LA HOUSSE COUPEE EN DEUX
car il faudrait qu'ils se donnent de la peine pour arranger de beaux récits. En attendant, je vais vous conter une aventure, ()ui arriva il y a bientôt sept ans, à un riche bourgeois d'Abbeville.
Ce bourgeois avait sagement quitté sa ville, parce qu\l était en querelle avec de plus puissants que lui, et qu'il ne s'y trouvait pas en sûreté. Il était venu s'établir à Paris avec sa femme et son fils, et s'était fait recevoir bourgeois du roi*. 11 était courtois; sa femme était de joyeuse humeur; son lils ne manquait pas d'instruction; il se fit aimer de tous ses voisins, gagna beaucoup d'argent dans son commerce, et lit de belles économies; mais il permit sa femme, qui avait été trente ans sa compagne. Le lils était désolé de cette perte et ne cessait de pleurer.
— Ta mère est morte, dit uu jour son père; prie Dieu qu'il lui lasse miséricorde. Essuie tes yeux : les larmes ne servent à rien, il faut que nous y p;issions tous. Je suis trèsâgé, et avant de partir de ce monde, je veux te marier, et te trouver une femme de bonne famille, et bien dutée.
Or, il y avait, à Paris, trois chevaliers de grande race, ayant blason, mais pauvres d'écus, parce qu'ils avaient mis tout en gage, terres, bois et nvétairies, pour suivre les tournois. L'aîné, qui était veuf, avait une fille, et cette fille habitait, en face du bourgeois d'Abbeville, une maison (ju'elle tenait du chef de sa mère, et qui n'était grevée d'aucune hypothèque, parce que ses tuteurs n'avaient point permis qu'elle
allaient de château en château, pour conter les exploits .des seifrneurs anchiens. Au quinzième siècle, ils cessèrent de composer et de répéter des vers, et se bornèient à jouer des instruments de musique tels que la viole et la gisue ; on les désigna dès lors sous le nom de ménétriers. * Les bourgeois du roi représentaient la partie la plus riche de la population roturière de la capitale; ils jouissaient de quel»fues-uns des pri- ▼ilépes de la noblesse et se trouvaient placés sous la protection de la couronne
(iS I.i:S CONTKUUS FHAI^ÇAIS.
lût engagée. Klle rappoiLiit pur an vnigi livres parisis, et la drinoisclle en loncliait facilement les loyi.TS.
Le lionrgeois, liduvant (juc c'était nn bon pjrli, fit demander lu d( moiselle au chevalier, son père.
— En marcliandiscs et en argent, j'ai, lui dit-il, quinze \ cents livres de lort»" /^ ï'en doimerai la moitié à mon fils.
— Gela ne me convient pas, dit le chevalier. Si vous étiez moine Liane ou moine noir, vous donneriez tout votre bien à votre couvent. Faites de même pour voire fils. Si vous y consentez, le mariage est conclu.
— Messire, dit le bourgeois, il sera fait à votre volonté. Je donnerai tout mon bien. La donation fut faite devant témoins, et le bourgeois fut aussi dévêtu de son avoir qu'une verge pelée de son écorce.
Deux ans se passent. Le bouigeois reste avec les jeunes mariés; un enfant vient an monde, et le bourgeois commence à s'apercevoir qu'il s*est donné un coup mortel, en se défaisant de son bien pour vivre à la merci des autres. L'enfant grandissait, et quand il eut douze ans, il réHécliit sur ce qu'il avait souvent entendu dire au sujet du mariige de son père, et se promit bien de s'en souvenir.
Le bourgeois était devenu infirme; il ne marclKiil plus qu'à l'aide d'un bâton ; et son fils, qui s'ennuyait de le voir vivre, s'occupait déjà de clercher la toiie qui devait servir à son enseveli sèment. Sa femme, qui était orgueilleuse etfière, lui répétait sans cesse :
— Sire, par l'amour que vous me portez, donnez congé à votre père. Je perds Tappétit en le voyant ici.
