‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 33 sur 100 · LE SENTIE K BATTU · texte numérisé non relu

LE SENTIE K BATTU

(xiv* siècle)

Voici encore une pièce (jui contraste avec les poèmes chevaleresques, tout autant que la Mort de Roland avec le Moine sacristain ^ et onnme on va le voir, ce n'était pas dans les sphères idéales que ses auteurs, Baudouin et Jean de Condé, ont été puiser leurs inspirations.

Nous la traduisons d'après le texte des Fabliaux, édition de M. Méon.

C'est folie de critiquer les autres et de les attaquer par des paroles qui les blessent et les font rougir. On peut le prouver par plusieurs exemples, car on dit, et la chose est vraie, que quand on paye bien on trouve à emprunter. Celui dont on se moque et que l'on injurie, injurie et se moque à son tour. Je vais à ce propos vous raconter une histoire.

Il devait y avoir un tournoi entre Péronne et Athies, et les chevaliers qui se proposaient d'y prendre part séjournaient dans le ]iays. Ils s'amusèrent un jour à de petits jeux, avec les demoiselles aimables et jolies, et firent une reine pour .ouer au roi quine ment. Celte reine, belle, riche, adroite et parlant bien, fit plusieurs demandes et donna divers ordres. Elle s'adressa à un chevalier courtois et brillant causeur, qui

H)0 LES CONTEUHS FRANÇAIS

l'eût aimée, et prise volorilii rs pur femme, s'il avait en le don do lui pKiire. Mais il ne SL-mbluit point taillé pour faire ce qui plaît aux darnes, car il avait moins de barbe qu'elles n'en ont*.

— Sire, lui dit-elle, rendez compta de votre conduite et dilcs-moi si vous avez jamais eu des enfants.

— Madame, je ne m'en vante pas; je n'en ai jamais eu.

— Sire, je vous en crois, et d'autres demoiselles vous croiront comme moi, car on peut voir à la padle que l'épi n'est pas bon.

Elle ne lui parla point plus longtemps et s'en fut à un autre ; plusieurs de ceux qui l'entendiient notèrent les mots en souriant. Le chevalier, qui les entendit aussi, fut loin de s'en réjouir, mais il ne dit rien, et quand le jeu eut duré assez longtemps pour que la demoiselle eût fait ses demandes à toutes les peisonues du cercle, elle lui adressa, comme c'est l'usage, une nouvelle question. Il n'avait pas oublié la plaisanterie qu'elle lui avait faite et il voulut s'en venger.

— Dame, répondez-moi sans détour. Avez-vous de la barbe oiî vous savez?

— Par ma foi, dit la demoiselle, voici une belle question, et qui tombe juste. Non, je n'ai pas de barbe.

— Je vous en crois, dii le chevalier, car dans les sentiers, battus, il ne pousse point d'herbes.

Car D'ot pas la barbe cremue, l'oi de barbe ot, s'en eschiez Et taol qu'as femme en maint lies.

Sire, ce li disi la royne.

Diies-moi tant de vos covine, S'onques eustes nul enfant ?

Dame, dist-il, point ne m'en vant.

Car onques n'en oi nul, ge croi.

Sire, point ne vous en m'escroi Et si croi que ne suis pas seule.

Car il pert assez à l'esteule Que bons n'est mie li e^pis.

LE SENTIEU BATTU. 101

Toute la compagnie éclata de rire, et la demoiselle, qui jusqu'alors avait été gaie, devint triste et n'eut plus envie de plaisanter.

Vous tous qui avez enlendu ce coûte, vous pouvez juger que les railleries, lors même (ju'elles portent sur un fait vrai, ne valent rien et qu'il n'en peut sortir que du mal, car le chevalier n'eût rien dit si la demoiselle ne l'avait offensé la premièie.

