‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 20 sur 100 · LK LAI DE GRAÉLENT · texte numérisé non relu

LK LAI DE GRAÉLENT

point qu'il n'y eûl en lui grand sens et courtoisie, et elle lui ouvrit son cœur.

— Ami tiraélenl, dit-elle, je n'ai jamais aimé mon mari, mais vous, je vous aime autant qu'on peut aimer et je suis à vous.

— Madame, je vous remercie bien, mais il n'en peut être à votre guise, car je suis soldat du roi, j'ai promis de le «servir lidèlenu'nt,de garder sa vie et son honneur, et jamais honte ne lui arrivera par moi.

Il dit et s'en alla.

La leine, en le voyant partir, commença à soupirer. Elle était fort triste et ne savait que faire ; niais elle ne voulait point en rester là ; elle le suppliait souvent, lui envoyait des messages, des présents mauniliques, mais il refusait tout; quand elle vit qu j c'en était fait de ses esj)érances, elle le prit en haine vît chercha tous les moyens de le brouiller avec le roi son mari par des propos méchants *.

Aussi longtemps que dura la guerre, Graélent resta dans le pays. Il dépensa tani d'argent qu'il avait vidé sa bourse, car on ne lui payait point sa solde. La reine disait au roi de ne lui rien donner pour l'empêcher de p.irtir, et le roi faisait ce que voulait la reine.

Graélent était fort triste, car il ne lui restait pour emprunter sur gage qu'un cheval qui n'était pas de grand prix, et le cheval une fois engagé il ne pouvait se mettre en voyage.

On était alors au mois de mai, pendant les longs jours; les bourgeois chez qui logeait Graélent s'étaient levés de grand malin et la femme était allée dans la ville dîncrchez un de ses voisins. Elle l'avait laissé dans la maison seul avec s;i fdle qui était fort gracieuse ; à l'heure du dîner, celle-ci vint parler à

* Nous retrouvons ici le souvenir de Joseph et de inad:ime Pui'phar, comme nous retrouverons plus loin le souvenir du jugement de Paris.

36 LES CO.NTEUUS FHANÇAIS.

GraLlent cl le pri.i de rnaii^'er avec elle; niaisil ii'éluil pasen gaieté et il refusa rinvitiition de la jeune fille.

— Va seller et brider mon cheval, dit-il à son écuyer, je veux prendre l'air pour me distraire, car je ne puis manger.

— Je n'ai point de .selle, répond récuycr.

— Ami, dit la demoiselle, je vous en prêterai une avec une bonne biidc.

On garnit le cheval, Graélent monte dessus et traverse le bouig conveit d'une vieille peau qu'il avait longtemps portée. Ceux et celles qui le virent passer se mirent à rire et à se moquer, car telle 9st la coutume des bourgeois, parmi lesquels on rencontre rarement des gens polis.

H y avait hors de la ville une foret vaste et touffu»' traversée par une rivière. Graélent se dirigea de ce côté, pensil et dolent. Après avoir quelque temps erré sous les arbres, il vit dans un épais buisson une biche blanche. La biche s'élança devant lui, il se mit àsa poursuite, et bien qu'il n'espérât point l'atteindre, il la suivit de près et arriva en même temps qu'elle dans une lande oii coulait une fontaine limpide. Dans cette fontaine s'ébaltait une demoiselle toute nue qui avait posé ses habits sur un buisson et près de laquelle se tenaient pour la servir deux suivantes assises sur le gazon au bord de l'eau. En la voyant ainsi sans chemise, svelle, riante, gracieuse et blanche, Graélent oublia la biche, mais il ne voulut point s'approcher de la baigneuse de peur de la troubler et il alla prendre ses habits sur le buisson : les suivantes jetèrent de grands cris, et la demoiselle dit avec colère :

— Chevalier Graélent, est-ce pour les vendre que tu prends mes habits? emporte si tu veux mon manteau, lu ie vendras bien ; mais que veux-tu faire de ma chemise ? tu n'en tireras pas grand profit, et j'espère bien que tu ne vas pas me laisser ainsi toute nue.

— Je ne suis pas un fils de marchand, dit Graélent, je ne

LE L.\I DE GRAÉLENT. 57

fais pas commerce de manteaux; celui-ci valùt-il trois villages, jenereriij orlerais|jus. Sortez de celte eau, amie, liabillez-vous et venez me parkr.