— Je ferai ce que vous souhaitez dit le mari. Il va trouver son j)ère.
— Père, allez-vous-en; nous n'avons que faire de vous. Nous vous avons nourri pendant douze ans et plus, muin» tenant, allez oij vous voudrez.
LA HOUSSE COUrf.E EN DEUX. 69
— Eh ! mon fils, (juc dis-tu ? ne me chasse pas de chez toi ; je ne te demande ni place au feu, ni tapis, mais seulement un peu de paille pour me couclier sous ce hangar. Pour si peu (jue j'ai à vivre, ne me lais pas un pareil afiront.
— Il ne sert à rien de sermoucr. Partez, ma femme le veut. Le vieillird se lève et sort de l'hôtel en pleurant.
— Mou fils, dit-il, je le recommande à Dieu ; mais, puisque lu veux que je m'en aille, donne-moi au moins un morceau de ta ser|)illicrc, ça ne te coûtera guère ; je te le demande, parce que je n'ai rien pour me couvrir et que je souffre beaucoup du froid.
— Père, je n'ai point de serpillière, et ne puis vous eu donner.
— Mon fils, je tremble de Iroid... Donne-moi au moins une couverture de cheval.
Celui-ci, voyant qu'il ne peut se débarrasser de son père qu'en lui faisant ce présent, appelle son jeune fils.
— Que voulez-vous, père?
— Vas à l'écurie, et donne la couverture de mon cheval à ton grand- père ; il se fera un manteau ou un habit.
— Venez, grand père, dit l'enfant qui avait beaucoup de raison.
Le grand-père le suit. L'enfant choisit la meilleure couverture, la plus grande et la plus belle ; il la yWe en deux, tire son couteau, en fait tenir un bout au vieillard et la coupe par moitié.
— Qu'as-tu fait, mon enfant? ton père voulait que je l'eusse entière. Je vais me plaindre à lui.
— Allez où vous voudrez, vous n'en aurez pas davantage Le vieillard sort de l'écurie.
— Mon fils, dit-il, tout ce que tu commandes tourne "â rien; il f\»ut punir ton enfanf, qui ne te craint pas. U ne m'a donné que la moitié de la couverture.
LES CONTRUns FIUWÇAIS.
— Doiinn-In-liiî tout entière.
— Non ! dit lY'nlant, il n'«'n aura pas davantage. Il vous a donné tout son bien; je veux que vous me donniez le vôtre. Vous l'avez chasse, je vous chasserai de même, et vous n'emporterez de moi que ce qu'il emporte de vous. Vous le laiss**z nioui ir dans la misère ; si je vis, je vous y laisserai mourir aussi.
Le père pousse un profond soupir et se ravise. Il se tourne vers le vieillard :
— Revenez, revenez, mon père, je vous fais seigneur et maître de ma maison. J'en jure par saint Martin ! Je ne mangerai jamais un bon morceau que vous n'en ayez la meilleure part. Vous aurez nue belle chambre, un bon feu, et des habits comme ceux que je porte.
Ceux qui ont des enfants ^ marier ne doivent pas oublier cette aventure. Celui qui donne tout et reste à la charge des autres se prépare de grands chagrins.