ASSENETH

(xiv* SIÈCUC]

Le conte d'Asseneth ne ressemble en rien à tous ceux quo nous avons rencontrés jusqu'ici ; il est d'origine orientale, et la rédaction première en est attribuée à des juifs convertis des premiers siècles chrétiens, auxquels on doit un grand nombre de lé^^endes, Vincent de Beauvais, l'auteur du Miroir historial. Spéculum historiale, l'a recueilli et mis en latin au treizième siècle, et dans Is siècle suivant un religieux hospitalier de Saint-Jacques du Haut-Pas, à Paris, Jean de Vignay, l'a traduit en français à la demande de Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois. Nous l'avons à notre tour mis en langage moderne, d'après l'excellent texte qu't-n ont donné MM. Moland et d'Héricault dans les Nouvelles françaises en prose du quatorzième siècle ^

Le conte d'Asseneth^ qui rappelle à la fois la Bible et les Mille et une Nuits, suivant la juste remarque des érudits que nous venons de citer, a vivement excité l'attention des historiens httéraires par son caractère symbolique et la richesse de l'imagination qui brille dans les moindres détails. M. Saint-Marc Girardin en a fait l'objet d'une intéressante étude ^, et M. Gustave Brunet lui a consacré

* Paris, Jannet, 1858, in-18, pages 3 à 12.

• Essais de littérature et de morale. Paris, Charpentier, 1853, t. U, p. 110 à 121.

ASSENETH. i05

une notice qui est l'un dfs meilleurs morceaux do oti savant ouvrage intitulé : les fhdiKjilcs apocryphes^.

Le roi Pharaon, craignant la famine, envoya Joseph faire des approvisionnements de blé. Joseph se rendit dans la contrée d'Iléliopolis , oii habilait Putiphar, prèlre et inailre conseiller de ce prince. Sa fille .\ssenelh élait la plus belle des vierges de la terre et ressemblait en toutes choses aux filles des Juifs. Mais elle était orgueilleuse, hautaine et méprisait les hommes; nul homme ne l'avait vue, parce qu'elle habitait une tour, haute et large, qui se trouvait dans la maison de son père. Au sommet de cette tour étaient dix chambres : la première était faite de marbres de diverses couleurs, et les parois étaient revêtues de pierres précieuses enchâssées dans des filets d'or. Le plafond était doré; et dans cette chambre, on voyait les dieux des Égyptiens, en or et en argent, auxquels Asseneth sacrifiait chaque jour.

Assenelh demeurait dans la seconde chambre, qui était ornée d'or, d'argent, de pierres précieuses et de tapis précieux. Tous les biens de la terre étaient réunis dans la troisième chambre ; et ks sept autres chambres étaient habitées par sept' vierges qui servaient Asseneth, et auxquelles jamais homme ni enfant mâle n'avait parlé.

Dans la chambre d'Asseneth étaient trois fenêtres ; une très-grande à l'orient, l'iiutre au midi, la troisième au nord. Dans cette chambre élait un lit doré, couvert de drap de pourpre, tissu d'or et de jacinthes. Asseneth y dormait seule, et jamais homme ne s'était assis sur ce lit. La maison était environnée d'un enclos fermé de murs très-élevés, oii s'ouvraient quatre portes de fer; et chaque porte était gardée

* Paris, Franck, 1849, p. 536.

• On retrouve ici, dans le nombre mystique sept, la tradition de U cabale et les souvenirs Je l'Apoorilypse.

101 LES CONTEUIlS FUANÇAIS.

par dix-huit liommes jeunes et bien armés. A droite, coulait une (bataille d'eau vive qui se déversait dans unecilerne, laquelle entretenait la fraîcheur des arbres du l'enclos et leur faisait pioJuirc Its i)liis heaux Iruils.

Assenetli était i^raude comme Sara, gracieuse comme l'iCbecca et belle comme Racbel,

COraEM JOSEPH RÉI'RIMANDA ASSENETH d'aDORER LES IDOiJ

Joseph envoya un messager à Putiphar pour lui annoncer qu'il voulait aller dans sa maison. Putiphar en eut grande joie, et dit à sa fille :

— Joseph, l'homme bien-aimé de Dieu, doit venir ici, je veux que tu sois sa lemme.

