LE LAI DE GRAÉLOT
— Sire, je ne l'aniène pas, c'est chose impossible ; faites de moi ce que vous voudrez.
— Graélent, vous avez dit de vilaines paroles ; vous avez méprisé la reine, donné un démenti à tous mes barons ; vous ne mépriserez plus personne (piand vous sorlirtz de mesm;iins. Puis, se tournant vers ses barons :
— Jugez, leur dit-il, d'après ce que vous avez entendu : il m'a fait honte au milieu de ma cour; il a insulté ma femme et, comme dit le proverbe, celui qui frappe notre cliien esl noire ennemi.
Les barons sortent de la salle et se réunissent pour rendre leur jugement. Ils restent longtemps sans parler; car il leur était pénible de rendre un arrêt sévère, et ils attendaient tous que l'un d'eux ouvrît l'audience, lors(ju'un valet vint leur diie de différer un moment.
— Je vous annonce, dit-il, que deux jeunes fdles, belles parmi les plus belles, vont se rendre ici; elles seront très-secourables à Gracient et, s'il pl.iît à Dieu, elles le délivreront.
Les chevaliers attendent en effet, et bientôt ils voient arriver deux charmantes demoiselles, couvertes de manleaux élégants, sveltes et accoites. Elles descendent de K'urs palefrois,. les font tenir par leurs pages, et vont IrouvtT le roi :
— Sire, noire iTuiîtresse nous a ordonné de nous rendre près de vous ; elle désit e que le jugement n'ait pas lieu, et va venir elle-même délivrer Graélent.
La reine eut grand dépit et grande honte de ces paroles; elle s'empressa de quitter la salle, et bientôt après arrivèrent deux autres demoiselles plus jolies encore que les premières; elles annoncent leur maîtresse, et celle-ci paraît à son tour. Elle réunit toutes les séductions : tournure élégante, abord gracieux, beaux yeux, sourire aimable. Elle porte un manteau vermeil brodé d'or, qui vaut autant qu'un château ; les harnais de son palelroi valent au moins mille livres. Tous s'ap-
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proc.liont pour la niioux voir, ni chacun à l'ciivi loue sa fi^Mirc, sou corps, sa taille et son grand air. Elle arrive à cheval, au petit pas, auprès du roi, et met pied à terre dfvant lui:
— Sire, et vous, barons, écoutez-moi. Vous savez ce qu'a dit Gracient le jour où 1 1 reine se monti a devant toute la cour. Certes il a mal parlé puisqu'il a oiïensé le roi ; mais il a eu raison dédire qu'il n'est pas de si belle femme, qu'on n'eri puisse trouver une aussi belle. Regardez-moi et jugez. Les barons et tous les gens de la cour, petits ou grands, s'écrièrent qu'elle valait bien la reine. Le roi pensa comme ses barons, et Gracient fut acquitté.
L'arrêt était à peine rendu, que la demoiselle sortit du château, monta sur sa haquenée et s'éloigna. Graélent marchait derrière elle, la suppliant de le prendre à merci; mais elle ne répondait pas, et ils arrivèrent ainsi jusqu'au bord de la fontaine qui coulait dans la forêt.
L'eau était limpide et fraîche comme au jour oià Graélent s'était égaré dans la clairère, à la poursuite de la biche blanche. La demoiselle poussa sa haquenée dans le courant rapide, et quand elle vit que Graélent voulait la suivre : elle lui cria de sa voix la plus douce :
— Tu vas te noyer; ne va pas plus loin. Mais il ne tint nul compte de cet avis. Il lança son cheval, et l'eau passait déjà au-dessus de la tête, quand la demoiselle, le saisissajit par un bras, le tira sur le bord, et l'emmena dans son château^.
Depuis ce jour, Graélent n'a jamais reparu parmi les hommes, mais les gens de la contrée disent qu'il est toujours vivant dans le château de son amie. Son cheval, qui était par venu à sortir de la fontaine, mena grand deuil de sa perte; il
* Ici nous abrégeons le texte qui s'égare en d'inutiles longueurs.