LE LAI DE L'OYSELET
toilette avec son bec et, comme le vilain le pressait de lui dire les trois secrets, il répondit :
— Ne crois pas tout ce que tu entends dire, — voilà mon premier secret.
Le vilain fronç;» le nez de colère :
— Je le savais bien, dit-il.
— Si tu le sais, reprit l'oiseau, garde-toi de l'oublier et souviens-toi qu'il ne faut point pleurer ce qu'on n'a jamais eu; — voilà mon deuxième secret.
— Tu le moques de moi, répondit le vilain; tu m'apprends (0 (pie tout le monde sait, et personne au monde ne pleure ce (pi'il n'a jamais eu.
— Veu\-tu que je te le. redise, cai j'ai bien peur que tu ne l'oublies?
— C'est assez, dit le vilain ; et le troisième secret, quel estil? je t'écoute.
— Il est tel, répondit l'oiseau, que celui qui le connaîtrait ne serait j;imais pauvre.
— Oli ! pour celui-là, je veux l'apprendre, car je fais tout ce que je peux pour devenir ricbe.
— Cbélif vilain, ne jette pas à tes pieds ce que tu tiens entre tes mains, voilà mon troisième secret.
Le vilain, tout dépité, s'écria :
— C'est là tout! Mais ce sont des devinettes d'enfant, tu ne m'as rien dit que je n'aie su déjà.
— Par ma foi, répond l'oiseau, si tu l'avais su, tu ne m'aurai< pas làcbé. Kt maintenant je vais te direquebpiecbose que tu ue sais pas ; si tu m'avais tué, ce jour-là eût éitî le j)lus beureux de ta vie, car il y a dans mon corps une pierre merveilleuse, qui pèse au moins trois onces, et qui a de si grandes vertus que celui qui la posséderait n'aurait qu'à souliaiter pour voir bOn désir accompli.
Le vilain, désespéré, frap[.e sa poitrine, met ses babits en
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pièces, se giiffe la iigure et se lamente d'avoir élà si sol.
L'oiseau qui le regardait du haut de l'arbre, se réjouit de le voir en si piteux état.
— Gliétir vilain, dit-il, je ne suis pas si gros qu'une ni''sange ou un pinson, je ne pèse pas une demi-once. Commei.t une pierre de trois onces pourrait-elle tenir dans mon corps? Et maintenant je te prouve que de mes trois secrets tu n'en savais pas un, car lu as cru ce auc ie t'ai dit, tu m'as lâché quand tu me tenais entre tes mains — et tu as pleuré ce que tu n'as jamais eu, car te voilà tout en larmes pour la pierre merveilleuse qui n'exista jamais.
Cela dit, il s'envola, et depuis ce jour il ne revint plus chanter sur le pin aux branches vertes ; les fleurs séchèrent sur leurs tiges, les arbres laissèrent tomber leurs feuilles, la fontaine cessa de couler et le vilain ne tira plus aucun proûl de son domaine.
Or apprenez, vous tous et vous toutes, que le proverbe : Cil qui tout convoite tout perd, a toujours raison, comme l'enseigne le Lai de Voyselet.
L'oiselet, dans le conte ci-dessus, montre cent fois plus d'esprit quele vilain et ceci est de tout point conforme àla tradition du moyen âge. La supériorité de l'instinct sur la raison est proclamée dans une foule de récifs et Montaigne lui-même n'hésite pas à Taffirmer. «Les animaux, dit-il, surpassent l'homme de bonté, ils sont moins traîtres que lui et peuvent instruire ceux qui se croient les plus sages,» (Voy. Eisais, édition Charpentier, 1. 1, 252; II, 284; IV, 222.)