AMIS ET AMILES
(xiu* siècle)
Le conte ou, si Ton aime mieux, la nouvelle que'nous publions ci dessous en langage moderne paraît, non sans raison, reposer sur un fait historique. On peut croire, disent MM. Moland et dlléricault,dans la remarquable introduction qu'ils ont placée en tête des Nouvelles françaises en prose du treizième siècle^, que deux chefs de l'armée de Charlemagne, deux frères d'armes, liés par une amitié singulière, rennrquables par une sorte de ressemblance, renommés par leur foi, leur sagesse et leur courage, ont été tués pendant la guerre de Lombard ie au combat de Morterre. L'Église lombarde opprimée par Didier, et qui voyait l'armée du Christ dans l'armée de l'empereur Charles, reconnut deux martvrs dans les deux chefs illustres et pieux qui venaient de mourir pour sa cause. Elle rédigea leur martyrologe : la Vie des saints martyrs Amis et Amilcs. Les conteurs s'emparèrent du martyrologe, comme Corneille sest emparé de la vie de saint Polyeucte, et la légende d'Amis et d'Amiles, tantôt en prose, tantôt en vers, fit son tour d'Europe comme le Roman de Renart. On irouvera son histoire très-bien exposée dans y Introduction de MM. Moland et d'Héricault, et nous nous bornons à la reproduire ici d'après le texte en prose que nous ont donné les deux savants éditeurs. Nous ferons remarquer seulement que le ré
* Paris, Jannel, 185G. 1 vol,in-18.
LIS CONTEURS FnANÇ\IS.
cil qu'on va liro présente un grand caractère dV riginalil/!, et qu'il 8'é:;irlc, par sa doiinû»' ^r.w'-i'Aii cl le .scnlinicnl ^ui fait !•• nœud de l'action, de tous les contes el de tous les romans de la même époque.
Sons 11' rcune de rqiiii, roi des FrancN, un enfant nafjnit an clifilcan ncii(|U.iin. Son père et sa mère, qui n'avaient point d'antre hérilicr, promirent, à Dicn, à saint Pierre et à '?aint Paul, de le porter à home pour le faire baptis» r.
En ce temps-là, le comte d'Alverne, dont la femme était enceinte, eut une vision. Il songea que le pape baptisait plusicuis enfants dans son palais de Rome et les confirmait avec le saint-clirôme.
Quand il fut éveillé, il demanda à de sages personnes ce que signifiait sa vision.
Un vieillard lui dit :
— - Piéjouis-toi, comte; car il te naîtra un fils de grand courage et de grande sainteté; tu le feras porter à Rome et le pape le baptisera.
Ces paroles rendirent le comte tout joyeux, el ses gens lui dirent que le vieillard avait raison.
L'enfant vint au monde et fut élevé avec grand soin. Qu^md il eut deux ans, son père se mit en route pour le mener à Rome.
11 rencontra dans la ville de Lucques un gentilliomme allemand, qui se rendait auprès du pape pour le prier aussi de baptiser son fils. Ils se saluèrent, s'informèrent du motif de leur voyage, et voyant que ce motii était le même pour tous deux, ils se prirent d'amitié. Leur# enfants s'aimèrent aussi, et d'une affection si tendre, que l'un ne voulait pas manger sans l'autre et qu'ils dormaient dans le mîrae lit.
Les chevaliers, leurs pères, les présentèrent au pape et lui dirent :
— Très-saint père, vous que nous honorons comme le suo
AMIS ET AMILES. 73
cesseur de l'apôtre Pierre, nous vous supplions, nous, co nte d'Alvern:, et nous, noble chevalier du château Dcriquain, de baptiser nos fils, et de recevoir de leurs mains une petite offrande.
Le pape leur répondit :
— Je tiens vos présents pour très-acceptables, mais je n'en ai pas besoin*.
Donnez-les aux pauvres, auxquels ils feront grand bien, et je baptiserai volontiers vos enfants, afin que le Père, le Fils et le Saint-Esprit les embrasent de leur amour.
Et aus>itôt le pape les baptisa ; il donna le nom d'Amis au fils du comte, et le nom d'Amiles au fils du chevalier.
De puissants seigneurs de Uome les tinrent sur les fonts, 5 grande joie, et, la cérémonie terminée, le pape fît apporter deux coupes de bois, ornées d'or et de pierreries, les donn? aux enfants, et dit:
— Recevez ce présent en souvenir du baptême que je vous ai donné en l'église Saint-Sauveur.
Les chevaliers prirent les coupes et firent de grands remerciements.
