LE LAI DE L'OYSELET
(xiu* siècle]
Le texte Je ce charmant conte se trouve au tome III des Fabliaux de Barbasan. L'auteur n'en est pas connu.
Le rôle que le trouvère attribue à Voyseîet est de tous points conforme aux traditions du moyen âge. Les oiseaux, par la pureté de l'air qu'ils respirent, la faculté qu'ils ont de s'approcher du ciel, étaient regardés comme des êtres supéiieurs à ceux que la pesanteur de leur corps enchaîne à la terre, et cette croyance remonte h la plus haute anti(iuilé. Les Grecs et les Romains leur attribuaient la science augurale, et les dieux eux-mêmes ne dédaignaient pas de les consulter. Ils conservent ce. caractère dans la littérature du moyen âge, et de tous les animaux ce sont ceux aiixf[uels les conteurs prêtent le j^lus de bon sens et d'esprit. On en trouve la preuve dans le lai suivant :
Il y a plus de cent ans vivait un riche vilain — je ne sais pas son nom — qui possédait des prés , des bois , des rivières el un nuinoir sans pareil dans le monde. Vous m'accuseriez de mentir si je vous en disais les merveilles; car je crois que jamais on n'a bâti un aussi beau donjon, ni une si belle tour; une rivière courait autour de l'enclos, et le jardin était planté d'aibres en pleine vciuie. Ce domaine avait été créé par un gentil chevalier, qui le légua à son fils; celui-ci le vendit à un vilain, car les villes et les châ-
^8 LES COMEDHS FRANÇAIS.
liMiix, (Il changeant de maîtres, vont tonjoursdc mal en pis* Le verger élait ravissant : il y |)Oiissait désherbes de toute SOI (e, que je ne pourrais vous nommer, des roses et des fleurs qui répandaient les phis doux parliims, et des sim[)les de toute espèce. Les malades, portes en litière, étaient guéris de tous leurs maux, et s'en allaient droits sur leurs jamhes, lorsqu'ils y pass;iient la nuit.
Au mili(;u du verger était une fontaine qui coulait limpide et pure. Des arbres toufrus l'ombrageaient et la défendaient aux plus longs jours de l'été contre les rayons du soleil, si bien que son eau, tout en jaillissant à gros bouillons, était froide comme marbre.
Auprès de la fontaine s'élevait un pin à haute tige. Un oiseau venait y chanter deux fois le jour ; il était plus petit qu'un moineau franc, mais plus gros qu'un roitelet, et chantait si bien, que le rossignol, le merle, la calandre*, l'étourneau, l'alouette n'osaient se faire entendre' appès de lui. Il savait des lais, des chansons, et disait chaque jour des refrains nouveaux, plus doux et plus plaisants^ue les sons de la harpe, de la gigue et de la vielle. Jamais les hommes n'avaient rien entendu d'aussi merveilleux ; les plus tristes et les plus dolents, pour peu que l'oiseau chantât, oubliaient leurs chagrins, sentaient l'amour s'épanouir dans leur cœur, et se croyaient plus heureux que les empereurs, ne fussentils même que bourgeois et vilains.
* Les terres nobles pouvaient être possédées par des roturiers. Ceux-ci en les acquérant jouissaient de tous les droits féodaux inhérents aux fiefs; ils n'étaient point nobles pour cela, mais la plupart ajoutaient i leur nom le nom de leur terre. Un grand nombre de domaines fieiïés, ayant été vendus au moment des croisades, furent aihelés par des roturiers, et une nouvelle branche issue de peu, comme on disait jadis, se trourt ainsi greffée sur le vieux tronc de la noblesse de race.
* Oiseau fabuleux qui avait le don de guérir les malades rien qu'en lei regardant.