DU VILAIN QUI CONQUIST LE PARADIS EN PLAIDANT. 5S
— II nous a forcés à nous taire, et moi-même j'en suis si confus, qu'il ne m'arrivera jamais d'en parler.
Notre-Seigneur, fort étonné d'une chose si étrange, dit à son tour :
— Je vais lui parler, à cette ûmc.
Il l'appelle et lui demande comment il se fait qu'elle soit entrée sans permission, qu'elle ait insulté les apôtres, et (ju'elle prétende rester malgré tous.
— Siie*, dit l'âme, je dois rester ici aussi bien qu'eux, car jamais je ne vous ai renié, je n'ai point refusé de vous reconnaître, je n'ai fait périr personne. J'ai partagé mon pain avec les pauvres, je les ai n'cbauflés à mon feu, je les ai soignés juî^qn'à la mort, je les ai portés à l'église, je ne les ai jamais laissés manquer de braies ou de chemises. Je me suis confessé, j'ai communié. On dit dans les sermons que Dieu pardonne à Ceux qui ont ainsi vécu. Je suis venu ici sans difficulté ; puis que j'y suis, pourquoi m'en irais-je? Vous avez dit que celui qui était entré céans ne devait jamais en sortir. Vous ne mentirez pas à cause de moi.
— Vilain, répondit Dieu, tu as si bien revendiqué ie [laradis que tu l'as gagné par ton plaidoyer. Restes-y.
— Le droit, dit le vilain, finit toujours par l'emporter*. Mieux vaut l'esprit que la force,
* Le mot stre, synonyme de seigneur, fut appliqué d'abord aux grands feudatiiires, et ce n'est qu'à dater du seizième siècle qu'il lut exclusivement appliqué aux rois. On en a formé le mol messire, qu'on ajoutait comme qualification honorifique au nom de certains fonctionnaires.
* Le droit l'avnit, eu effet, emporté dans les communes et les boui gcoi» avaient conquis leur liberté, en plaidant contre leurs seigneurs, comme k vilain avait conquis le paradis en plaidant contre saint Pierre.
L'EMPEREUR FANOUEL
(xiii* siècle)
Le poëme de GénésiSy composé par un prêtre du nom d'Iîermnn, nous a fourni le sujet de l'analyse que nous reproduisons ci-dessous Ce poëme roule^ comme on va le voir, sur une donnée charmante, mais il est rempli de détails oiseux et de longueurs qui en rendraient la traduction littérale fatigante et pénible à lire. Nous avons donc pensé qu'en le réduisants sa plus simple expression, nous pourrions encore intéresser le lecteur et lui offrir, par lune des meilleures œuvres, le type des romans inspirés tout à la fois par la chevalerie et les légendespieuses. Quelques-unes de ces légendes, écrites d'abord en latin par les hagiographes, sont passées dans la langue vulgaire, et ont été mises en rimes par les trouvères. Les animaux y tiennent une grande place et, de même que dans le Roman de Renart, ils symbolisent les vices, de même, dans les poèmes tirés des légendes pieuses, ils symbolisent la douceur, la charité, et font rougir les hommes de leurs instincts cruels. Le poëme de Génésis nous offre, Tun des modèles les plus achevés de ce genre de littérature.
L'empereur Fanouel possédant dans ses jardins Varbre de tie, voulut un jour goûter les fruits de cet arbre. Il coupa l'un de ces fruits avec le couteau qu'il portait à sa ceinture, et il en essuya la lame sur sa cuisse. Au bout de qnelques mois, il s'aperçut que cette cuisse était enceinte du couteau
L'EMPEREUR FANOUEL. 55
avec lequel il avait coupé le fruit, ef, dans le di'lai prescrit par les lois de hi nature, il donna le jour à une petite fille charmante. Peu ^ali-^fait d'être mère, Fanonel ordonna à un chevalier de porter rcnfant dans un bois et de le destraiichcr d'un coup d'épée. Au ujonient même oiî le chevalitTse disposait à exécuter cet ordre cruel, une colombe descendit du ciel et lui dit :
— Frère, retiens ton bras et respecte cette enfant, car elle donnera le jour à la vierge au sein de laquelle s'incarnera le Sauveur des hommes.