Dieu avait donné si grande sngesse à l'enfant du chevalier Bériqnain, qu'on pouvait croire que c'était un autre Salomon. Lors([u'il fut arrivé à l'âge de trente ans, son père fut pris d'une fièvre très-violente, et il l'admonesta en ces ttjrmes :
— Cher fils, je vais mourir, et tu seras ton maître. Observe les commandements de Dieu, et garde la chevalerie de Jésus- Christ. Sois fidèle à ton suzerain ; défends les orphelins et les veuves, et reste ami avec le fils du comte d'Alverne, car le pope vous a baptisés le même jour, et vous a fait à tous deux le même présent. Vous êtes du même âge et vous vous res -
* Tous les papes ne pensaient pas comme celui-là, car dès le treizième gièclo, la cour de Home avait fait en France de si grandes levées de deniers, que saint Louis se plaignait que le royaume en était appauvri.
74 LES CONTEURS FUANÇaIS.
scmbicz si bien en Ifjul, qu'on vous pnrndrait pour rieuz Irères.
M finissait à peine de parler qu'il rendit l'AYne.
Son iils le fit ensevelir, et lui rendit tous les hoinieurs qu'on doit aux moris.
Ce fils, qui agissait si bien, n'en était pas moins détes é (ie\ mauvaises gens, qui lui portaient envie et l'insultaient de mille manières; mais lui ne les en aimait pas moins, ce qui ne les empêcha pas de le chasser de son château *.
Il se souvint alors des recommandations de son père, et dit aux gens de sa compagnie :
— Les méchants m'ont enlevé mon héritage, mais j'espère que le Seigneur me viendra en aide. Allons trouver- le comte A miles, qui fut mon aini et mon compère. Je ne doute pas qu'il ne nous fasse participer à sa fortune. S'il en était autrement, nous nous rendrions auprès d'Hildegarde*, la femme vin roi Charles de France, qui a coutume de venir en aide aux déshérités.
Les gens de sa compagnie répondirent qu'ils étaient prêts à le suivre. Ils se rendirent avec lui à la cour du comte, mais ils ne le trouvèrent pas, parce qu'il était allé au château Bériquain, pour consoler Amis de la mort de son père.
Ils le cherchèrent vainement en France et en Allemagne, jusqu'au moment où ils reçurent l'hospitalité chez un seigneur auquel ils racontèrent leur aventure.
— Restez avec moi, dit ce bon seigneur; je donnerai ma
* Peut-être ces mauvaises gens qui chassent leur seigneur de son château sont-ils une réminiscence des bourgeois qui s'insurgeaient contre la noblesse. On peut le croire, puisque le roman d'Amis est contemporain du mouvement des communes.
* Hildegarde est la troisième des neuf femmes de Charlemagne. Elle succéda à la lille de Didier, roi des Lombards, et donna le jour à Ch.irles, roi delà France orientale, mort en 811, à Pépin, roi d'Italie, et à Louis le Débonnaire.
AMIS l-.T AMILKS 75
fille à votre maître, car j'enaieiitundii dire beaucoup de bien, et jfi vous ferai tous liclies.
Cette offre leur plut, ils célébrèrent joyeusemeut les noces, et restèrent un an et demi dans le château du seign<'ur cpii les avait si bien reçus ; mais un jour, Amis dit à ses dix compagnons :
— Nous avons mal fait oe renoncer à chercher Amiles.
Il laissa au château deux de ses serviteurs et s'en alla vers Paris.
Amiles de son côté avait depuis deux ans couru sans cesse à la recherche d'Amis. En approchant de Paris, il rencontra un pèlerin, et lui demanda s*il n'avait point vu le chevalier que ses vassaux avaient chassé de sou domaine. Celui-ci répondit que non. Amiles alors lui donna sa cotte^ en disant : « Prie Dieu et ses saints, qu'ils me fassent retrouver mon compagnon. »
Le pèlerin s'en alla à Paris, et ne trouva personne, mais le soir qu'il suivait son chemin, il rencontra Amis, et celui-ci lui demanda s'il pouvait lui donner des nouvelles d'Amiles, le fils du comte d'Alverne.
