24 décembre.

MÉZERAI (François-Eldes de).

Le dix-ncuviènii' sièile , on ne le saurait nier, peut s'enorijueillir iK quelques œuires historiques d'un mérite solide et éclatant. Toutefois i' n'est point une raison pour déirier, comme on le fait trop souvent, n< vieux liislorions, et surtout Mézerai , à qui l'on peut reprocher saii~ doute de n'avoir point tenu compte des doctes < ritiques du Père PctLU , mais qui n'en est pas moins, dans certaines parties, un niaitre.

François-Eudes, né en IGIO, près d'Ar;|entan , dans le hameau de Mézerai, dont il |irit le nom, vint à Paris sous le ministère du rardiinl de Richelieu, et se lit cininaitre d'aîiord par plusieurs écrits saliriqij< sur les affaires du temps. Entraîné à rechercher dans les siècles pas>i quelques points de comparaison avec le présent, le jeune écrivain pi li •(oùt aux études sérieuses, et, en lb.i3, il puhliail le premier volume i\r sa <(rande iiisto re de France . dont le su' ces immense fit ouhlier pour toujours les travaux des Du Haillau, des Bclleforét et des autres compilateurs de la même école.

Un peu plus tard il y eut, selon rusa<|e, une sorte de réaction confi' le nouiel historien. Ména|(e , par exemple, lui reprochait de n'avu , point de phrases; d'autres si,<]nalaienl dans sou ouvrage non-seulenu i , des fautes de diction, des expressions vieillies, des termes grossiers mais encore de graves erreurs de faits et de chronologie. Cependant malgré toutes ces critiques , on n'a pu réussir à faire déchoir l'historiin du rang qu'il avait conquis. Quoique le style de Mézerai ne soit poiiii assez travaillé, il rappelle celui des anciens par la s mplicité comme pi: l'énergie et la concision il avait, on le sent, étudié les grands modèlo et c'est à leur imitation que , sans songer à la différence des temps et d< mœurs, il a cru pouvoir placer dans la houche de ses personnages di discours qu'ils n'ont point tenus ; heureuse faute qui nous a valu d'élo quentes compositions.

Conterai'orain de Corneille, Mézerai prête aux acteur» qu'il met en scène le mâle langage des héros du grand tragique. Voltaire trouvait digne de l'éloquence antique le discours que l'auteur fait prononcer au marécl.al de Biron pour enipèiher Henri IV de passer la mer. Les récits de Mézerai, qui ont de plus le mérite de l'exactitude, sont quelquefois tout aussi éloquents que ses harangues inventées. Qui a jamais écrit une narration plus intéressante, plus vive, plus émouvaiilr que celle de la réception du duc d'Anjou par l'électeur palatin! Avec quelle émotion ne suit-on pas le jeune roi de Pologne dans cette chambre où était suspeudu un grand tableau du massacre de la Saint-Bartlielemy, et où le prince n'apercevait autour de lui que des visages meniçants de réfugiés français.' Et dans le récit de l'assass'nat d'Henri I\ , quels traits vigoureux, quelle émotion profonde et contenue! De telles pages ne se rencontrent que chez les maîtres.

On a dit de Mézerai qu'il a laissé dans ses écrits une assez vive imaode l'ancioine liberté. Rien de plus libre en effet que les jugements <]• cet incorrigible /;-0H(/eî/; qui perdit une pension de quatre mille livres, — le trait est caractéristique, car il aimait l'argent, — pour avoir persisté, malgré la défense de Colberl, à rechercher l'origine des impôts en France. Cet esprit de généreuse indépendance existait au même de-

MKZERAI. 69

gré, à ce qu'il parail, cbcz les deux frères de l'Iiisloricn , dont l'un avait fondé la confjréijation des EuilisUs , et dont l'autre eierrait en basse Normandie la profession de chirurtiien. On raconte de ce dernier un trait qui peint au lif le caraclèrc liardi et ferme de ces fils de paysans. Le «jouverneur d'Argenlan . courtisan fort accrédité , avait donné l'ordre qu'on démolit une vieille tour qui renfermait l'iiorlojjc do la ville. Malgré le méconlenlement général .personne n'osait prolester. Charles-Eudes fut le seul à faire nsislance. Ktoiiné de celle opposition, le gouverneur demanda le nom de l'audacieux. ■ Xous soranjos trois frères , répondit Gèrement Charles-Eudes, qui aimons avec passion la vérité : l'un la prêche , l'autre l'écrit , cl moi , jusqu'à mon dernier souffle, je la défendiai ! ■

On DC sera point surpris d'après cela que Mézcrai ne se soit point laissé eniraîncr. comme la plupart de ses contemporains, à couvrir les premiers Cajéliens du manleau de Louis \IV C'est de sa plume que sunt tombées ces paroles souvent citées : - Soiis la fin de la deuxihne race , le royaume était tenu selon les lois des fiefs , se gouvernant comme un grand fief plutôt que comme une monarrliie. •

Tons les Ivres composés depuis Monlis{|uieu , sur l'histoire du gouvernement féodal, ne sont que le développement de cet aperçu de jjénie.

Page 1