Émerveillé de ces paroles de la colombe, le chevalier remit son épée dans le fourreau, et, prenant l'enfant dans ses bras, il la déposa dans un nid de cygnes, ombragé de joncs et de roseaux. Un cerf qui errait dans les landes voisines prit l'innocente créature sous sa i)rotection*. Ce cerf portait sur ses ardillons des bouquets de fleurs, et aussitôt qu'il entendait l'enfant pleurer, il s'agenouillait près d'elle, baissait sa tête sur le nid, et la repaissait d'une fîor, jusqu'à ce qu'elle se fût endormie. La jeune fille atteignit ainsi l'âge de dix ans sans sortir de son nid de cygnes et ne se nourrissant que de fleurs. Un jour que l'empereur Fanouel était en chasse, le cerf miraculeux passa devant lui, et il le blessa d'un coup de flèche. Le pauvre animal se réfugia en pleurant auprès du nid, et comme les chasseurs s'avançaient pour le tuer, l'enfant se dressa debout au milieu des touffes de joncs et leur ordonna de respecter celui qui avait protégé et nourri son enfance.
— Qui donc êtes-vous, dit Fanouel étonné, vous qui habitez
* La donnée pociiqueest ici la même que dans la k^gende de Geneviève de Biabant. Les cerfs, dans nos vieux romans, ont toujours un beau rôle, ce qui tirnl sms aucun doute aux traditions du symbolisme de la primitive Eglise. On croyait que le cerf avait la faculté de se rajeunir en mangeant dos serpents, et par suite de celte croyance ou en avait f.iit l'emblème du Christ, parce que le Christ avait régénéré le monde en écrasant l'antique serpent, le tentateur qui avait trompé notre premier père.
50 LES CO.NTtLiib l r.A>gAlS.
le nid des cygnes et vous nourrissez des fleurs qui |)0ussent aux cornes du cerf?
— Je suis, répondit la jpunc fdle, celle que vous av(z porté»; dans votre cuisse. Le ^.hevalifjr à qui vous aviez donné l'ordre de me tuer m*a déposée dans ce lieu, et, moins crurds que vous, les Ilotes de la solitude ont pris soin de ma faiblesse et de ma mi>ère.
FanoucI, attendri jusqu'aux larmes, emmena sa fille dans son palais; il la miuia à l'un des plus puissants chevaliers de son empire, après l'avoir fait baptiser sous le nom d'Anne, nom sous lequel elle donna le jour à la vierge Marie.
(xiii* siècle)
Les extraits de la Chanson de Doland, ci-dessus publics, nous ont donné une iJôe du genre héroujue. L'analyse d'Adèle de Ponihieu nous a fait connaître le cycle des croisades ; celle de VEmpereur Fanouel, le cycle religieux.
Nous allons maintenant placer sous les yeux de nos lecteurs un roman delà Table-Ronde, et nos lecteurs auront ainsi, par un spécimen de cbaque genre, un tableau général de la lilléralure qui tient une si granilc plate dans noire bistoire intcUecUielle.
Le cycle de la Table-Ronde se dislinj;ue des autres par la continuelle intervention du merveilleux. C'est là que sont nés les enchanteur? qui devaient donner tant de tracas à don Quicbotte, les géants, les fées, les nains, les dragons et les guivics. L(> roman de Merlin, par Robert de Boi ron, le roman de la Chairelte, le Chevalier aulion, Lanccht du Lac, et le Bel Inconnu, fils de messire Gauvain et de la Fée aux blanches mainSy peuvent être regardés comme les œuvres e> plus remarquables de cette série. Le Bel Inconnu a été récemment découvert et très-savamment publié par iM. llippeau *; en voici l'anal vse.
