LE TRÈS-CIIEVALEUREUX COMTE D'ARTOIS
Philipot retourne vers le comte son mari, qui continue à ne pas reconnaître en lui sa femme et il lui annonce Tlieureuse issue de ses négociations.
— Que vous semble de ceste verge, monseigneur ? l'avezvous point aultreflois vehue? A ces enseignes se recommaiule à vous cent mille fois celle qui poyr voslre amour se habandonne du tout à fiii e ce qu'il vous plaira.
Le conte autant joyeulx conques avoit estez desplaisant en sa vie*, respondit:
— Oy certes, mon ami Philipot, l'ay-je vehue pourter mainctes journées à lu belle que Dieu gard.
Lors lui compta de mots en aullres jusques en fin la dame ce qu'il faire devoit, comme il est icy contenu dessus ; pour quoy le conte ne luy savoit assés faire feste ne dire du bien de l'ancienne dame de la pucelle, dont- il cuiduit ainsi estre parvenu à son in tendon, ce de quoy il estoit bien loing. Si devez savoir se par avant avoit entendu à labourer, à faire coiiiplainctes piteuses, que tout au contraire faisoit-il ses remerciements à Amours et à Fortune.
En manières de louenges joyeuses passa son temps le conte d'Artois ; et d'aultrtî part est à croire que si leist la contesse, dont je me tairay à temps, laquelle, quand elle veyt 1 eiire approchier très désirée, vint à son seigneur et luy dist :
— Pensons de nous advancier, fait-elle ; car il est point de partir, et tous vo hommes sont jà reirais ^.
Le conte, qui ne scivoit s'il estoit ou non, tant fut alors joyeux, respondit:
— Certes, Philipot biaulx sire, je suis prest piéça, et n*atendoy aultre chose; or nous mectons à bhemin, que Dieu nous doing* bonne adventure !
* Aussi joyeux qu'il avait élé autrefois désolé.
• Il est temps de partir tous, vos gens se sont déjà retirés. ' ^ous dooiie.
LES CONTEIUS FRANÇAIS.
Et ainsi s'en alèienl devers la chambre, qui fut bien préparée; et, pour abrégier l'istoire, le conle y entra ; si n'y avoit point granl clarté, ainsois ce ((ui eust fut cacbié vn la cbeminée, pour (juoy len ne veoit se pour non * enlour le bt. Alors printcongié lu contessede son mary, faindant de sjy relrjire à son logis; et le conte la commanda en la gaide Dieu, et ferma Tuys après elle. Si entra la dame en la garde-robe, comme il avoit estez conclub, et à cop* se desvestit de tous ses liabillemens, et entra par le petit huysset* qui re>pondoit en la ruelle de la chambre, oii le conte sedésbabilloit à grand baste, et se glissa tout coiument* au lit. Si ne s'en donna onajues garde* le conte, qui fut adonc à demy ravys pour le grant soûlas' qu'il aclendoit ; et devez croire qu'il eust tost fait son dépoillement, car d'aguillectescoupperettout ronjpre ne fut-il gaires tardif par le grand désir qui ad ce Tadmonestoit. Et pour conclure, il se coucha sans faire long bénédicité, et s'approucha de la contesse en disant :
— Mille mercys, noble dame! mille mercys, et bien roe doy jugier eureulx et tout vostre serviteur, quant ceste gracieuse courtoisie m'avez faicte que de moy garir de ce dont nulle aultre que vous ne me pourroit guérir ne donner allégence ; et bien soyés venue, ma très désirée dame.
La dame, qui ne se volut pas estrangier' de son amoureux désir, respondit à basse voix :
— Certes, mon léal amy, se ung mal avez enduré pour moi, j'en ay souffert deux pour vostre amour.
Lors embrassa le conte, et sans plus avant touchier de cesfo
* On ne voyait rien.
* Sur-le-champ.
* La petite porte.
* Sans mot dire.
■ Le comte ne se méfiant de rieû.
* Plaisir.