— Je ne veux pas en sortir, car vous pourriez vous saisir de moi et je ne mi' fie pas à vos paroles.

— Eli bitn, j'atllemirai, je garderai vos habits jusqu'à ce que vous quittiez la fontaine, car vous avez un si beau corps que c'est plaisir de le regarder.

En voy iiit (ju'il ne veut rien entendre, la demoiselle le pri« de ne lui faire aucun mal.

Graélent la rassure. Il lui donne sa chemise, son manteau, et quand elle est sortie de la fontaine, il la prend par la main et la prie d'amour.

— Tu m'insullcs, dit la demoiselle, en me priant ainsi ; il n'appartient pas à un lionnne de ta sorte de prétendre à une femme de mon lii^nage.

En la trouvant si hautaine, Graélent voit bien que ses prières sont inutiles; il l'entraîne de force au fond du bois, fait d'elle ce qui lui })lait et la supplie très-doucement de ne point se fâcher ^ eu lui promettant de l'anner loyalement et de ne la quiiter jamais. La demoiselle vit bien qu'il était bon chevalier , courtois et sage. Elle pensa en elle-

* Qutilque ailminilion que l'on ait pour la clicvôlcric et la prétendue courtoisie du nioyiMi â,i;c, il l'aut convenir que ieclievalier Graélent et la cliarni.uile ba'^ucuse se conduisaient d'une étrange l'urmi Ce sont des coules, dira-ton; suit; mais la seule imagination du conteur n'aurait point inventé de pareils délais. Malgré les fleurs dont on les a enguirlandés, les |;a!adin> et lespnux tenaient j^"u de compte de la morale, la promisciiilé di'S tenjps nh-rovin-^iens n'avait |>oint di>paru devant Um anatlièmes de l'Église, et Giaél.nt entraînant sa belle inconnue daiis la forêt ne donnait pas un meilleur exemple que le comte Foulques (IWnjou, à qui le roi Philippe !•» enleva, en lO'^i, sa femme Bertradc de Montl'uit. Foulques counncnça par se lâcliei-, mais il ne tarda [)oint à se radoucir. Philippe alla lui rendre visite; il le reçut comme le meilleur des amis. L'époux trompé et l'amant adultère dînèrent ensemble, et ce fut Bcrirade qui ic» sei'vit pendant toute la durée de leur repas extrà-ccnjugal.

m(5ni<i que si elle le quittait, cIIl* ne retrouverait jamai> un meilleur ;inii.

— Graéleiit, dit-elle, quoique vous m'ayez surprise, je ne vous en aimerai pas moins; mais je vous défends de dire une parole qui puisse découvrir nos amours. Je vous donnerai beaucoup d'argent et de belles étoffes. Je resterai nuit et jour avec vous; vous me verrez malther à vos côtés, vous pourrez me parler à votre aise et rire avec moi, mais il ne faut pas que je sois vue de vos compagnons ; il ne faut pas qu'ils sachent qui je suis. Vous êtes loyal, vaillant et beau ; je suis venue pour vous à la fontaine; pour vous je suis prête à tout souffrir, mais soyez discret, ne vous vantez pas de ce qui pourrait me perdre. Restez un an dans ce pays que j'aime; ce sera votre séjour, mais pour aujourd'hui allez-vous-en; il est tard, none est sonnée. Je vous enverrai bientôt un messager et vous ferai savoir ce que j'atttnds de vous.

Gracient prend congé de sa belle inconnue après l'avoir tendrement embrassée; il rentre à son hôtel, descend de son cheval et s'appuie sur la fenêtre en pensant à son aventure.

Il regardait du côté de la forêt, lorsqu'il voit venir un valet monté sur un palefroi qui trottait au pas relevé et portait une grosse malle. Le valet, arrivé devant l'I.ôtel, mit pied à terre et s'approcha de Gracient en le saluant :

— D'oii venez -vous? dit Graélent; comment vous appelezvous?

— Sire, je suis le messager de votre amie. Elle vous envoie ce cheval ; elle veut que je reste avec vous, que je paye vos gages et garde votre hôtel.

Graéient, que réjouit celte nouvelle, embrasse le valet, rend le cheval, qui était bien le plus beau, le plus léger et e plus rapide qu'on ait jamais vu, et le met à l'écurie.