* Paris, Aubry, 18G0. 1 vol. grand in-18°. Les chevaliers de la Table- Ronde oui été si bien pris au sérieux et regardés comme des personnage historiques, «m'au seizième siècle on a publié non-seulemenl leurs biogrâ phies, mais même leur blason.
ï)8 . LES CONTEURS FIIANÇAIS.
Le roi Artliiir tenait à Cailioii une cour plcnière *, où s'rtaieiit rerulus tous les clievalieis de Tjblc-Iioudc. L'un d'eux, qui portait d'azur au lion d'hermine, le pria de lui accorder la première faveur qu'il pourrait lui demander.
— Quel est ton lioni? dit Arthur.
— Mon nom ! je n'en ai pas. Ma mcrc ne m'a jamais appelé (|ue le Beau Fils.
— Eh bien, puisque tu n'as pas de nom, nous t'appellerons le Bel Inconnu.
Une jeune et jolie femme, mademoiselle Ilélie, entrait en ce moment dans le palais de Carlion. Elle venait implorer le secours d'Arthur, en faveur de la dame dont elle était la suivante, la fille du roi Gringars *, qui était en grand péril. Elle s'approcha modestement du roi, et le pria de mettre à ses ordres un chevalier assez intrépide pour affronter des aventures telles que de mémoire d'homme on n'en avait ouï raconter. Le roi fit appeler les chevaUers de la Table-Ronde, mais pas un d'entre eux ne voulut mettre son bras au service de la fille du roi Gringars.
— Me voilà, dit alors le Bel Inconnu, et se tournant vers Arthur : Sire, si vous voulez bien le permettre, c'est moi qui tenterai l'aventure.
— Jeune homme, dit Arthur, vous êtes bien présomptueux d'oser ce que n'osent tant de braves chevaliers.
* On donnait le nom de cours plénières à d'?s assemblées solennelles de chevaliers et de seigneurs, que les rois convoquaient régulièrement à Noël ou à Pâques, ou bien encore à l'occasion de quelque victoire, de leur mariage ou de la naissance d'un fils. Les cours plénières disparurent au quinzième siècle, au moment oii la grande féodalité n'était plus qu'un souvenir.
* Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que le roi Gringars est un être de pure imagination. Les Chansons de geste mettent suules en scène quelques personnages historiques, mais elles ne manquent jamais de les défigurer.
— J'ai fait un long voyage pour venir à Garlion, et j'espère bien n'être pas venu pour rien.
— Kh bien, puisque vous le voulez, partez ! Mademoiselle flélie était toute dolente de voir que le plus
jeune, le plus frêle, et le plus inexpérimenté des cbevaliers de la Table-Ronde s'était présenté seul pour secourir la fdle du roi Gringars, et, sans plus attendre, elle sortit du palais avec son nani Todogolains, en accablant de reproches Arthur et sa compagnie.
En la voyant partir, le Bel Inconnu s'arme de pied en cap, moule à cheval, et se met à sa poursuite avec son écuyer Robert: il presse le pas et ne tarde pas à la ri'joindre. « Je vais marcher avec vous, lui dit-il, et je saurai bien vous montrer qu'en fait de courage je ne le cède 5 personne. » Hélie ne fut qu'à moitié convaincue; cependant, faute de mieux, elle accepta ses services et ils chemin?Ment ensemble.
Arrivés au gué périllev.r, le félon cheTalierBliobliéris veut leur en interdire le passage*! Le Bel Incftnnu croi-e la lance avec lui, le désarçonne, et l'envoie tenir prison auprès du roi Arthur, avec ordre de raconter sa défaite à ce grand prince.
— Vous voyez bien, mademoiselle, dit le nain à Ilélie, que vous aviez tort de mépriser ce chevalier. Que Dieu le maintienne en aussi vaillante disposition !
— 11 se fera tuer, dit Ilélie, et ce sera grand dommage pour nous, car c'est vraiment un brave.
