‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 23 sur 100 · ADÈLE DE PONTHIEU · texte numérisé non relu

ADÈLE DE PONTHIEU

(xiii* siècle)

Nous donnons ici l'analyse d'un roman qui a joui d'une grande vogue au moyen âge et que nous empruntons au Voyage d'outre^ mer di: comte de Ponlliieu *. Le héros du roman est Jean II de Ponthieu, qui fut investi de ce fief en 1147. Sa fille Adèle avait épousé Thomas de Saint-Valery. Des brigands s'étant emparés d'elle au moment où elle traversait un bois avec une faible escorte, lui firent subir les derniers outrages. Le comte Jean, croyant effacer l'affront fait à sa race dans la personne de sa fille, la fit jeti-r à la mer. Ce tragique événement impressionna vivement les contemporains; ils ajoutèrent à la donnée historique une foule de fictions romanesques consignées dans le Voyage d'outre-mer.

Le comte de Poiilhieu avait marié sa fille Adèle, le plus beau joyau de sou domaine, à Thiébault, fils de la dame de Domart*. Cette union fut heureuse, mais ^téiile, et une nuit que Thiébault reposait près de sa femme, il lui de.iiaiida avec 6ien des caresses la permission de la quitter pendant quelques mois.

— Et pourquoi partir, dit la dame tout alarmée?

* Le comié de Ponlhieu correspondait à une i)arlie de rarrondissement d'Abbeville et de Doiillens (Somme) et à une partie de l'arrondissement de Monlreuil (Pas-de-Calais).

■ Village du Ponlhieu, à quelqu3s lieues d'Abbeville.

46 LES CO.NTLl.llS Kr.A>ÇAIS.

— Pour aller en Ksjiagiit;, répondit Tliiébault, prier saint J;ufpies qu'il intercède auprès de Dieu et(ju*il nous donne un IicrilicT.

— C'est un louable dessein, reprit Adèle, mais je vous acconi paginerai, car pnrtoutoù vous irez je veux aller aussi.

Thiébanlt, qui redoutait les dangers du voyage, essaya de combattre le projet de sa femme ; mais elle persista, et tous deux se mirent en route pour ce lointain pèlerin;«ge. Ils n'étaient plus qu'à deux journées de Saint-Jacques, lorsqu'au milieu d'une foret, huit hommes armes se présentèrent pour les assaillii .

Thiébault se met en défense et en tue trois ; mais bientôt dans l'ardeur de la lutte il est renversé de cheval. Les brigands se précipitent sur lui et le jettent dans un buisson de ronres, après avoir serré ses mains avec la courroie d'une épée. Adèle elle-même est entraînée dans l'éjiaisseur de la forêt, et là, sa beauté subit tous les outmges. Après une heure de honle et de souffrances, elle parvient enfin à s'échapper pâle et meurtrie.

— Pour Dieu, s'écrie Thiébault en la voyant libre, délivrezmoi, madame.

— Sire, je ne vous ferai plus attendre, et, ramassant une épée, elle s'apprête à en frapper son mari; mais Thiébault a prévu le coup perfide ; il se détourne, et l'épée, en effleurant ses bras, coupe les courroies.

— Quelle fureur! dit-il ; mais me voilà libre et vous ne serez plus, Dieu merci, en pouvoir de me tuer.

— Certes, reprend la dame, c'est bien ce qui me fâche. Thiébault ne savait que penser d'une telle réponse. Il

garde cependant un silence profond, désarme sa femme et s& met en route avec elle. Le pèlerinage de Saint-Jacques accompli, Adèle et Thiébault retournent dans leurs domaines du Ponthieu, et, pendant le voyage qui fut long, aucun reproche

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ne rappela cette fatale rencontre. Le comte de Ponlliieu, pur fêter le retour de son jjendre et de sa fille, avait préparé un grand repas. Thiéhault, en signe de loyale union, mangea dans l'assiette de sa femme et but dans son verre*. On causa des aventures de la route. Tliiébanlt raconta ce qui s'était passé, sans se nommer toutefois, et demanda au comte :

— Si cette femme que des brigands ont déslionorée, et qui a voulu tuer son mari snn^ défense, était la vôtre, que feriez vous ?

— Je me vengerais par sa mort.

— Eb bien, vengez-moi, répondit Tbiébanlt. Celte femme, c'est Adèle !

Le comte fronça le sourcil, car il avait dit un mot fatal ; mais il était tro[) fier pour reculer, même devant un crime. La dame, enfermée dans un tonneau, fut jetée vivante à la mer ; mais des march inds flamands qui passaient à la hauteur du port de Hue', la sauvèrent, et la vendirent au sultan d'Aumarie. Le roi musulman, frappé de sa beauté, Tépousa et en eut une fille.

Cependant Tbiébault et le comte regrettèrent bientôt cette femme qu'ils avaient si cruellement sacrifiée. Us lui donnèrent d'abondantes larmes et, pour expier leur faute, ils entreprirent ensemble le voyage de la terre sainte.

Mais à leur retour, la tempête les poussa sur la terre d'Au" marie, et ils y furent mis au cachot. Le sultan célébrait ce jourlà, par une fête solemielle, l'anniversaire de sa naissance, et, selon la coutume des pays musulmans, le peuple de sa capi-

* C'était là, d'homme à femme, le plus grand témoignage d'affection que l'on pût se donner. Les hi)mmes, eu signe d'amitié, couchaient dam le môme lit.