Le valet porte la malle dans sa chambre, l'ouvre et en tire ui grand coussin et une riche couverture, qu'il place sur le

LE LAI DE GliAÉLtNT. 30

lit; il donne à Graéleiitdel'or, de l'argent, de bon drap pour se vêtir, fait venir i'hôttlier, le p^ye largement et lui recommande de bien trait r son maître, en ajoutant que, si par hasard il se trouvait dans la ville quelques personnes disposées à s'installer dans la maison et à s'y héberger, il eût soin de les prévenir. L'hôtelier pré()are un grand repas; il invite 5 cri public les chevaliers pauvres et les croisés à venir se réconforter chez lui, et ceux-ci arrivent en foule. Ils font de leur mieux pour rendre honneur au chevalitr qui les traite si bien, et quand ils ont passé la nuit en liesse, Gracient leur fait de beaux présents, ainsi qu'aux ménestrels qui avaient pris part à la fête. Il n'y avait [)as dans toute la ville un bourgeois qui ne l'ait tenu en grande estime et regardé comme son sei gneur.

Dès ce moment, Graélent vécut en grande joie. Son amie était venue près de lui; il pouvait toute la journée rire et jouer avec elle, dormir la nuit à se> côtés, et jouter dans tous les tournois qui avaient lieu aux environs. 11 en lut ainsi pendant un an, jusqu'au jour où le roi convoqua dans une cour plénière les barons dont il était le suzerain. Ceux-ci mangèrent avec lui dans la grande salle de son château, et quand ils eurent mangé, au jour tombant, il fit monter la reine toute nue sur un escabeau. « Seigueurs barons, dit-il, que vous en semble? ya-t-il sous le ciel une plus belle femme?» Et tous les barons de répondre : « Non, vierges, dames ou servantes, il n'y en a aucune d'aussi belle. » Graélent seul se taisait et souiiait en lui-même, car il pensait à sa mie et tenait pour fous ceux qui, de tontes parts s'exclamaient sur les chai mes de la reine. 11 se couvrit et baissa la tète. La reine s'en aperçut et le montra au roi : « Voyez, sire, quel déshonneur ! vos barons m'ont tous comblée de louanges ; Graélent seul m'a mép^i^ée, et je crois qu'il n.e déteste, parce qu'il a envie de moi. i

40 LES CuMEURS FR\NÇ\IS.

Le roi appela Graélciit, et lui ordonna devant toute la com- . pa'iuie (le dire, pai- la loi (pi'ii lui devait coiiniie étuit son homme de fief, pom(juoi il avait bals^é la tèle et ri.

— Sire, répondit Graélent, jamais homme de voire li;^riage n'a fait montre de sa femme comme vous avez fait de la vôtre. Vos barons la trouvent la plus belle du monde, et je dis moi qu'on peut en trouver une plus belle.

Le roi le pressa de pailer.

— Oui, dit-il, j'en sais une qui en vaut trente comme la vôtre.

La reine entra dans une violente colère et pria le roi son mari de forcer Graélent à faire comparaître la femme qu'il iléclarail sans pareille.

— Qu'on nous montre nues toutes deux ensemble, ditelle ; si elle est aussi belle qu'il le prétend, qu'il aille en paix, mais qu'on le punisse si je gagne le prix delà beauté.*

Le roi ordonne qu'on arrêle Graélent, et jure qu'il le tiendra captif jusqu'à ce qu'il ait prouvé son dire.

Graélent est mis en prison. Il demande grâce au roi et se reproche d'avoir trop parlé. 11 craint surtout d'avoir perdu son amie et en sue de colère et de chagrin. Mais les jours passent sans lui porter allégeance, et ce n'est qu'après une longue année d'attente que le roi lui rend la liberté, mais à la condition qu'il amènera devant lui et devant ses barons la femme incomparable qui le tient dans le servage d'amour. S'il manque au rendez-vous, il sera jugé et restera à la merci du roi.

Graélent arrive à son hôtel, triste et plein de colère. 11 appelle son valet, et celui-ci ne vient pas ; il demande son amie, et son amie est absente. Il se désespère, il jure qu'il aimerait mieux cent fois êlre mort, et ceux qui le voient en si pitoyable état s'étonnent qu'il puisse vivre.

Au jour fixé, Graélent se présente devant le roi, et celui-ci lui demande où est son amie.

Page 1