Trois chevaliers, amis de Bliobliéris, se présentent pour le venger. Le Bel Inconnu les désarçonne l'un après laulre et
* On rencontre à tout instant dans les romans d'aventures des géants qui barrent le chemin aux voyageurs, les dévalisent ou enlèvent les femmes et les filles. Ne serait-ce point par hasard une allusion aux brigandages que certains seigneurs exerçaient sur les routes qui traversaient leurs fiefs ?
coiilimie sa roule. Vers le soiV il arrive dans une forêt pour
s'y reposer, et se couelie sur l'lierl»e auprès île son écuyer, d'IIélicî cl (lu uaiii. Ils donnaient Ions paisiblement, et le rossif^nol chantait seul dans la nuit, lorsque tout à coup le Bel lueoiniu fut réveillé par des cris de détresse ; il a|M.TÇolt à la lueui- d'un feu allumé sous les arbres une jeune fille qui se débattait contre deux géants hideux qui s'efforçaient de lui faire violence. 11 prend ses armes et les tue. La demoiselle qu'il a sauvée de leurs mains le remercie en pleurant, et l'écuver, qui était fort habile en fait de cuisine, leur sert un superbe dîner avec les provisions des géants.
Le repas terminé, le Bel Inconnu se remet en route avec son écuyer, mademoiselle Hélie et son nain. En traversant une forci, ils aperçoivent un cerf, lancé par une meute ; un basset l)laiic, qui avait mal à la patte, suivait de loin la meute en boitant. Ilélie descend de son palefroi et s'empare du chien. Son maître, l'Orgueilleux de la lande, vient le réclamer ; il provoque le Bel Inconnu et celui-ci l'envoie rejoindre Bliobliéris et ses trois amis.
Au moment où les voyageurs sortent de la forêt, une belle dame richement vêtue vient à leur rencontre.
— Voyez, dit-elle, le château situé sur cette colline; le chevalier qui l'habite nourrit un épervier perché sur une verge d'or. La demoiselle qui pourra s'emparer de l'épervier sera proclamée la plus belle des belles. Mais, pour le prendre, elle doit se faire accompagner par un chevalier qui provoquera le maître du château. Celui que j'aimais a tenté l'aventure, et il a trouvé la mort dans le combat.
— Je le vengerai, dit le Bel Inconnu, et le voilà parti pour accomplir ce nouvel exploit. Il se bat avec le maître du château, Gif fiel, le fils d'O, et le force à s'avouer vaincu. La jeune dame qu'il venait de venger était Marguerie, la fille d'Agolaar, roi d'Ecosse, la cousine de mademoiselle Hélie ; iliafait
LE CEI. INCONNU. Cl
recoiiniiître pour la plus belle des belles, et la renvoie à sou père, sous la garde d'un vaillant cbevalier.
Le Bel Inconnu arriva ensuite au chîtcau de file d'Or. Le seigneur, Mauyer le Cris, y retenait prisonnière une lée aussi belle que savante qui connaissais les sept arts libéraux, la magie et l'astrouoniie. Mauger le Gris devait l'épouser, si pendant neuf ans, il triompliait des preux qui tenteraient de l'enlever du cbàteau. Cent quaranle-lroib chevaliers s'étaient déjà présentés pour le combattre. Il les avait tués tous, et il avait suspendu leurs tétcs couvertes de leurs casques aux créneaux de son manoir. Ces bideux tropbées n'étaient point faits pour rassurer ses adversaires ; mais le Bel Inconnu n'était pas bonniie à reculer. Il appelle Mauyer le Gris tn cbamp clos, le tue, et sa victoire lui donne, avec la suzeraineté du pays, le droit de devenir l'époux de la fée qu'il vient de délivrer. Il pv)uvait désormais vivre lieureux et tranquille; car lu fée lui offrait sa main, et lui montrait combien le domaine qu'elle voulait lui donner en dot était ricbe, vaste et plantureux ; mais il voulait tenir la promesse qu'il avait faite à mademoiselle Ilélie et il se mit en route pour la cité GaslcCf oi'j la fille du roi Grmgars endurait les plus cruels tourments. Quelques géants et quelques chevaliers félons se présentèrent encore pour le combattre. Sa bonne épée en fit prompte juslice, et il arriva enfin devant la ville mystérieuse qui était le but de sou voyage.