— Et moi, dit Asseneth toute dépitée, je ne veux pas être la femme de ce chétif. Je n'épouserai qu'un (ils de roi.

Elle finissait à peine de parler qu'un messager vint lui dire :

— Voilà Joseph !

Asseneth s'enfuit au haut de sa tour.

Et Joseph vint sur le char de Pharaon. Ce char, tout doré, était traîné par quatre chevaux blancs comme neige, avec des freins et des harnais dorés. Joseph portait une tunique éblouissante de blancheur et un manteau de pourpre tissu d'or. Il avait sur la tête une couronne d'or. Dans cette couronne étaient enchâssées douze pierres fines ornées d'étoiles d'or. Il tenait à la main le bâton royal et une branche d'olivier chargée de fruits.

Putiphar et sa femme vinrent au-devant de Joseph. Celui-ci entra dans l'enclos, dont on ferma les portes, et quand Asseneth le vit du haut de sa four, elle se repentit d'avoir parlé de lui comme elle l'avait fait et elle s'écria :

ASSKNETII. 105

— Voici le soleil qui est venu cliez nous sur son cliar ' je ne savais pas (juc Joseph fût le fils de Dieu; (jui donc a pu mettre au monde un si bel homme, et c[uelle femme a porté dans ses entrailles cet astre de lumière?

Joseph entra dans la maison de Putiphar, et demanda quelle était la femme qu'il voyait à la fenêtre.

— Qu'elle s'en aille d'ici, dit-il, car il craignait (ju'elle ne s'éprenne (le lui, comme plusieurs autres femmes qui lui avaient envoyé des messages d'amour et des présents, qu'il avait refusés avec indignation. *

Et Putiphar lui dit :

— Sire, c'est ma fille, qui est vierge et n'a jamais vu d'autre homme que toi et moi. Si tu le veux, elle viendra te saluer.

Joseph se dit en lui-même :

— Si elle hait les hommes, elle ne sera point amoureuse de moi.

Et il dit à Putiphar :

— Si votre fille est vierge, je l'aimerai comme ma sœur. Sa mère l'alla chercher, et l'amena devant Jose[)li,

— Salue ton frère, dit Putiphar, qui hait les femmes comme tu hais les hommes.

— Dieu te guide, répondit Assenetli, toi qui es béni du Dieu tout-puissant !

Et Jose[)h lui dit :

— Que le Dieu qui donne la vie à toutes choses te bénisse loi-même.

Putiphar lui ordonna d'embrasser Joseph; elle le voulut bien, mais Joseph lui posa la main sur la poitrine, et dit : ^

— Il ne faut pas que l'homme qui adore le Dieu vivant, qui mange le pain de vie, et qui boit dans le calice incorruptible, embrasse une femme étrangère qui adore des idoles

sourdes ot muettes, qui s'.igeHOiiillii devant elles, (|ui mange à leur lubl(j le paiti maudit, qui boit au calice impur et se frotte d'une huile réprouvée.

DE LA PÉNHENCE d'aSSENETII ET DE LA CORSOLATION DE l'âHGK , COMMENT IL VINT DU CIEL DANS LA CHAMBRE d'aRSENETH, ET LA CONFOhTA DOUCEMENT.

Quand Asseneth entendit ce quti disait Joseph, elle se désola et se mit à pleurer. Joseph eut pitié d'elle, il posa sa main sur sa tête et la bénit.

Assenelh fut heureuse de cette bénédiction ; elle se jeta sur son lit, malade de peur et de joie, renonça aux dieux qu'elle adorait, et fit pénitence. Joseph but et mangea, et quand il fui prêt à partir, Putiphar voulut le faire rester jusqu'au lendemain, mais il s'y refusa et s'en alla après avoir promis de revenir dans huit jours.