— Qui es-lu? dit le pèlerin tout étonné; pourquoi te moquer de moi? Je te reconnais bien, lu es Amiles. C'est toi qui, ce matin, m'as demandé si j'avais vu Amis ton (ompagnon, et qui m'as donné cette cotte. Pourquoi as-tu chan:,^é de vêtements, de chevaux et d'armes?
— Ne te fi\che pas ; je ne suis pas celui que tu crois, mais je suis Amis ([ui therihe Amiles.
Il lui doima de l'argent, et lui dit de prier Dieu de l'aider dans ses recherches.
* On distin<rijait rtpnx espèces tte colles : la cotte de mailles, formée d'anneaux de fer, et la colle d'i'tolfe qui se plarait par-dessus l'annurc. Ri''servé d'ahord aux hommes, ce vêtement lit partie plus tarii de la toilette des fomincs; de là certains dictons que nous croyuus inutile de citer.
76 LES CONTEURS FIIANÇAIS.
— Vas (le suite à Paris', dit le pèlerin, et je crois que lu trouveras celui ii\)rh lequel lu roiirs.
Aniis p.irtil anssilôt on toute hâte.
f.e lendemain Amiles était aussi [)arli de Paris, et avait fait halte avec sa suite dans un pré auhord deli S ine. Kn voyant une troupe armée s'avancer vers lui, il niarclia avec ses compagnons à sa rencontre et se mit en défense.
Amis dit à ses gens :
— Je vois des chevaliers français qui viennent à nous; attendons-les de pied ferme ; si nous j)Ouvons échapper à ce danger, nous irons à Paris* trouver le roi et nous serons bien reçus.
Les lances étaient levées, les épées nues ; mais Dieu, qui sait tout et qui tire les bons hors du dau;:jer, fit arrêter les deux troupes au moment oti elles allaient en venir aux mains.
— Qui êtes- vous? chevaliers, vous qui voulez tuer Amis, le proscrit !
Amiles reconnut la voix d'Amis.
— 0 toi, mon Amis ! dit-il, mon Amis bien cher, je suis Amiles, fils du comte d'Alverne, qui te cherche depuis deux ans.
Aussitôt ils descendirent de cheval , s'embi-assèrent et rendirent grâce à Dieu de ce qu'ils s'étaient retrouxés. Sur l'éjiée d'Amiles, dont la garde renfermait des reliques ', ils se jurèrent amitié éternelle, et s'en allèrent ensemble à la cour de Charles, roi de France. Charles les reçut avec grande joie, et fit d'Amis son trésorier, et d'Amiles son serviteur. Lorsqu'ils eurent ainsi passé trois ans, Amis dit à Amiles :
* On remarquera que l'auteur donne Paris pour résidence à Charlemagne, quoique ce prince ne l'ail habité que rarement; mais on sent là toute i'uijportnnce que cette ville avait déjà prise sous les premiers Capétiens.
* Il en était de même de l'épée de Roland. Yoy. ci-dessus pag. 4.
AMIS ET AMILES. 77
— Cher compa^rnon, je vais aller voir ma femme que j'ai quillée ; je reviendrai sous peu. Toi, reste à la cour, mais garde toi bien de toucher à h fille du roi, et défie-toi d'Arderay *, car il est félon.
— Sois tran(piilie, dit Amiles, je ferai à ta volonté, mais sois de retour le plus tôt possible.
Sur ce, Amis s'en alla. Mais à [)eine élait-il }>arti qu'Amiles s'c[)! it de la fille du roi, et la commt le plus souvent qu'il put *. Mais celte aventure n'a rien d'étrange, car Amiles, jeune et beau, pouvait bien ne pas être plus saint que David, ni plus sage que Salomon.
Arderay, le iélon, qui lui portait envie, vint le trouver et lui dit :
— Compagnon, tu ne sais pas qu'Amis a volé le trésor du roi; c'est pour cela qu'il a pris la fuite. Jure-moi amitié sur l'Evangile, et je ferai le même serment.