* Rue, petite ville du Ponthinu, autrefois port de mer. Celte ville, par suite (le l'ensahlemcnt de la côte, est mainteD'mt éloignée de la mer da quelques lieues.

taie vint au pal.iis deiiiaiitiii un raptif chrétien pour lu met Ire à la cliaîne. I.e choix toniha sur le comte d»i Pon'hiLU. On le sortit de prison, et le peu[)le se disposait à l'amener, quand sa fille, qui l'avait reconnu, dit au sultan :

— Seigneur, donnez-moi, je vous prie, ce captif; il sait jouer aux échecs et aux dames, je veux le faire jouer avec moi.

La demande est accordée.

— Doiniez-moi encore, dit-elle en désignant Thiébault, ce chrétien que voilà. ïl sait de beaux contes et je m'amuserai de ses lécits.

— Volontiers, dit le sultan.

Aussitôt Adèle fait conduire dans sa chambre son père et son mari, et leur donne à manger. Tant de générosité les surprit grandement, car les pauvres captifs ne reconnaissaient point dans la princesse musulnjane cette noble dame du Ponlhieu qu'ils avaient tant pleurée, et, quoiqu'elle fût belle encore, les regrets de sa patrie et de sa foi l'avaient déjà rendue méconnaissable, même aux yeux d'un père et d'un n)ari.

Un jour, après une partie de dames, Adèle dit au comte :

— • Vous aviez une fille, qu 'est-elle devenue? Ne me cachez rien, car je suis Sarrasine, je sais la magie, et si vous étiez assez lâche pour me tromper, je vous ferais punir.

Le comte alors lui raconta le pèlerinage en Espagne, l'attaque des brigands dans la forêt, le coup d'épée porté à Thiébault et l'abandon à la merci des flots. Son récit fut parfaitement vrai.

— Vous avez parlé avec franchise, dit Adèle ; mais savezvous pourquoi la dame a voulu tuer son époux? C'est qu'elle aimait mieux le voir mort que d'avoir à rougir devant lui.

A ces mois, Tliiébault éclata en soupirs et en pleurs.

— Ah! madame, dit-il, cette femme était la mienne; le ciel me soit témoin que jamais mie parole de reproche ne serait

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sorlie de ma bouclie. Mes regrets du reste l'ont bien vengée Si j'étais l'ami de la plus belle dame du monde, si j'étais roi (lu royaume de France, je donnerais avec joie ma dame et mon royaume pour ia savoir vivante; et depuis le moment où je l'ai perdue, je n'ai cessé de la pleurer.

— Fil bien, ne la pleurez plus et aimez-la toujours, dit Adèle, votre femme est près de vous.

Le Loidieur de celte reconnaissance fut plus grand qu'on ne saurait dire, et dès le jour même, la dame de Ponthieu avisa au moyeu de retourner en France :

— Je suis souffrante, dit-elle au sultan, permettez-moi d'aller prendre l'air d'oulre-mer, et si vous y consentez, j'emmènerai pour me distraire ces deux chrétiens dans mon voyage. Ils me diront des contes, ce qui me plaît beaucoup.

Le sultan [)ermit le départ, et, laissant à la dame la liberté de clioisir sa route, il lit équiper pour elle un beau navire. Adèle partit bientôt avec Tbiébault et le comte, son père, et elle arriva heureusement dans le Ponthieu. Le pape, qui fut informé de cette aventure, lui imposa une pénitence, parce qu'elle avait eu commerce avec les infidèles, ot depuis ce temps elle vécut en grande piété dans son fief, honorée de ses vas saux, chérie de ses proches, aimée de Dieu. On dit que la fille qu'Adèle avait eue du sultan fut belle comme elle, et qu'elle donna le jour à la mère du grand Saladin.

DD VILAIN ODl COîiOUIST LE PARADIS EN PLAIDANT

xiit* siècle)

S'il était permis en histoire littéraire de faire des suppositions, on pourrait dire que le fabliau du vilain fait allusion, sous une forme bizarre, à un grand événement politique, c'est-à-dire à l'émancipation des classes roturières. Consacré par Taffranchissement des commu nés, le vilain conquiert le pnriidis malgré saint Pierre et les snints qui forment l'aristocratie des élus, comme il avait sur la terre conquis la liberté individuelle, malgré les barons féodaux. Nous nous trompons peut-être, mais il ne faut pas oublier que la littérature n'*est jamais que l'expression de la société, et que les fictions ont leur source dans des faits réels. Le conte qui suit peut donc, nous le pensons, être regardé comme l'une des pièces du grand procès que les déshérités des douzième et treizième siècles ont gagné contre les privilégiés de la naissance et de la force.

Nous trouvons, mise par écrit, la merveilleuse aventure d'un vilain ^ qui mourut un vendredi matin. Il ne se présenta

* Au moyen âge, le nom de vilain fut d'abord appliqué aux pay?ans, villani, du mot villa, ferme ou maison située à la campagne Les paysans étant à rorigine de condition servile, le nom de vilain fut appliqué par extension à tous ceux qui n'étaient point nobles, et plus tard, par une extension nouvelle, à tous ceux qui ne se distinguaient que par leur laideur ou leurs détauts : il est bien vilain, c'est un vilain homme.

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