‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 19 sur 100 · LE LAI DE GRAÉLENT · texte numérisé non relu

LE LAI DE GRAÉLENT

(im* siècle)

Celle pitce a pour auleur Marie de France ; elle a élé Irès-populaire au miiycn âge else rallache de loin au cycle des romans de la Tahle-Rondo. Elle est reproduile dans les Œuvres de cette femme célèl)re, publiées en 182-2pnr Roquefort, et dans les Fabliaux de Wéon et Barbazan.

Je vous dirai comme je la sais raventure de Graélent, qui est bonne à entendre.

Graélent naquit en Bretagne; ilétait de bonne famille, gracieux de corps et franc de cœur. Le roi de Bretagne soutenait une grande guerre contre ses voisins ; il convoqua ses chevaliers, Grai'lont fut du nombre et se rendit auprès de lui. Le roi l'accueillit avec plaisir, le chérit et l'honora, et Graélent se donna grande peine pour tournoyer, jouter et faire aux ennemis le plus (le mal possible. La reine entendit raconler et vanter ses exploits, elle l'aima de tout son cœur, et appela son chambellan :

— Ne me cache rien, dit-elle, n'as-tu jamais ouï parler du beau chevalier Graélent?

— 11 est très-aimé de tout le monde, madame; il est trèsvaillant et loyal chevalier.

— J'en veux faire inoii ami, dit la dame; dis-lni qu il vienne me trouver; je lui doimerai tout mon amour.

— Vous lui ferez certes un grand piésent et je m'étomie, rais fort s'il n'avait grande joie. D'ici jus<|u'à Troyes, il n'y a pas un abbé qui rien qu'en vous regardant ne soit épris do vous.

Le chambellan quitte la dame et va trouver Graélent d;ins son hôtel, le salue courtoisement et le prie de venir sans retard parler à la reine.

— Marchez devant, dit Graélent, je vous suis.

Le chaniljcllan s'en va. Graélent njonte sur son cheval gris et se fait suivre par son écuyer. Ils arrivent tous deux au château, descendent dans la salle, passent devant le roi et entrent dans la chambre de la reine. Celle-ci les reçoit avec grande joie ; elle prend Graélent dans ses bras, l'embrasse étroitement, le fait asseoir sur un beau tapis et lui dit sans détour qu'elle était frappée de sa beauté.

Graélent lui répond simplement et avec parfaite convenance.

La reine réfléchit un moment ; enfin entraînée par l'amour elle lui demande s'il a une amie.

— Madame, dit-il, je n'aime personne; l'amour n'est pas une plaisanterie; il y en a cin j cents qui j arlent d'amour et qui n'en savent pas le premier mot. La paresse, le vice et la fausseté déshonorent l'amour ; il demande chasteté en actions, en paroles et en pensées. Si l'un des amants est loyal et l'autre jaloux et faux, la liaison ne peut avoir longue durée. Cicéron dit avec raison « que l'ami doit vouloir ce que veut l'amie et que ce qu'elle veut il le doit octroyer, » mais s'ils se contrarient l'un l'autre, l'amour n'est qu'un dépit. Il faut garder avant tout la douceur, la franchise et la mesure, et tenir loyalement sa promesse ; c'est pour cela que je n'ose aimer.

La reine écouta Graélent qui parlait si bien ; elle ne douta

Page 1