Lampars, vaillant cbevalier que le Bel Inconnu avait vaincu sur la route, s'était engagé à son service. Il connaissait les mystères de la cité Gastée, et s'empressa de l'instruire de ce qu'il devait faire en entrant dans ses murs.
— Vous irez seul, dit-il, et nous ne vous suivrons pas, car nous tomberions tous morts si nous avions l'audace de vous accompagner. Vous trouverez les murs de l'enceinte noircis par les siècles, les églises, les clochers, les maisons, les tours,
les f'pis des paliiis ciiticreinenttJélruits. Vous n'y rcncoiitriT.-? pas un être vivant, et quand vous serez arrivé, à tra\ers les ruines, au milieu de la ville, un vaste palais de ni.irbre se présentera devant vous; sa grande salle eï?t magnifique, ses mursont piTccs (le mille fenêtres, et à chaque icnnire est un jongleur, élégamment liahillé. Chaque jongleur li'iit un instrum(nt; un cierge brûle devant lui, et ils font tous ensemble entendre une agréable mus^ique. Il vous salueront trèspoliment ; vous leur répondrez : Dieu vous maudisse ! el gardez vous bien surtout de l'oublier. Quand vpus serez entré »lans la grande salle, vous attendrez les aventures.
Le Bel Inconnu suivit de point en point ces instructions En le voyant arriver, les mille jongleurs, qui jouaient chacur d'un instrument différent, l'accueillent par un affreux cou cert; il passe outre en les maudis-anf. Alors tous les cierges s'éteignent, et le voilà seul à cheval, la lance en arrêt, dans la grande salle, au milieu des plus profondes ténèbres; mais plus le dangtT lui paraît grand, plus il sent ^irandir son courage. Tout à coup la chambre s'illumine, un chevalier se pré' sente pour le^cdmbattre. — Il le tue. — Un second lui succède, monté sur un cheval qui porte une corne au front et jette du feu par les naseaux : — Il le tue, — et pour s'assurer qu'il est bien mort, il met pied à terre, appuie sa main sur la poitrine du vaincu, mais il ne louche qu'un horrible mélange de lambeaux de chair pourrie. Il fait le signe de la croix et remonte sur son cheval.
En ce moment, un bruit épouvantable se fait entenire. Les longleurs s'enfuient des fenêtres ; les murs tremblent, et le Bel Inconnu, qui commence aussi à trembler, se recommande à Dieu et à la féè de nie dOi\ envers laquelle il regrette de s'être conduit comme un truand.
En ce moment , une guivre , espèce de dragon monstrueux, dont les yeux brillaient coronie des cierges, sort d'une
armoire, marche lentement vers lui, et le salue. Il lui porte un coup d'épée ; la guivre le salue de nouveau, le fascine de son regard et s'élançant sur lui, elle l'embrasse amoureusement.
— Seigneur Dieu, que l'erai-je, dit-il, ce baiser me tue, c'est le baiser du diable !
Mais tout à coup, il entend une voix qui lui parle d'en haut :
— Tu es, dit la voix, le fils de Gauvain et de la Fée aux blanches mains, toi seul pouvais mettre fin à l'aNenture de la cité Gastée. Tu ne t'appelleras plus désormais le Bel Inconnu, puisque tu sais quelle est ta famille, tu t'appelleras Giglein.