Et Asseneth s'habilla d'une cotte noire, comme elle l'avait fait à la mort de son frère, car c'était un vêtement de tristesse. Elle ferma la porte de sa chambre, pleura, jeta ses idoles par la fenêtre du nord, donna les viandes royales à ses chiens, couvrit sa tête de cendre, et versa pendant huit jours des larmes amères.

Le huitième jour, lorsque le coq chanta, lorsque les chiens aboyèrent au matin, elle regarda par la fenêtre, vers l'orient, et vit une étoile au-dessus de sa tête; le ciel s'ouvrit, une grande lumière apparut. Elle tomba par terre, et un homme descendit du ciel, qui se plaça près d'elle en l'appelant par son nom. Elle n'osait répondre, mais il l'appela une seconde fois :

— Asseneth ! Asseneth !

Et elle répondit :

ASSENEIH. 107

— Me voilà, sire! Qui êtes-vous?

Et l'homme lui dit :

— Je suis prince dt^ la maison de Dieu et soldat de sa milice. Relève-loi, et je le parlerai.

Asseneth leva la tête et vit un homme qui ressemblait parfaitement à Joseph ; il portait i'élole, le bâton royal et la couronne, son visa;,^e était comme la foudre, les yeux comme des rayons de soleil, et ses cheveux comme des flammes ; elli.' eiii peur et se laiss:i rlioir. L'ange la releva, la coul'orla et lui dit:

— Quitte ce vêtement noir, cette ceinture de deuil, secoue la cendre de ta tête, lave ton visage et tes mains avec de l'eau vive, revêts tes plus beaux h ibits, et je te parlerai.

Elle s'habilla en toute hâte, et revint près de l'ange, qui lui dit :

— Ole cet ornement de ta tête, car tu es vierge ; réjouistoi, car ton nom de vierge, Asseneth, est écrit au livre des vivants et n'en sera jamais effiicé. Aujourd'lmi tu n'es plus ce que tu étais hier. Tu es viviilée, tu mangeras le pain de bénédiction, tu boiras le breuvage incorinptible, lu seras l'ointe du Seigneur; je te donne pour épouse à Joseph, et ton nom ne sera plus Assenelh, mais un nom de grande puissance, car ta pénitence a prié pour toi le Très-Haut, dont elle est fille, et tu dois tonjours être vierge riante et bénie.

Elle demanda à Tange quel était son nom, et l'ange lui dit :

— Mon nom a élé écrit du doigt de Dieu dans le livre éternel, et ce qui est écrit dans ce livre ne doit pas être dit aux filles des houuues.

108 IXS CONTEURS FRAÎÎÇAIS.

DE 14. TAUI.E ET DU MIEL QU'aRSENBTH PUÇA DETAM l'aXGB. IT COMMENT l\nGE BÉMT A8SE!<ETH.

Assenetli tenait l'ange par son manteau, elle lui dit :

— Puisque tu veux bien me pardonner, assieds-loi sur ce lit, où jamais homme ne s'est assis, et je dresserai la table.

— Dépi'che-toi, dit l'ange.

Klle mit une nappe neuve et apporta un pain tout frais, qui exhiilait la plus douce odeur.

— Donne-moi un rayon de miel, dit l'ange.

Mais Âsseneth n'avait pas de miel, et elle en était trèscontrariée.

L'ange lui dit :

— Entre dans ton cellier, tu en trouveras sur la table. Elle alla dans son cellier, et elle y trouva du miel blanc comme neige, très-pur et de suave odeur. Alors elle dit à l'ange:

— Sire, je n'avais pas de miel, tu as parlé, et le miel s'est fait, et son parfum est doux comme le parfum de ton haleine. L'ange sourit et posa la main sur la tète d'Asseneth :

— Sois bénie, dit-il, parce que tu as renoncé aux idoles et ci'u au Dieu vivant. Ceux qui viennent à lui mangeront de ce miel, que les mouches du paradis cueillent sur les roses éternelles, et ils ne mourront jamais.