Le serment prêté, Amiles eut la faiblesse de révéler à Arderay le secret de ses amours.
Et quand Amiles présenta au roi l'eau pour se laver les mains, le traître Arderay dit à ce prince :
— Sire roi, ne prenez pas l'eau que vous présente ce félon
* Ce nom est «^crit par l'auteur de diverses manières : Arderay, Adeii, André. Nous faisons ceUe remarque pour constater que les noms propres au moyen âiie n'avaient point d'orlliograplie fixe. Au dix-seplième siècle, il en ôlait encore de môme, car le nom de Pocquelin dans les actes du temps eï.t écrit de ciiif| manières dilférenles.
* Au jioint de vue de l'histoire, le conteur était autorisé à supposer cet amour, car on sait que les lillcs de Charlemagne étaient loin d'être truelles. Elles étaient aus>i fort coquettes, et lis poCtes du temps parlent avec ailmiii'.tion des fourrures d'hermine que Berlhe })orlail dans le« grandes chasses d'automne, et de la garniture de peaux de taupes (pii ornait le manteau de Théodrade. Ce n'était point la faute de leur père, car il pensait comme Molière que le ménage devait être leur.doite entretien, et ce maître redouté de l'empire des Francs voulait qu'elles prissent, comme les ouvrières des gynécées, l'habitude de travailler la laine et. le lin, et de tenir la quenouille et le fuseau.
clH'valicr, rar il méritt; la mort. Il a cui.iili è voire fillft la fleur de sa viigiiiilé.
Kn entendant ces mots, Amiles tomba d'épouvante kur les carreaux de la salle, et ne put dire un mot. Mais le roi, qui était très-hou, le releva et lui dit :
— Ainilcs , ne cr.iins rien , je te défendrai contre ce blâme.
— Sire roi, dit Amiles, vous êtes un juge érjuitable ; vous ne vous détournez jamais de la voie droite, par amour ou par haine : c'est pourquoi je vous prie de me donner quelque répit, afin que je puisse me purger de la lausse accusation d'Arderay, par le combat^ t-n présence de toute votre cour, en forçaiitce traître, quand je l'aurai vaincu, à confesser qu'il a menti.
Le roi donna aux deux champions répit jusqu'à trois heures du soir, en leur disant de se présenter a cette heure devant lui, pour faire leur devoir. Ils furent exacts au rendez-vous. Ardcray amena pour témoin le comte Herbert*, mais Amiles ne trouva personne pour l'assister, excepté la reine Hilde» garde. Elle obtint du roi que le combat serait différé jus. qu'au retour d'Amis, à condition que si ce bon chevalier ne se présentait pas à un jour fixé, elle serait bannie du fit royal.
Or, il arriva justement qu'Amis revenait de son voyage. Amiles le rencontra au moment où il entrait dans le palais; il descendit de cheval, et se mit à ses genoux :
— 0 loi, ma seule espérance, j'ai mal gardé les comman-
* C'est-à-dire : pour prouver mon innocence,] 'appellerai Arderay en duel Le duel servait de preuve dans les contestations privées ; le vaincu était regardé comme ayant tous les torts. On trouvera sur les duels ou combats judiciaires un résumé fort complet dans l'excellent Dictionnaire historique de la France de M. L. Lalanne. Paris, 1872, grand in-!S».
* Il s'agit sans doute ici d'Herbert P^fils aîné de Pépin, premier comte de Vermandois.
AMIS ET AMILES. 70
déments. J'ai encouru le blâme à cause de la fille du roi, cl j'ai appelé en duel le traître Arderay Amis répondit en soupirant :
— Laissons ici nos compagnons, et entrons duns ce bois pour causer de cette affaire.
Et Amis commença à blâmer Amiles, et lui dit :
— Changeons d'habits et de chevaux; toi, va-t'en dans ma maison, et moi je combattrai le traître Arderay.