Brisé par tant de luttes et d'émotions, Gigleiu s'endort. En se réveillant, il voit près de lui la blonde Esmérée, la fille du roi Gringars, qu'il veuait d'arracher au cruel magicien qui l'avait changée en guivre. C'était elle qui avait envoyé mademoiselle Hélie à la cour d'Arthur pour lui demander un chevalier capable de rom}»re le charme dont elle était victime ; elle ollVc à Gigleiu la couronne du p-iys de Galles, dont elle est reine et le demande en même temps pour époux. Mais il est le vassal d'Arthur, il ne peut se marier sans son consentement, il faut donc qu'il se rende à la cour de ce prince avec la blonde Esmérée.
Au milieu de toutes ces aventures, le souvenir de la fée de Ile d'Or ne l'avait jamais quitté. Cependant, il n'osait la revoir; car il l'avait traîtreusement délaissée. Il ne voulait pas lion plus suivre Esmérée à la cour d'Arthur.
— Laissez-la partir seule, lui dit son écuyer ; ne craignez pas de retourner à l'Ile d'Or. La fée vous a vu partir avec regrets, elle vous reverra avec bonheur.
Giglein suit ce conseil. 11 arrive à Vile d'Or^ et dans ce merveilleux séjour, dans ces jardins magnifniues, remplis de
r.4 LES CONTEUnS FRANÇAIS.
flojjrs If'S plus biillaiites et des oiseaux les plus ni/'lodirux, il s'alKnidoiine avec la fée à tous les enciianlcraciits de l'amour.
Pendant ce temps, la belle E^niérée s'était rendue à la cour d'Arthur. Elle lui annonça, ainsi qu'à ses barons, que le chevalier (pii l'avait di'livrée du magicien n'avaif. [)oint voulu la suivie, cl qu'elle ne savait ce qu'il élait devenu.
— Aidez-moi, dit-elle, je vous en prie, à le retrouver.
Arthur se rendit à son désir, et, pour attirer Giglein à sa cour, il fit crier un tournoi, et envoya deux jongleurs cii porter la nouvelle au château de Vile d'Or. En apprenant que toute la noble chevalerie de la Tahle-Roiide allait jouter, Cigiein sentit naître dans son cœur les ardents de la gloire. Il demanda son cheval et ses armes et se dis[)0sa 5 quitter la fée qui essayait en vain de le retenir. Celle-ci, blessée dans son orgueil de femme, ne voulut pas attendre, comme il arrive souvent, que son amant la délaissât, et pendant la dernière nuit qu'il p;issa au château de l'Ile d'Or, elle le transporta tout endormi, avec son cheval et son écuyer, au milieu d'une vaste forêt, voisine du palais d'Arthur. Giglein, à son réveil, fut très-élonné de se trouver là, mais en songeant que la fée pouvait seule l'avoir ainsi fait voyager à son insu, il prit son parti, em[)orta le prix du tournoi, et fut heureux d'épouser la blonde Esmcrce et de régner avec elle sur le pays de Galles.
Les fées jouent un grand rôle dans certains romans d'aventures; elles sont passées de ces romans dans les contes de Perrault, et les lecteurs qui les connaissent depuis leur première enfance se seront sans doute demandé plus d'une fois ce qu'était au juste une fée ihrs les récits du moyen âge. Nous serions, quant à nous, fort embarrassé de le dire, attendu que le moyen âge lui-même ne savait pas quel caractère leur attribuer. Dans certains romans, elles jouent le rôle des divinités tutéluires du paganisme, dans d'autres
elles jouent un rôle qui se rapproche de celui du diable. Elles ont un pouvoir surnaturel, mais ce pouvoir n'est jamais défini. Elles ne sont pas sujettes aux lois de la mort, maison ne sait pas de qui elles tiennent ce privilège. Les conteurs se contentent de les mettre en scène, sans s'inquiéter de dire ce qu'elles sont. Ils les représentent tantôt comme des fetiunes jeunes et belles, douces, tendres etcompalissanles, lanlôt comme de vieilles femmes, laides, difformes et méchanti s. M. Alfred iMaury leur a consacré un livre plein de curieuses recherches, et c'est dans ce livre qu'il faut chercher leur hssioira.