LE LAI DE L'OY.>ELLT
Mais pour que le verger conservât son charme, il fallait que l'oiseau le réjouit de ses doux chants, car des chants naissent les amours qui tiennent en vertu les arbres et les fleurs.
Le vilain qui possédait ce beau domaine allait chaque jour ouïr les suavités de l'oiseau. Par une belle matinée, il vint à la ioiitainc pour laver son visage, et l'oiseau qui était perché sur le pin lui chanta un lai délicieux dont on peut tirer bon profit.
— Écoutez, dit l'oiseau, chevaliers, clercs et bourgeois qui vous entremettez d'amour et souffrez de ses douleurs; écoutez, jeunes filles, belles et avenantes, qui vous laissez prendre aux séductions du siècle, je vous le dis en vérité: vous devez avant tout aiiçer Dieu, observer sa loi et ses conmiandements, aller volontiers à l'église, et^i vous servez Dieu et amour, il ne vous arrivera jamais malheur en cette vie : car amour et Dieu sont même chose. — Dieu aime bon sens et honneur, et amour ne les méprise pas. — Dieu réprouve orgueil et hypocrisie et amour aime loyauté. — Dieu aime courtoisie, et amour la tient en estime ; Dieu écoute les prières, amour ne les dédaigne
^^as; Dieu aime la générosité, mais il n'aime point les envieux, ^ Tes jaloux, les traîtres, les querelleurs. Si vous profitez de
ma leçon, vous pourrez avoir à la fois Dieu et le bonheur du
siècle.
Ainsi chanta l'oiseau. Mais quand il vit au-dessous de
l'arbre le vilain qui l'écoutait, il chanta d'une autre manière,
car il le connaissait déloyal et envieux :
— Cesse de couler, rivière; tours, donjons, manoirs, tombez ; fleurs, flélrissez-vous ; arbres, desséchez-vous, car ceux qui m'écoutaient jadis, loyaux chevaliers et gentilles dames, se réjouissaient à mes chansons, ils en étaient plus aimants et plus tendres ; ils en faisaient mieux les courtoisies de chevalerie et d'amour. Us venaient ici pour se réciéer et pour mieux aimer; mais aujourd'hui qui m'écoute? c'est un vilain, en-
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vinux el Lnilal, qui n'ainn; que l'argent. Ce n'est pas [>our m'ontciidi e, c'est |<our mieux manger, mieux boire et mieux glouloiiîicr qu'il >c promôiic sous cet arbre.
Quand il eut ainsi chanté, l'oiseau s'envola.
Le vilain (jui l'avait écouté se dit en lui-même : Si je puis le prendre, cet oiseau qui chante si bien, je le vendrai bon prix ; et si je ne le vends pas, je le mettrai en cage. — 11 monte dans l'arbre, regarde de tous côtés, ajierçoit la branche où su penhait l'oiseau et y tend un lacet. Vers le soir, l'oiseau vient s'alxiilre^ur le pin et se prend au piège. — Le vilain tout joyeux le saisit.
— Vous n'avez pas fait une grande prise, dit le pauvre captif, car je ne puis vous payer une rançon.
— Qu'importe? dit le vilain, j'aurai le plaisir d'entendre vos chansons. Vous avez pris vos ébats à votre souhait, maintenant vous servirez au.'; miens.
— Ne l'espérez pas; je vivais en grande joie dans la campagne, dans les prés, dans les bois, aux bords des rivières;
j maintenais 4 ;e je suis prisonnier, je ne chanterai plus.
— r.h bien, je vous mangerai.
— Vous ferez un maigre repas, car je suis bien petit; rendez-moi la liberté, vous en aurez récompense.
— Par ma foi, vous parlez pour ne rien dire ; plus vous me prierez, moins j'en ferai.
— Certes, c'est voire droit, les bonnes raisons ne touchent pas les vilains, je l'ai entendu dire souvent; mais un proverbe nous enseigne qu'oi#fait par intérêt ce que l'on ne fait point par contrainte. Si vous me donnez la volée , je vous dirai trois secrets qu'on ne sait point dans votre hgnage et qui vous seront très-utiles.
Le vilain lui rendit aussitôt la liberté. L'oiseau se percha sur l'arbre : il avait les 'plumes tout hérissées, car il avait été tenu par des mains grossières et gantées de laine ; il fit sa