L'ange prit le rayon de miel, en cassa un morceau qu'il mangea, et en mit un autre dans la bouche d'Asseneth :

— ïu as mangé aujourd'hui le pain de vie, tu es purifiée par le saint-chrême,tes chairs seront renouvelées, tes os seront guéris, tu ne vieilliras jamais, ta beauté ne se flétrira jamais, et tu seras comme la cité souveraine oij viendront se réfugier les enfants du Seigneur, roi tout-puissant de tous les siècles.

L'ange toucha le rayon de miel et le rendit tel qu'il était avant qu'il l'eût rompu. Ensuite il étendit la ma'n, toucha le

ASSENETH. lOD

miel en croix, et là où il po:>a son doigt, il fit jaillir du sang.

— Asseneth, regarde ce miel.

Assenelh regarda, et vit sortir du miel des mouthes blanches comme la neige, et qnel(|ues-unes vermeilles comme des jacinthes ; elles voltigèrent autour d'Assenelh et pétrirent leur miel dans le creux de sa main.

— Mouches, dit l'ange, allez-vous-en dans votre demeure, et les moui lies s'envolèrent du côté du levant, vers lu paradis. L'ange toucha de nouveau le miel par tiois fois; un grand feu s'alluma sous la table et consuma le mirl, sans brûler la table , et l'odeur que répandaient le miel et le feu était très-douce.

DE LA BENEOIGTIOM DES SEPT VIERGES ET DD MARIAGE D ASSENETH , SELON l'histoire.

Asseneth dit 5 l'ange :

— J'ai près de moi sept vierges qui ne m'ont point quittée depuis mou enfance, nous sommes nées la même nuit, je vais les appeler et lu l 's béniras.

Elle les fil appeler, et l'ange les bénit en disant :

— Que Dieu, notre Seigneur tout-puissant, vous bénisse! Vous serez les sept colonnes de la cité du refuge. Il coni manda ensuite à Asseneth d'enlever la table, et quand elle i'eul enlevée, l'ange disparut ; et quand elle se retourna, elle vit du côté de l'orient un char attelé de quatre chevaux blancs qui montait vers le ciel. Elle pria Dieu de lui pardonner la familiarité avec laquelle elle avait osé parler à l'ange.

En ce moment, un messager vint dire à Putiphar que Joseph, l'ami de Dieu, allait arriver. Assenelh s'empressa d'aller au-devant de lui, et s'arrêta devant les écuries de la

iiO LES CONTKURS FRANÇAIS.

maison. Lorsque Joseph entra, elle le salua, lui réf)éla les paroles de l'ange, et lav;« ses pieds. Le lendemain, Joseph pria Ph;iraon de lui donner Assenelh |X)iir femme. F'haraon posa sur leurs (êtes des couiormes d'or, les pl'is belles qu'il put trouver. Il leur ordonna de s'enibrasser, célébra de grandes noces et de grands festins, qui duièrent sept jours, dé. fendit à ses sujets de travailler pendant ce temps, et donna le nom de fils de Dieu à Joseph, et le nom de fille du roi toutpuissiint à Assenelh.

Avant que la famine fût arrivée, Assenelh eut deux fils ; elle appela le premier Manassès, c'est-à-dire Oubli, parce qu'il lui avait fait oublierses chagrins et la maison de son père, et le second fut appelé Éphraïm, c'est-à-dire Frudifiement , parce qu'il l'avait fait croîLre dans la terre de la pauvreté.

LE TRÈS-CllEVALEUREUX COMTE D'ARTOIS

XV* tltCLE

Le récit qu'on va lire est emprunté à un roman du quinzième si?cle'. Tout en mettant en scène un personnage qui porte le nom d'un i;ran(l feudalaire, Tiiuteur ne s'e?t nullement inquiété de h vérité historique, et tous les faits consignés dans son livre sont de pures fictions. Nous donnons ici le dénouement de ce roman d'imagination, en le faisant précéder d'une analyse qui en fait connaître les premières pt-ripéties.