Et Amiles lui répondit :
— Comment irais-je en ta maison ? je ne connais ni ta femme ni tes serviteurs ; je ne les ai jamais vus en face.
El Amis lui dit :
— Ne t'inquiète pas, tu auras bientôt fait leur connaissance, mais siulout garde-toi bien de touciier à ma femme.
Les deux con:pagnons se séparèrent en pleurant. Amis s'en alla à la cour du roi en semblance d Amiles, et Amiles en la maison de son compagnon en semblance d'Amis.
La fenmie d'Amis, en le voyant arriver, courut au-devant de celui (pi'elle prenait pour son mari, et voulut l'embrasser, mais Amiles lui dit :
— Laisse-moi, j'ai plus grand sujet de pleurer que de faire des caresses, car depuis (jne je t'ai quittée, j'ai éprouvé bien des malheurs, et j'en éprouverai eucore.
La nuit venue, ils se couchèrent ; Amiles mit son épée entre elle et lui :
— Garde-toi bien de me toucher, dit-il, car tu mourrais de cette épée. Et ainsi se passèrent les autres nuits. Amis revint en secret chez lui pour savoir si Amiles respectait sa fenuue, comme il l'avait piomis.
Le jour fixé pour le combat était passé ; la reine attendait Amiles en grand émoi, et le traître Arderay disait tout haut qu'elle ne devait plus approcher du lit du roi. En ce moment.
80 LKS CO.NTLL'US FKANÇAIS.
Amis ciilruit dans le palais, vers midi, velu des habils de son conipa/^Mion ; il dit au roi :
— Siif, (It'ltoimairc et loyal justicier*, y. suis prêt à f^ire Ijalaille contre h^ traître Ardijiay, pour délendie moi, l.i leine et ses filles contre sescalofimies.
Le roi lui rû|ioii(lit avec Ijonté :
— Sois trauipjille; car après la bataille je le donnerai f)our femme D«'lizant, ma fille.
Le ienduiniin matin, Arderay et Amis entrèrent en champ clos, tout armés, en présence du roi et de sa cour. La reine, en grande coiiipagnie de vierges, de veuves et d-i f» mmes, allait pendant ce temps d'église en église, priant pour le champion de sa fille, faisant des offrandes, donnant des luminaires.
Amis commença à penser en lui-même que s'il tuait Arderay, il SL-rait coupai le de ^a mort devant Dieu, et que s'il était vaincu ce serait pour lui une hojite éternelle :
— Comte, dit-il à Arderay, tu es vraiment fou de vouloir me tuer et de te mettre toi-même en péril de mort ! Si tu voulais convenir que rien n'est vrai dans les bruits que tu as fait courir, et renoncer à la bataille, tu pourrais avoir mon amitié et mes services.
Arderay, hors de lui, répondit:
— Je n'ai que faire de Ion amitié et de tes services; ce que j'ai dit e^t vrai, et je te couperai la tête.
Il jura qu'Amiles avait déshonoré la fille du roi ; celui-ci jura qu'il en avait menti. lisse Lmcèrentrun contre l'autre,
1 Le surnom de justicier était un des plus honorables que l'on pût donner aux rois de France. Nos anciens érudits renjarqualent même que tandis que tous les autres princes Je l'Europe (étaient représent-js sur leurs sceaux à cheval, lYpce nue à la main, le roi de France seul était assis sur son Irône tenant la main de justice. Cliarlemagne jugeait luimême les débats qui survenaient entre les grands de son empire, et Amis était dans la vraie tradition quand il l'appcluit loijal justicier.
AMIS ET AMILES. 81
et se ballirent depuis heure de tierce jusqu'à none. Arderay fut vaincu, et Amis lui coupa la Icle*.
