AMIS ET A MILES
Amiles, eu entendant le bruit, dit à un de ses gens de porter au pauvre malade du pain, de lu viande et du vin, plein la couj)e que le pape lui avait donnée au moment de son baptême. Lorsque le serviteur eut fait la commission, il dit en revenant :
— En vérité, monseigneur, si je n'avais tenu votre coupe dansuies mains, j'aurais cru <jue celait celle (jue le léj)reux porte avec lui, tant elles se resssemblent par la lorme et le travail.
Et Anules lui dit :
— Va de suite et amène-moi ce lépreux.
Quand le lépreux fut devant son compagnon, celui-ci lui demanda (jui il était, et comment il possédait cette coupe.
— Je suis, dit-il, du château Bériquain, et je tiens la coupe du pape (|ui m'a ba[)tisé.
En entendant ces mots, Amiles reconnut son compagnon Amis, qui s'était battu pour lui.
Il se jeta dans ses bras, l'embrassa et se mit à sangloter. Sa lemme accourut tout échuvelée, pleurant et menant grand deuil, parce qu'Amis avait tuéArderay; ce qui ne les empêcha pas de le mettre en un tiès-beau lit.
— Demeurez avec nous, lui dirent-ils, seigneur chevalier. Jusqu'à ce que Dieu vous appelle à lui. Tout ce que nous avons est à votre disposition.
Amis resta dans la maison avec ses deux serviteurs, Azonem et Horatus.
Une nuit qu'Amis et Amiles étaient couchés dans la même chambre, sans aucune compagnie, Dieu envoya son ange Raphaël à Amis.
— Dors-tu? lui dit l'ange.
Amis, croyant que c'était Amiles qui l'appelait, répondit:
— Non, je ne dors pas, cher compagnon. Et l'ange lui dit :
8'* LES CO.NTKIKS I lUNÇAlS.
— Tu us bien n'poiidu, tu es soldat de la mdice céleste, car tu as suivi r('x.m|.l(-' de Joh et do Tobin. Moi, je suis Fh- |iliaël, r.iiigo du Sei-fienr, (jui viens t'jiitporler le remède qui to guérira. Tu diras à Ainiles, ton compagnon, qu'il tue ses deux enfants : tu te laveras avec leur sang et lu seras ;uéri.
Amis lui dit :
— Il ne (oiiviciit pas que mou compagnon commette des meurtres pour me rendre la santé*.
Et l'aiigi; Ini dit :
— Il fait qu'il en soit ainsi.
A ces mots, il s'envola. Amiles, quoique endormi, avait tout entendu; il se réveilla et dit:
— Qui donc t'a parlé?
— Persoime, répondit Amis. J'ai prié Dieu comme de coutume.
Et Amiles dit :
— Ce n'est pas vrai ; j'ai bien entendu quelqu'un te parler.
Alors il se leva, s'approcha de la porte de la chambre, la trouva fermée, et dit :
— Mon frère et compagnon, mais qui donc est venu te parler pendant la nuit?
Amis commença à pleurer :
— C'est l'ange Raphaël, dit-il ; il m'a annoncé que Dieu t'ordonnait de tuer tes deux enfants, pour que je me guérisse en me lavant avec leur ^ang.
Amiles, profondément blessé de ces paroles, répondit :
— Eh quoi ! j'ai mis à tes ordres mes serviteurs et les jeunes servantes de ma maison, et tu inventes une fable pour me faire tuer mes deux enfants.
Amis pleura plus fort et dit :
— Ce n'est que pour obéir à l'ange, que je t'ai dit une si tçrrible chose ; je t'en prie, ne me jette pas hors de ton hôtel.
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Et Amilcs lui dit. qu'il litiîdrait sa piomesse jusqu'à la mort. Mais, ajouta-t-il, par la foi que nous nous sommes jurée, par notre auiilié, par le baptême (jue nous avons reçu à Rome ensemble, dis-moi si c'est un ange ou un homme (jui t*a parlé.
— C'est un ange, rien n'est plus vrai.
Alors Aniiles commença à pleurer dans son cœur, et se dit en lui-même:
— Amis s'est présenté devant le roi Charles, pour mourir à ma place; pourquoi ne tuerais-je pas mes enfants pour lui? Il m'a gardé sa foi; pourquoi ne lui garderais-je pas la mienne? Abraham fut sauvé par la foi; les apôtres ont soumis les royaumes par la foi; et Dieu dit dans l'Évangile : « Vous devez faire aux autres ce qu'ils font pour vous. »
Amiles se rendit auprès de sa fenmie; il lui dit d'aller à l'église en'eiHlre la messe, et la comtesse s'en alla à l'église comme de coutume.
Le comte prit son épée et s'approcha du lit oiî dormaient 5es enlauts. Il se pencha sur eux, versa d'abondantes larmes et s'écria :
— A-t-on jamais vu un père tuer volontiers ses enfants? Hélas ! hélas ! mes pauvres enfants, je ne serai plus un père, mais un cruel meurtrier.
Les enfants se réveillèrent en sentant ses larmes tomber sur eux. Ils le regardèrent en souriant, et comme ils avaient déjà près de trois ans, il leur dit :
— Votre sourire tournera en larmes, car votre sang innocent sera bientôt répandu.
Cela dit, il coupa leurs têtes, les replaça sur le lit, en les ajustant aux corps, les couvrit comme si les enfants dormaient, et lava son compagnon avec leur sang, en prononçant ces [laroles :
— Seigneur Dieu, Jésus-Christ, qui commandes aux hommes
(le garder ta loi sur la tern;, et qui as gu»Ti le lépreux [)ar un seul mot, (laiine guérir aussi mon com|Kiguon, pour leifuel j'ai versé le sang de mes enlants '.
Amis fut guéri ; et ils rendirent grâce à Ijicuendisaiit :« Bt'rii soit Dieu, qui sauve eux (jui ont confiaiicii en lui ! »
Aiiiiles habilla i?on compagnon avec su plus belle robe; ils allèrent tous deux à l'église, et comme ils entraient les cloches se mirent à sonner d'elles-mêmes. Tout le peuple de la ville accourut pour savoir comment elles sonnaient ain>i miraculeusement, et (piand la femme du comte les vil tous deux ensemble, elle se demanda lequel était son mari.
Va le comte lui dit :
— Je suis Amdes, et voilà mon compagnon Amis qui est guéri.
La comtesse s'émerveilla et dit :
/ — Je le vois en bonne santé, mais je voudrais bien savoir comment cela a pu se l'aire.
— Bénissons Dieu, dit le comte, et ne vous inquiétez de rien.
L'heure de tierce était déjà passée, et le père et la mère ne s'étaient point rendus près des enfants. Mais le père soupirait souvent, et la comtesse les demandait. Le comte lui dit :
— Laissez-les dormir.
Et il entra tout seul en leur chambre pour pleurer sur eux, mais il les trouva jouant sur leur lit. On voyait seulement sur leur cou, à l'endroit oii l'épée l'avait tranché, comme un petit fil rouge.
11 les prit dans ses bras, les porta à leur mère et dit :
— Réjouis-toi, chère dame, car tes fils que j'avais tués par
' Le sang des enfants joue un grand rôle dans les maléûces du moyen âge. Les sorciers lui attribuaient des propriétés surnaturelles, et Ion accuscilles juifs de s'en servir dans leurs cérémonies religieuses et de voier les enfants des chrétiens pour s'en procurer.