Le comte d'Artois avait épousé une femme jeune et jolie qu'il aimait tendrement ; mais elle ne pouvait lui doiuier d'héritier. Blenacé de voir s'éteindre sa race et son nom, il résolut, pour se distraire et se consoler, de courir le monde en cherchant aventure, et fil serment de ne point rentrer dans son comté et de ne point revoir sa femme « jusqu'à ce que trois choses qui sont comme impossibles soient advenues, t La première que sa femme fût enceinte de lui sans qu'il en sût rien; la seconde qu'il lui eût donné son meilleur cheval, sans savoir que c'était 5 elle qu'il le donnait ; la troi- «ème qu'il lui eût donné son plus beau diamant à la même condition.

Après avoir £ait part à la comtesse de cette résolution étrange, il lui fit ses adieux, se mit en route, et marcha droit devant lui, adoucissant les furieux, humiliaut les orgueilleux, apaisant les dis-

* Ce roman a clé publié par M. Barrais en un volume in-4*, qui ro* produit au trait les miiiialures du manuscrit ot iginul.

112 LES CO.NTEURS FUANÇAIS.

cordes, cl, plus heureux que le Iiéros dr* la Blunche, menanl à bonne fin une foule d'uvcnluros plus exlraordinaircs les unes que les autres.

Pendanl ce temps, la connlesse sa femme salait mise â sa recherche, dans Tespoir de le relever de son serment en faisant advenir les trois choses iin|)0ssiljles. Après de longs voja;:es, elle l<- retrouva en Esiia;^n(', et se mit à son sei vice, sous le nom de rhili|)ol, en se déguisant si bien qu'il nV-ut garde de la reconnaître. Elle ne tardn j)oirit à gagner ses bonnes grâces p:ir s»'S prévenances et b*s soins dont elle l'entourait, lise sentait atliréversede par un charme dont il ne pouvait se renJre compte, et lui confiait toutes ses [>ensées.

— Philipot, lui dit-il un jour, tu me vois triste et aballu. Sais-tu pourquoi? C'e>t que la fille du roi de Caslille m'a navré d'amour. Je ne sais que faire pour me mettre en grâce avec elle, et si lu pouvais décider cette beauté si haut assise â me prendre à merci, je fenjis pour toi plus que pour un frère, et quel que chose que tu me deniandes, je ne te la refuserais pas.

La conjtesse sut habilement profiter de roccasion, et voici comment elle fit iidveiiir les trois choses impossibles :

La bonne coiitesse d'Artois s'acoinctoit de la dame et saige goiiverneresse de la fille du roy de Castille, tant fut la hantise amoureuse des deux dûmes que l'une ne pouvoit sans l'autie;et de pluseiirs choses secrètes se devisoienl souvent effois, aussi privéenient que ce fussent deux bCiirs germaines.

— Je me descouvreray à vous, dit-elle, d'une chose qui tant me touche de près que toute ma vie y gïst, laquelle je diroye hien envys à bouche de prebstre, quant est eu cestuy pà\s; car j'ai espérance que votre prudent conseil me sera tout jnyeulx confort. Vray est, madame, que je suis femme comme vous estes; jù* toit ce que pour dissimuler n:e soye mise en habillcmens d'homme comme vous veez à vos yeuk, si suis non pourtant fille au conte de Bouloingne et femme

* Quoique.

LE TnÈS-CIIEVAlEUREl'X COMTE D'AUTOIS. 113

espousée du conte d'Artois, qui là se devise à la fille du Roj*. Et adonr, pour aprouver sa pa?olle, se montra eu telle fuçon que la saige et léale djme vist que c'e^toit la plus belle et enlière femme qu'elle eust de sou vivant regardée; si l'ut joyeuse et esmerviillie oullre mesure de ceste nouvelle. Elle lui enquist plus avant, c'est-à-dire la cause du parlement de son mary le conte; comment elle s'estoit mise ainsi en tel daugier pour le quérir; ce à quoi la contesse respondit du commancement jusques eu fin.