' Se détourner.
lE TRÈS-CHEVALEUREUX COMTE D'ARTOIS. IH
besoigne, il ne lui fist chose que la dame ne rcceust etendurast paciemment ; et se la contesse l'ut joycu-e de la compagnie de son seigneur, il faut dire que si fut le conte, cuidaut avoir trouvé si précieuse dame comme fille de Roy. Et à la vérité, il la trouva tant entière, tendre et fresche, et cetera, qu'il ne fut jamais mieulx Ti son aise ni plus joyeux. Si ne dormirent oncqucs de l'œil toute la nuyt; ainsois menèrent le soûlas et pl:iisant (lesiluit d'amours ainsi que bon leur sembla, car pour ce estoient-ilz là assemblés. Si m'en souffise à tant le parler, pour garder les termes d'onncstelé, et vuell venir à dire (juc, après plusieurs devises amoureuses que les deux amans firent à leur privé, la contesse dit au conte, en telle manière de lan gaige :
— Je vous requiers d\me chose, mon Ical amy, fait-elle, asfin que mon honneur soit gardé, et est (elle que jamais ne parlés a moy, ne faictes quelque signe que ce soit, tant me puissiés tenir 5 secret, pour nos amours mieulx celer ; et quant vous vouldrcs moy avoir en vostre compaignie, si le me faictes scavoir par Pliilipot, vostre vailet de chambre, et non par aultre ; car plus me fie en luy pour le bien que je n'ay veu en créature qui vive en cest monde; et aussi, pour tous dangiers, vous conseille de non jamais pourter la verge que je vous feys par luy présenter alors que premièrement se fcist l'acointaiice de nous deux; car tel ou telle, par adventure, le pourroit regarder qui m'en donncroit blasme.
Le conte, tout esmerveillé du grant sens de la dame, luy créantea sa foy * que ainsi le feroit-il, et après infinis nombres de baisés gracieux et joyeuses devises, la contesse print le congé, et se paitit de celluy à qui il ne sembloit pas eiicoires une heure après mynujt, et ce fait, ne se leva le conte qu'il ne fust haulte heure. Et ainsi se passa ce jour, et autres
* Lui Jur.r.a Tassunnce.
lis LES CONTEUHS FRANÇAIS.
))lihieurs, qu'il continua celte amoureuse vie avec la contessc, t;int scciètcnicnt (juc luy ne créature de ce rnondc ne s'en [)rint oncijues ^';ude, faisant joye plus c oncques mais *; et ne scavoit comment il peust faire service à la dame qu'il créoit estre la fille au roy .de Castille; et tenoit son l'hilipot à ceste cause en telle chierté que sans luy ne |K)uvoit ne vivre ne durer.
Ung jour qu'ils se trouvèrent à part :
— Trojt m'esbaliis, iMiilipol mon amy, que piéça n'avez pensé moy demander aulcun riche don, en recompensacion de vostre biau service. Ne faites double de riens, car je n'ay chose nulle qui ne soit bien vostre; et assez ay de ce adverty; et me sembleroit par ce que ne daignissiés du myen aulcun bienfait lecepvoir, ou que je ne fusse pas soiiftisaut ou puissant assés pour vous satisfaire.
De ceste paiole ne se courroça pas la dame, qui auyoit chanter * ce à quoi elle vouloit de bonne volonté répondre, et dit:
— Par foy, sire, de vostre argent ni quelque aultre richesse ne fais-je force, quant à présent ; mais quant affection et désir avez que j'aye du vostre je ne scay quoy, de tant vous doy-je plus priser et amer, comme je y seray tenu, s'il vous plaist moy donner seullement, et pour toutes choses, le chois de vos joyaulx, pour en jirendre ung, soit dyamant ou aultre bague f que je garderay soingneusement en mémoire de vous. Et véez là ce dont je fais la requestc ; ce que jamais n'eusse osé demander, ne fus t ce que tant de fois m'avez lorcié de faire.
— A cela ne fauldrés-vous mie, Philipot mon amy, respon- Jit le conte, lequel tout sur pied ala deffermer ung coffret,
* Étant plus joyeux qu'il ne l'avait jamais été dans sa vie.
* Qui entendait dire.