Le roi était en même temps triste d'avoir perdu Arderay et joyeux de voir >a fille lavée de tout reproche. 11 la donna en mariage à Amis avec une grande somme d'oret d'argent, et une belle habitation sur les bords de la mer. Amis, heureux de son mariage et de sa dot, retourna au plus vite à son hôtel, oij il avait bis>é son compagnon Amiles,et quand celui-ci le vit arriver au milieu d'une grande troupe de cavaliers, il pensa qu'il avait été vaincu et se mit à fuir; mais Amis lui manda de revenir en toute confiance, car il l'avait vengé d' Arderay, et avait épousé la fille du roi.
Amiless*en alla habiter dans la maison de sa femme.
Amis devint lépreux*, par la volonté de notre Seigneur; il ne pouvait se bouger, car Dieu éprouve ceux qu'il aime.
Sa fenmie, qui se nommait Obias, le détestait; elle avait essayé [)lusieurs lois de l'étrangler. Amis, se voyant en danger, appela deux de ses sergents : Azonem et lloratus, et leur dit :
— Otez-moi des mains de cette mauvaise femme, et portesmoi au château Béricjuain.
Gomme ils apirochaient, les gens du cliâleau vinrent audevant d'eux, et leur demandèrent quel était le malade qu'ils portaient.
* Cet acte de barbarie peut étonner de la part d'un chnvalier aussi parfait qu'Amis; mais il était dans les mœurs du nioyen âge et l'on vil plus d'une fois des chevaliers qui avaient provoqué à des joutes guerrières des gens qu'ils ne connaissaient pas leur couper la tète quand ils les avaient vaincus.
- 11 est dilficile de dire au juste ce qu'élait la lèpre. Tout ce que l'on sait, c'est que cette maladie se répandit en Europe à la suite des eroisades et qu'elle y causa de grands ravages. La condition des lépreux était des plus malheureuses; ils étaient mis hors du siècle. Voy. les ordonnances des 18 août lô21, lévrier 1371, 25 mai 1413, et Lahourt, Rccher' cfies sur les léi>roscrics, 1854, in-8\
82 LES COMTEUhS FRANÇAIS.
Ils n'poiidireiit que c'était Amis, le seigneur du lieu, qui était lépreux et jts prièrent de le lecevoir ciiaritablement , mais ceux-ci s'éciièrent qu'il» ne voulaient point g.if.'ner la lèpre : ils f'nippèrcnt les sergents, et jettèrent Amis en bas de sa voilure. '
Amis se mit à pleurer :
— Dieu tout-puissant, dit-il. Dieu déboimaire, donne-moi la mort, ou viens à mon secours.
Puis il (lit à ses sergents :
— Menez-moi à i'égli.se de Père de Rome, car Dieu, par sa grande miséricorde, soulagera ma misère.
I.ors(|u'ils arrivèrent à Rome, le pape Constantin, plein de charilé et de sainteté, et les chevaliers romains qui avaient tenu Amis sur les fonts baptismaux vinrent au-devant de lui, et lui donnèrent assistance, ainsi qu'à ses sergents. Trois aiiâ après, il y eut une si grande famine, que les pères chassaient leurs entants de leurs maisons. Azonem et Horalus dirent alors à Amis :
— Beau sire, vous savez que nous vous avons servi loyalement ; mais aujourd'hui nous ne pouvom- rester plus longtemps avec vous, car nous ne voulons pas mcurir de faim. C'est pourquoi nous vous prions de nous donner congé.
Amis leur dit en pleurant :
— Vous qui n'êtes point mes serviteurs, mais bien mes enfants, vous, mes seuls soutiens, ne m'abandonnez pas, mais portez-moi dans la maison du comte Amilcs, mon compagnon.
Les sergents, qui voulaient donner une preuve de bon vouloir à leur maître, le portèrent là oii était Amiles, et en approchant de sa demeure, ils firent jouer leurs crécelles, comme il est enjoint aux lépreux de le faire*.
* « Quand tu demanderas TaurDÔne, que tu sonne* ta tarlarelle. > — (Statuts synodaux du diocèse de Troyes.)