— Si m'a Dieu tant aidié que je l'an ai trouvé, et qu'il m'a retenu pour sou serviteur, cnidant* que je fusse ung liomnie; et à vous tout dire sans ricu- celer, s'est tant lie en moy (ju'il m'a dit en secret qu il est (ont amoureulx de la fille du Roy,. ce dont je suis certaine et asseurée, que s'il n'est en aulcune façon secouru bastivoment, il est en graut daugier de morir^ et ce ne puet-il eslre nullement à repos s'il n'est aydié par vostre couitoisie et boulé. A tout conclure, finabloment le bien et esjoy-semeiit de nous deux e^t en vojis.

Sainclc Royne des cieulx! que ceste ancienne dame fust esbabie de ce que la dame d'Artois luy raconta, et souverainement de sa constance et leaulté; elle iesj)ondit non pomla.it:

— Et comment cntendez-vcus dame, fait-elle, que je vous puis secourir et subvenir au confort de vous deux sans mon bonneur perdre? ce queje ne doye faire et ne f(i oye pour tout l'or de Venise, combien que^ vostre bien me voildroye jusques à tout employer. Mais quant est pour le resconfort et rescousse de vostre mary, je n'y voy tour de manière par quoy il ayt garison sans le blasme et déshonneur de la fille du Uoy, à qui je vouldroye autant de bien qu'à ma fille mesmes.

* Qui cause là avec la fille du roî.

• Pensant.

' Quoique pour votre bien. La suppression des adverbes se rencontre assez souvoiit dans le langage du moyen âge.

114 LES CONTEUIUS FI'.ANÇAIS.

— lia, h;i, deu! l'ait la rornlesse d'Artois, madame, vous n'estt'S paseiicoirc où je vmil venir, et ne vous desplaisc; car mon intention n'est mie (\\v: monseignenr .lit allégeiice de sa maladie par aiiltre que moy, et Dieu rt-n gaixl! Kt m'escoulez parler, et je vous diray honnoiable manière comment il se pourra faire; et pour ce que la besoigne me touche n'ay-je pensé, que si j<î avoye une verge d'or* que la fille du lioy porte en son doy pour eiv donner une pins belle et riche que véez cy, qui >vA'o'\i esthange ligier à acorder, je la donneraye au conte mon mary, qui par ce penserait que ses besoiiignes venissent à son plaisir ; et ainsi ne feroye nulle double que il n'eust foy et créance à mes parolles. Et lu y feroye entendre que du surplus il la trouveroit en vostre chambre, où je le conduiroye ; et tandis qu'il se desabilleroit, j'entreroye au iit où il me trouverait au lieu de vostre maistresse. Si seroye tant advisée en mon fait, tant en manières comme en langaiges, qu'il cuideroit esire parvenu à son joyeulx desir. Et pour ce que c'est la condition des liommes quant ils ont joys une fois de leurs amours que ils en veulent souvent parler, si luy diray-je estroictement que sans en iaire signes ne paroles, qu'il le die à son Philipot comme à celuyà qui je me veul seullement fier. Et je reviendray ycy comme devant ; si ne faictes double que je ne me conduise en ceste chose trèsbien et si à point que tout prendra bonne fin ; et vous promeetz, se cestuy singulier plaisir me voulez faire, je seray vostre tenue tous les jours de ma vie; si vous en fais la requeste au nom d'icelluyDieu qui cognoist ma bonne et léalle pensée .

» C'est-à-dire une bague. Les bagues du moyen âge rappellent par leur. forme massive les anneaux romains. Elles ont joué, commesigne symbolique, un très-grand rôle. C'était Temblème de l'union, «c'est parce motif qu'on les plaçait au doigt des nouveaux mariés. On les portait, dans cette circonstance, au quatrième doigt, parce que l'on croyait qu'une veine de ce doigt correspondait directement au cœur.

Page 1