‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 22 sur 100 · LE LAI HE GRAÈLENT · texte numérisé non relu

LE LAI HE GRAÈLENT

retourna dans la foret tt la parcourut nuit et jour sans trêve ni repos, grattant la terre des pieds, et poussfant des hennissemenls qu'on entendait de plusieurs lieues*. On cs>aya vainement de l'approcher et de le saisir, et pendant de longues années ou l'entendit se plaindre comme les bons chevaux qui ont perdu leurs maîtres.

L'aventure du bon destrier et du chevalier qui s'en alla avec son amie, se répandit dans toute la Bretagne, et les Bretons en ont fait un lai qu'ils ont appelé la Mort de Graélent.

A propos du lai de Graélent, il n'est pas sans intérêt de dire quelques mots sur le rôle que le cheval joue dans les romans chevaleresques. Il y figure comme le type idéal du courage, du dévouement et de l'honneur. Ce n'était point seulement par simple cnprice que les romanciers et les poètes assignaient à ce puissant quadrupède un rang supérieur, et qu'ils l'associaient à tous les exploits des paladins, en lui prêtant une intelligence et des vertus qui pourraient faire envie h la plupart des hommes; c'étaitaussipour rendre témoignage de ce qui se passait sous leurs yeux. En effet, dans un temps de lutles incessantes, où la force individuelle décidait du soit des hataiilcs, le cheval était, sans aucun doute, la plus redoutal)le machine de guerre. Il avait assuré la domination des classes féodales sur les serfs et les vilains ; il avait donné son nom à la chevalerie en lui prêtant sa force, et il était naturel qu'il fut complètement assimilé H son maître. Cette assimilation était si complète, que les chevaux comme les hommes du moyen âge, sont partagés en deux classe^ distinctes. Ceux qui vont à la guerre, hardés de. fer et couverts de housses blasoiinées, ou qui figurent avec des pan^iclies dans les chasses et les tournais, s'appellent des palefrois, des destriers, des haquenées; ce sont les nobles. Ceux qui travaillent, qui labourent, qui traînent la charrette, acquittent la dîme et la corvée et payent l'im-

II faut convenir que dans celte aventure le cheval se conduisit d'une façon beaucoup plus lionorable que son maître ; car celui-ci en prenant de force une demoiselle qu'il avait surprise nue dans une fontaine, cten se faisant ensuite loger, nourrir et babiller par elle, «'écartait singuhèremenl du code idéal de la chevalerie.

44 LES CONTEURS llnM^AIS.

yiôt féodnl, s'oppollcnt dos ronsins ou des sommiers; ce sont les vil;iins et les scris. Ils font, ainsi que le dit un vieux poète, pousser Tavoine, mais ils ne la nrianient pas, et, comme tous ceux dont le rôle dans ce rrionde est simjie, modesteet utile, ils sont oubliés par la poésie et par rhibloirej le destrier seul fiyure dans les romans chevaleresques.

Comme son maître cl plus que lui peut-être, le destrier a l'am bilion de faire de grandes choses. Il est adroit, docile, sensible, tidèle en amitié, respectueux envers les femmes; dans la balaill-, il ne compte jamais le nombre de ses ennemis; il avance sur la pique qui le perce et renverse en mourant celui qui l'a frappé. Tacticien habile, il répare souvent par ses manœuvres savantes les fautes des généraux; sensible autant que brave, il pleure la moit de son seigneur et lui survit rarement. 11 connaît la vertu des simples, quelquefois même les secrets de la magie. Ce qui le dislingue surtout au point de vue des qualités morales, c'est une fidélilé inviolable û la cause qu'il sert; il ne déshonore jamais son blason par des actes de félonie. Jamais cheval n'a trahi son pays ou pa«sé de l'armée des chrétiens dans l'armée des Sarrasins.

Les chevaux illustrés par les romanciers étaient aussi popul;iires au moyen'âge que les chevaliers les plus célèbres. Le Vailletitin de Roland, le Tencedor, que Charlemagne avait enlevé à Maupalin de Narbonne, Barbamouche, qui dépassait dans sa course le vol de rhirondelle, Gramimond, monté par le farouche Valdabron lorsqu'il saccagea le temple de Jérusalem, Bayard, l'iaséparable compagnon de Renaud de Montauban, réalisaient l'idéal du destrier. 11 y a là une sorte d'épopée fort originale, et sans analogie dans la littérature moderne.

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